LA MER MÉDITERRANÉE
LA MER MÉDITERRANÉE CONSIDÉRÉE COMME POINT DE DÉPART DES RELATIONS QUI ONT AMENÉ L'AGRANDISSEMENT SUCCESSIF DE L’IDÉE DU COSMOS.—LIEN QUI RATTACHE CE MOUVEMENT À LA CULTURE PRIMITIVE DES HELLÈNES. — ESSAIS DE NAVIGATION LOINTAINE, VERS LE NORD-EST (EXPÉDITION DES ARGONAUTES), VERS LE SUD (VOYA- GE À OPHIR), VERS L'OUEST (DÉCOUVERTE DE COLÆUS DE SAMOS).
Platon laisse voir un sentiment profond de la grandeur du monde, lorsqu'il indique en ces termes, dans le Phédon, les bornes étroites de la mer Méditerranée (1°): « Nous tous qui remplissons l’espace compris entre le Phase et les colonnes d'Hercule, nous ne possédons qu’une petite partie de la terre, groupés autour de la mer Méditerranée comme des fourmis ou des grenouilles autour d’un marais. » Cet étroit bassin sur les bords duquel les Égyptiens, les Phéniciens et les Grecs ont fait fleurir une brillante civilisation, a été le point de départ des événements les plus considérables. De là sont sorties les colonies qui ont peuplé de vastes contrées en Afrique et en Asie, et les expéditions ma-
rilimes à l’aide desquelles a été découvert tout un nouveau continent occidental.
Dans sa forme actuelle, la mer Méditerranée à conservé la trace d’une division antérieure en trois bassins fermés et se limitant l'un l’autre (!*). Le bassin de la mer Égée est borné au Sud par l'arc de cercle que forment, en partant des côtes de la Carie, les iles de Rhode, de Crête et de Cythère (Cerigo), et qui vient aboutir au Péloponèse, non loin du promontoire Malea. Plus à l'Ouest, est la mer Ionienne ou le bassin des Syrtes qui renferme l'ile de Malte. La pointe occidentale de la Sicile n’est distante des côtes d’Afrique que de 89 myriamètres, et l'apparition subite mais rapidement évanouie, de l'ile volcanique Ferdinandea surgissant au fond dela mer, en 1834, au Sud-Ouest des rochers caicaires de Sciacca, témoigne d’un effort de la nature pour fermer de nouveau le bassin des Syrtes entre le cap Grantola, le banc d’Aventure reconnu par le capitaine Smith, l’ile Pantellaria et le cap Bon, et pour séparer ce bassin du troisième, formé par la mer Tyrrhénienne (?). Le bassin de la mer Tyrrhénienne recoit les flots de l'Océan qui pénètre à travers le détroit de Gibraltar et comprend la Sardaigne, les iles Baléares et le petit groupe volcanique des Columbrates espagnoles.
Cette division de la mer Méditerranée en trois bassins a dù arrêter d’abord l'essor des voyages de découvertes entrepris par les Phéniciens et les Grecs; plus tard, au contraire, elle les a favorisés. Les Grecs restèrent longtemps enfermés dans la mer Égée et dans celle des Syrtes. Aux temps Homériques, le continent de l'Italie était encore une terre inconnue. Les Phocéens pénétrèrent les premiers dans la mer Tyrrhénienne, à l'Ouest de la Sicile; des navigateurs en destination pour Tartessus touchèrent aux colonnes d'Hercule, Il ne faut pas oublier que Carthage était située sur la limite de la mer Tyrrhénienne et du bassin des Syrtes. La disposition physique des côtes influa sur la marche des évenements, sur la direction des voyages et sur les vicissitudes de la suprématie maritime. A son tour, le développement de la puissance maritime contribua à l'agrandissement du cercle des idées.
