DANGER PROCHAIN
— « Non, je ne pouvais pas agir autrement,... v se répétait Dorsenne au soir de cette terrible journée. Il avait perdu tout son après-midi à soigner Gorka. Il l'avait fait déjeuner. Il l'avait fait se coucher. Il l'avait veillé. Il l'avait conduit en voiture fermée à la gare de Portonaccio, qui est la première halte sur la ligne de Florence. Enfin il s'était appliqué de toute manière à ne pas laisser seul une minute cet homme dont il avait plutôt suspendu qu'apaisé
la frénésie, — au prix, hélas ! de son propre repos. Car une fois rendu lui-même à la solitude et rentré dans cet appartement de la place de la Trinité, où vingt détails attestaient le passage du visiteur disparu, le poids de cette parole d'honneur faussement donnée commença d'être bien lourd à l'écrivain, d'autant plus lourd qu'il se rendit compte enfin du plan suivi par Boleslas. La pénétration tardive dont il était coutumier lui permit de dégager la ligne générale de leur entretien. Il comprit que pas une des phrases de son interlocuteur, même les plus exaltées, n'avait été prononcée au hasard. De réplique en réplique, de confidence en confidence, il avait été, lui, Dorsenne, acculé à ce cruel dilemme qu'il n'avait su ni prévoir ni éviter : il avait dû ou bien accuser une femme, ou bien mentir d'un de ces mensonges qu'une conscience virile ne se pardonne pas facilement. Et il ne se le pardonnait pas. — « C'est d'autant plus pénible, » se disait-il, « que cela n'empêchera rien. Du moment qu'il existe, de par le monde, une personne assez scélérate pour avoir écrit ces lettres anonymes, cette personne ne s'en tiendra pas là. Elle trouvera vite le moyen de déchaîner de nouveau ce furieux... Mais ont-elles été écrites, ces lettres? C'est un passionné terriblement lucide et retors que Gorka, et fort capable d'avoir forgé ce noir roman, à lui tout seul, pour avoir le droit de me poser la question qu'il m'a posée... Et cependant, non. Il y a deux faits indiscutables, c'est son état de jalousie exaspérée, et c'est son extraordinaire retour. L'un et l'autre
108 COSMOPOMS
en supposent un troisième, un avertissement. — Mais donné par qui?... Faisons la part du côté slave. Il m'a parlé de douze lettres anonymes. Mettons qu'il en ait reçu une ou deux. Mais cette une ou ces deux, quel en est l'auteur?... »
Tout le développement immédiat du drame auquel Julien se trouvait mêlé tenait dans la réponse à cette question. Elle n'était pas aisée à formuler. Les Italiens ont un proverbe d'une singulière profondeur, dont l'écrivain français se souvint à ce moment même. Il en avait tant ri quand il l'avait entendu citer par le sentencieux Egiste Brancadori. Il se le redit tout d'un coup et il en comprit la portée. « Chi non sa fingersi amico non sa essere nemico... Qui ne sait pas feindre l'amitié ne sait pas haïr... » Dans le petit coin de société où se mouvaient la comtesse Sténo, les Gorka et Lincoln Maitland, qui donc était assez hypocrite et assez haineux pour pratiquer ce conseil? Car une dénonciation vraiment positive et munie de faits précis avait pu seule toucher Boleslas au vif de sa jalousie, et de telles dénonciations supposent la familiarité quotidienne.
— « Ce n'est pourtant pas Mme Sténo, » songea Julien, « qui s'est amusée à tout raconter elle-même à son amant, pour se donner des émotions?... J'ai connu le cas. Mais il s'agissait de Parisiennes détraquées et non pas de cette magnifique force amoureuse, de cette dogaresse du seizième siècle, retrouvée intacte dans la Venise de nos jours, comme un sequin de cette époque-là qui aurait gardé sa fleur
de coin. Éliminons-la... Eliminons aussi Mme Gorka, cette créature de vérité qui ne peut même pas condescendre au plus léger mensonge pour un bibelot qu'elle désire. C'est d'ailleurs ce qui la rend si facile à tromper. Quelle ironie !... Éliminons Florent. Il se ferait tuer au besoin comme un mameluk à la porte de la chambre où son génial beau-frère batifolerait avec sa comtesse... Éliminons l'Américain lui-même. J'ai encore rencontré ce cas : un amant fatigué d'une maîtresse et se dénonçant à qui de droit, afin d'être débarrassé d'une corvée d'amour. Mais c'étaient des roués, et ils n'avaient rien de commun avec ce butor, qui a du talent pour peindre comme les éléphants ont une trompe, — un outil de génialité cousu à un goujat. Quelle autre ironie ! Il a pu épouser son octavonne pour avoir de l'argent, — et c'est déjà énorme ! C'était une bassesse commise une fois pour toutes, qui l'affranchissait du commerce, et qui lui permettait de peindre tout ce qu'il voulait, et comme il voulait. Il se laisse aimer par la Sténo, parce qu'elle est diablement belle, malgré ses quarante ans, et puis c'est une vraie grande dame, et qu'il soufflait à un vrai grand seigneur. Ça l'a flatté, ce Yankee. Il n'a pas pour un dollar de délicatesse morale dans le cœur. Mais de la rouerie, pas davantage... Éliminons aussi sa femme. En voilà une véritable esclave et que la présence seule d'un blanc annihile au point qu'elle n'ose pas regarder en face son négrier de mari... Ce n'est pas Ilafner. Le subtil renard est capable de tout par finesse, même d'une bonne action. Mais
d'une coquinerie inutile et dangereuse? Jamais..» Fanny est une sainte échappée toute vive de la légende dorée, quoi qu'en pense Montfanon. Autre ironie !... J'ai bien passé en revue le cercle des tout proches... J'allais oublier Alba... Mais c'est trop extravagant de même y penser.... Trop extravagant? Pourquoi?... »
Dorsenne était, quand il se formula cette fantastique interrogation, sur le point de se mettre au lit. Il prit, comme d'habitude, un des livres préparés sur sa table, pour en méditer quelques pages une fois couché. Il avait ainsi à portée de sa main les quelques ouvrages où il retrempait sans cesse sa doctrine d'intransigeant intellectualisme : c'étaient les Mémoires de Goethe, le volume de la correspondance de George Sand où se trouvent les lettres à Flaubert, le Discours de la Méthode de Descartes et l'essai de Burckhardt sur la Renaissance. Mais après avoir, le coude sur son oreiller, feuilleté l'un de ces volumes, il le ferma sans en avoir lu vingt lignes. Il éteignit sa lampe et ne put dormir. L'étrange soupçon qui venait de traverser son esprit avait quelque chose de monstrueux, gratuitement appliqué à une jeune fille. Quel soupçon et quelle jeune fille ! L'amie préférée de son hiver, celle à cause de qui le romancier prolongeait son séjour à Rome, parce qu'elle était la plus gracieuse apparition de délicatesse et de mélancolie dans ce cadre d'un tragique et solennel passé ! Tout autre que Dorsenne n'aurait pas admis une pareille idée, fût-ce une seconde, sans se faire horreur à lui-même.
