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bes, élément étranger heureusement mêlé à la civilisation européenne, ont exercé sur la science de la nature, au point de vue physique êt mathématique, sur la connaissance des espaces de la terre et du ciel, de leur conformation et de leur étendue, des substances hétérogènes qui les composent et des forces intérieures qu'ils recèlent. Nous nous proposons ensuite d'étudier l'impulsion donnée dans le même sens, six ou sept siècles plus tard, par les découvertes maritimes des Portugais et des Espagnols. La découverte et l'exploration du nouveau continent, qui permit de contempler €es Cordillères où grondent tant de volcans, ces plateaux dans lesquels tous les climats semblent superposés les uns aux autres, cette couche végétale qui se déroule dans un espace de 4120 degrés de latitude, marquent sans contredit la période où s’offrit à l'esprit humain, dans le plus court espace de temps possible, le plus riche trésor d'observations nouvelles sur la nature.
A partir de ce moment, on s’efforcerait en vain de rattacher les progrès de la science du monde à quelques faits politiques dont l'influence est renfermée nécessairement dans un rayon déterminé. C’est en vertu de sa propre force que désormais l'intelligence produira de grandes choses ; elle n’a plus besoin d’être sollicitée par les événements extérieurs pour agir à la fois dans des directions trés-diverses. Guidée par une nouvelle association d'idées, elle se crée des organes nouveaux pour analyser le tissu délicat de la substance animale et végétale, aussi bien que pour pénétrer dans les vastes régions du ciel. Tel est l'aspect sous lequel se présente à nous le xvue siècle. Dignement inauguré par l'invention du télescope et par les conséquences immédiates de celte invention, depuis la découverte des satellites de Jupiter , des croissants ou des phases de Vénus et des taches du soleil par Galilée, jusqu’à la théorie d’Isaac Newton sur la gravitation universelle , il apparait comme la période la plus brillante d’une science qui pourtant ne faisait guere que de naitre, de l'astronomie physique. Cette communauté d'efforts, l’accord entre l’observation des espaces célestes et les calculs mathématiques, signale encore une phase très-distinete dans
l'histoire du développement intellectuel qui depuis a suivi son cours sans interruption.
A mesure que l’on approche du temps présent, il devient plus difficile de mettre en lumière des faits isolés; cela tient à ce que l'activité humaine se meut dans un plus grand nombre de directions et qu'un lien plus étroit unit toutes les branches de la science, en même temps qu’un ordre nouveau s'établit dans les relations sociales et politiques. S'il s'agissait simplement d'exposer ici ce que l’on peut appeler l'histoire des sciences physiques et naturelles, s’il était question, par exemple, de la botanique et de la chimie, il serait possible de procéder de la même manière jusqu’à nos jours, en détachant les périodes pendant lesquelles les progrès ont été le plus considérables, et où des vues nouvelles se sont fait jour soudainement. Mais dans l’histoire de la contemplation du monde qui, en raison de sa nature, ne peut emprunter aux sciences isolées que ce qui importe directement au développement de l’idée du Cosmos, il est dangereux et presque impraticable de s'attacher à des époques déterminées , parce que le développement intellectuel dont nous parlions tout à l’heure suppose un progrès constant et simultané dans toutes les sphères de la science du monde. Arrivé à la période qui suit la chute de la domination romaine, à ce moment solennel où, pour la première fois, notre continent reeoit directement des contrées tropicales un nouvel élément de civilisation, il m'a paru utile de jeter un coup d’œil gépéral et rapide sur la route qui reste encore à parcourir.
