‹ Cosmos (volume 3)Chapitre 9 sur 11 · AU · texte numérisé non relu

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végétale frappe T imagination par F ampleur de ses formes toujours présentes : ici, la masse annonce l'ancienneté, et, par un privilège imique, Fancienneté s'y allie à l'expression d'une force toujours renouvelée (22). Dans le règne animal (cette dernière considération ressort encore des découvertes d'Ehrenberg), ce sont précisément les animalcules microscopiques qui, par leur prodigieuse fécondité (23), occupent et remplissent les plus grandes étendues. Les plus petits infusoires, les monadines, dont le diamètre ne dépasse pas la 1 500*" partie d'im millimètre, forment des couches vivantes de plusieurs mètres d'épaisseur, sous le sol des contrées humides.

Chaque zone possède le don de nous présenter, sous une face particulière, la diffusion de la vie à la surface du globe; mais nulle part l'impression que nous en recevons n'est aussi puissante que sous l'équateur, dans cette patrie des palmiers^ des bambous, des fougères arborescentes, où, des bords d'une mer remplie de mollusques et de coraux, le sol s'élève jusqu'à la région des neiges éternelles. Les êtres vivants, dans leur distribution générale , ne sont arrêtés ni par la hauteur ni par la profondeur. Ils descendent dans l'intérieur de la terre, à la faveur des grandes excavations et des fouilles pratiquées par le mineur ; ils s'insinuent même dans les cavernes naturelles fermées de toutes parts, où les eaux météoriques paraissent seules avoir accès. L'explosion de la poudre ayant entr' ouvert une de ces cavernes, j'en ai trouvé les parois recouvertes de stalactites blanches comme la

ueige» $ur lesquelles une Usi^ea avait dessiné ^es délicats résBfiux* Des podurelles s'introduisent dans les puits des glaciers du Mont-Rosa, du Grindelwald et de r Aar supérieur ; la Chionaea araneoides décrite par Dalman^ la Piscerea nivalis microscopique (autrefois nommée Protococcus) vivent dans les neiges polaires, comme dans celles de nos hautes montagnes. La cou» leur rouge que prend la neige ancienne (24) avait déjà été remarquée par Aristote, sans doute sur les monts de la Macédoine. Sur les hautes cimes des Alpes suisses, quelques rares Lecidea^ des Parmelia, des Umbi-^ licaria colorent à peine les roches dépouillées déneige^ tandis qu'on voit encore de beaux phanérogames, le Culcitium rufescens laineux, le Sida pichinchen» sis, le Saxifraga Boussingaulti, fleurir isolément sur les Andes tropicales, à 4550 et même à 4680 mè« ires au-dessus du niveau de la mer. Les sources thermales contiennent de petits insectes (Hydroporus thermalis), des galionelles, des oscijlaires et des conferves ; leurs eaux nourrissent le chevelu des racines de végétaux phanérogames. Mais la vie ne se développe pas seulement sur la terre, daqs l'eau et dans l'air : elle envahit encore jusqu'aux parties in-? ternes Ie$ plus variées des animaux. Il y a des animalcules dans le sang de la grenouille et dans celui du saunjon. D'après Nordmann, les humeurs de l'œil des poissons sout fréquemment remplies d'une espèce de vers armés de suçoirs (Diplostomum). Le même naturaliste a découvert, dans les ouïes de l'able, un singulier animalcule double (Diplozoon paradoxon], mmi

de deux tètes et de deux extrémités caudales^ en sorte que son développement complet s'opère dans deux directions croisées.

Quoique l'existence des prétendus infusoires météoriques ne fasse même plus l'objet d'un doute, on ne saurait néanmoins refuser d'admettre que des infusoires ordinaires puissent être enlevés passivement, par les vapeurs ascendantes, jusque dans les hautes régions de l'air, de manière à flotter quelque temps dans l'atmosphère et à retomber ensuite sur le sol comme le pollen annuel des pins (25). Cette considération est capitale pour l'antique querelle de la géniration spontanée (26); elle mérite d'autant mieux d'être prise en sérieuse considération, qu'elle peut s'étayer d'une découverte d'Ehrenberg dont j'ai déjà parlé. Les navigateurs rencontrent souvent, à la hauteur des îles du cap Vert, et même à 380 milles marins de la côte d'Afrique, une pluie de poussière fine qui trouble la transparence de l'air comme le ferait un brouillard : or, cette poussière contient les débris de dix-huit espèces d'infusoires polygastriques à carapaces siliceuses.