Celui-ci, au contraire, se mit soudain à creuser cette sinistre hypothèse, à la pousser, à la justifier. Personne plus que lui ne souffrait d'une déformation morale que l'abus d'un certain travail littéraire inflige à quelques écrivains. Ils sont tellement habitués à combiner des caractères artificiels à propos des créations de leur fantaisie, qu'ils accomplissent sans cesse une besogne analogue à propos des individus qu'ils connaissent le mieux. Ils ont un ami qui leur est cher, qu'ils voient presque chaque jour, qui ne leur cache rien et auquel ils ne cachent rien. Puis, s'ils vous parlent de lui à un an de distance, vous demeurez surpris de constater que, tout en continuant de l'aimer, ils vous en tracent deux portraits contradictoires avec la même sincérité et la même probabilité. Ils ont une maîtresse, et cette femme les voit ave,c épouvante changer d'attitude vis-à-vis d'elle qui a la conscience d'être demeurée la même, dans l'espace quelquefois d'un jour. C'est qu'ayant développé en eux à un degré très intense l'imagination de l'âme humaine, observer ne leur est jamais qu'un prétexte à construire. Cette maladive infirmité avait dominé la vie de Julien depuis sa première adolescence. Elle s'était rarement manifestée d'une manière plus inattendue qu'à l'occasion de cette charmante Alba Sténo qui rêvait peut-être de lui, au moment même où, dans le grand silence de la nuit, il s'efforçait de se prouver qu'elle était capable de ce véritable parricide épistolaire :
— « Après tout, » se répétait-il, non sans vo-
lupté, car il y a de l'iconoclaste dans les intellectuels excessifs, et ils aiment à détruire leurs plus chères idoles morales ou sentimentales, comme pour se prouver mieux leur force, « après tout, ai-je vraiment compris quoi que ce soit à ses rapports avec sa mère? Lorsque je suis arrivé à Rome en novembre, et quand j'ai dû être présenté à la comtesse, que m'a-t-on dit, non pas une personne, mais neuf ou dix? Mme Sténo a une liaison affichée avec le mari de la meilleure amie de sa fille, et cette petite en meurt de chagrin. Je suis allé dans la maison. J'ai vu cette enfant. Elle était triste ce soir-là. Je lui ai trouvé la physionomie de cette situation, et j'ai eu la curiosité de lire dans son cœur... Or, il y a six longs mois de cela. Nous nous sommes rencontrés presque tous les jours, souvent deux fois par jour. Elle est si hermétiquement boutonnée que je suis un tout petit peu moins avancé qu'au premier de ces jours. Je l'ai vue qui regardait sa mère, comme ce matin, avec des yeux tout amour et tout admiration. Puis je l'ai vue qui souffrait d'un mot de cette mère, d'une attitude, au point d'en pâlir. Je l'ai vue qui embrassait Maud Gorka comme on embrasse une amie que l'on plaint d'une pitié profonde, et je l'ai vue qui jouait au tennis avec cette même amie, gaiement, enfantinement. Je l'ai vue qui ne pouvait pas supporter la présence de Maitland dans une chambre, et puis c'est elle qui a demandé que l'Américain fît son portrait... Est-ce une innocente? Est-ce une hypocrite? Ou bien est-elle tourmentée par le doute, devinant, ne devinant pas,
croyant à sa mère, n'y croyant pas?... Est-elle assez ténébreuse en tout cas, avec ses yeux de la couleur de l'eau? A-t-elle assez une âme ambiguë de Russe et d'Italienne à la fois?... Ce serait une solution au problème, cela, qu'elle fût une fille d'une énergie intérieure extraordinaire, et que, sachant les deux intrigues de sa mère, et les détestant d'une égale haine, elle eût imaginé de précipiter les deux hommes l'un sur l'autre... C'est égal, pour une jeune fille, l'action est énorme... Avec cela que l'énorme n'est pas le quotidien de la vie passionnelle. Le moindre fait divers d'un journal n'est-il pas là pour nous montrer que le mot impossible ne doit jamais être prononcé quand il s'agit des aberrations du cœur?... J'irai chez la comtesse demain soir et je m'amuserai à retourner Alba, pour voir... Si elle est innocente, mon jeu sera bien inofïensif. Si par hasard elle ne l'était pas?... Ce serait un : — Quel dommage ! — de plus à dire devant un visage de madone... J'en ai tant dit !... »
On a beau professer vis-à-vis de son propre cœur un complaisant dandysme de misanthropie, des réflexions pareilles laissent après elles un arrièregoût de remords, surtout lorsqu'elles sont, comme celles-ci, absolument fantaisistes et fondées sur un simple paradoxe de dilettante. Quoi qu'on en ait, on subit cette impression de la calomnie, si haïssable pour quiconque en a une fois souffert soit dans soi-même, soit dans un être aimé. On sent trop l'inhumanité de certains soupçons, fussent-ils à
l'état de vague et flottante hypothèse. Aussi Dorsenne éprouva-t-il une véritable honte lorsqu'il se réveilla le lendemain matin et que, pensant au mystère des lettres anonymes reçues par Gorka, il se rappela quel criminel roman il avait édifié autour du charmant et tendre visage de sa petite amie. Heureusement pour ses nerfs qui se fussent exaspérés à retourner ce redoutable problème : « Si ce n'est personne de la société de la comtesse, qui donc les a écrites, ces lettres? » il reçut au saut du lit un volumineux paquet d'épreuves avec la suscription : « Urgentes. » Il se préparait à donner au public, en guise de carte de visite, tout un recueil de ses premiers articles demeurés épars dans vingt-cinq numéros de journaux, sous ce titre dont il était enchanté : Poussière d'idées. C'était un vaillant ouvrier littéraire que Dorsenne, malgré la prétention de titres semblables, ce qui est rare, et malgré les dispersions de sa vie passionnelle ou mondaine, ce qui est plus rare encore. D'habitude les étiquettes compliquées servent à masquer, en librairie, des marchandises de pacotille, et quant aux romanciers ou aux auteurs dramatiques qui se piquent de vivre pour écrire et qui cherchent l'inspiration ailleurs que dans la régularité des habitudes et qu'à leur table de travail, leur œuvre est frappée de stérilité par avance. Obscur ou célèbre, riche ou pauvre, un artiste doit être d'abord un artisan et en pratiquer les vertus fécondes : l'application patiente, la technicité consciencieuse, l'absorption modeste dans la besogne. Quand il s'asseyait à son « établi », — c'est
par cette métaphore de menuisier qu'il désignait son bureau, — Dorsenne était tout entier à son affaire. Il condamnait sa porte, il n'ouvrait ni lettres ni télégrammes, et il passait des dix heures d'affilée sans rien prendre que deux œufs et du café noir, comme il fit ce jour-là, repétrissant les essais de sa vingt-cinquième année avec le talent de la trentecinquième, retouchant ici un mot, là une phrase, ailleurs rédigeant à nouveau la page entière, mécontent ici, là souriant à sa pensée. Et la plume allait, emportant avec elle toute la sensibilité de ce monstre intellectuel qui avait complètement oublié et Mme Sténo, et Gorka, et Maitland, et la calomniée contessina, jusqu'à ce qu'il s'éveillât de cette ivresse lucide à la nuit tombante. Puis, comme il comptait, en rangeant les placards, le nombre des articles ainsi mis au point, il constata qu'ils étaient douze. — « Comme les lettres de Gorka,... » dit-il tout haut en riant. Il sentait maintenant circuler dans ses veines cette allégresse légère que connaissent tous les écrivains de race quand ils ont peiné sur un travail qu'ils croient bon. « J'ai gagné ma soirée, » ajouta-t-il, toujours à voix haute. « Il faut nous habiller et aller chez Mme Sténo. Un bon dîner chez le docteur. Une petite demi-heure de marche ensuite par un beau chemin. La nuit promet d'être divine. Je saurai si l'on a des nouvelles du Palatin,... » c'était le surnom qu'il donnait à Gorka dans ses instants de gaie humeur, « et je m'amuserai à imiter mon patron llaml't quand il fit jouer le trébuchel devant son oncle. Je vais parler tout haut
de lettres anonymes. Si l'auteur de celles qu'a reçues Boleslas est là, je serai aux premières loges pour m'amuser. Pourvu que ce ne soit pas Alba... Décidément, le — Quel dommage ! — serait trop triste... »
Il était dix heures du soir quand le jeune homme, fidèle à ce programme, arriva devant la porte de la grande maison que Mme Sténo occupait rue du Vingt-Septembre, à l'angle de la rue Porta-Salara. C'était une vaste construction moderne distribuée en deux portions distinctes : une bâtisse de rapport à gauche, et à droite un hôtel dans le style de ceux qui foisonnent aux alentours du parc Monceau. Cette villa Sténo, comme disait l'inscription gravée en or sur le marbre noir de la porte, racontait l'histoire entière de la fortune de la comtesse, — cette fortune évaluée par la renommée, avec le grossissement habituel, tantôt à vingt, tantôt à trente millions. Mme Sténo avait en réalité deux cent cinquante mille francs de rente. Mais comme en 1873 le comte Michel, son mari, était mort en ne laissant que des dettes, un palais à Venise à moitié écroulé, et un lot de propriétés aussi mal affermées que fortement hypothéquées, ce chiffre de revenu justifiait le mot de « femme supérieure » appliqué par ses amis à la mère d'Alba. Ses amies ajoutaient : « Elle a été la maîtresse de Hafner qui l'a payée en conseils de finance,... » atroce calomnie d'autant plus fausse qu'elle avait commencé de s'enrichir avant de même connaître de nom le baron. Voici comment :