Les Arabes, peuple de race sémitique, font reculer en partie la barbarie qui, déjà depuis deux siècles, a couvert l'Europe ébranlée par les invasions des peuples; ils remontent aux sources éternelles de la philosophie grecque; ils ne se bornent pas à sauver le trésor desconnaissances acquises, ils l’agrandissent et ouvrent des voies nouvelles à l’étude de la nature. L’ebranlement ne se fit sentir dans notre continent que lorsque sous Valentinien I, vers la fin du 1° siecle, les Huns, Finnois et non Mongols d'origine, s’avancérent au delà du Tanais et refoulérent les Alains d’abord, puis plus tard les Alains et les Goths orientaux. Dans les contrées orientales de l'Asie, le flot
des peuples émigrants s'était mis en mouvement plusieurs siècles avant notre ère. Le premier branle fut donné, comme nous l'avons déjà dit plus haut, par l'invasion des Hiongnou, peuple d’origine turque, dans le pays des Ousuns aux cheveux blonds et aux yeux bleus, qui se rattachaient peut-être à la race indo-germanique et habitaient la vallée supérieure de l’Houangho , auprès des Youeti, que l’on eroit être les mêmes que les Gètes. Ce torrent, qui partant de la grande muraille élevée contre les Hiongnou l'an 214 avant Jésus- Christ, devait porter ses ravages jusqu'à l’extrémité occidentale de l'Europe, se dirigea à travers l’Asie centrale, au Nord de la chaine des monts Célestes. Aucun zèle religieux n’enflammait ces hordes asiatiques avant qu’elles ne touchassent l'Europe ; on a même établi d’une manière positive que les Mongols n'étaient pas encore bouddhistes, lorsqu'ils s’avancérent en vainqueurs jusqu’en Pologne et en Silésie (75). L’invasion d’un peuple méridional, des Arabes eut, sous ce rapport, un tout autre caractère.
Dans le continent, d’ailleurs peu articulé, de l'Asie (T), la presqu’ile de l'Arabie comprise entre la mer Rouge et le golfe Persique, entre l’Euphrate et la partie de la Méditerranée qui baigne les côtes de la Syrie, attire les regards par sa configuration et son isolement; elle est la plus occidentale des trois presqu’iles de l'Asie méridionale, et ainsi rapprochée à la fois de l'Égypte et des rivages d’une mer européenne, cette situation lui assure de grands avantages politiques et commerciaux. Dans la partie centrale de la péninsule arabique, vivait le peuple de l'Hedschaz, race noble et robuste, ignorante, mais non grossière, douée d’une vive imagination, et cependant adonnée à l'observation attentive de tous les phénomènes de la nature, qu’ils accomplissent à la surface de la terre ou sous la voûte éternellement sereine du ciel. Ces populations, après être restées des milliers d’années presque sans relation avec le reste du monde et avoir mené, pour la plupart, une vie nomade, sortirent brusquement de leur obscurite, polirent leurs mœurs par un commerce intellectuel avec les peuples qui habitaient les siéges primitifs de la civilisation, convertirent et dominèrent toutes
= (D — les nations comprises entre les colonnes d'Hercule et cette partie de l'Inde où le mont Bolor est traversé par l’Hindou- Kho. Déjà au milieu du 1x° siècle, ils entretenaient à la fois des relations de commerce avec le Nord de l'Europe, l'ile de Madagascar, les côtes orientales de l'Afrique, l’Inde et la Chine, Ils répandaient leur langue , leurs monnaies et les chiffres indiens, et formaient une agglomération d'États puissants, assurée d’un long avenir et étroitement unie par les croyances religieuses. Souvent, dans leurs courses aventureuses, ils se contentaient de traverser rapidement des provinces. Étaient-ils menacés par les indigènes, leurs essaims vagabonds campaient, ainsi s'exprime leur poésie nationale, « comine des groupes de nuages que le vent à bientôt dissipés. » En aucun temps, les grands mouvements des peuples n’ont offert un spectacle plus animé ; et cette oppression des esprits, qui semble être une conséquence nécessaire de l'islamisme , s’est fait sentir en général d’une manière moins facheuse sous la domination des Arabes que sous celle des races turques. Ici comme partout, et même chez les peuples chrétiens, les persécutions vinrent plutôt de l'excès du despotisme s’égarant dans des querelles dogmatiques, que du dogme lui-même et des sentiments religieux de la nation (©). Les sévérités du Coran sont dirigées surtout contre les superstitions et l’idolàtrie des tribus araméennes. D’après cette considération, que la vie des peuples est déterminée, outre les dispositions de leur intelligence, par un grand nombre de conditions extérieures, tenant à la nature du sol, au climat, au voisinage de la mer, il convient avant tout de rappeler la configuration irrégulière de la péninsule arabique. Bien que dans les grands changements qui ont repandu les Arabes sur trois continents, l'impulsion première soit partie de la contrée ismaëélite de l'Hedschaz, bien que ja force principale qui a assure le succes de l'invasion soit due à une race de pasteurs isolée, cependant les côtes du reste de la péninsule n'étaient pas restées depuis des milliers d’années étrangères au mouvement commercial qui rapprochait tous les peuples. Afin de comprendre la connexite et la possibilite d'événements si extraordinaires, il est nécessaire de remonter aux causes qui les ont préparés peu à peu,
