‹ Cosmos (volume 2)Chapitre 11 sur 36 · II · texte numérisé non relu

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durée d^ua long hiver, de toutes les jouissances de la nature. Nous ne nions pas que cette sorte de convoitise qui porte les peuples du nord vers le climat d^ palmiers ne s'affaiblisse, à mesure que Ton s'approche du midi de la France ou de la péninsule Ibérique; mais la dénomination, si souvent employée et confirmée par la science, de race indo-germanique , doit suffire à elle seule pour nous tenir en garde contre les effets trop généraux qu'on serait tenté d'attribuer à l'influence de l'hiver dans les régions septentrionales. Les innombrables productions de la poésie indienne nous apprennent que, dans l'es* pace compris entre les tropiques et dans les contrées avoisinantes , au sud de la chaîne de l'Himalaya, les forêts, toujours vertes et toujours en fleurs, ont vivement sollicité l'imagination des peuples de l'Aria orientale, et qu'ils se sont senti plus de vocation encore pour la poésie descriptive que les races purement germaniques répandues dans les pays inhospitaliers du nord et jusque dans Tblande. Ce n'est pas que même dans les climats plus fortunés de l'Asie méridionale , les jouissances de la nature ne soient quelquefois suspendues. L'opposition des saisons y est extrêmement marquée; on passe brusquement des pluies qui fécondent la terre à une sécheresse dévorante. En Perse, sur le plateau de l'Aria occidentale , on trouve souvent des déserts sans végétation et de forme irrégulière, qui s'avancent comme des golfes dans les contrées les plus fertiles ; souvent les forêts renferment des steppes immenses, qui sem-

U»at imd mer iotéFieure entourée de ses irivagesu. Grâce à ces accidente, la surface horizontale du aol dbe aiDi habitants de ces chauds climats les mémea aUerafidives de terres £ertiles et de plaines désertea fue pressaient en hauteur les chaînes de montagnes couronnées de neige de Tlnde et de TA^hanistan. Or ces contrastes frappants produits par les difiérentet saisons de Fannée^ par la fécondité et Télévation dii sol, sont^ chez des peuples que Tensemble de leur civilisation et leurs croyances religieuses disposent déjà à la ccndtemplaticm de la nature y les causes les: plus capables d'échauffer T imagination poétique.

L'amour de la nati^re^ particulier aux races contemplatives de la Germanie^ se manifeste à un haut, degré dan& les plus imciens poèmes du moyen âge. La poésie chevaleresque des Minnesinger, sous le règne des Hohenstauffen, en fournit des preuves non>* breuses. Quelles que soient les relations historiques qui rattachent cette poésie à la poésie romane des Provençaux^ on n'y peut méconnaître le pur élément germanique. Les mœurs des nations germaines , les habitudes. de leur vie, leur amour de T indépendance^ tout révèle le sentiment de la nature dont elles étaient intimement pénétrées (52). Les Minnesinger errants, bien que quelques-uns fussent nés sur le trône ^ et que tous fussent mêlés à la vie des cours , restaient toujours en commerce assidu avec la nature. Us entretenaient dans toute sa fraîcheur la disposition naturelle qui les portait à T idylle et souvent même à Télégie. Afin de mieux apprécier les effets d'une sem-

blable disposition, je m'en réfère aux deux plus profonds connaisseurs du moyen fige allemand , à mes nobles amis MM. Jacob et Guillaume Grimm. a Les poëtes allemands de cette époque, dit le dernier, ne se sont jamais attachés à décrire la nature d'une manière abstraite, c'est-à-dire sans avoir d'autre but que de peindre sous de vives couleurs l'impression du paysage. Ce n'est pas assurément que le sentiment de la nature manquât aux anciens maîtres allemands, mais toujours ils l'ont rattaché aux événements qu'ils racontaient ou aux émotions plus vives qui débordaient dans leurs chants lyriques. Pour commencer par l'épopée nationale, par les plus anciens et les plus précieux monuments de la muse allemande, on ne trouve ni dans les Niebelungen ni dans le poëme de Gudrun aucune description de la nature, là même où l'occasion s'en présentait naturellement (53). Le récit, très-circonstancié d'ailleurs, de la chasse où Sigfried est tué, contient seulement la mention d'une bruyère en fleurs et d'une source fraîche à l'ombre d'un tilleul. Dans le poëme de Gudrun, qui suppose des mœurs un peu plus polies, le sentiment de la nature se laisse mieux entrevoir. Lorsque la fille du roi et ses compagnes , réduites à la condition d'esclaves^ vont porter sur le bord de la mer les vêtements de leur maître, le poëte indique le moment de l'année où Thiver touche à sa fin et où recommencent les concerts des rossignols. La neige tombe encore, et la chevelure des jeunes filles est fouettée par le vent de mars. Lorsque Gudrun, espé-

rant voir Tenir ses libérateurs, sort du camp, les flots de la mer brillent des premiers. feu^ du matin, et elle distingue les casques sombres et les boucliers de ses amis. Ce ne sont que quelques mots , mais ils suffisent à donner des choses une image distincte et à augmenter ainsi l'attente du grand événement qjii se prépare. Homère ne fait pas autrement, quand il décrit nie des Cyclopes et les jardins si bien ordonnés d' Alcinoûs ; il se propose seulement de mettre sous les yeux la fécondité luxuriante de la solitude dans laquelle vivent ces géants monstrueux , et le magni« fique séjour d'un roi puissant. Des deux poètes, Fun pas plus que l'autre n'a songé à décrire la nature pour la nature même. »

