‹ Cosmos (volume 2)Chapitre 10 sur 36 · DES RACES ET DES TEMPS · texte numérisé non relu

DES RACES ET DES TEMPS

Oû a souvent avancé que le sentiment de la nature, sans être étranger aux peuples anciens, a cependant été plus rarement et plus faiblement exprimé dans l'antiquité que dans les temps modernes. « Si Ton se rappelle, dit Schiller dans ses réflexions sur la poésie naïve et sentimentale (4), la belle nature qui entourait les Grecs, si Ton songe dans quelle libre intimité ils vivaient avec elle sous leur ciel si pur, comme chez ce peuple Tart, les sentiments, les mœurs étaient plus naïfs, et combien leur poésie était une expression fidèle de leurs sentiments, on doit s'étonner de rencontrer chez eux si peu de cet intérêt du cœur avec lequel nous autres modernes , nous restons suspendus aux scènes de la nature. Les Grecs ont porté au plus haut degré la fidélité et l'exactitude dans la peinture des paysages ; ils sont entrés dans des détails minutieux, mais sans que leur âme y eût plus de part qu'à la discription d'un vêtement, d'une arme ou d'un bouclier. La nature parait avoir intéressé leur iatelligence plus que leur sentiment moral. Jamais

ils ne s'attachèrent à elle avec la sympathie et la douce mélancolie des modernes. »

Si vrai que soit ce jugement par quelque côté, il ne saurait être étendu à l'antiquité tout entière. Aussi bien est-ce se faire une idée incomplète des choses que de comprendre uniquement sous le nom d'antiquité, par opposition avec les temps modernes, le monde grec et le monde romain. Un profond sentiment de la nature se révèle dans les plus anciennes poésies des Hébreux et des Hindous, c'est-à-dire chez des races bien différentes, les races sémitiques et les races indo-gerHianiques.

Nous ne pouvons juger de la sensibilité des anciens peuples pour la nature que d'après les passages de leur littérature où est exprimé ce sentiment. Ces témoignages doivent être recueillis et appréciés avec d'autant plus de scrupule qu'ils se détachait plus rarement sous les grandes formes de la poésie épique ou lyrique. Sans doute dans l'antiquité grecque, à la fleiu' de l'âge de l'humanité, on rencontre un tendra et profond sentiment de la nature , uni à la peinture des passions et aux légendes fabuleuses ; mais le genre jHroprement descriptif n'est jamais chez les Grecs qu'un accessoire. Le paysage n' apparaît que comme le fond d'un tableau, au devant duquel se meuvent des formes htnnaines. La raison en est que tout en Grèce s'agite dans le cercle de l'humanité. Le développement des passions absorbait presque tout l'intérêt; les agitations de la vie publique troublaient vite les rêveries silencieuses où nous jette la cooitempiation

de la nature. On cherchait jusque dans les phénomènes physiques quelques relations avec la nature de rhomme (5); tous devaient fournir des points de ressemblance avec sa forme extérieure ou son activité morale. Ce fut presque toujours grâce à ces rapports , et sous la forme de comparaisons , que le genre descriptif put entrer dans le domaine de k poésie et y introduire quelques tableaux bornés, mais pleins de vie.

On chantait à Delphes des hymnes au printemps (6) y afin sans doute d'exprimé la joie de Thomme échappé aux rigueurs de Thiver. Les Œuvres et Jours d'Hésiode contiennent aussi une description de Thi^ ver (7) , introduite peut - être plus tard par quelque rhapsode ionien. Ce poëme donne des préceptes sur Tagriculture et sur d'autres professions; il indique les devoirs d^une vie honnête , tout cela sur le ton d'une noble simplicité , mais avec la sécheresse d^ dactique. Hésiode ne s'élève à une inspiration plus haute que pomr envelopper les misères de l'humanité , sous le voile de Tanthropomorphisme , dans le beau mythe allégorique d'Épiméthée et de Pandore. De même dans la Théogonie , composée d'éléroenfe divers mais très- anciens, les phénomènes de la mer sont souvent personnifiés sous des noflis caractéristiques, comme, par exemple, dans l'énumération des Néréides (8). Cette tendance à revêtir de la forme humaine les phénomènes de la nature fot commune à Técole des aèdes de la Béotie et à toute la poésie antique^

Ce n'est qu'à une époque très-rapprochée de nous que les ressources si variées du genre descriptif, c'està-dire de la poésie de la nature , ont formé un genre de littérature distinct , soit que Ton s'attache à dépeindre le luxe de la végétation tropicale , soit que l'on retrace sous une forme animée les mœurs des animaux. Il n'en faut pas concliu*e que là où respire tant de sensualité, la sensibilité pour les beautés de la nature ait fait complètement défaut (9) , qu'en admirant tant de chefs-d'œuvre inimitables créés par l'imagination des Grecs , nous ne puissions trouver chez eux quelques traces de poésie contemplative. Si ces traces sont trop rares au gré des modernes, cela tient moins à l'absence de sensibilité qu'à ce que les anciens n'éprouvèrent pas le besoin d'exprimer par des paroles le sentiment de la nature. Moins portés vers la nature inanimée que vers la vie agissante et le travail intérieur de la pensée , ils adoptèrent d'abord et conservèrent l'épopée et l'ode comme les formes les plus élevées du génie poétique. Or les descriptions de la nature ne pouvaient se mêler qu'accidentellement à ces poèmes. Il ne paraît pas que l'imagination s'y soit jamais arrêtée comme sur un objet à part. Dans la suite, à mesure que la tradition de l'ancien monde s'effaça, à mesure que ses fleurs se flétrirent , la rhétorique envahit le domaine de la poésie dida^stique. Cette poésie était sévère, noble et sans ornements sous la vieiUe forme philosophique et presque sacerdotale qui fut celle du livre d'Empédocle sur la Nature ; par le mélange de la rhé-

torique , elle perdit peu à peu sa simplicité et sa dignité primitives.