Vers le Sud-Est , le long de la mer Érythrée, est situé le beau pays des loctanides, l’Yemen, contrée fertile et bien cultivée; c’est là que florissait l’ancien royaume de Saba (*$). Cette contrée produit de l’encens (le lebonah des Hébreux, peut-être le boswellia thurifera de Colebrooke) (77), de la myrrhe , (lune des espèces du genre amyris, décrite exaetement pour la première fois par Ehrenberg), et le baume de la Mecque (balsamodendron gileadense de M. Kunth}, substances qui formaient pour les peuples voisins un important objet de commerce, et étaient exportées chez les Égyptiens, les Perses et les Hindous, aussi bien que chez les Grees et les Romains. C’est sur ces productions qu’est fondée la dénomination d'Arabie Heureuse, que lon rencontre pour la premiére fois chez Diodore et chez Strabon. Au Sud-Est de la péninsule , sur le golfe Persique , était située Gerrha. Cette ville, placée vis-à-vis les établissements phéniciens d’Arados et de Tylos, formait un entrepôt considérable pour les marchandises indiennes. Bien qu’en général on puisse dire que tout l’intérieur de l'Arabie est un désert sablonneux et sans arbres, on trouve cependant dans l'Oman, entre les pays de Jailan et de Batna, toute une série d’oasis bien cultivées et arrosées par des canaux souterrains. Grâce à l’activité d’un voyageur très-distingué, de M. Wellsted (5), nous connaissons aussi présentement trois chaines de montagnes dont le plus haut sommet , situé près de Maskat et nommé Dschebel Akhdar, s'élève jusqu’à six ou sept mille pieds audessus du niveau de la mer , et est cependant couronné de forêts. On rencontre également dans la contrée montagneuse de l’Yemen , à PEst de Loheia et dans la chaine qui borde la côte de l'Hedschaz , dans le pays d’Asir, aussi bien que près de Tayef, à l'Est de La Mecque, des plateaux dont la température froide et inyariable était déjà connue du géographe Edrisi (7).
La variété d’aspect qu'offrent les contrées montagneuses caractérise aussi la presqu’ile de Sinaï, nommée par les Égyptiens de l'Ancien Empire le pays du cuivre, et les vallées rocailleuses de Pétra. J'ai déja mentionné les stations de commerce établies par les Phéniciens à l'extrémité sep-
tentrionale de la mer Rouge, et la traversée faite d'Azion Gaber à Ophir par les vaisseaux d'Hiram et de Salomon (®). L’Arabie et l’île de Sokotora ( Dioscoride) , habitée par des colons indiens, servaient de stations au commerce général, qui de là se dirigeait vers les Indes et les côtes orientales de l'Afrique. Aussi les productions de l'Inde et de l'Afrique Orientale étaient-elles habituellement confondues avec celles de lHadhramaut et de l'Yemen; « ils viendront de Saba, dit Isaïe, en parlant des dromadaires de Midian, ils nous apporteront de l'or et de l’encens (ft). » Pétra était l’entrepôt des marchandises précieuses destinées à Tyr et à Sidon, et le siége principal des Nabatéens, peuple adonné au comimerce et très-puissant autrefois, auquel un savant philologue, M. Quatremère, assigne pour séjour originaire les montagnes de Gerrha, sur le cours inférieur de l'Euphrate. Cette partie septentrionale de l’Arabie fut en relation active avec d’autres états civilisés, gràce surtout à la proximité de l'Égypte, à l'entremise des races arabes répandues dans les montagnes qui longent la Syrie et la Palestine et dans les pays arrosés par l’Euphrate , gràce enfin à la route célèbre par laquelle les caravanes se rendaient de Damas à Babylone, en traversant Emesa et Tadmor (Palmyra). Mahomet lui-même, issu d'une famille noble mais pauvre, de la tribu des Koréischites, avant d’apparaitre comme réformateur et comme prophète, avait fait le commerce et fréquenté la foire de Bosra, sur la frontière de Syrie, celle de l'Hadhramaut, le pays de l’encens, et surtout celle d’Okadh , près de la Mecque, qui ne durait pas moins de vingt jours, et où des poëtes, bédouins la plupart, se réunissaient chaque année pour se livrer des combats lyriques. Nous entrons dans ces détails sur les communications des peuples et les occasions qui y donnérent lieu, afin de présenter sous une image plus vive les causes qui amenèérent un changement dans les rapports du monde.