à la fin de 1873, comme la jeune veuve, retirée dans cette somptueuse et délabrée demeure sur le Grand- Canal, luttait de son mieux avec les créanciers, un des plus grands banquiers de Rome était venu lui proposer une très avantageuse affaire. Il s'agissait d'un vaste terrain que la succession Sténo possédait à Rome, dans les faubourgs, entre la Porta Salara et la Porta Pia, sorte de villino à demi abandonné que le défunt cardinal Sténo, l'oncle du comte Michel, avait commencé de planter. Lui disparu, le terrain avait été loué par pièces à des maraîchers et à des jardiniers. Il était estimé à ce que l'on appelle làbas le prix de vigne, c'est-à-dire qu'il valait environ quarante centimes le mètre carré. Le financier en offrait quatre francs, sous le prétexte d'une usine à fonder sur cet emplacement. C'était une assez grosse somme d'argent, touchable aussitôt. La comtesse demanda vingt-quatre heures pour réfléchir, et elle refusa, ce qui lui acquit à jamais l'admiration des hommes d'affaires qui connurent ce refus. En 1882, moins de dix ans plus tard, elle vendait ce même terrain quatre-vingt-dix francs le mètre. Elle avait compris, en jetant les yeux sur un plan de Rome et en songeant à l'Italie moderne, d'abord que les nouveaux maîtres de la Ville Éternelle mettraient toute leur ambition à la rebâtir, puis que la partie comprise entre le Quirinal et les deux portes Salara et Pia serait un des points principaux de ce développement, enfin que l'agiotage lui vaudrait une plus-value énorme sur la première offre, si elle attendait. Et elle avait attendu, s'appliquant à sur-
veiller l'administration de ses biens comme le plus sévère des intendants, améliorant les baux, se privant elle-même, bouchant des trous avec des bénéfices inespérés. — Elle avait ainsi vendu, en 1875, à la National Gallery, une suite de quatre panneaux de Carpaccio retrouvés dans une de ses maisons de campagne, cinq mille livres. — Enfin elle avait été aussi active et pratique dans sa vie matérielle que corrompue et audacieuse dans sa vie sentimentale ou plutôt galante. La légende qui voulait qu'elle eût trompé Sténo avec Wérékiew, à Pétersbourg, où le diplomate était attaché, dès la première année de son mariage, fut confirmée par la légèreté de conduite dont elle fit preuve aussitôt libre. A Rome, où elle était venue habiter une partie de l'année après la vente de ses terrains, sur lesquels elle s'était réservé de quoi se bâtir cette double maison, elle avait continué de s'afficher comme à Venise, et de gérer sa fortune avec la même intelligence. Un placement très avantageux en Acqua Marcia lui avait permis de doubler en cinq ans l'énorme bénéfice de sa première opération. Et ce qui prouvera davantage encore la force singulière du bon sens dont cette femme était douée quand il ne s'agissait pas des choses de l'amour, elle s'était arrêtée sur ces deux gains, justement à l'époque où l'aristocratie romaine, possédée du délire de la Bourse, commençait de spéculer sur des valeurs montées à leur plus haut cours. Passer la soirée à la villa Sténo, après avoir passé la matinée de la vaille au palais Castagna, c'était réaliser un de ces para-
doxes de sensations contradictoires comme les aimait Dorsenne, car le pauvre Ardea avait été ruiné pour avoir essayé quelques années plus tard ce que la comtesse Catherine avait fait au bon moment. Lui aussi avait espéré une plus-value de terrains. Seulement il les avait achetés, ces terrains, à soixante-dix francs le mètre, et en 90 ils n'en valaient plus vingt-cinq. Lui aussi avait calculé que Rome s'agrandirait, et, sur ces terrains payés si cher, il avait commencé de faire bâtir des rues tout entières, s'imaginant qu'il deviendrait, comme le duc de Westminster à Londres, un propriétaire d'immenses quartiers. Seulement les entrepreneurs l'avaient volé. Ses maisons achevées ne se louaient pas. Pour achever les autres, il avait emprunté. Il avait joué à la Bourse afin de payer ses dettes, perdu, puis fait de nouvelles dettes afin de payer les différences. Sa signature, comme avait raconté le maître du Marzocco, s'était mise à courir le monde sous les formes variées que revêt la fatale, l'inexorable lettre de change. Le résultat était que sur tous les murs de Rome, y compris celui de la rue du Vingt-Septembre, qui touchait à la villa Sténo, des affiches multicolores annonçaient la mise en vente, par les soins du cavalier Fossati, de la collection et des objets d'ameublement réunis au palais Castagna.
— « Prévoir, c'est pouvoir, » se disait Dorsenne en sonnant à la porte de Mme Sténo et résumant ainsi l'invincible association d'idées qui venait de lui rappeler le palais du prince romain ruiné, devant
la villa de la Vénitienne triomphante : « Voilà le véritable alpha et oméga... Ils ont la manie ici de mettre ces deux lettres sur tous les bijoux. Ils devraient y joindre ce commentaire... »
Cette comparaison entre la destinée de Mme Sténo et celle de l'héritier des Castagna avait déjà fait presque oublier à l'inconstant écrivain son projet d'enquête sur l'auteur des lettres anonymes. Elle devait s'imposer à son esprit davantage quand il entra dans le hall où la comtesse recevait chaque soir. Ardea lui-même s'y trouvait en effet, au milieu d'un groupe composé d'Alba Sténo, de Mme Maitland, de Fanny Hafner et du richissime baron qui, seul debout, et appuyé contre une console, semblait un indulgent, un honorable vieillard sur le point de bénir toute cette jeunesse. Julien ne s'étonna pas de voir si peu de personnes dans ce vaste salon, pas plus qu'il ne s'étonna de l'aspect de cette pièce, encombrée de vieilles étoffes, de bibelots, de fleurs, de meubles de style, de divans garnis d'innombrables coussins. Il avait eu tout l'hiver pour observer, avec la conscience de tapissier qui distingue les romanciers modernes, cet intérieur pareil à des centaines d'autres à Vienne, à Madrid, à Florence, à Berlin, partout enfin où une maîtresse de maison plus ou moins cosmopolite s'applique à réaliser un idéal d'élégances parisiennes. Il s'était amusé, pendant des soirs innombrables, à démêler, dans ce décor presque international, les traits locaux, ceux qui distinguaient cette pièce de toutes
les autres du même genre. Aucun être humain n'arrive à être absolument factice, ni dans son habitation, ni dans son écriture. L'écrivain avait ainsi noté que ce salon portait une date, celle du dernier voyage de la comtesse à Paris, en 1880. Elle en était encore à la peluche et à la soie coulissée des grands rideaux. La tonalité générale, où dominait le vert, impertinence assez égoïste chez une blonde au teint éclatant, avait une gamme trop chaude et qui trahissait l'Italie. L'Italie se retrouvait dans le plafond peint et dans la frise qui courait autour, comme dans les quelques tableaux distribués de part et d'autre et qui ne se rencontrent pas aux ventes de l'Hôtel Drouot ou des amateurs parisiens. Il y avait là deux panneaux du Moretto de Brescia, notamment, dans la seconde manière de ce maître, dite sa manière d'argent à cause de la fluidité tendre et transparente du coloris, un Souper chez le pharisien et un Jésus ressuscité sur le rivage qui ne pouvaient provenir que d'un très vieux palais d'une très vieille famille. Dorsenne savait tout cela. Il savait aussi pour quelles raisons il retrouvait presque vide, à ce moment de l'année, ce hall si animé pendant tout l'hiver et dans lequel il avait vu défiler un véritable carnaval de visiteurs de passage : — grands seigneurs, artistes, hommes politiques russes et autrichiens, anglais et français, — pêle-mêle. La comtesse était loin d'occuper à Rome la position mondaine qu'auraient dû lui assurer son intelligence, sa fortune et son nom. — Car, étant née une Navagero, elle unissait sur son blason la croix d'or
de ce Sébastien Navagero qui monta le premier sur les murailles de Lépante à l'étoile du grand doge Michel. — Mais un trait de caractère particulier l'avait toujours empêchée de réussir de ce côté-là. Elle ne pouvait supporter ni l'ennui ni la contrainte d'une part, et de l'autre elle n'avait aucune vanité. Elle était positive et passionnée, à la manière de ces hommes d'argent auxquels leurs combinaisons réfléchies servent à mieux assurer les conditions de leurs plaisirs. Jamais Mme Sténo n'avait su, par exemple, faire des frais pour quelqu'un qui lui déplaisait, sinon dans l'intérêt de ses passions. Jamais elle n'avait déployé de diplomatie dans les volteface de ces passions elles-mêmes, et elles avaient été nombreuses avant l'avènement de Gorka auquel elle était demeurée fidèle deux ans, chose invraisemblable 1 Jamais elle n'avait, sauf dans son intérieur immédiat, observé la moindre mesure lorsqu'il s'agissait pour elle d'aller vers l'objet de son désir. En outre, elle n'avait à Rome pour la soutenir aucun membre de cette grande famille à qui elle appartenait, et elle ne s'était rattachée à aucune des deux coteries entre lesquelles se distribue depuis 1870 la société de cette ville. D'esprit trop moderne et de mœurs trop hardies pour s'affilier au monde noir, elle n'avait pas été acceptée par la femme admirable qui règne au Quirinal et qui a su imposer autour d'elle une atmosphère de si noble élévation. Ces diverses causes auraient amené une sorte de demi-ostracisme si la comtesse ne s'en était rendu compte à l'avance, et si elle ne s'était appliquée à