« A l'épopée naïve on peut opposer les longs et curieux récits des poètes du xiii* siècle. Ceux-là exerçaient un art qui avait conscience de lui-même. Dans le nombre, Hartmann d'Aue, Wolfram d'Eschenbach et Gottfried de Strasbourg (54), se distinguent si bien des autres, qu'ils peuvent être appelés les maîtres et les auteurs classiques de la poésie chevaleresque. On ne serait pas embarrassé de recueillir dans le vaste ensemble de leurs œuvres des témoignages de l'émotion que leur causait la nature. Ce sentiment, toute^ fois , ne se trahit que par le choix des comparaisons; la pensée ne leur est pas venue encore de retracer les tableaux qu'ils ont sous les yeux indépendamment du récit ; ils ne suspendent pas le cours des événe*> ments pour se reposer dans la contemplation de la nature et de sa vie paisible. Combien sont différentes

leà compositibns poétiques dès modernes 1 Bernardin de Saint-Pierre ne se sert au contraire des^ivénemente que comme d'un cadre pour ses tableaux. A la vérité, les poètes lyriques 4u xni* siècle, quand ils chantent Famom* (die Minne), ce que d'ailleurs ils ne font pas tonstamment, parlent volontiers du doux mois de mai, du chant du rossignol, de la rosée qui 3)rille sur les fleurs de la hruyère ; mais ce n'est jamais qu^à Toocasion des sentiments qui semblent se refléter dans ees images. S'il veut retracer des impressions m^ancbliques, le poôte nous fait penser aux feuilles qui jaunissent, aux diseaux qui se taisent, aux semences enfouies sous la neige. Les mêmes souvenirs reviennent incessamment, exprimés^ â fatrt le recon* naître, avec charme et sous des formes très-variées. Walther de Vogelweide ainsi que Wolfram d'Eschenbach, dont nous ne possédons malbeureusememt que très-peu de poésies lyriques^ sont dignes tous deux^ Fnn avec phis île sensibilité , l'autre avec plus de profondeur/ d'être cités comme des exemples brillants de la poésie chevaleresque. »

^ La question de savoir si le contact avec l'Italie méridionale ou, par tes croisades, avec l'Asie Mineure, k Syrie et la Paiiestine, a enrichi la muse allemande de peintures nouvelles, doit être en général résoloe négativement. On ne voit pas <iue la connaissanGa ftnte avec l'Orient ait donné une autre direction i la poésie des Minnesinger. Les (toisés ne se Vàp^ prochèrent jamais beaucoup des Sarrasins ;, et il n^y eut pas de relations bien actives , même entre

les peuples qui combattaient pour la même cause. Un des plus anciens poëtes lyriques fut Frédéric d'Hausen, qui mourut dans Fiurmée de Barberousse. Ses diants rappellent souvent les croisades; Ss fi'expriment cependant que des pensées religieuses H le regret d'être séparé de sa bien-année. Pour la uture qui Tentoure, il ne trouve pas Toccasion d'en dire un mot, non plus que tous ceux qui prirent part à la croisade;^ tels que Reinmar TaBcien, Rubin, fiekihwt et Ulrièh de Lîchtensteia. Beinmar fit, à ce qu'il paraît, le pèlerinage de Syrie, à la suite du duc d'Attlridie Léopold VI. fl se piaî&t que le souTenii^ de sa patrie ne lui iaisse pas de relàcfae et le détourne de la p^Etsée de Dieu. Quelquefois seulement il est ^bestion de dattiers, et toiqours à propos des brandies de palmier que les pèlerins portaient sur l'épaule. Je ne me souviens pas non pkis que l'aii- «rable nature de l'fialie ait excité la fantaisie des Mkmesmger qui trarversaient les Alpes* Walt^ de Vogelweide, qui avait beai^oup wjra^, ne s'avança pas en Italie au flelà des bords du Pè ; maïs Freidaaodc alla jnsqu^à Rome et ne i^marqua rien, si œ n'est que Vheaebe iroîasait dans jes paiais des anciens matées de ces lieux (55). »

L'épopée Ésopique, qui dioisit ées bètes pour ses èéros, ne doit pas être confondue avec l'apologue or^tal; elle e^ née d'wi rapprodiemait habituel avec le monde des animaux, sans dessein anété de peindre exactement leurs physionomies. €e genre de fehle , que M. Jacob Grimm a apprédé d'une manière

supérieure dans la préface de son édition de Reinhart Fuchs, témoigne du plaisir que Ton prenait alors à la nature. Les bétes non plus enchaînées au sol, mais douées de la parole et accessibles à toutes nos pa^ sions, contrastent avec la vie tranquille et silencieuse des plantes : elles forment un élément toujoiu*s actif destiné à animer le paysage. « La vieille poésie, dit M. Jacob Grimm, considère la vie de la nature sous un point de vue tout humain ; guidée par les caprices de son imagination naïve, elle prête aux animaux, et quelquefois même aux plantes, le sentiment et les émotions des hommes, en donnant un sens ingénieux à toutes les particularités de leur forme ou de leur instinct. Les plantes et les fleurs ont emprunté leurs noms aux dieux ou aux héros qui les ont cueillies et aimées. On sent comme un parfum des bois qui s^ exhale des vieux apologues de TAUemagne (56). » A ces monuments de la poésie descriptive chez les Germains on serait tenté de joindre les restes de la poésie celtique et erse, qui durant un demi-siècle ont passé, sous le nom d'Ossian, d^un peuple à un autre^ comme des nuages qui errent dans le ciel. Mais le charme est rompu depuis que Ton a reconnu, à n'en pas douter, la fraude de Macpherson, par la publication du texte gaëlique, évidemment supposé et refait après coup sur F ouvrage anglais. Il existe bien en vieille langue erse des chants à Thonneur de Fingal connus sous le nom de chants de Ftnman, qui fureitf recueillis et écrits depuis F introduction du christianisme et ne remontent peut-être pas au viu* siècle

de notre ère ; mais ces poésies populaires contiennent fort peu de descriptions sentimentales dans le genre de celles qui donnent un charme singulier au livre de Macpherson (57) •

Nous avons déjà remarqué que, si les dispositons à la contemplation et à la rêverie ne sont pas inconnues des races indo-germaniques de l'Europe septentrionale, si elles sont même un de leurs traits distinctifs, il ne faut pas les attribuer à Tinfluence du climat, c'estp^-dire à un désir ardent des jouissances de la nature, accru par la privation. Nous avons rappelé comment les littératures indienne et persane, qui se sont développées sous les feux du soleil du midi, offrent de délicieuses descriptions de la nature organique aussi bien que de la nature morte. Tels sont le passage de la sécheresse aux pluies tropicales, et r apparition du premier nuage qui vient troubler Tazur profond d'un ciel pur , lorsque , après une longue attente , les vents étésiens commencent à bruire dans les longues feuilles qui couronnent la tète empennée des palmiers.