Ce fait des populations arabes se répandant vers le Nord, éveille immédiatement le souvenir de deux événements dont il est difficile aujourd'hui encore de déméler les relations secrètes, mais qui témoignent du moins que déjà des milliers d'années avant Mahomet, les habitants de la péninsule,
par des courses à l'Ouest et à l'Est, vers l'Égypte et vers l'Euphrate , s'étaient mélés aux grandes affaires du monde. La descendance sémitique ou araméenne des Hycsos, qui, sous la douzième dynastie, 2,200 ans avant notre ère, mirent fin à l'Ancien Empire des Égyptiens , est aujourd’hui presque universellement reconnue. Manéthon dit lui-même : « Quelques-uns sont d'avis que ces pasteurs étaient des Arabes. » Dans d’autres sources ils sont appelés Phéniciens, nom qui chez les anciens s’étendait aux habitants de la vallée du Jourdain et à toutes les races arabiques. Un critique pénetrant, M. Ewald, propose les Amalécites qui habitaient originairement le pays d’Yemen, se répandirent plus tard vers la terre de Canaan et la Syrie, par la Mecque et Médine, et sont mentionnés dans les documents originaux des Arabes, comme gouvernant l'Égypte au temps de Joseph (*?). En tout cas, on ne peut songer sans étonnement que la race nomade des Hyesos soit parvenue à soumettre un empire aussi puissant et aussi bien organisé que l'Ancien Empire des Égyptiens. A la vérité, des hommes animés de pensées plus libres entraient en lutte contre des peuples qui avaient une longue habitude de J’esclavage ; et cependant les conquérants arabes ne sentaient pas alors, comme depuis, laiguillon de l'enthousiasme religieux. Les Hyesos fondèrent la place d’armes et la forteresse d’Avaris sur la branche orientale du Nil, par crainte des Assyriens (les tribus d’Arpachschad). Celte circonstance permet de supposer qu'ils étaient poussés en avant par des populations guerrières, et qu’un grand mouvement de migration était dirigé vers l'Occident. Le second fait que j’ai annoncé plus haut et qui s’accomplit au moins un millier d'années plus tard , est raconté par Diodore sur l'autorité de Ctésias (5). Ariæus, puissant prince des Himyarites, s'associe à l'expédition de Ninus sur le Tigre, bat avec lui les Babyloniens et rentre chargé d’un riche butin dans sa patrie, l'Arabie méridionale ($#).
Si, en général, la libre vie des pasteurs dominait dans l’Hedschaz, si ce régime était celui d’une nombreuse et forte population, on citait cependant les villes de Médine et de La Mecque comme des lieux considérables, que l'on venait
visiter des contrées étrangères. L’antique et mystérieux temple de la Kaaba ajoutait encore à l'intérêt qu'inspirait La Mecque. Nulle part, dans les pays qui avoisinaient les côtes ou les routes de caravanes, non moins utiles aux pays qu'elles traversent que les fleuves qui arrosent les vallées, on ne trouvait cet état absolu de sauvagerie. effet naturel de l'isolement. Déjà Gibbon, habitué à retracer avec tant de clarté l’état des sociétés humaines (#), rappelle que, dans la presqu’ile de l'Arabie, la vie nomade est essentiellement differente de celle que l’on menait dans les contrées désignées sous le nom de Scythie, suivant les descriptions d'Hérodote et d'Hippocrate, parce qu’en Scythie aucune partie de la population pastorale ne s’est établie dans des villes, tandis qu’en Arabie le peuple de la campagne entretient aujourd’hui encore des rapports avec les habitants des cités, et les considère comme ayant avec lui une origine commune. Dans le désert des Kirghises, qui fait partie des plaines peuplées par les anciens Scythes (les Scolotes et les Saces), il n’y a jamais eu de ville depuis des milliers d'années, sur un espace qui surpasse l'Allemagne en étendue (%f); et cependant à l’époque de mon voyage en Sibérie, il y avait encore plus de quatre cent mille tentes, nommées Yourtes ou Kibitkes, dans les trois hordes nomades, ce qui suppose une population errante de deux millions d'hommes. Ces différences sont assez sensibles pour qu'il ne soit pas nécessaire de développer longuement l'effet qui dut résulter, pour la culture intellectuelle de chacun de ces peuples, de la manière plus ou moins exclusive avec laquelle ils avaient embrassé la vie pastorale , en admettant même que leurs dispositions intérieures fussent les mêmes de part et d’autre.