Qu'il nous soit permis de citer quelques exemples, afin d'éclaircir les généralités qui précèdent. Ainsi que le veut l'épopée , les scènes de la nature ne sont jamais qu'un accessoire dans les poëmes homériques : « Le berger se réjouit du calme de la nuit , de la pureté de l'air, de l'éclat des étoiles qui brillent sous la voûte du ciel. U entend de loin le bruit du torrent gonflé qui tombe, entraînant dans son noir limon les chênes déracinés (10). » Les forêts solitaires du Parnasse , ses vallées sombres et touffues contrastent avec le bois de peupliers arrosé par une source, dans la peinture gracieuse que fait Homère de l'île des Phéaciens (Scheria), et surtout avec le pays des Cyclopes, « dans lequel de vertes prairies agitées par le vent entourent des coteaux , où la vigne croît sans cultiu^e (11). » Pindare, dans im hymne au printemps composé pour les grandes Dionysiaques, célèbre la terre couverte de fleurs nouvelles, « alors que dans la ville argienne de Némée, le palmier entr' ouvrant ses premiers bourgeons annonce au devin l'approche du printemps embaumé. » Ailleurs il chante l'Etna, a la colonne du ciel, qui nourrit une neige étemelle. » Mais il se détourne vite de la nature morte et de ses sombres aspects, pour célébrer Hiéron de Syracuse et les victoires des Grecs siu* les Perses.

Il ne faut pas oublier que le paysage grec offre l'attrait particulier d'ime harmonie intime entre la terre ferme et l'élément liquide , entre les rivages

colorés par le soleil, bordés de plantes et de végétaux pittoresques, et la mer agitée , retentissante et brillante de reflets divers. Si d'autres peuples ont dû regarder la terre et la mer, la vie terrestre et là vie maritime, comme deux mondes séparés, les Grecs, je ne dis pas seulement les insulaires, mais aussi les tribus du continent méridional, pouvaient, presque de chaque point de vue , embrasser tous les phénomènes produits par le contact ou Tactron réciproque des éléments, et qui donnent aux scènes de la nature tant de richesse et de grandeur. Comment des peuples si heureusement doués seraientp-ifs restés indifférents devant ces chaînes de rochers couronnés de forêts , qui suivaient les replis profonds de la mer Méditerranée î Comment , dans un âge où le génie poétique était la plus élevée de toutes les vocations, en observant la distribution des formes végétales, en voyant réchange régulier qui s'opérait, suivant les saisons de l'année et les heures du jour, entre la surface du sol et les couches inférieures de l'air, cette émotion venue des sens ne se serait-elle pas changée en une contemplation idéale? Les Grecs croyaient à des rapports secrets entre le monde des plantes et les héros ou les dieux. C'étaient les dieux qui vengeaient les outrages faits aux arbres ou aux plantes consacrées ; Pimagination animait pour ainsi dire les végétaux. Mais les formes poétiques auxquelles dut se borner l'antiquité grecque^ par la nature même de son génie, ne laissaient à la description de la nature qu'un développement incomplet.

Quelquefois cependant, même chez les poètes tragiques, l'expression de la douleur ou le développement des passions sont interrompus par des descriptions où respire T enthousiasme, et qui révèlent un profond sentiment de la nature. Lorsque Œdipe s'approche du bois des Ëuménides, le chœur chante « le tranquille et délicieux séjour de Colone ; les verts buissons que le rossignol aime à visiter et qui retentissent de sa voix claire et mélodieuse; l'obscurité que répand le feuillage enlacé du lierre, les narcisses humides de la rosée céleste, le safran doré et l'olivier impérissable, ([ui renaît sans cesse de lui-même (12). » En même temps qu'il immortalise ce bourg de Colone qui fut son berceau, Sophocle place à dessein la grande %ure du roi errant et poursuivi par le sort près des eaux rapides du Céphise , et l'entoure d'images sereines. Le repos de la nature ajoute encore à la douleur que cause l'aspect auguste dé ce vieillard aveugle. Euripide se platt aussi à décrire d'une façon pittoresque a les pâturages de la Messénie et de la Laconie, qui , sous un ciel éterneUement pur, sont traversés par les belles eaux du Pamisus, et dont mille sources nomrissent la fertilité (13). x»

La poésie bucolique, sorte de drame populaire et champêtre qui prit naiss^mce dans les plaines de la ^cile , est à bon droit réputée ime forme intermédiaire. C'est plutôt encore l'homme de la nature que le paysage, qui est représenté dans cette petite épopée pastorale ; tel est du moins son caractère chez le poste qui lui a donné la forme la plu& achevée,

Théocrite. L'élément élégiaque occupe aussi une place dans r idylle ; il semble qu'elle doive son origine au regret d'un idéal perdu, et que dans le cœur de l'homme un fond de tristesse soit toujours mêlé au sentiment intime de la nature.