La géographie des plantes et des animaux peut être envisagée au point de vue de la variété et du nombre relatif des formes typiques; elle recherche alors Je mode de distribution dans l'espace des genres et des espèces. Elle peut encore être étudiée par rapport au nombre des individus dont chaque espèce se compose sur une surface donnée. Sous ce dernier point de vue, il est essentiel de distinguer, pour les plantes comme

pour les animaux^ entre la vie isolée et la vie sociale. Les espèces auxquelles j'ai donné le nom de plantes sociales (27) recouvrent uniformément de grandes étendues ; à ces espèces appartiennent un grand nombre de plantes marines^ les cladonies et les mousses qui croissent dans les steppes de l'Asie septentrionale ; les gazons et les cactées qui croissent réunis comme les tuyaux d'un orgue ; les avicennia et les mangles dans les régions tropicales ; les forêts de conifères et de bouleaux sur le littoral de la Baltique et dans les plaines de la Sibérie. Ce mode spécial de distribution géographique, joint au port des végétaux, à Jeur grandeur, à la forme des feuilles et des fleurs, constitue le trait principal du caractère d'une contrée (28). La vie animale, malgré sa variété et son aptitude à faire naître en nous des sentiments de sympathie ou de répulsion, est, nous le répétons, d'un aspect trop mobile et trop insaisissable pour influer bien puissamment sur la physionomie d'un pays : elle lui reste presque étrangère. Les peuples agriculteurs accroissent artificiellement le domaine des plantes sociales ; ils donnent ainsi l'aspect d'une nature uniforme à des régions entières des zones tempérées et de la zone boréale ; par leurs travaux, ils font disparaître les plantes sauvages, mais ils en propagent d'autres à leur insu, car certaines plantes suivent l'homme jusque dans ses migrations lointaines. La zone tropicale résiste avec plus d'énergie à ces efforts qui tendent impérieusement à modifier l'ordre établi dans la création;

L'idée d'une distribution régulière des fortûes végétales dut naturellement se présenter aux premiers voyageurs qui purent parcourir rapidement de vastes régions et gravir les montagnes où les clioiats se trouvent superposés comme par étages. Tels furent, en effet, les premiers essais d'une science dont le nom même était encore à créer. Les zones ou régions végétales que le cardinal Bembo avait distinguées dans sa jeunesse sur les flancs de l'Etna (29j, Tournefort les retrouva sur le mont Ararat, Plus tard, Tournefort compara la flore des Alpes avec celles des plaines situées sous différentes latitudes j il montra comment la distribution des végétaux est réglée par la hauteur du sol au-dessus du niveau de la mer, ou par la distance au pôle, quand il s'agit des plaines. Menzel , dans une flore inédite du Japon , émit par hasard le nom de Géographie des plantes. Le même nom se retrouve encore dans les Études de la Nature, de Bernardin de Saint-Pierre, œuvre d'imagination, il est vrai, mais d'une imagination vive et brillante; c'était trop peu. Pourquc la géographie des plantesprît rang parmi les sciences, il fallait que la doctrine de la distribution géographique de la chaleur fût fondée o\ qu'elle pût être rapprochée de celle des végétaux; il fallait encore qu'une classification p-àv familles naturelles permît de distinguer les formes qui se multiplient, de celles qui deviennent plus rares, à mesure q«^ Ton avance de Téquateur vers les pôles, et de fixer les rapports numériques que chaque famille présente, dans chaque contrée, avec la masse entière des pb^*

nérogames 4e la même région. Je compte au nombre des circonstances les plus heureuses de ma vie , qu'à l'époque où mes vues étaient spécialement tournées vers la botanique, mes recherches aient pu embrasser en même temps les éléments essentiels d'une nouvelle science , et qu'elles aient été si puissaqiment favorisées par l'aspect d'une nature grandiose où tous les contrastes cliinatologiques se trouvent réunis.