Si l’on veut rechercher comment l'invasion des Arabes en Syrie et en Palestine, et plus tard la prise de possession de l'Egypte, éveillèrent si vite chez cette noble race le goût de la science et le désir d’en hâter les progrès par eux-mêmes, il faut tenir compte de ses dispositions naturelles pour les jouissances de l'esprit, de la configuration particulière du sol et des anciennes relations de commerce qui unissaient les côtes de l'Arabie avec des États voisins, parvenus à une
haute civilisation. Il entrait sans doute dans les merveilleux desseins de l'harmonie du monde que la secte chrétienne des nestoriens, qui a si utilement contribué à propager au loin les connaissances acquises, éclairât aussi les Arabes, avant qu'ils entrassent dans la savante et sophistique Alexandrie, et que le nestorianisme chrétien püt pénétrer dans les contrées orientales de Asie, sous la protection armée de l’islamisme. Les Arabes, en effet, furent initiés à la littérature grecque par les Syriens, qui étaient comme eux de race sémitique (#7); et les Syriens avaient eux-mêmes reçu cette connaissance des nestoriens poursuivis pour crime d’hérésie, Déjà Mahomet et Aboubekr vivaient à La Mecque en relation d'amitié avec des médecins qui s'étaient formés par les leçons des Grecs et dans l’école célèbre qu'avaient fondée les nestoriens à Édesse, en Mésopotamie.
Ce fut dans l’école d'Édesse, qui semble avoir servi de modele aux écoles des Bénédictins du Mont Cassin et de Salerne, que prit naissance l'étude scientifique des substances médicinales empruntées aux minéraux et aux plantes. Lorsque cet institut fut détruit, sous Zénon d’Isaurie, par le fanatisme chrétien, les nestoriens se répandirent dans la Perse, où ils aequirent bientôt de l'importance politique et fondèrent à Dschondisapour , dans le Khousistan, un nouvel institut médical qui fut très-fréquenté. Vers le milieu du vue siéele sous la dynastie des Thang , ils parvinrent à propager en Chine leur croyance et leur foi, 572 ans après que le bouddhisme indien avait pénétré dans ce royaume.
Les semences de la civilisation occidentale répandues en Perse par des moines instruits et par des philosophes qui avaient déserté la dernière école platonicienne d'Athènes, à la suite des persécutions de Justinien , furent recueillies et mises à profit par les Arabes, pendant leurs premières incursions en Asie. Si incomplètes que fussent les connaissances des prêtres nestoriens, leurs dispositions particulières pour les études médicales et pharmaceutiques leur permettaient d'exercer une grande influence sur une race d’hommes qui avait véeu longtemps en pleine jouissance de la libre nature et conservait pour la contemplation du monde
extérieur , sous quelque forme qu'il s'offrit, un sentiment plus vif et plus vrai que les habitants des villes grecques et italiques. Ce sont surtout ces traits caractéristiques des Arabes qui rendent la période de leur domination importante pour l’histoire du Cosmos. Les Arabes doivent être considérés, je le répète encore, comme les véritables fondateurs des sciences physiques, en prenant cette dénomination dans le sens auquel nous sommes habitués aujourd’hui.