Lorsque la vraie poésie s'éteignit en Grèce avec la vie publique , la poésie didactique et descriptive se voua à la transmission de la science. L'astronomie, la géographie, la chasse et la pèche devinrent les sujets favoris de versificateurs qui déployèrent souvent ime flexibilité merveilleuse. Les formes et les mœurs des animaux sont retracées avec grâce et avec une exactitude telle que la science moderne peut y retrouver ses classifications en genres et même en espèces ; mais il manque à tous ces poèmes la vie intérieure, l'art de passionner la nature, et cette émotion à l'aide de laquelle le monde physique s'impose à l'imagination du poète, sans même qu'il en ait clairement conscience. On trouve cette surabondance de l'élément descriptif, unie à une grande industrie poétique , dans les quarante-huit chants des Dionysiaques de l'Egyptien Nonnus. L'auteur aime à retracer les grandes catastrophes de la nature ; il décrit im incendie allumé par le feu du ciel dans une forêt qui longe les bords de l'Hydaspe , et fait cuire les poissons au fond du fleuve. Ailleurs il entreprend d'expliquer météorologiquement comment des vapeurs qui s'élèvent dans l'air se forment les tempêtes et les pluies d'orage. Rien n'est plus inégal que cette œuvre de Nonnus ; à un élan d' inspiration succède une

stérile abondance de mots qui bientôt amène l'ennui.

Il y a un sentiment plus vif et plus délicat de la nature dans quelques pièces de V Anthologie j restes précieux d'époques diverses. Fr. Jacobs, dans sa belle édition , a réuni , sous un titre à part , toutes les épigrammes relatives aux animaux et aux plantes. Ce sont de petits tableaux qui le plus souvent n'ont trait qu'à des objets individuels. Le platane, « qui nourrit de son vert feuillage les grains gonflés du raisin, » revient peut^tre un peu souvent. On sait qu'originaire de l'Asie Mineure , le platane pénétra d'abord dans rtle de Diomède, et ne fut transplanté en Sicile, sur les rives de TAnapus, qu'au temps de Denys l'Ancien. En général, cependant, les poëtes de l'Anthologie paraissent s'être adressés plus volontiers aux animaux qu'aux plantes. L'Idylle du printemps, par Méléagre de Gadara, est une belle composition , et qui dépasse les proportions ordinaires (14).

Nous devons à la vieille réputation de la vallée de Tempe de mentionner le tableau qu'en a tracé Elien, sans doute d'après Dicéarque (15). C'est la plus complète de toutes les descriptions que nous aient transmises les prosateurs grecs. Tout en s' attachant à l'exactitude topographique, l'auteur n'a pas négligé les détails pittoresques. Il a animé la fraîche vallée par la présence d'xme théorie qui cueille les branches du laurier sacré. Plus tard , à partir de la fin du iV siècle, les tableaux champêtres se multiplient dans les romans des prosateurs byzantins. C'est là un des attraits du roman pastoral de Longus (16); encore les

peintures de Tamour naissant laissent-elles peu de place au sentiment même de la nature.

Je me propose simplement y dans ces pages ^ d'éclaircir par quelques exemples empruntés à la littérature descriptive, des considérations générales sur la contemplation poétique du monde. Aussi aurai^e déjà quitté le champ fleuri de Tantiquité grecque, si je croyais pouvoir, dans un livre que j'ai osé intituler Cosmos , passer sous silence le début du traité sur le Monde^ faussement attribué à Aristote. Uauteui représente le globe «paré de sa végétation luxur riante, fertilisé par de nombreuses irrigations, et, ce qui lui parait le plus merveilleux , peuplé d^ètres pensants (17). b Cet abus de la rhétorique si étranger au mode d'exposition concise et purement scientifique du philosophe de Stagire, est un des nombreux arguments que Ton a fait valoir contre Tauthenticité de cet ouvrage, qu'on peut rapporter à Chrysippe (1 8), à Apulée (1 9) ou à tel autre que l'on voudra. S'il n'est pas permis de considérer cette description comme émanant d' Aristote, Cicéron en revanche nous a conservé un fragment authentique, traduit littéralement d'un écrit perdu de ce philosophe (20) : « S'il y avait des êtres qui eussent toujours vécu au milieu des profondeurs de la terre, dans des demeures ornées de tableaux, de statues et de tout ce que possèdent en abondance les heureux du monde; si ces êtres avaient vaguement entendu parler de l'existence des dieux tout-puissants, et que la terre s' entr' ouvrant , ils pussent s'élever du fond de leurs retraites

souterraines aux lieux que nous habitons; à la vue de la terre, de la mer et de la voûte du ciel, quand ils reconnaîtraient l'étendue des nuages et la force des vents, quand ils admireraient la beauté du soleil, sa grandeur et ses torrents de lumière, quand wfin ils considéreraient , aussitôt que la nuit venue aurait enveloppé la terre de ténèbres, le ciel étoile, les variations de la lune , le lever et le coucher des astres accomplissant leur course immuable de toute éternité , sans doute ils s'écrieraient : « Oui, il y a des dieux, et ces grandes choses sont leur ouvrage ! » On a dit avec raison que Ton sent planer dans ces pa» rôles le génie enthousiaste de Platon, et qu'elles suffiraient seules à confirmer le jugement de Cicéron sur « les flots d'or du langage aristotélique (21 ). x> Un tel argument en faveur de l'existence des puissances célestes, puisé dans la beauté et dans l'infinie grandeur des œuvres de la création, est un fait très-rare diez les anciens.