Le rivage septentrional de Ja mer Méditerranée a l’avantage, signalé déjà par Ératosthène, ainsi que le rapporte Strabon, d’être plus divisé et plus richement articulé que la côte d'Afrique. Trois presqu'iles s’en détachent: l'Espagne, l'Italie et la Grèce, qui, découpées par un grand nombre de golfes, forment avee les iles et les éôtes voisines d’étroites langues de terre et de mer (#5). Cette disposition du continent et des iles qui en ont été séparées violemment, ou qui ont été soulevées par la force des voleans, le long des crevasses dont le globe est sillonné, ont conduit de bonne heure à des considérations géognostiques sur le déchirement des terrains, sur les tremblements de terre et le transvasement des eaux plus hautes de l'Océan dans des bassins de niveau inférieur. Le Pont, les Dardanelles, le détroit de Gadés et la Méditerranée, avec ses iles si nombreuses, étaient très-propres à appeler l'attention sur ce système d’écluses naturelles. Le poëte qui, sous le nom d’Orphée, a raconté le voyage des Argonautes et qui vraisemblablement est postérieur à l’ére chrétienne a recueilli de vieilles légendes. Il parle de la division de Fancienne Lyctonie en iles séparées; il dit comment « Neptune, à la sombre chevelure, irrité contre son père Saturne, frappa la Lyetonie de son trident d'or. » Les imaginations de ce genre, souvent produites, il est vrai, par une connaissance imparfaite des rapports géographiques, furent reprises et perfectionnées dans cette école d’Alexandrie, si érudite, qui se tournait si complaisamment vers les origines des choses. Que le morcellement de l’Atlantide ait élé en Occident un reflet eloigné du mythe de la Lyctonie, opinion que je crois avoir exposée ailleurs avec quelque vraisemblance, ou que, selon Otfried Muller, la disparition de la Lyctonie (Leuconia) désigne dans les fables de la Samothrace, une grande iñondation qui aurait envahi celte contrée; c’est une question qu'il n’est pas nécessaire de résoudre ici (14).
Ce qu'il y a eu de plus eftieace dans l'influence exercée par la situation géographique de la Méditerranée sur les relations des peuples, et sur cette conscience de lui-même à laquelle le monde s’est successivement élevé, c'est le voisi-
vd
nage du continent oriental, se projetant en avant par la presqu'ile de l'Asie Mineure; c’est le grand nombre d’iles qui peuplent la mer Égée, et qui ont élé comme un pont jeté sous les pas de la civilisation (!*). C’est aussi le long sillon creusé entre l'Arabie, l'Égypte et FAbyssinie, dans lequel, sous le nom de golfe Arabique ou de mer Rouge, pénètre FOcéan indien, séparé seulement par un isthme étroit du ‘Delta du Nil et des côtes qui bornent la Méditerranée au Sud-Est. Ces rapports topographiques facilitèrent le développement de la puissance phénicienne, et plus tard de la puissance hellénique ; ils hâterent l'essor des idées, et l’on vit de quelle ressource peut étre la mer, comme élément de rapprochement. En Égypte, sur les rives de l’Euphrate et du Tigre. dans la Pentapotamie indienne et dans la Chine, dans toutes les contrées où elle se fixa d’abord, la civilisation parait avoir été liée au cours des grands fleuves qui les traversaient; il n’en fut pas de mème pour la Phénicie et pour la Grèce. L'activité des Grecs, l'instinct qui les portait tous et particuliérement la race ionienne, aux entreprises maritimes, put se satisfaire librement, gràce à la distribution merveilleuse du bassin de la Méditerranée et aux communications de eette mer avec l'Océan, au Sud et à l'Ouest.
L'origine du golfe Arabique formé par l'irruption de lOcéan indien, à travers le détroit de Bab-el-Mandeb, appartient à la elasse de ces grands phénomènes physiques qu'a découverts la géognosie moderne. L’axe principal du eontinent européen est dirigé du Nord-Est au Sud-Ouest, mais cette ligne coupe presqu'à angle droit un autre système de crevasses dont les unes ont été remplies par les eaux de la mer, tandis que d’autres sont marquées par le soulèvement de chaines de montagnes paralleles. La ligne allant du Sud- Est au Nord-Ouest, en sens inverse de la première, jusqu'à l'embouchure de l'Elbe, a pour point de départ la mer Rouge, bordée des deux côtés par des montagnes volcaniques. Elle se prolonge avec le Golfe Persique, la vallée comprise entre l'Euphrate et le Tigre, la chaine des monts Zagros dans le Louristau, les montagnes de la Grèce, les rangées d'iles qui
garnissent l’Archipel, la mer Adriatique , et les Alpes calcaires de la Dalmatie. Le croisement de ces deux systèmes de lignes géodésiques. provenant sans doute de secousses violentes qui ont ébranlé l'intérieur du globe dans le même sens, et dont la ligne qui va du Sud-Est au Nord-Ouest me parait d’origine plus récente, a influé de la manière la plus efficace sur le sort de lhamanité et sur les communications des peuples ('$). La situation relative de l'Afrique orientale, de l'Arabie et de la presqu'’ile de l'Inde, la température de ces contrées. si variable suivant la distance du soleil dans les différentes saisons de l’année, produisent une alternative régulière de courants aériens, les moussons, qui facilitent les voyages vers le pays des Adramites (regio Myrrhifera), situé dans l’Arabie méridionale, vers le golfe Persique, l'Inde et l'ile de Ceylan (17). En effet, depuis le mois d’avril et de mars jusqu'en octobre, temps pendant lequel la mer Rouge est agitée par les vents du Nord, la mousson du Sud-Ouest règne dans l’espace compris entre l'Est de l'Afrique et les côtes de Malabar; tandis que le reste de l’année, la mousson du Nord-Est, favorable au retour. souffle simultanément avec les vents du Sud, depuis le détroit de Bab-el-Mandeb jusqu’à l'isthme de Suez.