Sans doute, dans le domaine de l'intelligence, l’enchainement intime de toutes les idées rend très-difficile d’assigner l’époque précise de leur naissance. De bonne heure on voit briller ça et là quelques points lumineux dans lhistoire de la science et des procédés qui peuvent y conduire. Quel long temps ne s’écoula pas entre Dioscoride, qui extrayait le mercure du cinabre, et le chimiste arabe Dscheber; entre les découvertes de Ptolémée en optique et celles d’Alhazen! Mais les sciences physiques, et plus généralement les sciences naturelles ne peuvent être considérées comme fondées, que du moment où un grand nombre d'hommes marchent de concert dans les voies nouvelles, bien qu'avec un succès inégal. Après la simple contemplation de la nature, après l'observation des phénomènes qui se produisent accidentellement dans les espaces du ciel et de la terre, vient la recherche et l'analyse de ces phénomènes, la mesure du mouvement et de l’espace dans lequel il s’accomplit. C’est à lépoque d’Aristote que pour la première fois fut mis en usage ce mode de recherche; encore resta-t-il borné le plus souvent à la nature organique. Il y à dans la connaissance progressive des faits physiques un troisième degré plus élevé que les deux autres. C’est l’étude approfondie des forces de la nature, de la transformation à laquelle ces forces travaillent et des substances premières que la science décompose, pour les faire entrer dans des combinaisons nouvelles. Le moyen d'opérer cette dissolution , c’est de provoquer soimême et à son gré les phénomènes; en un mot, c’est l'expérimentation.
Les Arabes s’élevèrent à ce troisième degré, presque complétement inconnu des anciens, en s’attachant surtout aux
faits généraux. Ils habitaient un pays où régne partout le climat des palmiers, et, sur la plus grande partie de sa surface, celui des tropiques. Le tropique du Cancer, en effet, traverse la presqu'ile à peu près depuis Maskat jusqu’à La Mecque. Aussi, dans cette contrée, en même temps que les organes sont doués d’une force vitale plus intense, le règne végétal fournit en abondance des aromes, des sucs balsamiques et des substances bienfaisantes où dangereuses pour l’homme. Il en résulta que de bonne heure l'attention de ces peuples dût être attirée par les productions de leur sol et par celles des côtes de Malabar, de Ceylan et de l’Afrique orientale, avec lesquelles ils étaient en relation de négoce. Dans ces parties de la zone torride, les formes organiques affectent des caractères singuliers qui se diversifient presqu'à tous les pas. Chaque coin de terre offre des productions spéciales et, en éveillant continuellement l'attention, rend plus actif et plus varié le commerce de l’homme avec la nature. Il fallait distinguer soigneusement entre elles des productions si précieuses pour la médecine, pour l’industrie , pour le luxe des temples et des palais; il fallait rechercher le pays d’où elles provenaient et que dissimulaient souvent des hommes avides et rusés. Partant de l’entrepôt de Gerrha, sur le golfe persique, et du district d'Yemen, qui produit l’encens, de nombreuses caravanes traversaient toute la partie intérieure de la presqu'ile Arabique, jusqu’à la Phénicie et la Syrie, et en répandant partout les noms de ces agents énergiques, les rendaient de plus en plus précieux.
La connaissance des substances médicales fondée par Dioscoride à l’école d'Alexandrie, est, dans sa forme scientifique une création des Arabes, qui toutefois avaient pu puiser euxmêmes à une source abondante et la plus antique de toutes, à celle des médecins indiens (#). La pharmacie chimique a été constituée par les Arabes; c’est d'eux que sont venues les premières prescriptions magistrales nommées aujourd’hui dispensatoires, qui plus tard se répandirent de l’école de Salerne dans l’Europe méridionale. La pharmacie et la matière médicale, les deux premiers besoins de l'art
de guérir, conduisirent en même temps, par deux voies différentes, à l'étude de la botanique et à celle de la chimie. Sortant du cercle étroit de l'utilité pratique et des applications bornées, la connaissance des plantes s’étendit peu à peu dans un champ plus vaste et plus libre. Les botanistes observèrent la structure du tissu organique, la liaison de cette structure avec les forces qui s’y développent, les lois d’après lesquelles les formes végétales se présentent réunies en familles et se divisent géographiquement, suivant la différence des climats et l'élévation relative du sol.