Cette émotion pour les beautés de la nature que les Grecs sentaient au fond du cœur, mais qu'ils ne cherchèrent pas à produire sous ime forme littéraire , se rencontre plus rarement encore chez les Romains. Il semble qu on devait attendre autre chose d'une nation qui, fidèle aux anciennes traditions des Sicules, s'adonna surtout à rag3['iculture et à la vie de la campagne. Mais à côté de cette activité, il y avait chez les Romains une gravité sévère , ime raison sobre et mesurée qui les disposait peu aux impressions des sens, et les portait plutôt vers les réalités de chaque jour

que vers une contemplation poétique et idéale de la nature. Ces oppositions entre la vie intérieure des Romains et celle des tribus grecques se reflètent dans la littérature, expression intelligente et fidèle du caractère des peuples. En dépit de la communauté d'origine, la structure intérieure des deux idiomes formait encore une différence de plus. On s'accorde à reconnaître que la langue de l'antique Latium est moins riche en images, moins variée dans ses tours, qu'elle est propre à saisir la vérPté des choses plus qu'à se plier aux fantaisies de l'imagination. En outre, au siècle d'Auguste, l'imitation des modèles grecs put dépayser les esprits et gêner les libres épanchements. Toutefois quelques génies puissants, soutenus par l'amour de la patrie, surent rompre ces entraves, grâce à une originalité féconde et à l'élévation des idées traduites dans un admirable langage. La poésie a déployé toutes ses richesses dans le poëme de Lucrèce sur la Nature. L'auteur embrasse le monde entier; disciple d'Empédocle et de Parménide, il relève encore la majesté de son exposition par les formes archaïques de son style. La poésie et la philosophie ont confondu leurs forces dans le livre de Lucrèce, sans que jamais de leur mélange résulte cette froideur que blâmait déjà sévèrement le rhéteur Ménandi*e, en la comparant à l'aspect brillant sous lequel Platon se représentait la nature (22). Mon frère a analysé , avec une grande sagacité , les effets analogues ou dissemblables , produits par l'union de la poésie et des abstractions philosophiques , dans les

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anciens poëmes didactiques de la Grèce , dans le poëme de Lucrèce et dans Tépisode du Dhagavad- Gîta (23)- Si Ton considère le grand tableau de la nature tracé par le poëte romain, on est frappé du contraste que forment F aridité du système atomistique et ses étranges visions sur la formation de la terre, avec cette vivante description de la race humaine sortant du fond des forêts poiur labourer les champs, vaincre les forces de la nature , cultiver son esprit , perfectionner son langage et fonder la vie civile (24).

Si au milieu d'ime vie agitée, un homme d^État conserve dans son cœur, en proie aux passions politiques, un goût vif pour la nature et T amour de la solitude, il faut chercher la source de ces sentiments dans les profondeurs d'un grand et noble caractère. Les écrits de Cicéron prouvent la vérité de cette remarque. On sait, il est vrai, qu'il a fait dans le traité desXoi^ et dans celui de rOro/ewr, de nombreux emprunts au riiédre de Platon (25) ; mais l'imitation n'a rien enlevé de son individualité propre à la peinture du sol italique. Platon dépeint en quelques traits généraux a l'ombrage épais du haut platane, les parfums qui s'exhalent de l'Agnus-castus en fleur, la brise qui sent l'été , et dont le miœmure accompagne les chœurs des cigales. » Pour la description de Cicéron, elle est tellement fidèle, comme l'a remarqué récemment un observateur ingénieux (26), qu'aujourd'hui encore on en peut retrouver sur les lieux mêmes tous les traits. Le Liris est encore entouré de hauts peupliers; et si l'on descend, en se dirigeant vers la n. 2

gauche, de la hauteur qui domine les rmnes d' Arpiaum, on reconnaît le bouquet de chênes au bord du Fibrène, aussi bien que rUenommée aujourd'hui Isola di Gamelio , formée par la division du ruisseau , et dans laquelle Gicéron se retirait, comme il le dit luimême, poiu» méditer, pour lire et pour écrire. C'est à Arpinum , au pied des montagnes des Voisques , qu'était né Gicéron , et l'admirable paysage qui l'entourait dut influer, dès son jeune âge , sur les goûts qu'il conserva toute sa vie. Souvent en elTet, à Tinso même de l'homme , le reflet de la nature environnante, pénétrant au plus profond de son être, s'associe à ses dispositions natives et au libre développement de ses forces intellectuelles et morales.

A travers les terribles orages de l'année 708, Gicéron trouva quelques adoucissements dans ses maisons de campagne, se rendant tour à tour de Tusculum à Arpinum, des environs d'Antium à ceux de Gumes. « Rien de plus agréable, écrit-il à Atticus (27), que cette solitude, rien de plus gracieux que cette villa, le rivage qui est auprès et la vue de la mer. » Il écrit encore de l'île d'Astura , à l'embouchure du fleuve du même nom , sur la côte de la mer Tyrrhénienne. «Personne ici ne m'importune, et quand je vais dès le matin me cacher dans un bois épais et sauvage, je n'en sors plus avant le soir. Après mon bien-aimé Atticus, rien ne m'est plus cher que la solitude; là je n'ai de commerce qu'avec les lettres^et pourtant mes études sont souvent interrompues par mes larmes. Je combats contre la douleur autant que je le puis, mais

la lutte est encore aunlessus de mes forces. » Plusieurs critiques ont cru retrouver par avance dans ces lettres, ainsi que dans celles de Pline, Taccent de la sentimentalité moderne; je n'y vois, pour moi, que l'expression d'une sensibilité profonde, qui dans tous les temps et chez tous les peiipies , s'échappe des cœurs douloureusement émus.