Après avoir décrit le lieu de la scène, disposée de telle facon que les éléments dont s’est formée la civilisation des Grecs et leur science géographique, y venaient naturellement aboutir de toutes parts, nous devons sans tarder earactériser les peuples qui. placés sur les côtes de la Méditerranée, pouvaient se glorilier d’une antique et brillante culture, c’est-à-dire les Égyptiens, les Phéniciens, avec leurs colenies répandues dans le Nord et dans l'Ouest de l’Afrique, et les Étrusques. Les migrations et le commerce sont les causes qui ont le plus agi sur le développement de ces peuples. A mesure que la découverte des monuments et des inseriptiops, ainsi qu'une étude plus philosophique des langues, Ont élargi, dans ces derniers temps, notre horizon historique . on à mieux compris quelles influences complexes et multiples exercerent sur les Grecs les peuples de l'Asie jusqu'à | Euphrate et, en particulier, les Lyciens et les Phry-
giens, unis par une commune origine avec les habitants de la Trace.
Selon M. Lepsius dont je suis les dernières découvertes, résultat de lP'importante expédition qui à jeté tant de jour sur toute la science de l'antiquité (t#), « la vallée du Nil, qui a joué un si gran rôle dans l'histoire de l'humanité, renferme des figures authentiques de rois remontant jusqu’au commencement de la quatrième dynastie de Manéthon, Cette dynastie qui comprend les constructeurs des grandes pyramides de Giseh , Chephren ou Schafra, Cheops-Choufou et Menkera ou Mencherès commence plus de 3400 ans avant l'ère chrétienne, vingt-trois siècles avant Finvasion dorienne des Héraclides dans le Péloponèse (°).» M. Lepsius regarde les pyramides en pierre de Dahschour , situées un peu au Sud de Giseh et de Sakara, comme l’œuvre de la troisième dynastie. « Les blocs de ces pyramides, dit-il, portent des inscriptions taillées dans la pierre, mais sans noms de rois. La dernière dynastie de lÆncien Æmpire, qui finit avec lPinvasion des Hyesos, au moins 1200 ans avant Homère, était la douziéme d'après Manéthon ; c’est à cette dynastie qu’appartient Amenemba [II qui construisit le labyrinthe, fit creuser le lac Mœæris et l’entoura de puissantes digues au Nord et à l'Ouest. Après l'expulsion des Hycsos, le Vouvel Empire commença avec la dix-huilième dynastie. Le grand Ramsès-Meiamoun (Ramsès Il), fut le second souverain de la dix-neuvième. Ses victoires rendues immortelles, grâce à la representation qu’on en fit sur la pierre, furent racontées à Germanieus par les prêtres de Thébes (?). Hérodote le connait sous le nom de Sésostris, vraisemblablement par suite d’une confusion avec son père Seti (Setos), qui fut un conquérant presque aussi belliqueux et aussi puissant que Ramses. »
Nous avons cru devoir nous arrêter à ces détails de chronologie afin d’être à même, dès que nous serons arrivé sur le vrai terrain de l'histoire, d'établir approximativement des synchronismes entre les grands événements de l'Égypte, de la Phénicie et de la Grèce. De même que nous avons esquissé en quelques traits la position relative de la Méditerranée,
nous devions remonter les siècles et rappeler cette avance de plusieurs milliers d'années que l'Égypte prit sur la Grèce dans la voie de la civilisation. L'intelligence est ainsi faite , que, sans ces doubles rapports du temps et de l’espace, nous ne pouvons nous former une idée claire et satisfaisante des événements historiques.