C'est ici le lieu de pénétrer un peu plus avant dans la littérature descriptive de F Inde, a Représentonsnous, dit M. Lassen (58), une partie de la race arienne quittant sa première patrie , les contrées du aord-ouest , et émigrant vers Tlnde. Elle dut adr mirer les richesses de cette nature inconnue. La douceur du climat, la fertilité du sol , sa libéralité à répandre des dons magnifiques , durent jeter des couleurs plus brillantes sur la vie nouvelle de ces

peuples. Ontre les qualités précieuses, particulières aux Ariens, à part le rare développement de leur esprit, qui permet de retrouver en germe chez eux tout ce que, depuis, les Hindous ont accompli de grand et d'élevé, la vue du monde extérieur les amena de bonne heure à réfléchir profondément sur les lois de la nature, et leurs méditations déterminèrent en eux la tendance contemplative qui fait le fond de la plus ancienne poésie des Hindous, Cette impression dominante, exercée par la nature sur la conscience de tout un peuple, Be manifeste surtout dans les sentiments religieux et dans l'hommage rendu au principe divm de la nature. L'indifférence pour toutes les choses de la vie vint aussi en aide à ces dispositions rêveuses. Qui était mieux à l'abri de toutes les dîs- Iractions, qui pouvait mieux s'isoler dans une contemplation profonde, et réfléchir sur la vie de l'homme en œ monde, sur sa condilioii après la Biort, sur l'essence de la Divinité, tfue ces pénitents, ces brahmanes vivant dans la solitude des bois , dont les antiques écoles sont un des phénomènes les plus caractéristiques de la vie indienne et tmt exercé une influence considérable sur le développement intellechiel de la nation tout entière (59) T i»

S'il m'est permis, ainsi que je l'ai tenté déjà dans mes leçons publicjues, avec les conseils de mon ft^èfe ^t d'autres indianistes, de faire comprendre à l'aide de quelques exemples le vif sentiment de la 'natmc qui éclate souvent dans la poésie descriptive des Hindous, je commencerai par les Veffas,1e plus ancien

et le plus sacré de tous }es monuments qvi nous attesh lent la culture des [Peuples de l'Aria orientale. L'objet principal de ce livre est la glorification de la nature. Les hymnes du Higvéda contiennent de belles descriptiens des premières lueurs du jour et du soleil « aux mains d'or». Toutefois les auteurs des Védas ont rarement pris soin de retracer l'aspect des lieux qui faisaient tonner les sages en extase. Dans les poèmes épiques 4u Samm/ana et du Mahabharata^ plus jeunes que les Véèa$ et plus vieux que les Pouranas, les tableaux de la nature sont l^iés encore avec le récit y comme il cimTient à ce genre de composition ; mais da moins ils retracent des lieux déterminés et sont le fruit d'impressions personnelles. De là le mouvement qui les anime. Le voyage de Rama , qui part d' Ayodhya pour se rendre à la résidence de Dscha* naka, sa vie au milieu des forêts vierges, l'existence scriitaîre des Pandouîdes, sont des morceaux du genre descrifi^if ou brille un vif coloris.

Le nom de Kalidasa est devenu célèbre de bonne beure chez ies peuples occidentaux. €e grsmd poëte florissaità la cour brillante de Yikramaditya et était par conséquent contemporain de Virgile et d'Horace. Les traductions française, anglaise et allemande de la Salmmtah cmt justiâé l'adraffation si vive dont Kalidasa a été r objet (6&). La tendresse des sentiments et la puissance de l'invention lui assurent un rang élevé parmi les poètes de tons les pays. On peut juger de Tattrait de ses descriptions par le charmant drame de yikrnmn et Ounmsij dans lequel le roi parcourt tous

les détours des forêts à la recherche de la nymphe Ourvasiy par le poëme des Saisons et par le Nuage messager (Meghadouta). Kalidasa a dépeint dans cette pièce , avec la vérité même de la nature , les transports par lesquels est salué ^ après une longue sécheresse, le premier nuage qui apparaît au ciel comme Tannonce de la saison des pluies. Ces mots « la vérité de la nature » dont je viens de me servir, seront ma justification, si j'ose^ à côté du Nuage messager , rappeler une description du même phénomène que j'ai faite moi-même dans T Amérique du Sud, avant que le Meghadouta de Kalidasa put m' être connu parla traduction de M. Chézy (61). Les symptômes mystérieux qui se produisent dans l'atmosphère, l'exhalaison des vapeurs, la forme des nuages, les lueurs électriques dont l'air est sillonné, tous ces présages sont les mêmes dans les zones tropicales des deux continents. L'art, dont la mission est de fondre les réalités dans une image harmonieuse, ne perd rien de ses attraits parce que l'esprit observatem* et analytique des siècles suivants a eu l'heureuse fortune de confirmer le témoignage d'un ancien poëte qui ne pouvait que se laisser aller à la contemplation de la nature.

Des Ariens orientaux, c'est^-dire de la famille indo-brahmanique, merveilleusement disposée par son organisation à goûter les beautés pittoresques de la nature (62), nous passons aux Ariens de l'Occident, aux Perses, qui réunis jadis aux peuples de la même race dans la contrée située au nord de la Perse et de

riûde, s* en étaient séparés et, adorateurs spiritualistes de la nature, avaient concilié ce culte avec la conception manichéenne d'Ahriman et d'Ormuzd. Ce que nous nommons la littérature persane ne remonte pas au delà de Tépoque des Sassanides. Les plus anciens monuments de la poésie des Perses ont péri. Ce fut seulement après la conquête des Arabes, quand la face du pays fut renouvelée, que refleurit une littérature nationale , sous les dynasties des Samanides , des Gaznévides et des Seidjoucides. L'épanouissement de la poésie depuis Firdousi jusqu'à Hafiz et Dschami dura à peine quatre ou cinq cents ans, et ne se prolongea guère que jusqu'à l'expédition de Yasco de Gama. En cherchant la trace du sentiment de la nature chez les Hindous et chez les Persans, il ne faut pas oublier que les civilisations respectives de ces deux peuples ont été doublement séparées par l'espace et par le temps. La littérature persane appartient au moyen âge ; la grande littérature indienne appartient proprement à l'antiquité. La nature, sur le plateau de l'Iran, n'ottve pas ces arbres vigoureux ni cette variété de formes et de couleurs que présente aux yeux charmés le sol de l'Hindoustan. La chaîne du Vindhya, qui a marqué longtemps la limite de l'Aria orientale, est comprise encore dans la zone des tropiques , tandis que toute la Perse est située au delà du tropique du Cancer. Une partie même de la poésie* persane est née dans la région septentrionale de Balkh et de Fergana. Les quatre Paradis (63) célébrés par les poètes persans étaient la vallée de Sogd, près de