La connaissance des œuvres de Virgile et d'Horace est si généralement répandue parmi toutes les p^^ sonnes un peu initiées à la littérature latine, qu'il serait superflu d'en extraire des passages pour rappeler le vif et tendre sentiment de la nature qui anime quelques-imes de leurs compositions. Dans l'épopée nationale de Virgile, la description du paysage, d'après la nature même de ce genre de poëme, devait être \m simple accessoire, et ne pouvait occuper que peu de place. Nulle part on ne remarque que l'auteur se soit attaché à décrire des lieux déterminés (28) ; mais les couleurs harmonieuses de ses tableaux ré^ vêlent une profonde intelligence de la nature. Où le calme de la mer et le repos de la nuit ont-ils été plus heureusement retracés? Quel contraste entre ces ûnages sereines et les énergiques peintures de l'orage, dans le premier livre des Géorgiques, de la tempête qui assaille les Troyens au milieu des Strophades, de l'écroulement des rochers, et de l'éruption de l'Etna, dans l'Enéide (29) 1 DeMa part d'Ovide, on eût pu attendre, comme fruit de son long séjour à Tomes, dans les plaines de la Mœsie inférieure , xme description poétique de ces déserts sur lesquels l'antiquité est

restée muette. L'exilé ne vit pas, il est vrai, cette partie des steppes qui, recouvertes dans l'été de plantes vigoureuses hautes de quatre à six pieds , offre , à chaque souffle du vent, la gracieuse image d'une mer de fleurs agiiée. Le lieu où fut relégué Ovide était une lande marécageuse. Accablé par une disgrâce au-dessus de ses forces, il était plus disposé à se reporter en souvenir aux jouissances du monde et aux événements politiques de Rome, qu'à contempler les vastes déserts qui l'entouraient. Comme compensation, et sans compter les descriptions peut-être même un peu trop fréquentes, de grottes, de sources et de clairs, de lune , ce poëte , qui possédait à un si haut degré le talent de peindre, nous a laissé un récit singulièrement exact et intéressant, même pour les géologues, d'une éruption volcanique près de Méthone, entre Epidaure et Trézène. Dans ce tableau que nous avons eu déjà l'occasion de signaler ailleurs (30), Ovide montre le sol se soulevant en forme de colline par la force des vapeurs intérieurement comprimées, comme une vessie gonflée, ou comme une outre formée de la peau d'un chevreau.

Il y a lieu surtout de regretter que Tibulle ne nous ait point laissé quelque grande composition descriptive, faite d'après nature. Parmi. les poètes qui illustrèrent le règne d'Auguste , il est du petit nombre de ceux qui heureusement étrangers à l'érudition alexandrine, et amoureux de la vie de la campagne, sensibles et simples par conséquent, puisèrent leiu's inspirations en eux-mêmes. Ses élégies

doivent être considérées à la vérité comme des tableaux de mœiu^, dans lesquels le paysage est rejeté sur le dernier plan, mais la consécration des champs et la sixième pièce du premier livre montrent ce qu'on eût pu attendre de Tami d'Horace et de Messala (31).

Petit -fils du rhéteur M. Ânnœus Sénèque, Lucain ne se rattache que trop bien à lui par la parure oratoire de son style. 11 a peint cependant en traits admirables et d'une vérité frappante la destruction de la forêt des Druides , sur le rivage aujourd'hui dépouillé de Marseille (32). Les chênes en tombant s'appuient l'un siur l'autre et se tiennent en équilibre; dégarnis de leurs feuilles y ils laissent pour la première fois pénétrer un rayon de soleil dans cette sombre et sainte obscurité. Quiconque a vécu longtemps dans les forêts du Nouveau-Monde , sent avec quel bonheur le poète a dépeint en peu de mots le luxe de cette végétation puissante , dont de gigantes* ques débris sont encore enfouis dans quelques tourbières de la France (33). Un ami de Sénèque le philosophe, Lucilius Junior, a représenté aussi avec vérité l'éruption d'un volcan, dans son poëme didactique de YEtna; mais il n'y a pas fait entrer ces détails précis, qui seuls donnent de l'originalité à une pareille description. Son poëme, sous ce rapport, est fort inférieur au dialogue sur l'Etna, dû à la jeimesse de Bembo, et que nous avons déjà signalé (34).

Lorsque enfin l'inspiration épuisée ne peut plus soutenir les grandes et nobles formes de la poésie ,

à partir de la seconde moitié «du iv* siècle , Tart des vers, dépouillé du charme de l'imaginatioa, ne s'attache plus qu'à décrire minutieusement les réalités arides de la science. L'élégance factice du langage ne pouvait pas suppléer au sentiment de la nature et à l'enthousiasme évanoui. Gomme production de ces temps stériles, pendant les(piels la forme poétique n'est qu'un ornement d'emprunt jeté par har sard sur la pensée , nous devons citer le poëme de ta Moselle d'Ausone. Né en Aquitaine, Ausoae avait suivi Valentinien dans son expédition contre les Aiemanni. Le poëme de la Moselle, composé dans l'an^* tique ville de Trêves, célèbre en plusieurs endroits, et non sans grâce, les vignobles qui s'élèvent en co^ teaux sur les rives de Tlm des plus beaux fleuves du sol germanique (35). Malheureusement la topogra* phie de la contrée, les ruisseaux qui se jettent dans lîa Moselle, les diverses espèces de poissons qui la peuplent, avec l'indication de leur forme, de leurs couleurs et de leurs mœurs^ tels sont les principaux objets de ce poëme trop exclusivement didactique. Les descriptions de la nature ne sont pas moins rares chez les prosateurs romains que chez les prosateurs grecs. Nous avons cité plus haut quelques passages remarquables de Cicéron. Les grande historiens, Jules César, Tite-Live et Tacite , ne font guère atatre chose que retracer par occasion un champ de bataille , le passage d'un fleuve , ou des défilés impraticables dans les montagnes. Ils ne se reportent vers la nature que lorsqu'ils sentent le besoin de

représenter l'homme luttant contre les obstacles qu'elle lui oppose. Dans les annales de Tacite, je ne puis lire sans une sorte de ravissement la traversée de Germanicus sur TEms (Amisia), et la grande description géographique des chaînes de montagnes qui longent la Syrie et la Palestine (36). Quinte-Curce aussi a tiè&rheureusement dépeint la solitude des forêts que dut traverser Tannée macédonienne, à l'ouest .d'Hécatompylos, dans la< province marécageuse de Mezen** déran (37). J'y insisterais davantage^» si l'on pouvait distinguer sûrement ce que cet écrivain, auquel on n'ose assigner une époque précise, a tiré de sa vive imagination ou puisé aux sources historiques.