La civilisation éveillée de bonne heure sur les bords du Nil par les besoins de l'esprit, par la conformation particulière du pays, par les institutions sacerdotales et politiques, mais en même temps génée dans son développement, poussa les peuples là comme partout à se mettre en contact avec les nations étrangeres, à entreprendre des expéditions lointaines, et à fonder des villes. Cependant les indications que nous fournissent l'histoire et les monuments ne témoignent que de conquêtes passageres sur le continent et d’une marine peu considérable, si lon se borne du moins à celle qui appartenait en propre à l'Égypte. Cette antique et puissante nation parait avoir exercé au dehors une influence moins durable que d’autres races moins nombreuses, mais plus actives. Le long travail de sa civilisation nationale, plus profitable aux masses qu'aux individus, fut circonserit dans des limites déterminées, et dut par conséquent peu contribuer à l’agrandissement des vues générales sur le monde. Ramsès-Meiamoun, qui régna de 1388 à 4322 avant J.-C., six siècles avant la première olÿmpiade , entreprit des expéditions lointaines. D’après Hérodote, il parcourut l'Éthiopie et y laissa des monuments dont les plus reculés vers le Midi se trouvent, selon M. Lepsius, au mont Barkal; il traversa la Palestine de Syrie; puis passant de lAsie-Mineure en Europe, il visita ies Seythes, les Thraces et alla jusqu’en Colchide et sur les bords du Phase, où s'arrêta épuisée une partie des soldats qui l'avaient accompagné dans sa marche. Au dire des prêtres, Ramses aurait déjà, avant cette campagne, côtoyé avec des vaisseaux longs les bords de la mer Érythrée et subjugué les peuples qui les habitent, jusqu’à ce que, poussant plus loin, il trouva une mer qui n’était plus navigable à cause des bas-fonds (2). Diodore affirme que Sesoosis (Ramsès le Grand), pénétra dans l'Inde jus-
qu'au delà du Gange et ramena des prisonniers de Babylone. « Le seul fait avéré, ajoute M. Lepsius, en ce qui touche l’ancienne navigation des Égyptiens, c’est qu’ils ne se bornèrent pas au Nil et parcoururent le golfe Arabique. Les célèbres mines de cuivre situées près du Ouadi Magara, dans la presqu'ile de Sinaï, étaient déjà en exploitation au temps de la quatrième dynastie sous Cheops-Choufou. Jusqu'à la sixième dynastie, les inscriptions sont répandues dans le pays compris entre Hamämêt et la route de Cosseir qui unit la vallée du Nil à la côte occidentale de la mer Rouge. Sous Ramsès IL. on tenta de construire le canal de Suez (??), sans doute pour faciliter les communications avec la partie de lArabie d’où provenait le cuivre. » Des entreprises plus vastes, telles que le voyage de cireumnavigation, exécuté par Neko II autour de l'Afrique (641-595 avant J.-C.), voyage souvent contesté et qui, à mes yeux, n'est nullement invraisemblable (#5), furent confiés à des bâtiments phéniciens. Vers le même temps, un peu plus tôt, sous le pére de Neko, Psammitique (Psemetek), et un peu plus tard, après la fin de la guerre civile qui troubla le régne d’Amasis (Aahmès), des mercepaires grecs, en s’établissant à Naucratis, posérent la base d’un commerce durable. De ce moment des produits étransers purent s'introduire dans le pays, et l’hellénisme pénétra peu à peu dans la basse Égypte. On fut alors moins dépendant des influences locales; l'esprit tendit à s'affranchir, et cet heureux germe se développa avec rapidité et avec force, dans la période pendant laquelle la conquête macédonienne changea la face du monde. L'ouverture des ports egyptiens sous Psammitique marque une ére d'autant plus importante, que depuis long-temps le pays, du moins sur les côtes septentrionales, avait été absolument fermé aux étrangers, comme l’est encore le Japon (?*).
Dans cette énumération des peuples civilisés, autres que les peuples helléniques, qui habitérent le bassin de la Méditerranée, le siége le plus ancien et le point de départ de la science cosmologique , les Phénieiens viennent à la suite des Égyptiens. Ils furent les intermédiaires les plus actifs des relations qui s’établirent entre les peuples , depuis lo-
— ÀA09 — cean Indien jusqu'a l'Ouest et au Nord de l’ancien continent. Bornés sous quelques rapports dans leur culture intellectuelle, moins familiers avee les beaux-arts qu'avec les arts mécaniques , ils n’apportèrent pas dans leurs créations la même grandeur que les habitants de la vallée du Nil, doués d’une organisation plus sensible. Cependant, par l’activité et la hardiesse qu'ils déployérent dans leurs entreprises commerciales, surtout par l'établissement de nombreuses colonies dont une dépassa de beaucoup la métropole en puissance, ils contribuerent, plus que toutes les autres races qui peuplèrent les bords de la Méditerranée , à la cireulation des idées, à la richesse et à la variété des vues dont le monde fut l'objet. Les Phéniciens se servaient des mesures et des poids employés à Babylone (*), et de plus ils connaissaient , pour faciliter les transactions, l’usage des monnaies frappées, ignoré, chose assez singulière, des Égyptiens dont l'éducation artistique était si perfectionnée, Mais ce qui contribua le plus peut-être à étendre l'influence des Phéniciens sur la civilisation des peuples avec lesquels ils furent en contact, ce fut le soin qu'ils prirent de communiquer et de répandre partout l'écriture alphabétique dont ils se servaient depuis longtemps. Si la légende d’une colonie amenée en Béotie par Cadmus reste encore, dans son ensemble, enveloppée des nuages de la fable, il n’est pas moins certain que les Hellènes ont dû la connaissance de l’alphabet appelé longtemps par eux caractères Phéniciens, aux relations commerciales des Phéniciens et des Ioniens (?