AE
ces accidents et de ces rapports sur le commerce qui s’élablit entre les côtes occidentales de l'Afrique, les contrées du Nord, le golfe Arabique et l'Océan Indien. En aueun lieu de la terre, la puissance n’a été soumise à plus d’alternatives, et les progrès de l'intelligence n'ont amené plus de changements dans la vie réelle. Le mouvement à été propagé et entretenu par les Grecs et par les Romains, surtout après que les Romains eurent anéanti dans les Carthaginois les derniers restes de la puissance Phénicienne. Ce que l'on appelle les commencements de l'histoire n’est autre chose que la conscience d'elles-mêmes, qui vient à naitre chez les générations ultérieures. C'est un avantage de notre temps que, grâce aux brillants progrès de la philologie comparée, grâce à une étude plus curieuse et à une interprétation plus sûre des monuments, lhorizon de l'historien s’est agrandi de jour en jour, et que les couches supérposées des premiers siècles commencent à se découvrir à nos regards. Outre les peuples eultivés qui habitaient les bords de la Méditerranée, plusieurs autres laissent voir aussi des traces d’une antique civilisation. Tels sont, dans l’Asie Mineure, les Phrygiens et les Lyciens, et, à l'extrémité occidentale du globe, les Turdules et les Turdétans (°). Strabon dit de ces peuples: «Ils sont les plus civilisés des Ibères; ils sont familiarises avec l'écriture et ont des livres qui remontent à une haute antiquité. Ils possédent aussi des poésies et des lois rédigées en vers qui, selon eux, datent de six mille ans.» Je me suis arrêté sur cet exemple afin de rappeler quelle part de l’antique civilisation, même chez les nations européennes, s’est évanouie sans laisser de trace; combien Fhistoiré de la contemplation du monde, dans les temps anciens, demeure bornée pour nous à un cerele étroit.
Au delà du 48° degré de latitude, au Nord de la mer d’Azov et de la mer Caspienne, entre le Don, le Volga, qui coule auprès, et le Jaik, à l’endroit où cette rivière sort de la partie méridionale de lOural, riche en mines d’or, l'Europe et l'Asie sont pour ainsi dire confondues l'une dans l’autre par de vastes landes. Hérodote, aussi bien que Phéréeyde de Syros, considere la Scythie, c'est-à-dire tout le Nord de
PAsie qui forme aujourd'hui la Sibérie, comme dépendant de la Sarmatie d'Europe et comme étant l’Europe même (°°). Au Sud, il est vrai, notre continent est séparé du continent asiatique par des limites nettement tracées; mais la presqu'ile de l'Asie Mineure, grâce à sa situation avancée, et l'archipel de la mer Égée, jeté avee ses mille articulations, comme un pont de peuples entre deux parties du monde, ont livré un facile passage aux races, aux langues et à la civilisation. L’Asie Mineure a été de tout temps la grande route militaire des peuples qui ont émigré de l'Orient à l'Occident, comme la partie Nord-Ouest de la Grece était celle des races envahissantes de l’Illyrie. Les iles de la mer Égée, dont les Phéniciens, les Perses et les Grecs se partageaient la souveraineté, furent le lien qui servit à unir le monde grec aux contrées lointaines de l'Orient.
Lorsque lempire Phrygien fut incorporé dans le royaume de Lydie, et la Lydie dans la Perse, les idées des populations grecques de l’Asie et de l’Europe s’agrandirent par le mélange. A la suite des expéditions de Cambyse et de Darius, fils d'Hystaspe, la domination des Perses s’étendit depuis Cyrène et le Nil jusqu'aux rives fertiles de l'Euphrate et de l'Indus. Un Grec, Scylax de Caryande, fut charge d'explorer le cours de l’Indus, en partant de la ville de Caspapyre, dans l’ancien royaume de Cachemire, et en suivant ce fleuve jusqu'à son embouchure (°!). Les communications ‘des Grecs avec quelques points de l'Égypte, tels que Naueratis et la branche Pélusiaque du Nil, étaient déjà actives avant la conquête des Perses, sous les règnes de Psammitique et d'Amasis (*?). Ces diverses relations arrachèrent un grand nombre de Grecs au sal natal, non-seulement dans le désir de fonder dés colonies éloignées, mais aussi pour aller, en qualité de mercenaires, former le noyau d’armées étrangères, à Carthage, en Égypte, à Babylone, dans la Perse et dans la Bactriane (°5).