La distribution géographique des animaux, sur laquelle Buffbn a émis, avant tout autre, des vues générales presque toujours justes , a été étudiée d'une manière plus complète, dans ces derniers temps, grâce aux progrès récents de la géographie des plantes. Les courbures des lignes isothermes , des lignes isochiinènes surtout, se manifestent vers les limites que certaines espèces végétales et certains animaux à demeures fixes dépassent rarement , soit vers les pôles, soit vers le sommet des montagnes couvertes de neige. Ainsi l'élan vit dans la péninsule Scandinave, sous une latitude plus boréale de 1 0*" que dans l'intérieur de la Sibérie, où les lignes d'égale température moyenne de l'hiver affectent une forme concave si frappante. Les plantes émigrent en germe : îes graines d'espèces nombreuses sont munies d'organes particuliers qui leur permettent de voyager, à travers l'atmosphère ; la graine, une fois fixée, dépend du sol et de l'air ambiant. Les animaux , au contraire, étendent à leur gré le cercle de leurs migrations, de l'équateur aux pôles ; mais ils retendent surtout dii côté où les

ligues isothermes se voûtent^ et où des étés. chauds suty cèdent aux hivers rigoureux. Le tigre royal, par exemple , de tout point identique à celui de Tlnde orientale, fait chaque été des incursions dans le nord de l'Asie, jusque sous les latitudes de Berlin et de Hambourg. Ce fait a été développé dans un autre ouvrage par M. Ehrenberg et par moi (30).

D'après tout ce que j'ai vu de la terre , dans mes voyages , l'association des espèces végétales, désignée d'ordinaire sous le nom de Flore ^ ne me paraît pas manifester la prédominance de certaines familles , de manière à permettre d'assigner géographiquemenl la région des ombellacées , la région des solidaginées, celle des labiatées ou des scitaminées. Mes vues personnelles diffèrent , sur ce point , de celles de plusieurs de mes amis , botanistes distingués de l'Allemagne. Ce qui caractérise , à mon avis j les flores du plateau du Mexique , de la Nouvelle-Grenade et de Quito , celles de la Russie d'Europe et de l'Asje septentrionale , ce n'est, pas la supériorité numérique des espèces dont la réunion constitue une ou deux familles : ce sont les rapports bien autrement complexes qui naissent de la coexistence d'un grand nombre de familles, et de la quantité relative de leurs espèces. Sans doute les graminées et les cypéracées prédominent dans les prairies et dans les steppes, tout comme les arbres à racines pivotantes, lescupuKfères et les bélulinées régnent dans nos forêts du nord. Mais cette prédominance de certaines formes est purement apparente; c'est une déception produi^^

a: par T aspect particulier aux plantes sociales. Le nord m de l'Europe et la zone sibérienne , située au nord de ; k l'Altaï j ne méritent pas plus le titre des régions des

i. graminées et des conifères , que les immenses Lia-

nes (entre TOrénoque et la chaîne de Caracas) et les forêts de pins du Mexique. C'est par l'association des formes végétales , lesquelles peuvent se remplacer en partie Tune l'autre, c'est par leur importance numérique relative et leur mode de groupement , que la nature végétale revêt à nos yeux le caractère de la variété et de la richesse , ou celui de la pauvreté et de l'uniformité.