%). D’apres des aperçus récents sur le developpement des signes alphabétiques dans l'antiquité, aperçus qui, depuis la grande découverte de Champollion , se répandent chaque jour davantage, les caractères en usage chez les Phéniciens, aussi bien que ceux dont se servaient tous les peuples sémitiques, doivent ètre considérés comme formant un alphabet vocal qui üirait son origine de l’écriture figurée, c’est-à-dire que les figures ayant perdu leur signification intellectuelle, n'étaient employees que d’une manière purement phonétique et comme signes de sons. Cet alphabet vocal que, d’après sa nature et sa forme essentielle, on peut appeller alphabet syllabique,
était tel qu'il pouvait satisfaire à tous les besoins de l’éeriture et représenter graphiquement tout le système vocal d'une langue. « Lorsque l'écriture sémitique, dit M. Lepsius, dans sa dissertation sur les alphabets, passa en Europe chez les peuples indo-germaniques, qui témoignent d’une tendance beaucoup plus arrêtée à distinguer nettement les voyelles et les consonnes, et devaient être en effet conduits à ce résultat par la prépondérance du vocalisme dans leurs langues, ces alphabets syilabiques subirent des modifications considérables, qui eurent de graves conséquences (2). » Ce fut chez les Grecs que l'effort de décomposer les syllabes fut couronné d’un plein succès. Ainsi l'importation des caractères phéniciens sur presque toutes les côtes de la Méditerranée, et jusqu'à la côte Nord-Ouest de lAfrique, ne devait pas seulement faciliter les transactions commerciales et établir un lien commun entre plusieurs peuples civilisés. L'écriture alphabétique se répandant rapidement, grace à sa flexibilité graphique, était appelée à de plus grands résultats; elle fut le véhicule des plus nobles conquêtes auxquelles purent s’élever les Grecs dans la double sphère de l'intelligence et du sentiment, de la réflexion et de l'imagination créatrice, et qu'ils léguèrent à la postérité la plus reculée, comme un impérissable bienfait.
Ce n’est pas seulement par leur entremise et par limpulsion qu'ils communiquérent, que les Phéniciens ont fourni à la contemplation du monde des éléments nouveaux ; ils ont aussi, dans quelques directions particulières, élargi le cercle de Ia science par leurs propres découvertes. Leur prospérité industrielle, fondée sur le développement de leur marine et sur l’activité avec laquelle les habitants de Sidon fabriquaient des ouvrages de verre blanc ou coloré, tissaient les étoffes et les teignaient en pourpre, les a conduits, comme il arrive toujours, à des progrés dans les sciences mathématiques et chimiques, et surtout dans les arts d’application. « On représente les Sidoniens, dit Strabon, comme des investigateurs laborieux aussi bien dans l'astronomie que dans la science des nombres. Ils se sont préparés à ces seiences par l'art de la numération et par les navigations noc-
turnes, car toutes deux sont nécessaires au commerce et aux voyages maritimes (?5).» Pour mesurer l'étendue du pays qui fut ouverte pour la premiere fois par les vaisseaux et les caravanes des Phéniciens , il suffit d'indiquer les colonies établies près du Pont-Euxin sur les côtes de Bithynie (Pronectus et Bithynium) qui remontent vraisemblablement à une baute antiquité; les Cyclades et plusieurs iles de la mer Égée qui furent reconnues au temps d'Homére; la partie méridionale de l'Espagne, riche en mines d’argent (Tartessus et Gadés) ; le nord de l'Afrique à l'Ouest de la petite Syrte (Utique, Hadrumetum et Carthage) ; les contrées septentrionales de l’Europe qui produisaient l’étain et l’ambre (?°) ; enfin deux factoreries établies dans le golfe Persique (Tylos et Aradus, aujourd'hui les iles de Baharein) (5°).
Le commerce de l'ambre qui vraisemblablement fut dirigé d’abord vers la Chersonèse Cimbrique, et plus tard vers les rivages de la mer Baltique, habités par les Estiens, doit son premier essor à la hardiesse et à la persévérance des navigateurs phéniciens qui longeaient les côtes (5!). Le développement que reçut ultérieurement ce commerce n’est pas sans intérêt pour l'histoire de la contemplation du monde. Un tel fait est digne de remarque, et montre bien ce que peut le goût d’une seule production lointaine pour établir entre les peuples des communications fréquentes et amener la connaissance de vastes contrées. De même que les Phocéens de Marseille transportaient l’étain de la Bretagne à travers la Gaule jusqu’au Rhône, de même l’ambre jaune (electrum) passait de peuple en peuple à travers la Germanie et le pays des Celtes, jusqu’au double versant des Alpes, sur les bords du Pô, ou jusqu’au Borysthène, à travers la Pannonie. Ce fut ce commerce qui, pour la première fois, mit les côtes de la mer du Nord en rapport avec le Pont- Euxin et avec la mer Adriatique.
