‹ Cosmos (volume 4)Chapitre 15 sur 41 · OS · texte numérisé non relu

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plus de prix que les mêmes espèces vivantes qui ont grandi dans une de nos serres d'Europe. La culture efface quelque chose du caractère naturel et originaire; elle détruit dans ces organisations entravées le libre développement des parties qui les composent.

La forme et la physionomie des végétaux, les contrastes qui naissent de leur rapprochement, ne sont pas seulement un sujet d'observation pour le botaniste et un moyen de propager l'étude de la nature; on peut aussi les faire servir fort utilement à l'ordonnance des jardins, c’est-à-dire à l’art d'y ménager des paysages pittoresques. Je résiste à la tentation de faire une excursion dans ce champ nouveau, bien qu’il se trouve presque sur mon chemin; je me contenterai de rappeler que, comme déjà au commencement de ce livre, nous avons eu l’occasion de signaler les traces nombreuses et profondes qu’a laissées Pamour de la nature dans la poésie des races sémitiques, chez les peuples de l'Inde et de l'Iran, de même, l’histoire nous montre, dès la plus haute antiquité, des pares et des jardins qui témoignent du même sentiment dans les contrées centrales et méridionales de l'Asie. Sémiramis avait fait disposer, au pied du mont Bagistanus, des jardins que Diodore a décrits (?#), et dont la renommée était telle, qu’Alexandre étant en marche pour se rendre de la ville de Celonæ dans les pâturages de Nysa, erut devoir se détourner de sa route, pour les visiter. Les pares des rois persans étaient ornés de cyprès, dont la forme pyramidale rappelait celle de la flamme, et qui, pour cette raison , furent plantés après l’avénement de Zerdouscht (Zoroastre), autour du santuaire des temples consacrés au feu. Peut-être aussi est-ce cette forme qui donna naissance à la légende d’après laquelle on croyait les cyprès originaires du paradis (?°). Les paradis terrestres (72929:150) de l'Asie furent célèbres de bonne heure dans les contrées de l'Occident (5°). Il est vrai même de dire que le culte des arbres remonte, chez les habitants de l'Iran , jusqu'aux préceptes de Hom, invoqué dans le Zend-Avesta comme le prophète de la loi antique. On sait par Hérodote quel plaisir sentit Xerxés à la vue du grand platane qu’il rencontra en Lydie, au point

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de le faire orner de colliers et de bracelets d’or, et d'en confier la garde à l’un de ses dix mille immortels (51). La vénération des peuples primitifs pour les arbres se rattachait au culte des sources sacrées, parce qu'on venait aussi chercher le repos et la fraicheur sous leur ombrage.

A ce culte originaire de la nature se rattachent la renommée du palmier colossal de Délos, et celle d’un ancien platane de l’Arcadie. Les boudhistes réverent à Ceylan le figuier colossal d’Anourahdepoura, qu'ils croient être un rejeton de la souche primitive sous laquelle Bouddha, pendant son séjour à l'antique Magoudha, se plongeait dans l’anéantissement qui était le dernier degré de la béatitude (nirwäna) (52). De même que des arbres isolés devenaient, pour la beauté de leur forme, l’objet d’un sentiment religieux, on honorait des groupes d'arbres, comrie étant les bosquets des divinités. Pau: sanias fait l'éloge du bois sacré qui entourait le temple d’Apollon à Grynium en Éolide (#). Le bois de Colone a été célébré dans un admirable chœur de Sophocle.

Les anciens peuples ne témoignaient pas seulement leur amour pour la nature, par le respect religieux qu’ils vouaient à quelques objets du règne végétal et par le soin particulier qu’ils apportaient à leur culture; ce sentiment se manifestait avec plus de force encore et de variété dans les jardins des peuples de l'Asie orientale. A l'extrémité de l’ancien continent, les jardins chinois paraissent avoir ressemblé beaucoup à ce que nous appelons aujourd'hui les parcs anglais. Sous la dynastie glorieuse des Han, les jardins pittoresques avaient envahi une telle étendue de terrain, qu’ils devinrent un danger pour l’agriculture et une cause de sédition (54). « Quelle est, dit un ancien écrivain chinois, Lieou-tscheou, la jouissance que l’on demande surtout aux jardins d’agrément? Dans tous les siècles, on est convenu que les plantations sont destinées à dédommager les hommes de la vie délicieuse qu'ils auraient pu mener au sein de la libre nature, dans leur véritable séjour. L’art de dessiner les jardins consiste ainsi à réunir, autant qu'il est possible, le charme des perspectives, la richesse de la végétation, l'ombre, la solitude et le repos, de telle facon que les sens puissent s’y

LS tromper. La variété est le plus grand attrait du libre paysage. On devra done choisir de préférence un sol accidenté, où alternent les collines et les vallons, qui soit coupé de ruisseaux et de lacs couverts d'herbes aquatiques. Toute symétrie est fatigante; la satiété et l'ennui naissent bientôt dans un jardin où tout trahit l’art et la contrainte (5°). » Une description que nous à donnée sir George Staunton du grand jardin impérial de Zhe-hol, au nord de la muraille de la Chine, répond à ces prescriptions de Lieou-tscheou (°°), prescriptions auxquelles sans doute un de nos spirituels contemporains , le prince qui a fait planter lui-même le gracieux pare de Muskau , ne refuserait pas non plus son suffrage (5°).