se faire un salon à côté qui se recrutait presque uniquement parmi des étrangers. Le va-et-vient des nouveaux visages, l'imprévu des conversations, l'agrément des relations sans devoirs, tout de ce monde mouvant plaisait à la soif de divertissement qui s'unissait, dans cette nature puissante, spontanée, presque virilement immorale, à une vision très juste et très nette des réalités. Si Julien demeura une minute surpris à la porte du hall, ce ne fut donc pas de le retrouver, une fois de plus, dépeuplé par cette fin de saison ; ce fut d'y voir, parmi les personnes intimes, ce Peppino Ardea qu'il n'y avait pas rencontré de l'hiver. Et, véritablement, c'était une époque singulière pour se montrer dans des endroits nouveaux que celle où le marteau du commissaire-priseur était déjà levé sur tout ce qui avait été l'orgueil et la splendeur de son nom. Mais véritablement aussi l'arrière-petit-neveu d'Urbain VII, assis entre la sublime Fanny Hafner en bleu pâle et la jolie Alba Sténo en rouge feu, en face de Mme Maitland si gracieuse dans sa toilette mauve, n'avait en aucune façon la physionomie d'un homme foudroyé par l'adversité. Le demijour savamment distribué des lampes hautes et basses éclairait d'un délicat reflet son fier et mâle profil, qui n'avait rien perdu de sa hauteur gaie. C'étaient les deux notes dominantes de ce visage, irrégulier et frappant, où il y avait de la fatuité jointe à de la bonhomie. Les yeux très noirs, très brillants et très mobiles, semblaient pouvoir, presque dans le même regard, mépriser et sourire,
COSMOPOLTS
tandis que la bouche avait, sous le voile de la moustache brune, du dédain tout ensemble et de la gourmandise, un pli de dégoût à la fois et de sensualité. Le menton rasé montrait des nuances bleuâtres qui achevaient de donner à la tonalité de tout le visage une expression de force, démentie par le corps un peu grêle et visiblement trop nerveux. L'héritier des Castagna était vêtu avec cette recherche d'anglomanie particulière à certains Italiens, et qui détonne toujours un peu, comme le salon de la comtesse. Celui-ci portait trop de bagues à ses doigts, un bouquet trop gros à sa boutonnière, et surtout il faisait trop de gestes et de trop vifs, pour permettre, avec son teint trop brun, une illusion d'une minute sur sa nationalité. Ce fut lui qui, de tout le groupe, aperçut le premier Julien, et il lui dit, ou plutôt il lui cria familièrement :
— « Tiens, Dorsenne ! Je vous croyais parti. On ne vous a pas vu au cercle depuis quinze jours... »
— « Il a travaillé, » répondit Hafner, « à quelque nouveau chef-d'œuvre, à un roman qui se passe dans le monde romain, j'en suis sûr... Méfiez-vous, mon prince, et vous, mesdames, désarmez le portraitiste... »
— « Moi, » reprit Ardea en riant de plus belle, « je lui donnerai des notes sur moi, s'il le veut, gros comme cela... Et je lui illustrerai son roman pardessus le marché, avec les photographies que j'ai eu la rage de faire autrefois... Tenez, mademoiselle, » ajouta-t-il en se tournant vers Fanny, « voilà encore comment on se ruine. J'avais la manie des instan-
tanés. C'est un petit jeu très innocent, n'est-ce pas? Ça m'a coûté trente mille francs par an, pendant quatre ans... »
Dorsenne avait bien entendu dire que c'était un mot d'ordre entre Peppino Ardea et ses amis, de prendre légèrement le désastre qui frappait la famille Castagna dans son dernier et unique rejeton. Il ne soupçonnait pas une pareille désinvolture. Il en demeura si déconcerté qu'il négligea de relever l'épigramme du baron, comme il eût fait à tout autre moment. Jamais l'ancien fondateur du Crédit austro-dalmate ne manquait de manifester ainsi d'une manière quelconque sa profonde aversion pour le romancier. Les hommes de son espèce, profondément cyniques et calculateurs, redoutent et dédaignent à la fois une certaine littérature. Elle leur paraît énoncer des vérités tout ensemble dangereuses à écrire et très médiocres en regard des partis pris qu'ils professent eux-mêmes dans la pratique. Celui-ci, en outre, avait trop de tact pour ne pas sentir la répulsion instinctive qu'il inspirait à Julien. Mais pour Hafner, toute force sociale était tarifée, le succès littéraire autant qu'un autre. Aussi eut-il peur, comme la veille dans l'escalier du palais Castagna, d'être allé trop loin, et il reprit, en mettant familièrement sur l'épaule de l'écrivain sa main aux longs doigts souples, qui ne se donnait jamais tout entière, comme s'il lésinait même sur l'étreinte :
— « Voilà ce que j'admire en lui, c'est qu'il se laisse taquiner par des profanes comme nous, sans jamais se lâcher. C'est le seul auteur célèbre qui
soil aussi simple... Mais c'est mieux qu'un auteur. C'est un véritable homme du monde... »
— « La comtesse n'est pas là?... » demanda Dorsenne en s'adressant à Alba Sténo et sans plus répondre à la courtoisie si involontairement insultante du baron qu'il n'avait fait à sa malice et à l'offre bouffonne du prince. L'absence de Mme Sténo lui avait de nouveau infligé une appréhension que la jeune fille dissipa en répliquant :
■ — « Ma mère est sur la terrasse. Nous avons eu peur qu'il ne fît trop frais pour Fanny... » C'était une phrase très simple que la contessina avait prononcée tout simplement, en s'éventant avec un grand éventail de blanches plumes souples et frisées. Chaque battement faisait comme s'envoler en auréole les mèches de ses cheveux blonds qu'elle portait bouclées sur son front un peu haut. Julien la connaissait trop pour ne pas se rendre compte cependant que sa voix, son geste, son regard, tout son être enfin trahissaient une nervosité poussée à cette minute, jusqu'à la douleur. Était-elle encore sous l'impression de la bouderie de la veille, ou bien se trouvait-elle en proie à un de ces inexplicables passages qui avaient amené Dorsenne dans sa méditation de cette nuit à de si étranges soupçons? Ils lui revinrent, ces soupçons, avec le sentiment que, de toutes les personnes ici présentes, Alba était la seule dont l'aspect parût traduire une conscience du drame qui se préparait sans doute. Il se promit de chercher tout à l'heure, e1 une fois de plus, le mot de la vivante énigme qu'était cette singulière
fille. Qu'elle lui semblait belle, ce soir, avec celle de ses deux expressions qui lui donnait un masque presque tragique ! Les coins de sa bouche tombaient un peu, sa lèvre d'en haut, presque trop courte, découvrait ses dents serrées, et c'était dans ce bas de son mince visage une amertume si précocement douloureuse ! — Pourquoi? — Ce n'était pas le moment de procéder à cette enquête. Il fallait d'abord que le jeune homme allât saluer Mme Sténo sur cette terrasse qui terminait, en un paradis de volupté italienne, le salon meublé à l'imitation de Paris. Des arbustes y frémissaient dans de grandes urnes de terre cuite ornementées de stucs. Des bustes s'y dessinaient sur la balustrade, et, au delà, les pins parasols de la villa Bonaparte découpaient leurs noires ombelles sur un ciel d'un bleu de velours, brodé de larges étoiles. Un vague arôme d'acacias, venu d'un jardin tout rapproché, flottait dans l'air qui avait comme la souplesse d'une étoffe, tant il était léger et caressant, subtil et tiède. Cette atmosphère, douce jusqu'à en être moelleuse, suffisait à convaincre de mensonge la contessina qui avait évidemment voulu justifier le tête-à-tête de sa mère et de Maitland. Les deux amants étaient en effet auprès l'un de l'autre dans le parfum, le mystère et la solitude de cette obscure et paisible terrasse. Dorsenne qui arrivait de la pleine lumière du salon, mit une minute à distinguer, dans la pénombre, les traits de la comtesse qui, toute vêtue de blanc, était étendue sur une chaise longue en paille garnie de coussins de soie molle. Elle fumait une cigarette dont