Partant de Carthage et probablement aussi de Tartessus et de Gadés , fondées deux siècles plus tôt, les Phéniciens explorérent une grande partie des côtes Nord-Ouest de l’Afriqué, et allèrent fort au delà du cap Bojador , bien que le fleuve Chretès d'Hannon ne puisse être ni le Chremetès
mentionné par Aristote dans sa Météorologie, ni la Gambie moderne (%?). C’est là qu'étaient situées les nombreuses villes des Syriens dont Strabon porte le nombre à 300, et qui furent détruites par les Pharusiens et les Nigritiens (55). Parmi elles élait Cerné (la Gaulea de Dicuil d’après M. Letronne), qui formait la station principale des vaisseaux et l’entrepôt le mieux approvisionné de toute la côté. A Ouest, les îles Canaries et les Acores, que le fils de Colomb , don Fernando , prit pour les Cassitérides découvertes par les Charthaginois ; au Nord, les Oreades, les iles Feroë et l'Islande, sont devenues comme des stations intermédiaires pour les vaisseaux qui se rendent dans le nouveau continent. Elles marquent les deux chemins par lesquels la race européenne se mit en communication avec celle qui peuple le Nord et le Centre de l'Amérique. Cette considération donne un haut intérêt à la question de savoir si les Phéniciens de la métropole, ou ceux des colonies répandues sur les côtes de l'Tbérie et de l'Afrique (Gadeira , Charthage , Cerné) , connurent Porto-Santo, Madère et les Canaries, et à quelle époque ils les connurent. On peut même dire que cette question importe à l’histoire du monde. Dans une longue chaine d’événements, On remonte volontiers au premier anneau. Il s’est vraisemblablement écoulé deux mille ans au moins depuis la fondation de Tartessus et d’Utique par les Phéniciens jusqu’à la découverte de l'Amérique par la voie du Nord, e’est-à-dire jusqu’au passage d’Erich Rauda au Groënland, qui fut bientôt suivi de voyages maritimes, prolongés jusqu’à la Caroline du Nord. Il en faut compter 2,500 jusqu’à l'expédition de Colomb, qui s’y rendit par le Sud-Ouest en partant d’un point voisin de l’ancienne ville phénicienne de Gadeira.
Si, désireux de donner aux idées le degré de généralité que demande un pareil sujet, j'ai signalé la découverte d’un groupe d'iles situé à 34 myriamètres de la côté d’Afrique comme formant le premier chainon dans une longue série d'efforts réguliérement dirigés, il ne s’agit pas ici d’une fiction imaginée par les peuples pour satisfaire à un besoin intime de leur nature. Je ne parle pas de l'Élysée ou des iles des
= VUS -— Bienheureux qui, situées dans l'Océan à l'extrémité de la terre, sont échauffées par les derniers rayons du soleil. On aimait à reporter dans un lointain indéfini toutes les jouissances de la vie et les plus précieuses productions de la terre (5). Cette contrée idéale, ee mythe géographique de l'Élysée fut reculé vers l'Ouest au delà des colonnes d’Hercule à mesure que la connaissance de la Méditerranée se répandit parmi les Grecs. Ce ne sont vraisemblablement pas des notions exactes sur le globe, ni les découvertes des Phéniciens , dont nous ne pouvons déterminer l’époque précise, qui furent l’occasion de cette légende; on ne fit que l'appliquer plus tard à une contrée réelle. La découverte géographique ne servit qu’à donner un corps aux images de la fantaisie, à leur fournir une sorte de substratum.