Samarcande ; celle de Maschanoud, près d'Hamadan;, de Scha'abi-BowaQy près deHaFeb-Sofid, dans la province de Fars, et la plaine de Damas, nommée Ghoute. Les royaumes d'Iran et de Touran sont tous deux dépourvus de forêts ; il n'y a pas place par conséquent pour cette vie solitaire des bois qui avait si vivement agi sur l'imagination des poètes indiens. Des jardins arrosés par des eaux jaillissantes, remplis de buissons de roses et d'arbres fruitiers, ne peuvent remplacer la nature imposante et sauvage de l'Hindoustan. U ne faut pas s'étonner, d'après cela, que k poésie descriptive des Persans n'ait pas la même sève, qu'elle sort souvent froide et artificielle. Si, au jugement des indîf^ènes, les qualités les plu& précieuses sont ce que nous appelons l'esprit et la finesse, on comprend qu'il ne faut pas cbercber autre chose à admirer chez les poët^ de ce pays que le mérite d'une invention facile et l'infinie variété des formes sous lesquelles ils excellent à reproduire la même pensée (64) ; les sentiments intiines et profonds leur sont chose tout à fait étrangère*

La description du paysage interrompt rarement le récit dans l'épopée nationale ou Livre des HèoSy de Firdousi. L'éloge des côtes du Mazenderaa, mis dans la bouche d'un poète voyageur, me parait être particulièrement gracieux et représenter avec vérité la douceur du climat et la force de la végétation. Cet éloge entraîne le roi Kei-Kawous à une expédition vers la mer Caspienne et à une conquête nouvelle (65). Les poésies siu* le printemps d'Enweri, de Dschelaleddin, qui passe pour le plus grand poète mvs-

tique de l'Orient^ d'Adhad et deFeisi, à demi Persan, à demi Indien , ont toutes une vive fraîcheur, bien que souvent le plaisir qu'elles (fusent soit troublé par la recherche puérile de comparaisons trop ingénieuses (66). Sadi, dans son roman de Boston et Gou-* li&lan (le Jardin des Fruits et des Roses), et Hafiz, dont la philosophie pratique a été comparée à celle d'Horace, marquent, pour nous servir des expressions de Joseph de Hammer, le premier, Tâge de renseignement moral, le second, Tessor le plus élevé de la poésie lyrique. Malheureusement Tenflure et la recherche déparent souvent chez ces écrivains les descriptions de la natiu'e (67). L'objet favori de la poésie persane, F amour du rossignol et de la rose, revient toujours d'une manière fatigante , et le sentiment intime de la nature expire en Orient dans les raffinements conventionnels du langage des fleurs.

Si descendant du plateau de f Iran, nous nous dirigeons vers le nord à travers le royaume de Touran ( dans la langue Zende, Tûirja) (68), jusqu'à la chaîne de l'Oural qui sépare l'Europe de l'Asie, nous arrivons aux lieux qui furent le berceau de la race finnoise ; car les Finnois sont sortis jadis de la région des monts Oursds, comme les peuplades turques sont sorties de l'Altaï. Parmi ces races finnoises établies au loin vers roccldent, dans les basses plaines du continent eoropéen., existaient des chants dont le docteur Elias Lœnnrot a recueilli un grand nombre de la bouche même des Caréliens et des paysans dOlonetz. « Il y règne, dit M. Jacob Grimm (69), un pur sentiment

de la nature qui ne se rencontre guère que dans les poèmes indiens. » Une ancienne épopée, composée de près de douze mille vers, roule siu* la lutte des Finnois et des Lapons , et sur les aventures d'un héros divin nommé Yaïno; elle contient des descriptions extrêmement gracieuses de la vie rustique dans la Finlande, surtout àTendroit où la femme du forgeron Ilmarinen envoie ses troupeaux dans les bois et dit des paroles pour les protéger contre les attaques des bétes féroces. Il existe peu de races dont les subdivisions offrent, malgré la communauté du langage, des oppositions plus marquées, sous le rapport de la culture intellectuelle et de la direction donnée aux sentiments. Ces oppositions tiennent, d'une part, aux tristes effets du servage; d'une autre, à la barbarie de la vie guerrière ; d'une autre encore, à des efforts persévérants faits pour conquérir la liberté politique. Tels ont été, en effet, les divers modes d'existence des paysans, si pacifiques aujourd'hui, chez lesquels a été recueilli le Kalewala; des Huns, qui ont bouleversé le monde et ont été longtemps confondus avec les Mongols; enfin d'un grand et noble peuple, les Magyares. Pour achever de considérer ce qui, dans le sentiment de la nature et dans la manifestation de ce sentiment, peut tenir à la différence des races , à la conformation du sol, à la constitution politique et aux croyances religieuses , il nous reste à jeter un regard sur les peuples de l'Asie qui contrastent le plus avec les races ariennes et indo-germaniques des Hindous et des Persans. Les nations

sémitiques ou araméenues offrent dans les plus anciens et les plus respectables monuments de leur poésie, avec une inspiration puissante et une brillante imagination, le témoignage d'un profond sentiment de la nature. Ce sentiment est e^iprimé avec éclat et grandeur dans les légendes pastorales , dans les hymnes sacrés , et dans ces chants lyriques que fait retentir, au temps de David , l'école des voyants et des prophètes, dont l'inspiration sublime, presque étrangère au temps passé, se tourne pleine de pressentiments vers l'avenir.

La poésie hébraïque , à part son élévation et sa profondeur, offre aux nations de l'occident cet attrait singulier, qu'elle est intimement liée à des souvenirs consacrés dans trois grandes religions : la religion mosaïque, la religion chrétienne , la religion mahométane. Les peuples de l'Europe ne sont pas les seuls dont l'imagination soit attirée par les souvenirs des lieux saints. Les missions, favorisées par l'esprit commercial et conquérant des peuples navigateurs, ont fait pénétrer les noms géographiques et les descriptions de l'orient, tels que nous les a conservés l'Ancien Testament , jusqu'au fond des forêts du nouveau monde et dans les lies de la mer du Sud.