Après avoir pris la cellule simple (31), cette première manifestation de la vie^ pour point de départ de ces considérations rapides sur les phénomènes de l'orga* nisation, j'ai dû remonter à des formes de plus en plus élevées dans la série ascendante des êtres, a Quelques granulations mucilagineuses produisent, en se juxtaposant, un cytoblaste de figure déterminée , autour duquel un sac membraneux vient se former plus tard et constituer définitivement la cellule close et isolée. » Ce premier travail de l'organisation peut avoir été provoqué par la production antérieure d'une autre cellule déjà formée (32), ou bien l'évolution originelle de la cellule est cachée dans l'obscurité d'ime réaction chimique, analogue à la fermentation qui engendre les filaments byssoïdes de la levure. Mais bornons-nous à toucher légèrement le mystère par lequel la vie apparaît sur la terre : la géographie des êtres organisés ne traite que des germes déjà dé-

veloppés; elle détermine la patrie qu'ils adoptent et les régions où ils sont conduits par des influences extérieures; elle recherche leurs rapports numériques; en un mot , elle se borne à décrire leur distribution générale à la surface du globe.

Le tableau général de la nature que j'essaie de dresser serait incomplet, si je n'entreprenais de décrire ici également, en quelques traits caractéristiques, Vespice humaine considérée dans ses nuances physiques , dans la distribution géographique de ses types contemporains, dans l'influence que lui ont fait subir les forces terrestres, et qu'à son tour elle a exercée, quoique plus faiblement, sur celles-ci. Soumise, bien qu'à un moindre degré que les plantes et les animaux , aux circonstances du sol et aux conditions météorologiques de l'atmosphère, par l'aclivité de Tesprit, par le progrès de l'intelligence qui s'élève peu à peu, aussi bien que par cette merveilleuse flexibilité d'organisation qui se plie à tous les climats^ notre espèce échappe plus aisément aux puissances de /a nature ; mais elle n'en participe pas moins d'une manière essentielle à la vie qui anime notre globe toul entier. C'est par ces secrets rapports que le problème si obscur et si controversé de là possibilité d'une origine commune pour les différentes races humaines, rentre dans la sphère d'idées qu'embrasse la description physique du monde. L'examen de ce problème marquera, si je puis m' exprimer ainsi, d'un intérêt

plus noble, de cet intérêt supérieur qui s'attache à r humanité, le but final de mon ouvrage. L'immense domaine des langues , dans la structure si variéedesquelles se réfléchissent mystérieusement les aptitudes des peuples , confine de très-près à celui de la parenté des races ; et ce que sont capables de produire même les moindres diversités de races, nous l'apprenons par un grand exemple , celui de la culture intellectuelle si diversifiée de la nation grecque. Ainsi les questions les plus importantes que soulève l'histoire de la civilisation de l'espèce humaine, se rattachent aux notions capitales de l'origine des peuples, de la parenté des langues, de l'immutabilifé d'une direction primordiale tant de l'âme que de l'esprit.

Tant que l'on s'en tint aux extrêmes dans les variations de la couleur et de la figure , et que l'oil se laissa prévenir à la vivacité des premières impressions , on fut porté à considérer les races , non comme de simples variétés, mais comme des souches humaines, originairement distinctes. La permanence de certains types (33), en dépit des influences les plu» contraires des causes extérieures, surtout du climat, semblait favoriser cette manière de voir, quelque courtes que soient les périodes de temps dont la comnaissance historique nous est parvenue. Mais, dans mon opinion, des raisons plus puissantes militent en faveur de l'unité de l'espèce htlmaine, savoir, les nom* breuses gradations (34) de la couleur dé la peau et de la structure du crâne, que les progrès rapides de la science géographique ont fait connaltrë^ dans les temps

modernes ; l'analogie que suivent^ en s'altérant, d'autres classes d'animaux y tant sauvages que privés ; les observations positives que Ton a recueillies sur les limites prescrites à la fécondité des métis (35). La plus grande partie des contrastes dont on était si frappé jadis s'est évanouie devant le travail approfondi de Tiedemann sur le cerveau des Nègres et des Européens, devant les recherches anatoniiques de Yrolik et de Weber sur la configuration du bassin. Si l'on embrasse dans leur généralité les nations africaines de couleur foncée, sur lesquelles l'ouvrage capital dePricharda répandu tant de lumières , et si on les compare avec les tribus de T archipel méridional de l'Inde et des t les de l'Australie occidentale, avec les Papous et les Alfourous (Harafqres, Ëndamènes), on aperçoit clairement que la teinte noire de la peau , les cheveux crépus, et les traits de la physionomie nègre sont loin d'être toujours associés (36). Tant qu'une faible partie de la terre fut ouverte aux peuples de l'occident, des vues exclusives dominèrent parmi eux. La chaleur brûlante des tropiques et la couleur noire du teint semblèrent inséparables. « Les Éthiopiens^ x> chantait l'ancien poëte tragique Théodectes de Phasélis (37) , a doivent au dieu du soleil, qui s'approche d'eux dans sa course, le sombre éclat de la suie dont il colore leurs corps. » Il fallut les conquêtes d'Alexandre, qui éveillèrent tant d'idées de géographie physique , pour engager le débat relatif à cette problématique influence des climats sur les races d'hommes. « Les far milles des animaux et des plantes,» dit un des plus