Je me bornerai à signaler ici, en me réservant d'y revenir plus tard, dans l'Essai historique sur le déve-^ loppementc de l'idée de l'univers, le grand ouvrage encyclopédique de Pline l'Ancien, auquel nui autre ouvrage dans l'antiquité ne peut être comparé pour la richesse des matériaux. Son livre, ainsi que l'a dit son neveu Pline le Jeune, est aus^ varié que la nature. On y sent un esprit tourmenté de l'irrésistible désir d'embrasser la nature entière,, et qui procède souvent avec trop de précipitation. Inégal dans son style,: tantôt il se borne à;uni simple récit, tantôt il abonde en pensées, s'anime et ne se fait pas faute de recourir aux ornements de là riiétorique. L'Histoire Naturelle de Pline , d^ après < le plaui même qu' il s'était formé, ne pouvait contenir beaucoup de descriptions individuelles et portant sur des objets pré* cîs; mais toutes les fois, que l'attention de l'autew

est dirigée sur Teasemble des forces de la nature , ou sur Tordre majestueux qui préside à l'irnivers (naturae majestas), on ne peut méconnaître dans ses paroles un enthousiasme véritable. Le livre de Pline a exercé une grande influence dans toute la durée du moyen âge.

Nous aurions plaisir à citer, comme témoignage du sentiment de la nature chez les Romains, les villas gracieusement situées sur les hauteurs du Pincius, à Tusculum et à Tibur, près du cap Misène, à Pouzzoles et à Baïa, si toutes n'étaient, comme celles de Scaurus et de Mécène , de Lucullus et d'Adrien , encombrées de bâtiments somptueux. Les temples, les théâtres et les hippodromes alternaient avec les volières et les autres constructions destinées à entretenir des escargots et des loirs. La maison de campagne de Scipion à Liternum, bien que plus simple sans doute, était garnie de tours comme une forteresse. Le nom d'un ami d'Auguste , de Matins , nous a été signalé parce que , fort curieux précisément de tout ce qui était artificiel et contraire à la nature , il introduisit le premier l'usage de tailler avec symétrie les arbres d'après des formes empruntées à l'architecture ou aux arts plastiques. Pline le Jeune, possesseur de nombreuses villas , a décrit en termes charmants celles de Laurente et de Toscane (38). Si dans toutes deux les bâtiments et les ornements bizarres, formés de buis découpé, sont répandus avec une profusion que répudierait notre goût moderne, cependant les descriptions qu'en a données Pline , et aussi le soin que prit

Adrien de faire reproduire artificiellement l'image de la vallée de Tempe dans sa maison de plaisance de TibuT , témoignent que les Romains , même les habitants des villes, sentaient le charme du paysage. On voit que malgré leiu* goût un peu exclusif pour les arts, et le prix qu'ils attachaient aux commodités de la vie, bien qu'ils calculassent avec beaucoup de sollicitude l'exposition de leurs maisons de campagne par rapport au soleil et aux vents, ils n'étaient pas indifférents à la libre jouissance de la nature. Nous sommes heureux de pouvoir ajouter que cette jouissance , dans les domaines de Pline , n'était pas troublée par l'aspect affligeant de la misère des esclaves. C'est que le riche propriétaire n'était pas seulement un des plus savants hommes de son temps; il avait des sentiments d'humanité dont on rencontre rarement l'expression, du moins chez les anciens , et éprouvait une compassion profonde pour les classes du peuple asservies par la pauvreté, n n'y avait pas , à vrai dire , d'esclavage dans les maisons de campagne de Pline; l'esclave qui labourait la terre transmettait librement ce qu'il avait acquis (39). Les anciens ne nous ont laissé aucune description des neiges éternelles qui couronnent les Alpes, et se colorent d'un reflet rouge au lever et au coucher du soleil ; ils n'ont pas été frappés de l'état des glaciers bleus ni de la nature imposante du paysage suisse. Cependant l'Helvétie était continuellement traversée par des hommes d'État ou des chefs d'armée qui se rendaient en Gaule , et emmenaient des gens de let^

1res dans leur escorte. Tous ces voyageurs lïe savent que se plaindre du mauvais état des chemins , sans jamais se laisser distraire par Taspect romantique des scènes de la nature. On sait que Jules César , lorsqu'il retourna en Gaule auprès de ses légions, mit le temps à profit en composant^ pendant le passage des Alpes, un tiraité de grammaire, deJnalogiâ (40). Silius Italiens, qui mourut sous Trajan^ à une époque où déjà la Suisse était dans un état de culture florissant (41), célèbre avec amour tous les ravins de F Italie et les rives ombragées du Liris, aujourd'hui le Garigliano; mais il représente la région des Alpes comme un horrible désert dépourvu de végétation (42), Il n'est pas moins surprenant que le merveilleux aspect des rochers de basalte découpés en colonnes naturelles, tels qu'on les rencontre au centre de la France, sur les bords du Rhin et dans la Lombardie, n'ait pas engagé les Romainsà les décrire ni même à' les meniionner.