le petit point de feu, à chaque aspiration nouvelle, l'éclairait assez pour montrer que, malgré la fraîcheur de la nuit, son beau cou long et flexible, où se tordait un collier de perles, était nu, nue la naissance de sa gorge et de ses blondes épaules, nu son bras admirable qui apparaissait, chargé de bracelets, hors de la grande manche flottante. En s'approchant, Julien reconnut, à travers les senteurs végétales de cette nuit de printemps, l'odeur très particulière du tabac de Virginie, dont usait Mme Sténo depuis qu'elle s'était éprise de Maitland, au lieu des « papyros » russes auxquels Gorka l'avait habituée. C'est à des traits de cette insignifiance que se reconnaissent les femmes amoureuses d'un amour profondément, insatiablement sensuel, le seul dont la Vénitienne fût capable. Leur passionné besoin de se donner toujours davantage veut qu'elles épousent, pour ainsi dire, les moindres habitudes de l'homme qu'elles aiment de la sorte. Ainsi s'expliquent ces métamorphoses de goûts, d'idées, d'apparence même, si totales, qu'à six mois, qu'à trois mois de distance elles sont une autre personne. Auprès de ce gracieux et souple fantôme, Lincoln Maitland se tenait assis, sur une chaise trop basse pour que l'on pût mesurer la hauteur de sa taille. Mais ses larges épaules, que le frac de soirée dégageait dans leur amplitude, attestaient qu'avant d'avoir étudié l'Art, — Art! il fallait l'entendre prononcer ce mot à l'américaine, — et même en l'étudiant, il n'avait pas cessé de pratiquer les sports les plus athlétiques de son éducation tout anglaise. C'était ce terme de large
qui s'évoquait aussitôt qu'il était question de lui. Il montrait en effet au-dessus de ce large torse un large visage un peu rouge, coupé en deux par une large moustache rousse qui découvrait, dans de larges rires, les larges palettes blanches de ses fortes dents. De larges bagues brillaient sur ses larges mains. Enfin, il présentait le type exactement contraire à celui de Boleslas Gorka. Si le petit-fils des Castellans polonais rappelait la dangereuse finesse d'un félin, d'une mince et jolie panthère, Maitland pouvait être comparé à quelque brutal et puissant molosse, à un de ces dogues de la légende, d'une mâchoire et d'une musculature assez fortes pour étrangler des lions. Le peintre, en lui, résidait uniquement dans l'œil et dans la main, par suite d'un don aussi physique que la conformation du gosier chez un ténor. Mais cet instinct presque animal avait été développé, cultivé, fécondé à outrance par cette énergie de volonté dans le raffinement, trait si marqué des Anglo-Saxons du Nouveau Monde, lorsqu'ils s'éprennent de l'Europe au lieu de la détester. Pour l'heure actuelle, ce désir de raffinement paraissait réduit à la respiration passionnée de cette divine rose d'amour qu'était Mme Sténo, — blonde rose presque trop épanouie et que l'automne de la quarantaine allait commencer de faner. Mais qu'elle était délicieuse encore, et comme Maitland semblait peu se soucier que sa femme fût dans la pièce à côté, dont les portes-fenêtres projetaient une clarté qui faisait mieux ressortir l'ombre propice de la voluptueuse terrasse. Il tenait dans sa main la main de t. 1. .y
sa maîtresse qu'il abandonna quand il aperçut Dorsenne, lequel avait eu grand soin de déranger assez bruyamment une chaise en s'approchant du couple, et de dire à voix très haute avec un rire gai:
— a J'aurais fait un bien mauvais abbé galant du siècle dernier, car, la nuit, je n'y vois vraiment plus rien. Si votre cigarette ne m'avait pas servi de phare, comtesse, j'aurais donné droit sur la balustrade... »
— « Ah ! c'est vous, Dorsenne, » répondit Mme Sténo avec une sécheresse qui démentait trop son amabilité habituelle pour que le romancier n'en tirât pas une double conclusion, d'abord qu'il était le Terzo Incommodo des comédies classiques, puis que Hafner avait rapporté ses propos inconsidérés de la veille. « Tant pis ! » songea-t-il. « Je l'aurais prévenue... A la réflexion elle m'en saura gré. Il est vrai qu'il ne s'agit guère de réflexion en ce momentci... » Tout en se prononçant cette petite phrase à voix basse et pour lui-même, il en prononçait d'autres, à haute voix, sur la température de la journée, sur les probabilités du temps pour le lendemain, sur la bonne humeur d'Ardea... Enfin ce furent vingt propos inutiles, afin de gagner le moment où il s'en irait de la terrasse et rendrait les amoureux à leur tête-à-tête, sans que sa discrétion eût cette hâte indiscrète, aussi désagréable que l'insistance.
— « Quand pourra-t-on retourner voir le portrait firi dans votre atelier, Maitland?... « demanda-
t-il, tout en continuant à rester debout pour se ménager sa sortie.
— « Fini !... » s'écria la comtesse, qui ajouta en se servant d'un diminutif qu'elle donnait à son ami, depuis ces dernières semaines : « Vous ne savez donc pas que Linco a de nouveau effacé toute la tête?... »
— « Toute la tête, non, » dit le peintre, « mais c'est vrai que le profil est à reprendre... Vous vous rappelez, Dorsenne, ces deux toiles par Pier délia Francesca qui sont à Florence : le duc Federigo d'Urbino et sa femme Battista Sforza?... Vous ne les voyez pas, dans la même salle que la Calomnie de Botticelli, avec un paysage dans le fond?... C'est dessiné, comme ceci, » et il fit un geste du pouce, « avec un clou de fresque... Et ça y est. Ah ! comme ça y est !... Voilà ce que je cherche, cette ligne nécessaire, ce profil dans lequel tiennent tous les profils... Ce peintre-là, voyez-vous, Fra Carnevale et Melozzo, il n'y a rien de mieux en Italie... »
— « Et Titien, et Raphaël ? » interrompit Mme Sténo.
— « Et les Siennois, et les Lorenzetti dont vous raffoliez autrefois? Vous m'en avez écrit, à propos de mon article sur votre exposition de 86, vous ne vous souvenez pas? » continua l'écrivain.
— « Raphaël?... » répliqua Maitland. « Au fond, voulez-vous que je vous dise ce que c'était que Raphaël? Un sublime entrepreneur. Et Titien? Un sublime tapissier... Les Siennois, c'est vrai, je les ai bien aimés, » ajouta-t-il en se tournant vers Dor-
senne, « j'ai passé un mois à copier le Simone Martini du municipe, ce Guido Riccio qui chevauche entre deux places fortes dans une lande grise, où il ne se dresse pas un arbre, pas une maison, mais seulement des lances et des tours. — Et ce Lorenzetti, si je me le rappelle ! Surtout cette fresque à San Francesco où le saint François présente son ordre au pape. C'est ce qu'il a fait de mieux... Il y a là un cardinal qui met son pouce sur sa bouche, comme cela !... » et un nouveau geste. « Eh bien! j'en suis revenu, parce que, voyez-vous, c'est de l'anecdote. C'est du reportage sur une muraille. — Oh! du grand reportage! — Mais sans le sujet?... Flutt... » et il fit avec ses lèvres un petit sifflement, « au lieu que Pier délia Francesca, Carnevale, Melozzo... » il s'arrêta pour chercher un mot qui résumât l'idée très compliquée qui s'agitait dans sa tête, et il conclut : « C'est de la peinture !... »
— « Pourtant YAssunta de Titien et la Transfiguration de Raphaël? » reprit la comtesse, qui ajouta en italien avec un accent d'enthousiasme : « Ah! Che bellezza. »
— « Ne vous tourmentez pas, comtesse, » dit Dorsenne en riant de plus en plus, « c'est des opinions d'artiste... Tel que vous me voyez, j'ai imprimé, il y a dix ans, que Victor Hugo était un amateur et Alfred de Musset un bourgeois. Ils ne s'en portent pas plus mal, ni moi non plus... Mais, » ajouta-t-il, « comme je ne descends ni des doges ni des Pilgrim Fathers, moi, pauvre Gallo-Romain dégénéré, j'ai peur de l'humidité pour mes rhuma-
tismes et je vais vous demander la permission de rentrer... » Puis, tandis qu'il repassait la porte du salon : « Raphaël : un entrepreneur ! Titien : un tapissier ! Lorenzetti : un reporter I » se répétait-il. « Et la dogaresse qui écoute ces discours sérieusement, elle dont l'Idéal doit être une bonne madone en chromo ! C'est de premier ordre !... Quant à Gorka, s'il ne m'avait pas fait perdre toute ma journée d'hier, je croirais que j'ai rêvé, tant il en est peu question... Et Ardea qui continue à blaguer sa ruine. Ce n'est pas mal pour un Italien. Mais il va tomber dans le mauvais goût et en parler trop !... » Comme il se dirigeait vers le groupe réuni dans l'angle du salon, juste au-dessous d'un des Moretto, il entendait en effet le prince raconter cette anecdote sur ce cavalier Fossati à qui se trouvait confié le soin de sa vente :
— « Combien pensez-vous gagner sur le tout? » ai-je fini par lui demander. — « Oh ! » m'a-t-il répondu, «peu de chose... Mais un peu, et encore un « peu, ça finit par faire beaucoup. » — Et avec quel air il a ajouté : « E già il moschino è conte! « Et « déjà le moucheron est comte !... » Ce moucheron, c'était lui. On l'appelait ainsi quand il faisait le brocanteur sur les routes d'Ombrie. — « Encore « quelques ventes comme la vôtre, mon prince, « et mon fils, des comtes Fossati, a le demi-million, « il entre au club et vous dit : tu, en jouant comme « vous au goffo. » — « Voilà ce qu'il y avait dans ce già!... Ma parole d'honneur, je ne me suis jamais autant amusé que depuis que je n'ai plus le sou... »
COSMOPOMS
— « C'est que vous êtes optimiste, mon prince. » dit Hafner, a et quoi que prétende notre ami Dorsenne ici présent, il faut être optimiste dans la vie... »
— « Vous allez encore l'attaquer, mon père?... » interrompit Fanny d'un ton de respectueux reproche.