graodâ anatomistes de notre âge , Jeau Mûller, dans sa Physiologie de Thomme , «se modifient dorant leur propagation sur la face de la terre , entre les limites qui déterminent les espèces et les genres. Elles se perpétuent organiquement comme types de la variation des espèces. Du concours de différentes causes, de différentes conditions, tant intérieures qu'extérieures, qui ne sauraient être signalées en détail, sont nées les races présentes des animaux ; et leurs variétés les plus frappantes se rencontrent chez ceux qui ont en partage la faculté d'extension la plus considérable sur la terre. Les races humaines sont les formes d'une espèce unique , qui s'accouplent en restant fécondes, et se perpétuent par la génération. Ce ne sont point les espèces d'un genre ; car, si elles l'étaient , en se croisant, elles deviendraient stériles. De savoir si les races d'hommes existantes descendent d'un ou de plusieurs hommes primitifs , c'est ce qu'on ne saurait découvrir par l'expérience (38). »

Les recherches géographiques sur le siège primordial, ou, comme on dit, sur le berceau de l'espèce humaine , ont dans le fait un caractère purement mythique, «t Nous ne connaissons , i> dit Guillaume de Humboldt, dans un travail encore inédit sur la diversité des langues et des peuples , « nous ne connaissons ni historiquement, ni par aucune tradition certaine , un moment où l'espèce humaine n'ait pas été séparée en groupes de peuples. Si cet état de choses a existé dès l'origine, ou s'il s'est produit plus tard, c'est ce qu'on ne saurait décider par l'histoire. Des légendes I. 2«

isolées se retrouvant sur des points très-divers du globe , sans communication apparente , sont en contradiction avec la première hypothèse , et font descendre le genre humaiii tout entier d'un couple unique. Cette tradition est si répandue, qu'on Ta quelquefois regardée comme un antique souvenir des hommes. Mais cette circonstance inême prouverait plutôt qu'il fa'y a là aucune transmission réelle d'un fait , aucun fondement vraiment historique , et que c'est tout simplement l'identité de la conception humaine, qui partout a conduit lés hommes à une explication semblable d'un phénomène identique. Un grand nombre de mythes , sans liaison historique les uns avec les autres, doivent ainsi leur ressemblance et leur origine à la parité des imaginations ou des réflexions de l'esprit humain. Ce qui montre encore dans la tradition dont il s'agit le caractère manifeste de la fiction , c'est qu'elle prétend expliquer un phénomène en dehors de toute expérience , celui de la première origine de l'espèce humaine, d'une manière conforme à l'expérience de nosjours; la manière , par exemple , dont , à une époque où le genre humain tout entier comptait déjà des milliers d'années d'existence, une ile déserte ou un vallon isolé dans les montagnes peut avoir été peuplé. En vain la pensée se plongerait dans la méditation du problème de cette première origine ; l'homme est si étroitement lié à son espèce et au temps , que l'on ne saurait concevoir un être humain venant au monde sans une famille déjà existante, et sans un passé. Cette question donc ne pouvant être résolue ni par la

voie du raisonnement ni par celle de Texpérience , faut-il penser que l'état primitif, tel que nous le décrit une prétendue tradition, est réellement historique, ou bien que l'espèce humaine, dès son principe, couvrit la terre en forme de peuplades? Cest ce que la science des langues ne saurait décider par elleïnème , comme elle ne doit point non plus chercher une solution ailleurs pour en tirer des éclaircissements sur les problèmes qui l'occupent. »