Un regard plus profond jeté sur le caractère individuel et national des différentes races grecques (4), a fait voir que si chez les Doriens et en partie chez les Éoliens domine une humeur sévère, quelque chose d’exelusif et de concen-
tré, chez la race plus expansive des Ioniens s’agitait au dedans et au dehors une vie mobile, continuellement tenue en éveil par le besoin d'agir et le désir de connaitre. Livrée aux impressions de sa sensibilité, repaissant son imagination du charme de la poésie et des beaux arts, la race ionienne a jeté, dans toutes les colonies où elle s’est répandue, le germe bienfaisant d’un perfectionnement indéfini.
Si Paspect physique de la Grèce offre l'attrait particulier d’une contrée à la fois continentale et maritime, la richesse de contours sur laquelle est fondé ce double avantage dut faire naitre de bonne heure parmi les Grecs k gout de la navigation, d’un commerce actif et de communications fréquentes avec les peuples étrangers. La prépondérance maritime des Crétois et des Rhodiens fut suivie des expéditions entreprises d’abord dans des vues de rapine et de piraterie par les Samiens, les Phocéens, les Taphiens et les Thesprotes. L’éloignement que témoignent les poëmes d’Hésiode pour la vie de la mer, ou ne part que d’une disposition personnelle, ou s'explique par la timidité et l’inexpérience nautique qui dut retenir les peuples de la Grèce continentale, au moment où commençait l’œuvre de leur civilisation. Au contraire, les premières légendes et les mythes les plus anciens ont toujours trait à des voyages lointains, à quelque expédition maritime, comme si l'imagination jeune encore de la race humaine se plaisait au contraste des créations idéales et d’une étroite réalité. De là sont nées les expéditions de Bacchus et d’Hercule, le même que Melkarth que l’on adorait dans le temple de Gadés, les voyages d’Io (%), les pérégrinations d’Aristéas, à la suite de ses résurrections suecessives, celles d’Abaris, le thaumaturge des contrées hyperboréennes, qui traversait l'air sur une flèche, figure sÿmbolique sous laquelle on à cru reconnaitre une boussole (°5). Dans les voyages de ce genre, les événements et les apereus sur la nature du monde sont un reflet les uns des autres; l’histoire mythique de ces temps se modele sur le progrès des idées. À en croire Aristonicus, Ménélas aurait fait le tour de l'Afrique, en revenant du siége de Troie, 500 ans par conséquent avant Neko, et aurait navigué depuis Gadès jusqu'aux Indes (°°).
Dans la période qui nous occupe, c'est-à-dire dans l’histoire de la Grèce antérieure à la conquête macédonienne, trois événements ont surtout contribué à agrandir Fidée que les Grecs se formaient du monde: ce sont les tentatives faites pour pénétrer à l'Est et à l'Ouest, en partant de la Méditerranée, et l'établissement de nombreuses colonies, depuis le détroit de Gadès jusqu'aux eôtes Nord-Est du Pont- Euxin, colonies qui, par les ressorts variés de leur constitution politique, étaient mieux préparées au développement de la culture intellectuelle que celles des Phéniciens et des Carthaginois, répandues dans la mer Égée, dans la Sicile, dans l'Ibérie, au Nord et à l'Ouest de l'Afrique.
L’effort fait pour pénétrer à l'Est, qui remonte environ à douze siècles avant notre ère, 150 ans après Ramsés-Meiamoun (Sésostris), est, historiquement parlant, désigné sous le nom d’Expédition des Ærgonautes en Colchide. Cet événement réel mais enveloppé de fictions, c’est-à-dire mélé de circonstances idéales, et puisées dans l'imagination des peuples, n’est autre chose, si £h veut le ramener à sa signification la plus simple, que l’accomplissement d’une entreprise nalionale, destinée à ouvrir un passage dans linhospitalier Pont Euxin. La fable de Prométhée, et la délivrance du Titan inventeur du feu, prédite pour l’époque où Hercule viendra vers l'Orient, l’ascension du Caucase par la nymphe Io partie de la vallée de l’Hybristès (*), les mythes de Phrixus et de Hellé, tout indique cette direction constante et marque le désir de pénétrer dans le Pont-Euxin où s'étaient déjà hasardés de bonne heure des navigateurs de la Phénicie.