A l’occasion des iles délicieuses que l’on peut croire süûrement être les Canaries, les écrivains postérieurs, tels que le compilateur inconnu qui composa la collection de Récits Merveilleux attribuée à Aristote et mit à profit le Timée, ou plutôt Diodore de Sicile plus explicite à ce sujet, rappellent la tempéte qui amena accidentellement cette découverte fortuite. « Des vaisseaux phéniciens et carthaginois, dit Diodore, qui faisaient voile vers les établissements déjà fondées à cette époque sur la côte de Libye, » furent entrainés en pleine mer. Cet accident dut arriver dans la première période de la puissance maritime des Tyrrhéniens, au commencement de la lutte entre les Pélasges de la Tirrhénie et les Phéniciens. Statius Sebosus et le roi de Numidie Juba ont les premiers donné des noms à chacune de ces iles. Malheureusement ces noms n’étaient pas carthaginois , bien qu’ils fussent choisis d’après des renseignements puisés dans des livres carthaginoïis. De ce que Sertorius, chassé d'Espagne après la ruine de sa flotte, voulut se réfugier avec les siens « vers un groupe composé seulement de deux iles, et situé dans lAtlantique , à 40,000 stades à l'Ouest de lembouchure du Bætis, » on a conjecturé que Plutarque avait en vue dans son récit les deux iles de Porto-Santo et de
Madère, que Pline désigne clairement sous le nom de Pur-
— QU > purariæ (5). Le courant violent qui, au delà du détroit de Gibraltar, va du Nord-Ouest au Sud-est, put longtemps empêcher les navigateurs qui côtoyaient le littoral de découvrir ces iles, les plus éloignées du continent, et dont la plus petite, Porto-Santo, fut seule trouvée peuplée au xXv° siécle. Le sommet du grand volcan de Ténériffe ne pouvait, même par une forte réfraction, être aperçu des vaisseaux phéniciens qui longeaient la côte, à cause de la rondeur de la terre, mais il pouvait l'être, d’après mes propres observations, des hauteurs moyennes qui entourent le cap Bojador, surtout pendant les éruptions et gràce au reflet des puages qui planent au-dessus du volcan (5). On assure en Grèce que, dans des temps plus rapprochés de nous, on a pu apercevoir les éruptions de l'Etna des hauteurs du mont Taygèle (57).
En énumérant les éléments qui contribuèrent à agrandir la connaissance du monde et affluérent de bonne heure chez les Grecs, des différents points de la mer Méditerranée, nous avons suivi les Phéniciens et les Charthaginoïs dans leurs relations avec les contrées du Nord d’où ils tiraient l'étain et l'ambre, et dans les élablissements qu'ils formérent pres des régions tropicales, sur les côtes occidentales de l'Afrique. I nous reste à rappeler le voyage maritime que les Phéniciens firent vers le Sud , et qui aboutit fort au delà du tropique du Cancer, dans la mer Prasodique et la mer Indienne, à 742 myriamétres de Cerné et de la corne occidentale d'Hannon. On peut conserver des doutes sur la situation des pays qui produisaient l'or, de ces contrées lointaines, désignées sous les noms d'Ophir et de Supara; on peut également les supposer placées sur la côte occidentale de la presqu'ile indienne ou sur la côte orientale de l'Afrique. Il est du moins incontestable que la race sémitique , race active, essentiellement propre au rôle d'intermédiaire et de bonne heure en possession de l'alphabet, allait chercher les productions des climats les plus divers, depuis les îles Cassitérides jusqu’au Sud du détroit de Bab-el-Mandeb et fort avant dans les régions tropicales. Le pavillon tyrien flottait en méme temps près des rivages de la Bretagneet dans l'océan
Indien. Les Phéniciens avaient des comptoirs dans la partie la plus septentrionale du golfe Arabique, dans les ports d'Élath et d’Aziongaber, aussi bien que dans le golfe Persique à Aradus et à Tylos où, d’après Strabon, il existait des temples dont l'architecture rappelait les temples bâtis sur les bords de la Méditerranée (5). Il ne faut pas non plus oublier le commerce des caravanes que les Phéniciens envoyaient pour rapporter les épices et les parfums, et qui se rendaient au delà de Palmyre, dans l'Arabie Heureuse et dans la ville chaldéenne ou nabatéenne de Gerrha , sur la côte occidentale du golfe Persique, attenant à l'Arabie. C'est d’Aziongaber que partirent les expéditions entreprises en commun par les Israélites et les Tyriens sous la conduite de Salomon et d'Hiram. On se rendit à travers le détroit de Bab-el-Mandeb au pays d’Ophir (Opheir , Sophir , Sophara, Supara, selon la forme sanserite donnée par Ptolémée (5°). Salomon , fort épris du luxe, fit construire une flotte sur les bords de la mer Rouge. Hiram lui donna d’habiles matelots de la Phénicie et des vaisseaux tyriens qui faisaient ordinairement le voyage de Tarschich (°). Les marchandises que l’on rapporta d'Ophir étaient de l'or, de Fargent, du bois de santal (algummin), des pierres précieuses , de l’ivoire, des singes (kophim) et des paons (thukkiim). Les noms de ces marchandises ne sont pas hébreux , mais indiens (“!). D’après les ingénieuses recherches de Gesenius , de Benfey et de M. Lassen, il est extrêmement vraisemblable que les Phéniciens, familiarisés de bonne heure avec les moussons périodiques, grâce aux colonies qu'ils avaient établies sur le golfe Persique et à leurs relations avec les habitants de Gerrha, visitérent la côte oceidentare de la presqu’ile de l'Inde. Christophe Colomb était même persuadée que la terre d’Ophir (l'Eldorado de Salomon) et le mont Sopora faisaient partie de l’Asie orientale, de la Chersonesus aurea de Ptolémée (?). S'il parait difficile, ainsi que cela l'est en effet, de se représenter la presqu'ile de l'Inde en decà du Gange comme une source d’or féeconde, il n’y a pas lieu à s’enquérir des fourmis chercheuses d’or, ni de la forge decrite en termes clairs par Ctésias, dans laquelle, d'apres son
récit. on fondait en même temps l'or et le fer (#5). IT n’est pas non plus bien important de déterminer d’une manière précise la contrée à laquelle doivent se rapporter ces observations. Il suffit de Songer, pour expliquer la confusion de Ctésias, à quelle faible distance sont la partie méridionale de l'Arabie et l'ile de Dioscoride, habitée par des colons Hindous (chez les modernes Dia Zokotora, altération du nom sanscrit Dvipa Sukhatara), en se rappelant aussi que pres de là, sur le rivage oriental de PAfrique, est la côte de Sofala où les flots déposent de l'or. L’Arabie et l'ile de Zokotora. au Sud-Est du détroit de Bab-el-Mandeb, formaient, pour ie commerce réani des Phéniciens et des Juifs, des stations intermédiaires entre l’Inde et l'Est de l'Afrique. Dès la plus haute antiquité, des Hindous s'étaient établis dans cette contrée, en la voyant si voisine des côtes de leur patrie, et les navigateurs qui faisaient le voyage d’Ophir pouvaient trou ver dans le bassin de la mer Rouge et de la mer des Indes d’autres sources d’or que l'Inde même.