L'humanité se distribue en simples variétés , que l'on désigne par le mot un peu indéterminé de races. De même que dans le règne végétal , dans l'histoire naturelle des biseaux et des poissons , il est plus sûr de grouper les individus en un grand nombre de familles , que de les réunir en un petit nombre de sections embrassant des masses considérables ; de même, dans la détermination des races , il me paraît préférable d'établir de petites familles de peuples. Que l'on suive la classification de mon mattre Blumenbach eu cinq races (Caucasique, Mongolique, Américaine, Élhiopique et Malaie ), ou bien qu'avec Prichard (39) on reconnaisse sept races ( Iranienne , Touranienne , Américaine , des Hottentots et Bouschmans , des Nègres, des Papous et des Alfourous), il n'en est pais moins vrai qu'aucune différence radicale et typique, aucun principe de division naturel et rigoureux ne régit de tels groupes. On sépare ce qui semble former les extrêmes de la figure et de la couleur, sans s'inquiéter des familles de peuples qui échappent à ces grandes classes et que l'on a nommées, tantôt races

scythiques , tantôt races allophyliques. Iraniens est , à la vérité, une dénomination mieux choisie pour les peuples d'Europe que celle de Caucasiens; et pourtant il faut bien avouer que les noms géographiques, pris comme désignations de races , sont extrêmement indéterminés 9 surtout quand le pays qui. doit donner son nom à telle ou telle race se trouve , comme le Touran ou Mawerannahr, par exemple , avoir été habité^ à difTérentes époques (40), par les souches de peuples les plus diverses , d^ origine indo-germanique et finnoise , mais non pas mongolique.

Les langues 9 créations intellectuelles de Thumanité, et qui tiennent de si près aux premiers développements de T esprit, ont, par cette empreinte nationale qu'elles portent en elles-mêmes, une haute importance pour aider à reconnaître la ressemblance ou la différence des races. Ce qui leur donne cette importance , c'est que la communauté de leur origine est un fil conducteur, au moyen duquel on pénètre dans le mystérieux labyrinthe, où Tùnion des dispositions physiques du corps avec les pouvoirs de r intelligence se manifeste sous mille formes diverses. Les remarquables progrès que Tétude philosophique des langues a faits en Allemagne depuis moins d'im demi-siècle facilitent les recherches sur leur caractère national (41), sur ce qu'elles paraissent devoir à la parenté des peuples qui les parlent. Mais , comme dans toutes les sphères de la spéculation idéale, à côté de l'espoir d'un butin riche et assuré, est ici le danger des illusions si fréquentes en pareille matière.

Des études ethnographiques positives , soutenues par une connaissance approfondie de Thistoire^ nous apprennent qu^îl faut apporter de grandes précautions dans cette comparaison des peuples et des lan* gués dont ils se sont sqrvis à une époque déterminée. La conquête, une longue habitude de vivre ensemble, rinfluence d'une religion étrangère , le mélange des races , lors même quMl aurait eu lieu avec un petit nombre d'immigrants plus forts et plus civilisés, ont produit un phénomène qui se remarque à la fois dans les deux continents , savoir, que deux familles de langues entièrement différentes peuvent se trouver dans une seule et même race; que, d'un autre côté, chez des peuples très-divers d'origine peuvent se rencontrer des idiomes d'une même souche de langues. Ce sont les grands conquérants asiatiques qui , par la puissance de leurs armes , par le déplacement et le bouleversement des populations, ont surtout contribué à créer dans l'histoire ce double et singulier phénomène.