Avant les migrations dorienne et éolienne, les Minyens, puissance maritime, avaient déjà une riche métropole dans la ville béotienne d’Orchomène, située près de l’extrémité septentrionale du lac Copaïs. Ce fut cependant d’Iolcos, capitale des Minyens de la Thessalie, sur le golfe Pagasétique, que partirent les Argonautes. Le but ou le terme de l’entreprise a été décrit diversement selon les époques. Quand on n'a plus voulu s’en tenir à la contrée lointaine et indétermince d’Æa. on l’a rattachée à l'embouchure du Phase aujour-
d'hui le Rion, et à la Colchide, siége d’une antique eivilisation (?°). Les voyages des Milésiens et leurs nombreuses colonies, répandues sur les côtes du Pont-Euxin , amenèrent une connaissance plus exacte des rivages oriental et septen- {rional de cette mer. Grâce à leurs explorations, la partie géographique de ces mythes prit des contours plus distincts, et en même temps se produisit une série importante de découvertes nouvelles. On n'avait longtemps connu de la mer Caspienne que la côte occidentale; Hécatée considere cette côte comme celle de la grande mer, qui enveloppe le monde à l'Orient (5°). Le vénérable père de l’histoire, Hérodote, enseigna le premier que la mer Caspienne est un bassin fermé de toute part: vérité qui fut encore contestée pendant 609 aps après lui, jusqu'à la venue de Ptolémée.
Un vaste champ s’ouvrit aussi à l’ethnographie quand on pénétra dans la partie Nord-Est de la mer Noire. On s’étonna de la diversité des langues (6!) et l’on sentit vivement le besoin d'habiles interprètes, première ressource de l’ignorance et moyen grossier encore d'arriver à la connaissance des langues comparées. On partit, pour faire le commerce d'échange, du Palus-Mæotide, dont on s’exagérait beaucoup la grandeur, et lon s’avança un peu au hasard dans les steppes habitées aujourd’hui par les Khirghises de la Horde Moyenne, à travers une série de peuplades de Scythes Scolotes, que je tiens pour être de race indo-germanique (°?), depuis les Argippéens et les [ssédons jusqu'aux Arimaspes, possesseurs de riches mines d'or, sur le versant Septentrional de l’Altaï (6%). C’est Ià qu'était situé l’ancien empire des Gritfons, où prit naissance le mythe météorologique des Hyperboréens qui se répandit fort loin vers l'Occident sur la trace d'Hercule (54).
Il est à supposer que la partie de l'Asie septentrionale indiquée plus haut, et de nouveau rendue célèbre de nos jours par les lavages d’or de la Sibérie, devint pour les Grecs, ainsi que l'or amassé, au temps d'Hérodote, chez les races gothiques des Massagètes, une source importante de richesse et de luxe, dont on fut redevable aux relations établies avec le Pont-Euxin. Je place ces mines entre le 53° et le 55° de-
gré de latitude. Quant à la région du sable d’or, dont les Daranas, Dardes ou Derdes nommés dans le Mahabharata et dans les fragments de Mégasthène, révélèrent l'existence aux voyageurs, et à laquelle on a rattaché la fable si souvent répétée des fourmis gigantesques, grâce au hasard du double sens qu'offre le nom de ces animaux (%), elle doit être placée plus au Midi vers le 35° ou le 37° degré de latitude. D’après deux combinaisons également possibles, elle coïncide ou avec la partie montagneuse du Tibet, à l'Est de la chaine de Bolor, entre l'Himalaya et le Kouen-lun, à l'Ouest d'Iskardo, ou bien avec la contrée qui s'étend au Nord du Kouen-lun, en face du désert de Gobi, dans lequel le voyageur chinois Hiouen-thsang, qui remonte au commencement du vu: siecle de notre ère et dont les observations se sont toujours vérifiées, affirme qu'il existait aussi des mines d’or considérables. Combien devait être plus accessible aux colonies milésiennes de la côte Nord-Est du Pont-Euxin le pays également fécond sous ce rapport des Arimaspes et des Massagètes! II m'a paru à propos, dans l’histoire de la contemplation du monde, d'indiquer tous les résultats importants et durables que purent avoir l'ouverture de la mer Noire et les premiers efforts des Grecs pour pénétrer dans les contrées orientales.
La migration dorienne et le retour des Héraclides dans le Péloponnése, ces grands événements qui renouvellent la face de la Grèce, tombent environ un siècle et demi après l'expédition à moitié vraie à moitie fabuleuse des Argonautes, c’est-à-dire après que le Pont-Euxin fut devenu accessible au commerce et à la navigation des Grecs. Cette migration concourant avec l'établissement de nouveaux États et de nouvelles constitutions, fut l'occasion et le point de départ du système colonial qui marque une période importante de la vie hellénique et, en favorisant la culture intellectuelle, contribua plus qu'aucune autre cause à agrandir l'idée du monde. Ce sont proprement les colonies qui ont rattaché plus étroitement l’Asie et l’Europe. Les colonies grecques formaient une chaine, se prolongeant depuis Sinope, Dioscurias et Panticapée, dans la Chersonèse taurique, Jus-