— « Lui, non, » reprit le baron, a mais ses idées, oui, et surtout celles de son école... Mais oui, mais oui, » insista-t-il, soit qu'il voulût détourner la conversation qu'Ardea s'obstinait à mettre sur sa ruine, soit que, trouvant très bien organisé un monde où des coups comme celui du Crédit austrodalmate sont possibles, il éprouvât réellement une aversion profonde pour la mélancolie et le pessimisme, un peu factices d'ailleurs, dont les œuvres de Julien sont teintées. Et il continuait : « En vous écoutant, Ardea, tout à l'heure, et voyant s'approcher ce grand écrivain-là, je pensais par contraste à cette mode qu'ils ont aujourd'hui de voir la vie en noir... »
— « Vous la trouvez très gaie, vous?... » demanda brusquement Alba.
— « Bon, » répondit Hafner, « j'étais sûr qu'en parlant contre le pessimisme, je ferais causer la contessina... Très gaie? non, » continua-t-il ; a mais quand je pense aux malheurs qui auraient pu nous arriver à tous ici, par exemple, je la trouve très, mais très tolérable... Rien que de naître dans une autre époque, par exemple. Vous voyez-vous, il y a cent cinquante ans, vous, contessina, à Venise,
et exposée à être arrêtée tous les jours sur une dénonciation au Conseil des Dix? Et vous, Dorsenne, exposé à être bâtonné, comme M. de Voltaire, par quelque grand seigneur jaloux? Et le prince d'Ardea risquant d'être assassiné ou dépouillé à chaque changement de pape? Et moi-même, en ma qualité de protestant, chassé de France, persécuté en Autriche, inquiété en Italie, brûlé en Espagne?... »
Comme on voit, il avait soin de choisir entre ses deux hérédités. Il l'avait fait avec une bonhomie énigmatique qui était presque de l'ironie. Il s'arrêta pour ne pas mentionner ce qu'aurait pu être Mme Maitland avant la suppression de l'esclavage. Il savait que cette très jolie et très élégante jeune femme partageait les pires préjugés de ses compatriotes américains contre le sang noir et qu'elle s'employait de toute sa force à cacher cette tare originelle au point de ne jamais quitter ses gants. Il est juste d'ajouter qu'à peine si la nuance doucement dorée de son teint, ses cheveux légèrement crêpelés et un vague reflet bleuâtre dans le blanc de ses yeux pouvaient révéler le mélange de la race. Elle ne parut pas avoir compris le silence du baron, mais elle disposa d'un air distrait les plis de sa robe mauve, tandis que Dorsenne répliquait :
— « C'est un beau raisonnement et spécieux. Il n'a d'autre tort que de n'avoir pas beaucoup de sens. Car je vous défie bien de vous imaginer ce que vous auriez été dans cette époque dont vous parlez... On dit toujours cela : Si j'avais vécu il y a cent ans... Et l'on oublie qu'il y a cent ans on
n'aurait pas été le môme, que l'on n'aurait eu ni les mêmes idées, ni les mêmes goûts, ni les mêmes besoins. C'est à peu près comme si vous aviez la prétention de vous imaginer ce que vous penseriez comme oiseau ou comme serpent... »
— « On peut toujours bien s'imaginer ce que ce serait que de n'être jamais née,... » interrompit Alba Sténo. Elle avait dit cette phrase d'une manière si étrange que la petite discussion soulevée par Hafner en tomba du coup. Les paroles trop senties produisent cet effet dans ces causeries d'oisifs qui ne tiennent qu'à moitié aux idées qu'ils émettent. Et quoiqu'il y ait toujours un paradoxe à condamner l'existence dans un décor de luxe et quand on n'a pas plus de vingt ans, la contessina était évidemment sincère. D'où venait cette sincérité? De quel coin de son jeune cœur blessé jusqu'à l'ulcération? Dorsenne fut le seul à se le demander, car l'entretien tourna tout de suite, Lydia Maitland ayant montré de son éventail la manchette d'Alba, qui était à deux places d'elle, pour lui poser cette question d'une ironie aussi charmante, après le mot de la jeune fille, que certes involontaire :
— « C'est de la mousseline de soie, n'est-ce pas?... »
— « Oui, » répondit la contessina qui se leva, en cambrant sa taille, et elle tendit à la curiosité de sa jolie voisine son bras qui apparaissait frêle, nerveux et duveté de blond, à travers la transparence de la molle étoffe rouge qu'un nœud de ruban de la même couleur nouait sur sa mince épaule et
sur son poignet gracile. Et l'on entendait Ardea, penché du côté de Fanny, qui disait à la fille du baron Justus, plus belle que jamais ce soir-là, dans sa pâleur teintée d'un peu de rose par quelque secret intérêt :
— « Vous avez visité mon palais hier, mademoiselle?... »
— « Non, » répondit-elle.
— « Demandez-lui pourquoi, mon prince,... » dit Hafner.
— « Mon père !... » dit Fanny avec une supplication dans ses yeux noirs, à laquelle Ardea eut la délicatesse d'obéir en reprenant :
— « C'est dommage. Tout y est très ordinaire. Mais vous eussiez été intéressée par la chapelle. Au fond, c'est ce que j'en regretterai le plus, des objets devant lesquels les miens ont prié si longtemps et qui finissent numéros dans un catalogue !... Jusqu'au reliquaire qu'ils m'ont pris, parce qu'il était d'Ugolino da Siena !... J'en rachèterai le plus que je pourrai... Votre père vante mon courage. Je ne crois pas que j'aurai celui de me séparer de ces objets-là sans un vrai chagrin... »
— « C'est le sentiment qu'elle a pour tout le palais,... » dit le baron.
— « Mon père l... » interrompit de nouveau Fanny.
— « Allons, tranquillise-toi, je ne te trahirai pas,... » reprit Hafner tandis qu'Alba, profitant de ce qu'elle était debout, sortait du petit cercle des causeurs. Elle marcha vers une table dressée à
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l'autre extrémité de la pièce et chargée d'un appareil du plus pur style anglais pour le thé et les boissons glacées, en interpellant Julien qui la suivait :
— « Voulez-vous que je vous prépare votre soda et votre eau-de-vie, Dorsenne?... »
— « Qu'avez-vous, contessina? » demanda le jeune homme à mi-voix, quand ils furent tous deux auprès de ce grand plateau où le cristal à facettes des verres et la monture des objets d'argent brillaient d'un éclat si blanc et si neuf sur le fond intense de la pièce... « Oui, » insista-t-il, « qu'avezvous? Etes-vous toujours fâchée contre moi?... »
— « Contre vous? » dit-elle. « Mais je ne l'ai jamais été. Pourquoi l'aurais-je été? » répéta-t-elle. a Vous ne m'avez jamais rien fait, vous... »
— a Quelqu'un vous a donc fait quelque chose? » interrogea Julien. Il voyait qu'elle était de bonne foi et qu'elle se rappelait à peine la mauvaise humeur de la veille. « Ce n'est pas un ami tel que moi que vous pouvez tromper, » continua-t-il. « Rien qu'à vous voir vous éventer, j'ai compris que c'était à votre tour d'avoir un ennui. Allez, je vous connais si bien !... »
— « Je n'ai aucun ennui, » répondit-elle avec un froncement impatienté de ses longs et soyeux sourcils dont la fin mettait comme une ombre d'or à ses tempes. « Je ne peux pas supporter d'entendre mentir d'une certaine manière. Voilà tout !... »
— a Et qui a menti? » reprit Dorsenne.