Moins propres que les Phéniciens au rôle de médiateurs des peuples, la race sombre et sévère des Étrusques fit moins aussi pour agrandir la sphère des connaissances géographiques. De bonne heure elle se montra soumise à l’influence grecque des Pélasges de Tyrrhénie, qui s'étaient répandus sur toutes les côtes, comme un torrent débordé. Les Étrusques firent un commerce assez considérable avec les pays qui produisaient l’ambre. Ils traversaient le Nord de l'Italie, passaient les Alpes par la route Sacrée, placée sous la protection commune de toutes les peuplades qui en habitaient les abords, et se rendaient ainsi jusque dans ces contrées lointaines (#4). Presque par le même chemin, la souche originaire des Étrusques, les Rasènes de Rhétie, descendirent sur les bords du Pô, et plus loin encore vers le Sud. Ce qui est surtout important pour nous, au point de vue où nous devons nous placer, pour embrasser les résultats les plus généraux et les plus durables, c’est l'influence que la vie publique des Étrusques exerça sur les plus anciennes institutions de Rome et par là sur toute la vie romaine. On peut cire que cette influence n’a pas cessé d’agir politiquement
jusqu'ici, et qu’elle se fait jour encore dans quelques manifestations secondaires et éloignées. L'Étrurie, en effet, a, par la civilisation romaine, hâté la civilisation de l'humanité tout entiere, ou du moins elle lui a laissé pour une longue suite de siècles l'empreinte de son caractère (fÿ).
Un trait propre à la race étrusque et qui mérite d’être signalé d’une maniére particulière, e’est la disposition à se familiariser intimement avec certains phénomènes naturels. La divination dont le soin était confié à la caste sacerdotale, prise parmi les chevaliers, donnait l’occasion d'étudier journellement les variations météorologiques de l’atmosphere. Les Obseroateurs des éclairs (fulguratores) s’occupaient d’en rechercher la direction, ainsi que les moyens de les attirer ou de les détourner (#$). Ils distinguaient soigneusement les éclairs qui partaient de la haute région des nuages, de ceux que Saturne, divinité de la terre, lançait de bas en haut, et que l'on appelait Les Éclairs a estres de Saturne (7), di férence que la physique moderne n’a pas jugée indigne d’une attention particulière (#?). Grèce à ces observations, on avait des renseignements. officiels et journaliers sur les orages, L'art exercé aussi par les Étrusques de faire tomber la pluie (aquælicium) ou de faire jaillir des sources cachées, supposait chez les Æquiléges une étude approfondie de tous les indices naturels qui servent à reconnaitre la stratification des rochers et les inégalités du sol. Aussi Diodore loue-t-il les Étrusques de se livrer curieusement à l’investigation des lois de la nature. A cet éloge nous ajouterons que la puissante caste des prêtres de T arquinies donna le rare exemple d'encourager les sciences physiques.
Avant d'en venir aux Hellènes, à cette race si heureusement douée, dans la culture de laquelle la culture moderne a poussé de profondes racines, et dont les traditions sont pour beaucoup dans l’idée que nous pouvons nous faire des notions premières répandues sur les peuples et sur le monde, nous avons indiqué l'Égypte, la Phénicie et l’Étrurie, comme les siéges originaires de la civilisation. Nous avons considéré le bassin de la Méditerranée dans sa configuration propre et dans sa situation relative, en recherchant l'influence de