Un des caractères qui distinguent la poésie de la nature chez les Hébreux, c'est que, reflet du monothéisme , elle embrasse toujours le monde dans une imposante unité, comprenant à la fois le globe terrestre et les espaces lumineux du ciel. Elle s'arrête rarement aux phénomènes isolés, et se plaît à contera-

pler les masses. La nature n'y est« pas représentée comme ayant une existence à part et ponvani prétendre aux hommages en vertu de sa beauté propre; elle apparaît toujours aux poëtes hébreux dwia sa rdation avec la puissance spirituelle qui la gouverne d'en hanl. La nature est pour eux une œuvre créées et ordoniiée, l'expression vivante d'un Dieu partout pré^ sent dans les merveilles du monde sensible. Aussi à en juger seulement; par son objet , la poésie lyrique des Hébreux devait-elle être imposante et majestueuse. Elle est sombre et mélancolique lorsqu'elle toudie à la condition terrestre de l'humanité. Il est remarquable aussi que cette poésie^ malgré sa grandeur, et au milieu même de l'enivrement causé par la musique^ ne tombe jamais dans les proportions démesiu-ées de la poésie indienne. Vouée à la pure contemplation de la divinité , figurée dans son langage, mais claire et simple dans ses pensées , elle se platt à ramener les mêmes comparaison» avec une régularité presque rhythmique.

Les livres de l'Ancien Testament, en tant qu'ils rentrent dans la littérature descriptive, réfléchissent fidèlement la nature du pays où vivaient les Hébreux. Hs représentent ces alternatives de déserts, de plaines fertiles et de sombres forêts qu'offre le sol de la Palestine. On y trouve indiqués tous les changements de température dans l'ordre où ils s'accomplissent, les mœurs des peuples pasteurs et leur éloignemenl héréditaire pour l'agriculture. Les récits épiques ou historiques y sont d'une simplicité extrême et peut-

être plus^ dénués encore de parure que chez Hérodote. Grâce à Fninrformifé qui s'est conservée dans les nuEiirs et dans les hri)itudes de la vie nomade , les voyageurs modernes ont pu ccmfirmer la vérité de ces tableaux. La poésie lyrique est plus ornée et déploie la vie de la nature dans toute sa plénitude. On peut dire que te 1 03' psaume est à lui seul une esquisse du monde. « Le Seigneur, revêtu de lumière, a étendu le ciel comme im tapis. Il a fondé la terre sur sa propre solidité, en sorte qu'elle ne vacillât pas dans toute la durée des siècles. Les eaux coulent du haut des montagnes dans les vallons, aux lieux qui leur ont Hé assignés afin que jamais elles ne passent les bornes prescrites, mais qu^elles abreuvent tous les animaux des cb^oips. Les oiseasx du ciel chantent 80OS le feuillage. Les arbres de T Eternel, les cèdres ^e Dieu lui-même a plantés , se dressent pleins de sève. Les oiseaux y font leur nid, et l'autour bâtit son habitation sur les sapins. » Dans le même psaume est décrite la mer c oà s'agite la vie d'êtres sans nombre. Là passent les vaisseaux et se meuvent les monstres que tu as créés, 6 Dieu, pour qu'ils s'y jouent librement. » L'ei^semencement des champs, la culture de la vigne qui réjouit le cœur de l'homme , celle de Toilivier, y ont aussi trouvé place. Les corps célestes complètent ee tableau de la nature. « Le Seigneur a créé la lune pomr mesurer le temps, et le soleil cojufealt le terme de sa course. Il fait nuit^ les animaux se répandent sur la terre , les lionceaux nigissent après leur proie et demandent leur nomr-

riture à Dieu. Le soleil paratt, ils se rassemblent et se réfugient dans leurs cavernes, tandis que Thomme se rend à son travail et fait sa journée jusqu'au soir. » On est siu'pris, dans un poëme lyrique aussi court, de voir le monde entier, la terre et le ciel , peints en si grands traits. A la vie confuse des éléments est opposée Texistence calme et laborieuse de Thomme, depuis le lever du soleil jusqu'au moment où le soir met fin à ses travaux . Ce contraste^ ces vues générales sur Faction réciproque des phénomènes, ce retour à la puissance invisible et présente qui peut rajeunir la terre ou la réduire en poudre, tout est empreint d'un caractère sublime, plus propre ; il faut le dire, à étonner qu'à émouvoir.

De semblables aperçus sur le monde sont souvent exposés dans les psaumes (70), mais nulle part d'une manière plus complète que dans le trente-septième chapitre du livre de Job, assiu*ément fort ancien, bien qu'il ne remonte pas au delà de Moïse. On sent que les accidents météorologiques qui se produisent dans la région des nuages , les vapem^s qui se con-. densent ou se dissipent, suivant la direction des vents, les jeux bizarres de la lumière , la formation de la grêle et du tonnerre, avaient été observés avant d'être décrits. Plusieurs questions aussi sont posées, que la physique moderne peut ramener sans doute à des formules plus scientifiques, mais pour lesquelles elle n'a pas trouvé encore de solution satisfaisante. On tient généralement le livre de Job pour l'œuvre la plus achevée de la poésie hébraïque. Il y a autant

de charme pittoresque dans la peinture de chaque phénomène que d'art dans la composition didactique de l'ensemble. Chez tous les peuples qui possèdent une traduction du livre de Job, ces tableaux de la nature orientale ont produit une impression profonde. « Le Seigneur marche sur les sommets de la mer, sur le dos des vagues soulevées par la tempête. — L'aurore embrasse les contours de la terre et façonne diversement les nuages , comme la main de l'homme pétrit l'argile docile. » On trouve aussi décrites dans le livre de Job les mœurs des animaux, de l'âne sauvage et du cheval, du buffle, de l'hippopotame et du crocodile, de l'aigle et de l'autruche. Nous y voyons « l'air pur, quand viennent à souffler les vents dévorants du Sud, étendu comme un métal en fusion sur les déserts altérés (71). » Là où la nature est plus avare de ses dons, elle aiguise les sens de l'homme, afin qu'attentif à tous les symptômes qui se manifestent dans l'atmosphère et dans la région des nuages , il puisse , au milieu de la solitude des déserts ou sur l'immensité de l'Océan, prévoir toutes les révolutions qui se préparent. C'est surtout dans la partie aride et montagneuse de la Palestine que le climat est de nature à provoquer ces observations. La variété ne manque pas non plus à la poésie des Hébreux. Tandis que , dépuis Josué jusqu'à Samuel , elle respire l'ardeur des combats, le petit livre de Ruth la glaneuse offre un tableau de la simplicité la plus naïve et d'un charme inexprimable. Gœthe , à l'époque de son enthousiasme pour l'orient , l'appe-

lait le poème le glus délicieux que bous eàl transmis la muse de Tépopée et de l'idylle (72).

