LES JARDINS ET DANS LES SERRES
CULTURE DES PLANTES TROPICALES. — EFFET DE CONTRASTE PRODUIT PAR LA PHYSIONOMIE CARACTÉRISTIQUE DES VÉGÉTAUX, AUTANT QUE DES PLANTATIONS ARTIFICIELLES PEUVENT DONNER UNE IDÉE DE CE CARACTÈRE.
La peinture de paysage est, malgré la facilité avec laquelle ses œuvres sont reproduites par la gravure et en dépit même des perfectionnements nouveaux apportés à la lithographie, plus bornée dans ses effets; elle aiguillonne moins vivement les esprits sensibles aux beautés de la nature, que la vue immédiate des collections de plantes réunies dans les serres et dans les jardins. Je me suis référé déjà à l’expérience de ma jeunesse ; j'ai rappelé comment l'aspect d’un dragonnier colossal et d’un palmier éventail, dans un vieille tour du jardin botanique de Berlin, a déposé en moi le premier germe de l’ardeur inquiète qui m'a poussé irrésistiblement vers les voyages lointains. Quiconque peut remonter dans ses souvenirs jusqu’au premier accident qui a décidé de la direction de toute sa vie, comprendra la force de ces impressions.
En parlant des formes végétales, je songe à l'émotion que leur aspect peut produire, nullement au secours que l'on en peut tirer pour l'étude de la botanique. Il faut bien se garder de confondre les groupes naturels de végétaux qui frappent les yeux par leur élévation ou leur étendue , tels que les bananiers ct les heliconia, auxquels se mêlent les palmiers corypha , les araucaria et les mimosacées, ou bien les troncs couverts de mousse d’où s'échappent les dracontia, les fougères au feuillage léger, les orchidées en fleurs, avec ces rangées de plantes sans vigueur que l’on dispose en famille, pour servir aux descriptions ou aux classifications de la botanique. Dans cette nature exubérante, ce qui doit surtout fixer nos regards, c’est la végétation puissante des cecropia, des carolinea et des bambous; c’est la réunion pittoresque des grandes et nobles formes végétales qui parent la partie occidentale du cours de l'Orénoque et les rivages boisés du fleuve des Amazones et de l'Huallaga, décrits avec tant de vérité par Martius et Edouard Pæppig. C’est enfin l'impression générale de ce spectacle, auquel nous ne pouvons songer sans soupirer après des contrées où la source de vie coule avec plus d’abondance, et dont nos ser-
S, qui n'étaient guére jadis que des hôpitaux à l'usage des plantes languissantes, nous offrent aujourd'hui un reflet affaibli, quoique brillant encore.
Sans doute la peinture de paysage est en état de nous représenter une image de la nature plus riche et plus complète que ne peut le faire la collection la mieux choisie de plantes cultivées. La peinture de paysage dispose souverainement de l'étendue et de la forme des objets. Pour elle, l’espace n’a pour ainsi dire pas de limite; elle suit la lisière des bois jusque dans les vapeurs du lointain ; elle précipite de roc en roc le torrent qui tombe du haut de la montagne, et fait planer l’azur profond du ciel des tropiques sur la cime des palmiers, comme sur la prairie qui ondoie à la limite de l'horizon. La clarté et la couleur que le ciel pur ou légèrement voilé de l'équateur répand sur tous les objets situés à la surface de la terre, donne au paysage une sorte de puissance mystérieuse que la peinture seule peut reproduire ,
TT quand elle réussit à imiter ces jeux si doux de la lumiere. Depuis que lon à mieux approfondi l'essence de la tragédie grecque , on à comparé ingénieusement le rôle mystérieux du chœur et la part d'action qui lui est laissée, à l’effet du ciel dans le paysage (7).
Les serres et toutes les plantations artificielles sont trèsloin de pouvoir réunir la diversité de moyens dont dispose la peinture, pour exciter notre imagination el concentrer dans un court espace les plus vastes phénomènes de la terre et de l'Océan. Mais si l’impression générale en est diminuée, celte infériorité est compensée par la domination que la réalité exerce partout sur nos sens. Si dans la serre où sont abrilés les palmiers de Loddiges, ou dans celle que le noble monarque, enlevé à la Prusse il y a quelques années, a fait construire dans l'ile des Paons, près de Potsdam, comme un témoignage de son amour pour la simple nature; si, dis-je, par un brillant soleil, on abaisse ses regards du baut de la plate-forme sur ces nombreux palmiers qui à Pélévation des arbres joignent la souplesse des roseaux, on est pour quelques moments complétement dépaysé. On croit être transporté dans le climat des tropiques, et que, du faite d’une colline , on contemple un buisson de palmiers. Rien ne peut remplacer à la vérité Pazur profond du ciel ni l’éelat d’une lumière plus intense , et cependant l'imagination est plus vivement mise en jeu, l'illusion plus grande que devant le tableau le plus parfait. Nous rattachons à chaque plante les merveilles d’une contrée lointaine, nous entendons le bruissement des feuilles disposées en forme d’éventail ; nous les voyons changer d’aspect suivant les reflets de la lumière, quand, agitées par de légers courants d’air, les tétes des palmiers s’inclinent et s’entre-choquent ; tant est puissant le charme que conserve la réalité sur nos sens, alors même que le souvenir de la serre et de la culture artificielle vient troubler notre contemplation. Les idées de vigueur et de liberté sont inséparables aussi dans les productions de la nature; et aux yeux du botaniste zélé qui a parcouru le monde, des plantes cueillies sur les Cordilliéres ou dans les plaines de l’Inde et séchées dans un herbier, ont souvent