Les Arabes, depuis les conquêtes qu'ils firent en Asie, et qu’ils conservèrent, en fondant plus tard à Bagdad un point central de puissance et de civilisation, se répandirent dans le court espace de soixante-dix ans à travers tout le Nord de l’Afrique, par l'Égypte, Cyrène et Carthage, jusqu’à la péninsule Ibérique, à l'extrémité de l'Europe. Les mœurs sauvages encore du peuple et de ses chefs pouvaient sans doute faire soupconner de leur part toute sorte d’excès et de brutalités. Toutefois la violence attribuée à Amrou, cet incendie de la bibliothèque d'Alexandrie, qui aurait, dit-on, suffi à chauffer pendant six mois quatre mille salles de bain, parait être un mythe, sans autre fondement que le témoignage de deux écrivains postérieurs de 580 ans à l’epoque où l'événement est censé s'être accompli (*). Il n’est pas nécessaire de montrer en détail comment dans des temps plus calmes, à l'époque brillante d’Al-Mansour, d'Harounal-Raschid, de Mamoun et de Motasem, bien que la culture intellectuelle des masses n’eût pas pris encore un libre essor, les cours des princes et les instituts publics consacrés aux sciences purent réunir un nombre considérable d’hommes éminents. Ce n’est pas ici le lieu de faire un tableau de la littérature des Arabes, si vaste et si inégale dans sa diversité, non plus que de distinguer ce qui a pris naissance dans les profondeurs secrètes de leur organisation ou dans le développement régulier de leurs facultés naturelles, et ce qui doit être rapporté aux sollicitations extérieures ou aux circonstances fortuites. La solution de cette important problème appartient à une autre sphère d'idées. Les aperçus
En IE
historiques que je présente ici doivent se borner à un récit partiel des progrès que les Arabes ont fait faire à la contemplation générale du monde par leurs découvertes en mathématiques, en astronomie et dans les sciences naturelles.
A la vérité l’alchimie, la magie et toutes les fantaisies mystiques, dépouillées par la dialectique du charme de la poésie, ont altéré en cette occasion, comme cela arriva partout dans le moyen âge. les résultats positifs de Ja science; mais il n’est pas moins vrai que les Arabes, par les recherches infatigables auxquelles eux-mêmes se livrérent, par le soin qu'ils prirent de s'approprier, à laide de traductions, tous les fruits des générations antérieures, ont agrandi les vues sur la nature et doté la science d’un grand nombre de créations nouvelles. On à fait ressortir avec raison la grande différence que présentent, pour l'histoire de la culture des peuples, les races envahissantes de la Germanie et les races arabes (°°). Les Germains ne commencérent à se polir qu’apres leur émigration; les Arabes apportaient avec eux de leur patrie non-seulement leur religion, mais aussi une langue perfectionnée, et les fleurs délicates d’une poésie qui ne fut pas perdue pour les troubadours provençaux ni pour les minnesinger.
Les Arabes étaient merveilleusement disposés pour jouer le rôle de médiateurs, et agir sur les peuples compris depuis l’Euphrate jusqu'au Guadalquivir et à la partie méridionale de l’Afrique moyenne , en reportant d’un côté ce qu’ils avaient acquis de l'autre. Ils possédaient une activité sans exemple, qui marque une époque distincte dans l’histoire du monde; une tendance opposée à l'esprit intolérant des Israélites, qui les portait à se fondre avec les peuples vaincus, sans abjurer toutefois, en dépit de ce perpetuel échange de contrées, leur caractère national et les souvenirs traditionnels de leur patrie originaire. Aucune autre race ne peut citer des exemples de plus longs voyages accomplis sur terre par des individus isolés, non pas toujours dans un intérêt commercial, mais pour recueillir des connaissances. Les prêtres bouddhistes du Tibet et de la Chine, Marco Polo lui-même et les missionnaires chrétiens qui fu-
rent envoyés aux princes mongols, ont renfermé leurs courses dans des espaces moins vastes. Une partie considérable de la science des peuples asiatiques fut introduite en Europe par les nombreuses relations des Arabes avee l'Inde et avec la Chine. On sait que déjà à la fin du vue siècle, sous le kbalifat des Ommiades, leurs conquêtes s’étendaient jusqu’au royaume de Caboul, aux provinces de Kaschgar et de Pendjàb (°!). Les recherches pénétrantes de M. Reinaud nous ont appris combien il y à à puiser dans les sources arabes pour la connaissance de l'Inde. L’invasion des Mongols en Chine arréta, il est vrai, les communications avec les pays situés au delà de l’'Oxus (*?); mais les Mongols eux-mêmes devinrent bientôt les intermédiaires des Arabes qui, par des explorations personnelles et de laborieuses recherches, avaient jeté déjà un grand jour sur la géographie, depuis les côtes de l'océan Pacifique jusqu’à celles de l'Afrique occidentale, depuis les Pyrénées jusqu'à la contrée marécageuse du Wangarah, situé dans l'intérieur de l'Afrique et décrite par le shérif Édrisi. D’après M. Fraehn, la Géographie de Ptolémée fut traduite en arabe de 813 à 830, sur l'ordre du khalife Mamoun ; et il n’est pas invraisemblable que quelques fragments, aujourd’hui perdus, de Marin de Tyr aient été mis à profit pour cette traduction (5).