Dans des temps plus rapprochés de nous, les premiers monuments de la liUéraiure des Arabes conser* vent encore un reflet affaibli de oette ^aade manière de contempler la nature qui fut, à une épocpie si reculée, un trait distinctif de ia race sémitique. Je rappellerai à ce sujet la description piUoresi^pie <le la vie des Bédouins au désert par le ^^ammairie^ Asmai, qui a rattadié ce tableau au iMHa célèbre d' Antar, et Ta réuni dans un grand ouvrage avec d^autres lé- ^end(^ chevaleresques, antérieures au mahométisme^ Le béros de cette nouvelle romantique est le môme Antar, de la tribu d'Abs , fils du dxe( Sdieddad ti d'une esclave noire^ dont les vers {MofUlaiét) sont au nombre des poèmes couronnés^ suspendus dans la Kaaba. Le savant traducteur anglais, M. Terrick Hamilton, a déjà appelé Tatt^ition snr les accents bibliques qui résonnent comme un écho dans les veis d'Antar (73). Asmai fait voyager le fils du désert â Constantinople ; c'est pour lui une ocGasion d'opposer d'une manière pittoresque la civilisation gneoque et la rudesse de la vie nomade. Que d'ailleurs la description du sol ait tenu peu de place dans les plus anciennes poésies des Arabes , il n'y a pas là de quoi s'étonner, si l'on songe, ainsi tfoe l'a remarqué ub orientaliste (rès-versé dans cette littérature, M. Freitag, de Bonn, que l'objet principal dœ poêles arabes est le récit des faits d'armes, féloge de l'hospitalité et de la fidélité dans l'amour, et qu*eii oitfre presque

aucun d^ eux n'était originaire de l'Arabie Heureuse. D fallait des dii^ositions de Tâme bien particulières et bien rares, pour que le sentiment de la nature pût être inspiré par cette triste unifc^'mité de pâturages et de déserts sid)lonneux.

Dans les contrées auxquelles manque T ornement des forêts^ les phénomènes de T^mosphère, l'orage, la tein|)6te , la pluie après une longue sécheresse , s'emparent d'autant plus fortement de l'imagination. Ëa ch^rdiant <;hez les poëtes arabes des descriptions animées de ces scènes Kle la nature , je dois surtout rappeler les plaines fécondées par la pluie et euTahies parades nuées d' insectes liourdonnants, dans le Jfoa/iaAâ/ d'Antar (74), le fidèle et magnifique tableau de l'orage, par AmruM Kais, et un ^utre dans le septième livre du recsaeil désigné sous le nom à'Samasa (75); enfin, dans le Nabegha Dhobyani (76), le gonflement de l'Euphrate entraînant des Ilots de réseaux et des arbres déracinés. Le huitième li^re de THamasUy intitulé Voyage et Somnolence ^ devait naturellement piquer ma curiosité de voyageur. Je reccmnus bi^atôt que la somnolence ne se prolonge pas au delà du premier fragment, et est d'autant plus Mcusable que ^l'auteur l' explique par im trajet lait sor le dos d'un chameau pendant la nuit (77).

Tai essayé jusqu'ici d'exposer en partie du moins comment le monde ^exlérieui;, c'est4-dire l'aspect de la nature animée et inanimée , a pu agir diversement sur la pensée et l'imagination , à différentes époquelB «et ^ez des races diflKreirtes. J'ai e^ctrait de

l'histoire littéraire les exemples dans lesquels le sentiment de la nature se manifeste de la manière la plus saisissante. Il ne pouvait être question ici, non plus que dans tout mon ouvrage sur le Cosmos, de faire mi relevé complet, mais seulement de présenter des vues générales et de choisir les traits les plus propres à peindre le caractère particulier des peuples et des siècles. J'ai conduit les Grecs et les Romains jusqu'au moment où meurent d'épuisement les sentiments qui ont jeté un éclat ineffaçable sur les œuvres dont se compose l'antiquité classique chez les nations occidentales. J'ai cherché dans les écrits des Pères de l'Eglise chrétienne l'expression touchante de cet amour pour la nature, que fit éclore la vie contemplative des anachorètes dans le repos de la solitude. En considérant les peuples indo-germaniques (je donne ici à cette dénomination son sens le moins général), je suis remonté des poésies allemandes du moyen âge à celles des anciens habitants de l'Aria orientale, les Hindous, et des habitants moins favorisés de l'Aria occidentale qui peuplaient jadis l'Iran. Après un coup d'œil jeté sur les chants celtiques ou gaéliques et sur une épopée finnoise nouvellement découverte, j'ai passé à une branche de la race sémitique ou araméenne, et j'ai montré la nature déployant ses richesses dans les chants sublimes des Hébreux et dans les poésies des Arabes. Ainsi l'on a pu voir le reflet du monde extérieur sur l'imagination des peuples répandus dans le nord et dans le sud -est de l'Europe, dans l'Asie Mineure, sur les

plateaux de la Perse et dans les contrées tropicales de rinde. Pour embrasser la nature entière, il m'a paru qu'il fallait la contempler sous deux aspects, et après avoir observé les phénomènes dans leur réalité objective, les montrer se reflétant dans les sentiments de l'humanité.

Après qu'eurent disparu les dominations araméenne , grecque et romaine , je pourrais dire après qu'eut expiré l'ancien monde , le créateur sublime d'un monde nouveau , Dante Alighieri , montre de temps à autre ime intelligence profonde de la vie de la terre. Il s'arrache alors à ses passions et aux ressentiments mystiques qui peuplent de fantômes le vaste cercle de ses idées. L'époque de sa vie suit immédiatement celle où cesse de se faire entendre la voix des Minnesinger de la Souabe. Dante peint d'une manière inimitable, dans le premier livre du Purgatoire , les vapeurs du matin et la lumière tremblante de la mer qui apparatt au loin doucement agitée ( il tremolar de la marina) (78). Au cinquième chant, il montre les nuages qui crèvent et les fleuves qui se gonflient au moment où l'Arno entraîne, après la bataille de Gampaldino, le cadavre de Buonconte de Montefeltro (79). En entrant dans les bois épais du paradis terrestre, le poëte se rappelle la forêt de pins près de Ravenne ( la pineta in sul lito di Ghiassi), où retentit dans les cimes des arbres le chant matinal des oiseaux (80). Cette image naturelle contraste avec le fleuve de lumière qui coule dans le paradis terrestre, « ce fleuve d'où jaillissent des étincelles qui se re-

posent jsur les fleurs du rivage, et bientôt, <comme enivrées de parfums, se replongent dans Tabime, tandis que s'élancent d'autres étincelles (81).» Qnpaiurrait croire ^e cette fiction est un souvenir du rare et singulier spectacle qu'offre la phosphoresûence de r océan, lorsque du choc des nuages ^e dégagent des points lumineux qui s'élèvent au-dessus ^de la surface des eaux, et font de toute la plaine liquide «me mer d'iéto^es en mouvement* L'extrême condsion du style augmente encore, dans la Divine ctnnédia, la prafondeor et la gravité de l'impression.