— a Vous n'avez donc pas écouté Ardea parler de sa chapelle tout à l'heure, lui qui croit en Dieu
à peu près autant que Hafner, dont personne n'a jamais su s'il était juif ou chrétien?... Vous n'avez pas regardé cette pauvre Fanny le regarder pendant ce temps-là? Et vous n'avez pas remarqué avec quel tact le baron a fait cette allusion à la délicatesse qui avait, empêché sa fille de visiter avec nous le palais Castagna? Et cette comédie de ces deux hommes ne vous a rien donné à penser?... »
— « Voilà donc pourquoi Peppino est ici? » dit Julien. « Alors il y aurait projet de mariage entre l'héritière des millions du papa Hafner et l'arrièrepetit-neveu du pape Urbain VII... Voilà qui va me faire un joli sujet de causerie avec quelqu'un de ma connaissance !... » Et la seule idée de Montfanon apprenant une pareille nouvelle lui donna un accès de fou rire tandis qu'il continuait : a Ne me regardez pas avec indignation, chère contessina... Mais je ne peux pas trouver matière à grande mélancolie dans toute cette histoire. Fanny épousant Peppino? Et pourquoi pas? Vous-même vous m'avez déjà conté qu'elle est à moitié catholique, et que son père veut seulement qu'elle attende son mariage pour se faire baptiser. Elle sera donc heureuse. Ardea gardera le beau palais que nous avons vu hier, et le baron couronnera sa carrière en rendant à un gogo ruiné à la Bourse, sous forme de dot, ce qu'il aura pris à d'autres. Les gendres des bandits de finance, c'est la revanche de l'actionnaire... »
— « Taisez-vous, » dit la jeune fille d'une voix plus sombre, « vous allez me faire horreur. — Qu' Ardea ait perdu tout scrupule et qu'il veuille
vendre son nom de prince romain le plus cher possible à n'importe quel acheteur, voilà qui m'est d'autant plus égal que nous autres Vénitiens, nous ne nous en laissons pas imposer par la noblesse de Rome. Nous avions tous eu des doges dans nos familles, quand les pères de ces gens-là faisaient encore les bandits dans la campagne en attendant qu'un pauvre moine de leur nom devînt pape. Que M. le baron Hafner place sa fille comme on prétend qu'il a placé des bijoux en doublé dans sa jeunesse, voilà qui m'est bien égal aussi... Mais elle, vous ne la connaissez pas... Vous ne savez pas quel être charmant et enthousiaste, et simple, et sincère, et qui jamais, jamais ne se doutera, d'abord que son père est un voleur, et puis qu'il la brocante comme un bibelot pour avoir des petits-fils qui soient en même temps arrière-petits-neveux de pape, et enfin que ce Peppino ne l'aime pas, qu'il veut sa dot, et qu'il aura pour elle à peu près les sentiments que l'on a pour celle-ci... » Et elle montra Mme Maitland du regard. — « C'est encore plus affreux que je ne vous le dis,... » fit-elle énigmatiquement, comme quelqu'un qui se sent emporté par sa propre parole et qui en a presque peur.
— « Oui, » dit Julien, « ce serait bien triste, mais êtes-vous sûre que vous n'exagérez pas? Il n'y a pas tant de calcul dans la vie, allez... C'est plus médiocre et plus facile... Peut-être le prince et le baron ont-ils un vague projet... »
— « Un vague projet !... » interrompit Alba en crispant ses minces épaules. « Il n'y a jamais rien
de vague avec Hafner, sachez-le... Et si je vous disais que je suis sûre, entendez-vous, sûre, que c'est lui qui tient entre les doigts toutes les créances du prince et qui le fait vendre par cet Ancona pour lui mettre le marché à la main?... »
— « C'est impossible ! » s'écria Dorsenne. « Vous l'avez vu hier vous-même qui méditait d'acheter tel ou tel objet... »
— « Ne me faites pas parler davantage, » fit Alba en passant sur son front et sur ses yeux, à deux ou trois reprises, sa main, où ne brillait la pierre d'aucune bague, cette main très souple et très blanche dont les mouvements trahissaient son extrême nervosité. « Je vous en ai déjà trop dit... Ce ne sont pas mes affaires, et la pauvre Fanny n'est pour moi qu'une amie toute récente, quoique je la trouve si touchante et si tendre... Je pense qu'elle est sur le point d'engager toute sa vie et qu'il n'y a, qu'il ne peut y avoir personne pour lui crier : On vous ment !... Cela me fait une excessive pitié... Voilà tout... C'est enfantin !... »
Il est toujours cruellement pénible de constater chez un être jeune cette vision exacte des dessous sinistres de la vie, qui, une fois entrée dans un esprit et dans un cœur, ne permet jamais plus l'insouciance si naturelle à la vingtième année. Cette impression d'un précoce désenchantement, Alba Sténo l'avait donnée bien des fois à Dorsenne. C'avait même été son principal attrait pour ce curieux de nature féminine, qui encore à cette minute demeura saisi devant la terrible absence
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d'illusion que révélait un pareil coup d'œil et si âprement net sur les projets du père de Fanny. D'où les savait-elle? Évidemment de Mme Sténo elle-même, soit que le baron et la comtesse eussent parlé devant la jeune fille trop ouvertement pour lui permettre un doute, soit qu'elle eût deviné les intentions qu'on ne lui disait pas, derrière et pardessous les mots qu'on lui disait. En la voyant ainsi, la bouche amère, les yeux aigus, si visiblement en proie à une sourde fièvre de révolte intérieure, de nouveau Dorsenne eut l'intuition, qu'il avait eue déjà si souvent, de sa complète perspicacité. Elle ne pouvait pas n'avoir pas appliqué la même force de pensée à la conduite de sa mère. Il lui sembla que tout en remontant, comme elle était en train de le faire, la mèche de la lampe d'argent sous la grande théière, elle regardait du côté de la terrasse où l'extrémité de la robe blanche de la comtesse s'entrevoyait à travers l'ombre. Tout d'un coup les folles idées qui l'avaient tant agité la veille lui revinrent à la mémoire, et ce projet d'imiter son patron Hamlet, comme il avait dit, en jouant dans le salon de Mme Sténo le jeu du prince danois devant son oncle. Distraitement, avec l'air de son indifférence habituelle, il releva la fin de la phrase que venait de jeter la jeune fille, et il reprit :
— « Soyez tranquille, Ardea ne manque pas d'ennemis. Hafner en a davantage. Il se trouvera bien quelqu'un pour dénoncer leur petit manège, s'il y a manège, à la belle Fanny... Une lettre anonyme est si vite écrite... »
Il n'eut pas plus tôt prononcé ces mots qu'il s'interrompit, avec le saisissement d'un homme qui manie une arme qu'il croit déchargée et qui entend soudain la balle partir. C'était, au fond, par acquit de conscience vis-à-vis de son propre scepticisme qu'il avait parlé de la sorte, et il ne s'attendait pas à voir un nouveau nuage de douleur passer sur le fier et mobile visage d'Alba. Elle eut dans le pli de sa bouche une expression plus dégoûtée, ses yeux traduisirent plus de sombre mépris, en même temps que ses mains, occupées à la besogne du thé, tremblèrent davantage, et elle dit, d'un accent trop ému pour ne pas faire regretter à son ami ce jeu d'une cruelle curiosité :
— « Ah ! ne lui souhaitez pas cela ! Ce serait pire encore que son ignorance présente. Au moins, maintenant elle ne sait rien du tout, et si quelque misérable faisait ce que vous venez de dire, elle saurait à moitié, sans être sûre... Mais comment pouvez-vous sourire à des suppositions pareilles?... Non ! Pauvre douce Fanny ! J'espère qu'elle ne recevra pas de lettres anonymes. C'est si lâche, et cela fait si mal !... »
— « Je vous demande pardon si je vous ai froissée, » répondit Dorsenne. Il venait de toucher, il le sentait, à une plaie saignante de ce cœur, et de comprendre avec épouvante que non seulement Alba Sténo n'avait pas écrit les lettres anonymes adressées à Gorka, mais qu'au contraire elle en avait, elle-même, reçu. Et de qui? Quel était le mystérieux dénonciateur qui avertissait de cette
manière abominable la fille de Mme Sténo après l'amant? Julien en frissonna jusque dans les moelles, et il continuait : « Si j'ai souri, c'est que je crois Mlle Hafner, au cas où ce malheur lui arriverait, assez intelligente pour traiter de semblables avis comme ils le méritent. Une lettre anonyme, ça ne doit même pas se lire. Quelqu'un d'assez infâme pour se servir d'armes de cette sorte ne mérite pas qu'on lui fasse l'honneur de seulement regarder ce qu'il écrit... »
— « N'est-ce pas? » dit la jeune fille. Elle avait eu dans ses prunelles, soudain dilatées, un éclair d'une véritable reconnaissance qui acheva de convaincre son interlocuteur que cette fois il avait vu juste. Il venait de prononcer précisément la parole dont elle avait besoin. Il eut soudain, devant cette évidence, un accès de honte et de pitié, — de honte, parce qu'il avait fait dans ses pensées une si gratuite insulte à cette malheureuse créature ; de pitié, parce qu'elle devait avoir subi un coup bien meurtrier si, vraiment, on lui avait dénoncé sa mère. Et il ne pouvait pas plus le lui demander qu'elle-même n'avait pu montrer la lettre infâme à cette mère qui disait souvent : « J'élève ma fille d'après les principes anglais, dans la plus complète indépendance... » Elle avait d'heureux résultats, cette indépendance qui permettait qu'un billet de cet ordre arrivât droit à la pauvre petite 1 C'était dans l'après-midi de la veille ou ce matin qu'elle avait dû recevoir l'horrible lettre, car, dans la visite au palais Castagne, elle