Le poëme descriptif où l'empereur Kien-long a voulu célébrer, vers le milieu du dernier siècle, la ville de Mukden, l’ancienne résidence de la dynastie mandchoux, et les tombeaux de ses ancêtres, respire l'amour le plus profond pour cette libre nature dont l’art n’a que bien peu altéré la simplicité. Le monarque-poëte a représenté avec vérité et bonheur la fraicheur des prairies, les collines couronnées de forêts, les habitations calmes des hommes; et à ces images sereines il a mêlé, sans que l'harmonie soit jamais troublée, l’image sombre des tombeaux. Le sacrifice qu’il offre à ses aieux, d’après les rites institués par Confucius , le souvenir pieux qu'il donne à ces rois et à ces guerriers qui ne sont plus, forment le véritable sujet de cette composition remarquable. La longue énumération des plantes sauvages et des animaux qui peuplent la contrée fatigue comme tout ce qui est didactique; mais Le mélange de l’impression sensible du paysage qui n'apparait guère que comme le fond du tableau, avec les sublimes objets empruntés au monde des idées, l’accomplissement de pratiques pieuses et la mention de grands evénements historiques donnent à toute cette eomposition un caractère original. Le respect religieux pour les montagnes, si profondément enraciné dans le cœur des Chinois, amene Kien-long à dépeindre soigneusement cette nature inanimée, dont ie sentiment fut tout à fait refusé aux Grecs et aux Romains. La figure des arbres, la direction et la hau-

== “80 — teur des branches, la forme du feuillage, sont décrites aussi avee une prédilection particulière (55).

Puisque je ne partage pas, on le voit, des préjugés trop persistants contre la littérature chinoise, et que peut-etre même je me suis arrêté un peu longtemps sur ces images de la nature, tracées par un contemporain du grand Frédéric, c’est pour moi un devoir d'autant plus impérieux de remonter plus haut et de rappeler le Poëme des jardins, composé il y a sept siécles et demi par un homme d’État célébre, Seema-Kouang. La plupart des lieux que décrit Fauteur sont un peu encombrés de constructions, à la façon des villas de l’ancienne Italie; mais il fait aussi l'éloge d’une solitude située au milieu des rochers et entourée de hauts sapins. Il admire la perspective qui s'étend librement sur le large fleuve du Kiang où se pressent un grand nombre d’embarcations, et en même temps il convient qu’il ne redoute pas les visites de ses amis, parce que s'ils viennent pour lui lire leurs vers, ils entendront aussi les siens (5°). See-ma-Kouang éerivait vers l’an 4086, lorsqu’en Allemagne la poésie était tout entière aux mains d’un clergé barbare, et n’était pas encore entrée en possession de la langue nationale.

A cette époque, et peut-être même cinq siècles plus tôt, les habitants de la Chine. de l'Inde au delà da Gange et du Japon, étaient déjà familiarisés avec un grand nombre de végétaux. Les rapports étroits qui se maintinrent entre les monastères des boudhistes ne furent pas sans influence sur ces connaissances précoces. Autour des temples, des cloitres et des lieux de sépulture s’étendaient des jardins décorés d'arbres étrangers, et où brillait un tapis de fleurs qui étonnait les yeux par la variété des couleurs et des formes. Les plantes de l'Inde se répandirent de bonne heure dans la Chine, dans le royaume de Corée et dans File Niphon. M. Siebold, dont les écrits embrassent toutes les relations des habitants du Japon avec les peuples étrangers, a signalé le premier les causes qui facilitèérent le mélange des végétaux dans tous les pays voués au culte de Bouddha (“°). Il est remarquable qu'à une autre époque, les monastères chrétiens devalent aussi réunir autour d’eux les premières plantes exotiques, introduites dans nos climats.

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La richesse des formes végétales offertes de nos jours, comme un objet d'étude au savant, et comme un modele à l'artiste, doit nous exciter vivement à rechercher les causes qui nous ont préparés à mieux connaitre la nature et à en mieux goûter les jouissances. L’énumération de ces causes trouvera place dans la seconde partie de ce volume, consacrée à l'histoire de la contemplation du monde, Iei nous devions nous borner, en retraçant le reflet des objets extérieurs dans l'intérieur de l'homme, en cherchant l'effet que l'aspect du monde à produit sur sa sensibilité et sa raison, à signaler les moyens qui, à mesure que la culture se perfectionnait, ont contribué à répandre et à animer l'étude de la nature. Malgré la liberté permise au développement des parties, læ force originaire de l’organisation rattache forcément la conformation des animaux et des plantes à des types déterminés qui se reproduisent sans interruption. Elle empreint chacune des zones de la terre d’un caractère qui lui est propre et que l’on peut appeler la physionomie de la nature. Aussi est-ce un des plus beaux fruits de la civilisation européenne, qu'aujord'hui il soit possible à l'homme, dans les contrées les moins favorisées, de goûter, grâce aux collections de plantes exotiques, à la magie de la peinture de paysage et à la puissance de l’expression pittoresque, une part des jouissances que va chercher le voyageur, souvent au prix de bien des périls, dans la contemplation immédiate de la nature.

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