Afin de demeurer un peu plus longtemps siiir le ao\ de l'Italie, tout en laissant de côté les froides pastorales, on peut passer des poëmes de Dante aux sonnets élégiaques dans lesquels Pétrarque décrit l'effet que produit sur lui, depuis la mort de Laure, la igracieuse vallée de Yauduse , aux poésies phis courtes de Bojardo^ l'ami d'Hercule d'£ste, et aux stances que composa phis tard VittoriaColonna (82).

A la renaissance de la littérature classique , lorsqu'elle refleurit chez tous les tpeuples, grâce «ux relations nouyelles qui s'établirent avec laiGrèoe, malgré son abaissement politique, le cardinal Bembo, protecteur éclairé des arts, ami et conseiller de Raphaël , est le premier, parmi les prosateurs, qui ait laissé des descriptions attrayantes de la nature. Son dialogue de l'Etna offre un tableau animé de la distribution géographique des plantes sur la pente de la montagne, depuis les plaines fertiles de la Sicile josqu'aux neiges qui com^omient les bords du cratère.

Dans les Historiœ VenekB , œuvre achevée ^un âge plus mûr, le climat et la végétation du nouveau oontment sont caractériség d'vne manière encore plus pittoresque.

Au nH)ment où k mcmde se trouvait subitement agrandi , tout se rémiissait pour remplir Tesprit de magnifiques images , et lui donner une plus haute cmisdenoe des forces humaines. Lors de rexpédition d'Alexandre , les Macédoniens avaient rapporté ées sombres vallées de THindaustan ei des monts ParopamisQS des impressions qui se retrouvent encore vivantes , plusieurs siècles après , dans les ouvrages des grands écrivains. La déocniverte ile F Amérique renouvela Tâffet produit par la conquête macédonienne^ éUe exerça même plus d'influence que les croisades sur les peuples occidentaux. Pour la première fois, le monde tropical offirait réunis aux regards des Européens la magnificence de ses plaines fécondes, toutes les variétés de la vie organique échelonnées sur le penchant <des Cordillères , et jes aspects des cliaats du nord qui semblent se refléter €ur les plateaux du Mexique, de la Nouvelle-Grenade et de Quito. Le prestige de l'imagination, saoïs laquelle il ne peut y avoir d* oeuvre hmnaine véritablement grande, donne mt attrait sîagulier aux descriptions de Colomb et de Vespucci. Vespucci fait preuve , en dépeignant les càtes du B^aJ, d'ume connaissance exacte des poëtes anciens et modernes. Les descriptions de Cotomb , quand il retrace le doi}x ciel de Paria et le vaste fleuve de l'Onénoque qui doit prendre sa source, à ce

qu'il s'imagine 9 dans le Paradis, sans qu'il change pour cela la place de ce séjour, sont empreintes d'un sentiment grave et religieux. A mesure qu'il avança en âge, et qu'il eut à lutter contre d'injustes persécutions , cette disposition dégénéra chez lui en mélancolie et en exaltation chimérique.

Aux époques héroïques de leur histoire , les Portugais et les Castillans ne furent pas seulement guidés par la soif de l'or, comme on l'a supposé, faute de comprendre l'esprit de ces temps. Tout le monde se sentait entraîné vers les hasards des expéditions lointaines. Les noms d'Haïti, de Gubagua, de Darien avaient séduit les imaginations au commencement du xvr siècle, comme depuis les voyages d'Anson et de Gook, les noms de Tinian et d'Otahïti. Le désir de visiter des pays éloignés suffit pour entraîner la jeur nesse de la Péninsule espagnole , des Flandres , de Milan, du sud de l'Allemagne, vers la chaîne des Andes et les plaines brûlantes d'Uraba et de Coro, sous la bannière victorieuse de Charles-Quint. Plus tard, quand les mœurs s'adoucirent et que toutes les parties du monde s'ouvrirent à la fois, cette curiosité inquiète fut entretenue par d'autres causes et prit ime direction nouvelle. Les esprits s'enflammèrent d'un amour passionné^ pour la natiu'e, dont les peuples du nord donnaient l'exemple. Les vues s'élevèrent en même temps que s'agrandissait le cercle de l'observation scientifique. La tendance sentimentale et poétique , qui se ti^ouvait déjà au fond des cœurs , prit une forme plus arrêtée , avec la fin du

XV* siècle , et donna naissance à des œuvres littéraires inconnues des temps antérieurs.

Si nous reportons encore nos regards vers l'époque des grandes découvertes qui ont préparé le travail nouveau des esprits, les descriptions de la nature que Colomb lui-même nous a laissées se présentent naturellement à nous les premières. Depuis peu de temps seulement, nous connaissons son Journal maritime, ses lettres au trésorier Sanchez , à la nourrice de rinfant Don Juan, Jeanne de la Torre, et à la reine Isabelle. Tai déjà ailleurs, dans Touvrage intitulé : Examen critique de V histoire de la géographie au xv* et au xvi* siècle (83), essayé de montrer quel profond sentiment de la nature animait le grand navigateur, avec quelle noblesse et quelle simplicité d'expression il a décrit la vie de la terre, et le ciel, inconnu jusquelà, qui se découvrait à ses regards (viage nuevo al Duevo cielo i mimdo que fasta entonces estaba en occulte); ceux-là seuls peuvent apprécier de telles peintures qui comprennent toute l'énergie de cette vieille langue espagnole.