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avait été gaie tour à tour et boudeuse, mais si enfantinement, au lieu que ce soir, ce n'était plus l'enfant qui souffrait, c'était la femme. Et Dorsenne insista :
— « Vous comprenez si nous autres écrivains nous y sommes exposés, à ces abominations... Un livre qui réussit, une pièce qui plaît, un article que l'on vante, et les envieux de se mettre à la besogne pour nous insulter sans signer, ou nous-mêmes, ou ceux que nous aimons... Dans ce cas-là, je vous le répète, je brûle sans lire, et si jamais dans la vie pareille misère vous arrive, croyez-moi, petite comtesse, suivez la recette de votre ami Dorsenne. Car il est votre ami, vous le sentez, n'est-ce pas? Votre vrai ami?... »
— « Moi?... » fit vivement la jeune fille. « Pourquoi voulez-vous que l'on m'écrive des lettres anonymes? Je n'ai pas de gloire, moi, ni de beauté, ni de millions, et pas d'envieux... » Et comme Dorsenne la regardait avec le regret d'en avoir trop dit puisqu'elle se repliait de nouveau devant lui, elle força sa bouche amère à sourire, et elle reprit : « Si vous êtes vraiment mon ami, au lieu de me faire perdre mon temps à des conseils dont je pense bien n'avoir jamais besoin, à moins que je ne devienne un grand écrivain, aidez-moi à servir le thé, voulez-vous?... Il doit être prêt... » Et elle souleva de ses doigts minces le couvercle de la bouilloire qu'elle pencha ensuite sur la théière en ajoutant : « Allez demander à Mme Maitland si elle en prend ce soir, et aussi à Fanny... Ardea, lui, est un homme
à grogs, et le baron un homme à eaux minérales... Il faut même sonner pour qu'on lui apporte son verre de Vichy... Bon... Vous m'avez mise en retard. Voici une nouvelle visite, et rien ne sera prêt... Tiens, » s'écria-t-elle, « c'est Maud... » tout de suite, avec une stupeur qui lui arracha une demi-exclamation, « et son mari !... »
Les deux battants de la porte du hall venaient en effet de s'ouvrir et de donner passage à Maud Gorka. Toujours belle, de cette beauté britannique si grande et si forte, elle rayonnait de bonheur dans sa robe de crêpe de Chine noire avec des nœuds orange, qui faisait ressortir sa fraîche et ferme carnation. Derrière elle était apparu Boleslas. Mais ce n'était plus le voyageur qui, trente-six heures auparavant, débarquait place de la Trinité-des- Monts, fou d'inquiétude, frénétique de jalousie, souillé de la poussière du wagon, les cheveux épars, les cils poudreux, les mains noires. C'était, un peu amaigri, mais à peine lassé, le comte Gorka élégant que Dorsenne connaissait, mince et musqué dans son frac de soirée, une orchidée à la boutonnière, la bouche souriante, et portant beau. Pour l'écrivain, et sachant ce qu'il savait, ce sourire et ce sang-froid avaient quelque chose de plus terrible que la colère de la veille. Il le comprit à la manière dont le Polonais lui donna la main. Une nuit et un jour de réflexion avaient détruit son œuvre, et si Boleslas avait joué la comédie au point d'endormir la défiance de sa femme et de la décider à cette
visite de ce soir, c'est qu'il était résolu à ne plus consulter personne et à mener lui-même son enquête. Il réussissait du premier coup d'ailleurs. Son regard fauve avait certainement aperçu la robe blanche de Mme Sténo sur la terrasse, tandis que l'heureuse Maud expliquait ce retour inattendu avec sa noble ingénuité :
— « Voilà ce que c'est que de donner à un père qui n'est pas raisonnable de mauvaises nouvelles de notre boy... Je lui écris que Luc a un peu de fièvre l'autre jour. Il me répond pour me demander ce qui en est. Je ne reçois pas sa lettre... Il s'affole, et le voici... »
— « Je vais prévenir maman, » dit Alba qui passa en effet sur la terrasse, avec un empressement trop lent encore au gré de Dorsenne. Il avait un tel sentiment du danger qu'il ne pensa pas à sourire, comme il eût fait en toute autre occasion, devant la réussite absolue du mensonge assez grossier qu'ils avaient, Boleslas et lui, imaginé la veille, et dont le comte avait dit avec une fatuité trop justifiée : « Maud sera si heureuse de me revoir, qu'elle croira tout. » — C'était une scène à la fois simple et tragique, — de ce tragique mondain où les événements sont d'autant plus effrayants qu'ils s'accomplissent sans un éclat de voix, sans un geste, parmi des phrases de convention et dans un décor de fête. Deux spectateurs au moins, outre Julien, en comprenaient l'importance : Ardea et Hafner. Car ni l'un ni l'autre ne se faisait certes la moindre illusion sur les rapports présents de Mme Sténo et de
Maitland, non plus que sur sa situation passée visà-vis de Gorka. L'écrivain, le grand seigneur et l'homme d'affaires avaient, malgré les différences d'âge et de milieu, une grande expérience de circonstances analogues. Ils savaient de quelle présence d'esprit une femme courageuse est capable, quand elle est surprise comme l'était la Vénitienne. Tous les trois ont souvent déclaré depuis qu'ils n'avaient jamais imaginé un plus admirable sangfroid, une sérénité plus superbement audacieuse que celle dont Mme Sténo fit preuve à ce moment décisif. Elle parut sur le seuil de la porte-fenêtre étonnée et ravie, — juste dans la mesure où il convenait qu'elle le fût. Son teint de blonde, que les moindres émotions devaient empourprer de sang, resta délicieusement rose. Pas un battement de ses longues paupières d'une grâce turque ne voila ses profonds yeux bleus, qu'un rayonnement intérieur continua d'illuminer. Avec son sourire qui découvrait ses belles dents de la couleur des grosses perles dont était paré son cou, avec les émeraudes mêlées à ses cheveux blonds, avec ses puissantes épaules apparues dans les échancrures de son blanc corsage, avec sa taille opulente et fine, avec la splendeur de ses bras dont elle avait enlevé les gants pour se caresser aux baisers de Maitland et qu'éclairaient d'autres émeraudes, avec sa démarche empreinte d'une certitude altière, elle était véritablement une femme d'un autre âge, la sœur de ces radieuses princesses que les peintres de sa Venise évoquent sous des portiques de marbre, parmi des apôtres et
des martyrs qui sont des magnifiques et des matelots. Elle alla droit à Maud Gorka qu'elle embrassa tendrement, puis, serrant la main de Boleslas, elle dit de sa voix chaude où il y avait par instants comme des passages de contralto, adoucis par l'habitude du dialecte caressant de la lagune :
— « Mais quelle bonne surprise !... Et vous ne pouviez pas venir dîner avec nous?... Voyons, asseyez-vous là tous deux et racontez-moi l'odyssée du voyageur... » Et se tournant vers Maitland qui l'avait suivie dans le salon avec la double et insolente tranquillité du géant et de l'homme aimé : « Soyez gentil, mon petit Linco, et allez me chercher mon éventail et mes gants que j'ai oubliés sur l'appui de la chaise longue..: »
A cette seconde, Dorsenne, qui n'avait plus qu'une peur, celle de rencontrer les yeux de Gorka, — il ne les aurait pas supportés, — se trouvait de nouveau près d'Alba Sténo. Le visage de la jeune fille tout à l'heure si fermé, comme serré d'angoisse, était maintenant illuminé. Il semblait qu'un poids immense eût été enlevé à la pensée de la jolie contessina.
— a Pauvre enfant ! » songea le romancier. « Elle ne peut pas croire que sa mère aurait ce calme si elle était coupable. C'est la réponse à la lettre anonyme que l'attitude de la comtesse. On lui avait donc tout écrit?... Mon Dieu ! Qui cela peut-il être? Que va-t-il sortir du drame engagé maintenant de cette manière?... »
Et il tomba dans une rêverie profonde que n'interrompit point le bruit des conversations auxquelles il ne se mêla plus. Il lui aurait suffi d'observer au lieu de méditer, pour que la vérité sur l'auteur des lettres anonymes lui apparût, claire comme le courage de Mme Sténo à affronter le danger, — comme la confiance aveugle de Mme Gorka,
— comme l'imperturbabilité dédaigneuse de Maitland devant son rival et la rage contenue de ce rival, — comme la finesse de Hafner à soutenir la conversation générale, — comme l'assiduité d'Ardea auprès de la riche Fanny et l'émotion de cette dernière, — claire enfin comme la joie délivrée d'Alba. Tous ces visages, à l'entrée de Boleslas, avaient traduit des sentiments différents. Un seul avait, pendant quelques minutes, exprimé la joie du crime et l'avidité de la haine satisfaite. Mais comme c'était celui de cette petite Mme Maitland, de cette silencieuse, traitée si couramment par lui de sotte et d'insignifiante, Dorsenne n'y prit pas plus garde que les autres témoins de cette réapparition foudroyante de l'amant trahi. Toutes les nations ont une métaphore pour exprimer cette idée qu'il n'est pire eau que l'eau dormante. Les eaux tranquilles roulent profondes,
— disent les Anglais, et les Italiens : — Les eaux tranquilles ruinent les ponts. — Ces divers adages ne seraient pas exacts si on ne les oubliait pas dans la pratique, et l'analyste professionnel du cœur féminin les avait parfaitement oubliés ce soir-là.