Tandis que s'épuisaient les sentiments qui avaient inspiré l'antiquité classique, et en détournant les es^ prits de l'état passif du monde inanimé, les avaient portés vers l'action et la manifestation des forces humaines , un esprit nouveau se faisait jour : le christianisme se répandait peu; à peu-, et tout se ressentait de sa bienfaisante influeîice. Occupé , alors même qu'il prévalait comme religion d'Etat, à l'affranchisr* sèment civil de la race humaine et à la réhabilitation des classes inférieures, il affranchissait aussi la nar ture en élargissant ses horizons. Les yeux n'étaient

plus constaBunent fixés suit les formes des divinités patennes. Le Créateur (ainsi nous renseignent les Pères dans leur langage élégant et souvent même brillant d'images et de poésie) se montre aussi grand dans la natiBre morte que dans la nature vivante , dans la lutte désordonnée des éléments que daes le eours paisible d'un développement organique. Malheureusement la dissolution successive de la puissance romaine entraîna aussi la corruption du langage; l'imagination perdit sa puissance crés^ice, la simplicité et la pureté de la diction s'altérèrent d'abord dans les pays latins , et plus tard dans l'empire grec. Le goàt de la solitude y l'habitude des sombres méditations, le recueillement intérieur, ont laissé daifê tous les écrits de ce temps des traces manifestes. La langue et le ton général du style en ont également souffert.

Lorsque des sentiments nouveaux viennent à se développer dans le monde, il est presque toujours possible d'en retrouver çà et là quelques germes pré^ coces et profondément enfouis. On a souvent expliqué la molle langueur qui respire dans Mimnerme par une disposition sentimentale de l'âme (43). Le monde nouveau n'a pas rompu brusquement avec Tèincien ; mais les changements accomplis dans les aspirations religieuses de l'humanité, dans les sentiments moraux tes plus tendres, et même dans la vie extérieure des hommes qui agissent sur l'esprit de la foule, ont fait éclater tout à coup ce qui jusqu'alors avait échappé à l'attention. Le christianisme disposa les esprits à

chercher dans Tordre du monde et dans la beauté de la nature le témoignage de la grandeur et de l'excellence du Créateur. Cette tendance à glorifier la Divinité dans ses œuvres dut amener le goût des descriptions. Les plus anciennes et les plus complètes se trouvent chez un avocat de Rome, qui vivait en même temps que Tertullien et Philostrate , c'est-à-dire au commencement du nr siècle , chez Minucius Félix , auteur d'un dialogue religieux intitulé Oclavius. On prend plaisir à le suivre au point du jour sur le rivage d'Oslie, auquel il prête, il est vrai, un aspect pittoresque et des effets salutaires que nous ne retrouvons plus aujourd'hui. Dans ce dialogue, Minucius Félix défend vivement les croyances nouvelles contre les attaques d'un de ses amis resté fidèle au paganisme (44). C'est ici le lieu de citer partiellement quelques descriptions de la nature empruntées aux Pères de

l'Eglise grecque, et moins connues sans doute de nos lecteurs que les passages dans lesquels les anciens habitants de l'Italie ont exprimé leur goût pour la vie champêtre. Je commencerai par une lettre de saint Basile pour lequel j'ai depuis longtemps une prédilection singulière. Né à Césarée, en Cappadoce, Basile, à peine âgé de trente ans, avait renoncé à la vie calme qu'il menait à Athènes, et visité les thébaïdes chrétiennes de la Cœlé-Syrie et de l'Egypte méridionale. Lui-même, à l'exemple des Esséniens et des Thérapeutes , ces précurseurs du christianisme, se retira dans un désert sur les bords de l'Iris en Arménie. Son second frère, Naucratius , s'était noyé

dans ce fleuve en péchant, après avoir mené cinq ans la dure vie des Anachorètes (45). « Je crois enfin, écrit Basile à Grégoire de Nazianze , avoir trouvé le terme de mes courses errantes. Renonçant avec peine à r espérance de nous voir réunis tous deux, il serait plus vrai de dire à mes songes , car j'approuve celui qui appelle l'espérance le songe d'un homme éveillé, je suis parti pour le Pont à la recherche de la vie qui me convient. Dieu m'a fait rencontrer ici un lieu d'accord avec mes goûts. Ce que, dans nos jeux et dans nos moments de repos, nous nous représentions en imagination, je puis le voir en réalité. Une haute montagne, environnée d'une épaisse forêt, est arrosée du côté du nord par des eaux fraîches et limpides. A ses pieds s'étend une plaine inclinée, rendue féconde par les vapeurs humides qui s'exhalent des hauteurs. La forêt qui entoure la montagne, et où se pressent des arbres de formes et d'espèces différentes, semble établir autour d'elle un mur de défense... Ma solitude est bornée par deux ravins profonds. D'un côté, le fleuve qui s'élance du faite oppose une barrière continue et difficile à franchir; de l'autre, une large croupe de montagne en ferme l'entrée. L'habitation est située sur la crête d'un autre sommet, de manière à embrasser toute l'étendue de la plaine , et à contempler d'en haut la chute et le cours de l'Iris , pour moi plus agréable à voir que le Strymon pour les habitants d'Amphipolis. Ce fleuve, le plus rapide que je connaisse , se brise contre une roche voisine et se jette en tourbillonnant dans im abîme.

11 m'offre, ainsi qu'à tous les voyageurs , mi a^ect plein de charme , et de plus il est pour les habitants de la contrée une utile ressource, parte non]i)re infini de poissons qu'il nourrit dans ses flots écumants. Dois-je te décrire les vapeurs exhalées de la terre, ou les brises qui montent de la surface des eaux? Qu'un autre admire l'abondance des fleurs et le chant des oiseaux ; je n'ai pas le loisir d'appliquer mon esprit à de tels objets. Ce qui me charme plus que tout le reste , c'est le calme de la contrée; elle n'est visitée que par quelques chasseurs, car mon désert nourrit des cerfs et des troupeaux de chèvres sauvages , mais non vos ours et vos lions. Comment pourrais- je changer ce Heu pour un autre?