La physionomie caractéristique des plantes, l'épaisseur impénétrable des forêts « dans lesquelles on peut à peine démêler quelles sont les fleurs et les feuilles qui appartiennent à chaque tronc, » la sauvage abondance des plantes qui couvrent les rives marécageuses, les rouges Flamants, qui, occupés à pêcher dès le matin, animent l'embouchure des fleuves, attirent tour à tour l'attention du vieux marin , tandis qu'il longe les cêtes de Cuba, entre les petites lies

Lucayes^et les IiffdiiiiUos que j'ai moi-même visités. Chaque pays noureati qn' il découvre hii send>le ph» beau que celui qu'il a précédemment décrîl» Il se plaint de ne pas trouver de mots pcHxr rendre les douces sensations qu'il éprouve. Gomptétemeot étranger à la botanique, bien que déjà wae connaissance superficielle des végétaux se fàt répandue en Europe, grâce à l'influence des médecins aradDes et jui£s/ le simple sentiment de la nature le conduit à observer attentivement tout ce qui offre un aspect étranger. Â Cuba, il distingue sept ou huit espèces de palmiers plus belles et plus hautes que celle qui produit les dattes ( variedades de palmas superiores a las nuestras en su belle» y altura ). Il mande à son spirituel ami Anghiera, quMl a été émerveillé de voir dans la même plaine des palmiers et des pins ( palmeta et pineta ) groupés ensemble et entrem^és les uns aux autres. Il examine les végétaux avec des regards si pénétrants, qu'il remarque tout d'abord sur tes montagnes de Cibao des pins qui, au lieu des fruits onfi^ naires, produisent des baies semblables avx olives de VAœarafe de Séville. Ainsi,. Colomb, comme je l'ai déjà dit plus haut (84)^ a distingué à la première vue le genre Podocarpus dans; la famille des Abiélinées.

«cU attrait de ce nouveau pays, dit le grand nav^ gateur,. dépasse de beaucoup celui de la campagne de Cordoue. Les arbres brillent d'un feuillage toujours vert et sont éternellement chargés ée fruits f des herbes hautes et fleuries couvrent la surface du sol; l'air est tiède comme en Castille au mois d'avril ; le

rofigignot chante avec une douceur qu'on ne saurait dire ; dans la nuit, df autres oiseaux plus petits chantent à leur tour ; j'entends aussi le bruit de nos grillons et celw des grenouilles. Un Jour j arrivai dans une baie profonde et fermée de toute part, et là, je vis ce (jae jamais homme n'avait vu. Du haut d'ime montagne s'élançait une cascade charmante ; la montagne était couverte de pins et d'autres arbres aux formes diverses , tous ornés de belles fleurs. En remontant le flteirve qui venait se jeter dans la baie, je ne pus me lasser d'admirer la fraîcheur des ombrages , la limpidité des eaux et le nombre des oiseaux qui chantaient. Il me semblait que je ne pourrais jamais quitter un tel lieu, que cent langues ne suffiraient pas à redire un pareil spectacle, que ma main enchantée se refuserait à le décrire (para hacer relacion a los Reyes de las cosas que vian no bastàran mil lenguas arefepillo, ni la mano para lo escribir, que le parecia questaba encantado ) (85). »

NoH» apprenons ici , par le Journal d*un homme dépourvu de toute cultiu-e littéraire, quelle puissance peuvent exercer sur une âme sensible les beautés caractéristiques de la nature. L'émotion ennoblit le langage. Les écrits de Famiral, surtout lorsque, âgé déjà de soixante-sept ans, il accomplit son quatrième voyage et raconte sa vision merveilleuse sur la côte de Veragua (86), sont, non pas assurément plus châtiés, maïs plus entraînants que le roman pastoral de Boccace, les deux Arcadics de Sannasar et de Sidney, le Salkio y Nemoroso de Garcilasso ou la

Diane de Jorge de Montemayor. Le genre élégiaque et bucolique ne régna, hélas! que trop longtemps dans les littératures italienne et espagnole. Il fallut r intérêt saisissant que sut répandre Cervantes sur les aventures du héros de la Manche pour faire oublier sa Galalée. Le roman pastoral a beau être relevé par la perfection du langage et la délicatesse des sentiments, il est condamné, par sa nature même, à être froid et languissant, comme les subtilités allégoriques en honneur chez les poètes du moyen âge. Il faut , pour qu'une description respire la vérité , qu'elle porte sur des objets précis : aussi a-t-on cru reconnaître dans les plus belles stances descriptives de la Jérusalem délivrée^ les traces de l'impression produite sur le poète par la nature pittoresque qui l'entourait, et un souvenir de la gracieuse vallée de Sorrente (87).

Ce caractère de vérité qui naît d'ime observation immédiate et personnelle brille au plus haut degré dans la grande épopée nationale des Portugais. On sent flotter comme un parfum des fleurs de Tlnde à travers ce poème écrit sous le ciel des tropiques, dans la grotte de Macao et dans les îles des Moluques. Sans m' arrêter à discuter ime opinion hasardée de Fr. ^ Schlegel, d'après laquelle les Lusiades de Camoens surpasseraient de beaucoup le poème de l'Arioste pour l'éclat et la richesse de l'imagination (88), je puis affirmer du moins, comme observateur de la nature, que, dans les parties descriptives des Lusiades^ jamais l'enthousiasme du poète, le charme de ses vers et les

doux accents de sa mélancolie n'ont altéré en rien la vérité des phénomènes. L'art, en rendant les impressions plus vives, a plutôt ajouté à la grandeur et à la fidélité des images , comme cela arrive toutes les fois qu'il est puisé à une source pure. Gamoens est inimitable , quand il dépeint l'échange perpétuel qui s'opère entre Tair et la mer, les harmonies qui régnent entre la forme des nuages, leurs transfert mations successives et les divers états par lesquels passe la surface de FOcéan. D'abord il montre cette surface ridée par un léger souffle du vent; les vagues à peine soulevées étincellent , en se jouant avec le rayon de lumière qui s'y reflète; ailleurs, les vaisseaux de Coelho et de Paul de Gama, assaillis par une épouvantable tempête , luttent contre tous les éléments déchaînés (89). Gamoens est, dans le sens propre du mot, un grand peintre maritime. Il avait fait la guerre au pied de l'Atlas, dans l'empire de Maroc; il avait combattu sur la mer Rouge et dans le golfe Persique ; deux fois il avait doublé le Cap , et pendant seize ans , pénétré d'un profond sentiment de la nature, il avait prêté l'oreille, sur les rivages de l'Inde et de la Chine , à tous les phénomènes de l'Océan. Il décrit le feu électrique de Saint^Elme, que les anciens personnifiaient sous les noms de Castor et de PoUux. Il l'appelle « la lumière vivante, sacrée pour les navigateurs (90) ; » il dépeint la formation successive des trombes menaçantes, et montre « comment des nuages légers se condensent en une vapeur épaisse qui se roule en spirale, et d'où

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