Le langage est une partie intégrante de l'histoire naturelle de l'esprit ; et bien que l'esprit , dans son heureuse indépendance , se fasse à lui-même des lois qu'il suit sous les influences les plus diverses, bien que la liberté qui lui est propre s'efforce constamment de le soustraire à ces influences , pourtant il ne saurait s'affranchir tout à fait des liens qui le retiennent à la terre. Toujours il reste quelque chose de ce que les dispositions naturelles empruntent au sol , au climat , à la sérénité d'un ciel d'azur, ou au sombre as-

pect d'une atmosphère chargée de vapeurs. Sans doute la richesse et la grâce dans la structure d'une langue sont Toeuvre de la pensée y dont elles naissent comnie de la fleur la plus délicate de l'esprit; mais les deu^ sphères de la nature physique et de l'intelligence ou du sentiment n'en sont pas moins étroitement \inie$ l'une à l'autre; et c'est ce qui fait que nous n'avons pas voulu ôter à notre tableau du monde ce que pouvaient lui communiquer de coloris et de lumière ces considérations, toutes rapides qu'elles sont, sur les rapports des races et des langues.

En maintenant l'unité de l'espèce humaine » nous rejetons , par une conséquence nécessaire , la distinction désolante de races supérieures et de races inférieures (42). Sans doute il est des familles de peuples plus susceptibles de culture, plus civilisées, plus éclairées; mais il n'en est pas de plus nobles que les autres. Toutes sont également faites pour la liberté, poiu* cette liberté qui , dans un état de société peu avancé, n'appartient qu'à l'individu; mais qui, chea les nations appelées à la jouissance de véritables institutions politiques, est le droit de la communauté tout entière. « Une idée qui se révèle à travers l'his* toire, en étendant chaque jour son salutaire empire, une idée qui , mieux que toute autre , prouve le fait si souvent contesté , mais plus souvent encore mal compris, de la perfectibilité générale de l'espèce, c'est l'idée de l'humanité. C'est elle qui tend à faire tomber les barrières que des préjugés et des vues intéressées de toute sorte ont élevées entre les hommes,

et à faire envisager rhumanité dans son ensemble , sans distinction de religion , de nation , de couleur, comme iine ^ande famille de frères, comme un corps unique , marchaut vers un seul et même but , le libre développement des forces morales. Ce but est I^ but final , le but suprême de la sociabilité y et en même temps la direction imposée à Tbomme par sa propre nature, pour Tagrandissement indéfini de son existence. Il regarde la terre, aussi loin qu'elle s'étend; le ciel, aussi loin qu'il le peut découvrir, illuminé d'étoiles , comme son intime propriété, comme un double champ ouvert à son activité physique et intellectuelle. Déjà l'enfant aspire à franchir les montagnes et les mers qui circonscrivent son étroite demeure ; et puis , se repliant sur hii-môme comme la plante , il soupire après le retour. C'est là , en effet , ce qu'il y a dans l'homme de touchant et de beai|,^cette double aspiration vers ce qu'il désire et vers ce qu'il a perdu; c'est elle qui le préserve du danger de s'attacher d'une manière exclusive au moment présent. Et de la sorte , enracinée dans les profondeurs de la nature humaine, commandée en même temps par ses instincts les plus sublimes , cette union bienveillante et fraternelle de l'espèce entière devient une des grandes idées qui président à l'histoire de l'humanité (43). »

Qu'il soit permis à un frère de terminer par ces paroles , qui puisent leur charme dans la profondeur des sentiments, la description générale des phénomènes de la nature au sein de l'univers. Depuis les

uébuleiises lointaines, et depuis les étoiles doubles circulant dans les cienx , nous sommes descendus jusqu'aux corps organisés les plus petits du règne animal y dans la mer et sur la terre ; jusqu'aux germes délicats de ces plantes qui tapissent la roche nue, sur la pente des monts couronnés de glaces. Des lois connues partiellement nous ont servi à classer tous ces phénomènes; d^ autres lois, d^une nature plus mystérieuse , exercent leur empire dans les régions les plus élevées du monde organique , dans la sphère de l'espèce humaine avec ses conformations diverses, avec l'énergie créatrice de l'esprit dont elle est douée, ave les langues variées qui en sont le produit. Un tableau physique de la nature s'arrête à la limite où commence la sphère de l'intelligence, où le regard plonge dans un monde différent. Cette limite , il la marque et ne la franchit point.

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