Alcméon, quand il eut trouvé les Echinades, ne voulut pas aller plus loin (46). » Malgré l'indîflé* rence que veut opposer saint Basile à quelques-uns des agréments de sa retraite, on sent dans cette simple peinture du paysage et de la vie des bois des sentiments mieux en harmonie avec les sentiments modernes que tout ce qui nous reste de l'antiquité grecque et latine. Du haut de la cabane solitaire où le saint anachorète s'est réfugié , le regard s'abaisse ffur la voûte humide de la forêt. Basile a trouvé enfin te lieu de repos après lequel lui et son ami Grégoire de Nazianze ont soupiré si longtemps (47). L'allusion mythologique qui termine la lettre résonne comme une voix partie de l'ancien monde, qui trouve un écho dans te monde chrétien. Les Homélies de saint Basile sur l'Hexaemeron

témoignent aussi du sentiment de la natore qui était en lui. Il dépeint les douceurs des nuits éternellement sereines de T Asie Mineure, où, selon son expression , les astres , fleiu*s immortelles du ciel , élèvent r esprit de l'homme du visible à F invisible (48). Si, dans le récit de la création du monde, il veut célébrer les beautés de la mer et décrire les aspects variés et changeants de cette plaine sans limites, il montre comment, doucement agitée « par le souffle des vents, elle réfléchit une lumière taîitôt blanche, tantôt bleue , tantôt rouge ; comment , dans ses jeux paisibles, elle caresse le rivage. » On trouve chez le frère de saint Basile , chez Grégoire de Nysse , le même accord mélancolique avec la nature. « Si je vois, s'écrie-t-il, chaque crête de rocher, chaque vallon, chaque plaine , couverts d'une herbe naissante ; si je vois la riche parure des arbres, et à mes pieds les lis auxquels la nature a donné à la fois le parfum et l'éclat des couleurs ; si dans le lointain j'aperçois la mer vers laquelle la nuée qui passe conduit mes regards, mon âme est saisie d'une tristesse qui n'est pas sans douceur. Avec l'automne les fruits disparaissent, les femlles tombent , les branches des arbres se roidissent , et nous-mêmes , accablés d'une mélancolie profonde en voyant ces éternelles et régulières transformations, nous sommes à l'unisson des forces mystérieuses de la nature. Quiconque contemple ce spectacle avec les yeux de l'âme sent la petitesse de l'homme comparé à la grandeur de l'nnivers (49). » Non-seulement cette glorification de la Divini!6

par la contemplation enthousiaste de la nature amena chez les chrétiens le goût des descriptions poétiques; on peut même dire que, dans la première ferveur de la foi nouvelle , leur admiration fut toujours mêlée de mépris pour les œuvres humaines. Chrysostôme répète en mille endroits : « Vois-tu un magnifique monument, te sens-tu charmer par la vue d'une longue colonnade, reporte vite tes regards sur la voûte du ciel et les libres champs où les troupeaux paissent auprès des bords de la mer. Qui ne mépriserait toutes les œuvres de Tart, lorsque, dans le calme de son cœur, il admire le lever du soleil versant sur la terre une lumière dorée , lorsque, au bord d'une source, couché sur des herbes épaisses ou à l'ombre d'arbres touffus, il repaît ses yeux d'un vague lointain qui se perd dans l'obscurité (50)? » La ville d'Antioche était à cette époque entourée d'ermitages, et dans l'un d'eux vivait Chrysostôme. Il semblait que l'éloquence, retrempée à la source de la nature, eût retrouvé son élément, la liberté, dans les contrées boisées et montagneuses de la Syrie et de l'Asie Mineure.

Lorsque plus tard, dans des temps ennemis de toute civilisation , le christianisme se répandit parmi les races germaniques et celtiques^ qui ne connaissaient jusque-là que la religion de la nature , et honoraient sous de grossiers symboles les forces conservatrices ou destructrices de l'univers, un commerce intime avec la nature et l'étude de ses forces mystérieuses devinrent facilement suspects de sorcellerie. La connaissance du monde extérieur parut alors aussi dan-

gereuse que Tarait été aux yeux de Tertullîen, de Clément d'Alexandrie et de presque tous les anciens Pères, la culture des arts plastiques. Au xu* et au xur siècle, les conciles de Tours (1 1 69) et de Paris (1209) interdirent aux moines la coupable lecture des ouvrages de physique (51). Ce furent Albert le Grand et Roger Bacon qui les premiers rompirent courageusement les entraves de T esprit humain, firent absoudre la nature , et la rétablirent dans ses anciens droits.

Nous avons signalé jusqu'ici les oppositions qui, dans les littératures grecque et latine , si intimement liées Tune à l'autre, se sont manifestées sui* vaut la différence des temps. Mais les contrastes qui 8e produisent dans la manière de sentir ne sont pas seulement l'effet du temps ou des révolutions par lesquelles sont transformés invinciblement les gouvernements, les mœurs et les religions; plus frappants encore sont ceux que causent la variété des races et leur génie originaire. Quelle opposition ne remarque-4-on pas dans le sentiment de la nature et dans la couleur poétique des descriptions, chez les Grecs, chez les Germains du nord , dans les races sémitiques, chez les Persans et chez les Hindous ! On a souvent exprimé cette opinion, que l'amour des peuples du nord pour la nature, le charme puissant qui les attire vers les délicieuses campagnes de la Grèce ou de l'Italie et vers les merveilleuses richesses de la végétation tropicale , doivent être principalement attribués à la privation où ils sont pendant la

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