Dans la longue suite de géographes éminents que nous offre la littérature arabe, il suffit de mentionner ceux qui ouvrent et ferment la liste, El-Istachri (°#) et Alhassan (Jean Léon Africain). Jamais la connaissance de la terre ne reçut d’un seul coup un plus brillant accroissement, jusqu'aux découvertes des Portugais et des Espagnols. Déjà cinquante ans après la mort du Prophète, les Arabes étaient parvenus à l'extrémité occidentale de la côte africaine, au port d’Asfi. Tout récemment on à de nouveau mis en doute un fait qui m'avait longtemps paru vraisemblable: c’est que plus tard, à l’époque où les aventuriers connus sous le nom d’Almagrurins, naviguaient dans la mer Ténébreuse (YOcéan), les iles des GouancheS furent visitées par des vaisseaux arabes (*). La grande masse de monnaies arabes qui ont été trouvées enfouies dans les contrées situées sur les bords de
la mer Baltique et dans les parties de la Scandinavie les plus voisines du pôle, proviennent sans doute, non des voyages maritimes des Arabes, mais de leurs relations commerciales répandues fort au loin dans l’intérieur des terres (°5).
La géographie ne se borna pas à fixer la situation relative des lieux, à fournir des indications de longitude et de latitude, comme l'a fait souvent Aboul-Hassan, à décrire les bassins des fleuves et les chaines de montagnes (°7); elle amena aussi ce peuple, ami de la nature, à s'occuper des produetions organiques du sol et particulièrement des substances végétales. L'horreur qu’inspiraient aux sectateurs de Fislamisme les études anatomiques, les empêcha de faire aucun progrès dans l'histoire naturelle des animaux. Ils se contentérent sous ce rapport de ce qu'ils purent tirer des traductions d’Aristote et de Galien (*%). Cependant l'Histoire des Animaux d’Avicenna, que possède la Bibliothèque royale de Paris, différe de celle d’Aristote (°°). Comme botaniste, Ibn- Baithar, de Malaga, mérite une mention (1%): ses voyages en Grèce, dans la Perse, l'Inde et l'Égypte permettent de le citer comme un exemple des efforts entrepris pour comparer, à l’aide d'observations personnelles, les productions des zones opposées du Midi et du Nord. Le point de départ de ces tentatives était toujours la connaissance des substances médicales, par laquelle les Arabes dominèrent longtemps les écoles chrétiennes, et que perfectionnèrent Ibn-Sina (Avicenna), né à Afschena près de Bokhara, Ibn-Roschd de Cordoue (Averroës), Serapion le jeune, de Syrie, et Mesoue, de Maridin sur l'Euphrate, en mettant à profit tous les matériaux que leur fournissait le commerce des Arabes par terre et par mer. Je choisis à dessein des savants nés à de grandes distances les uns des autres, parce que les noms des pays auxquels ils appartiennent font vivement sentir comment, par l'effet des tendances intellectuelles particulières à la race arabe, la science de la nature se répandit sur une partie considérable de la terre, et comment l’activité de ces peuples, en s’exerçant simultanément, agranditle cercle des idées.
Dans ce cercle fut attirée aussi la science d’un peuple plus anciennement civilisé que les Arabes, je veux dire les Hin-
dous. Sous le khalifat d'Haroun-al-Raschid, plusieurs ouvrages importants, vraisemblablement ceux qui sont connus sous le nom à demi fabuleux de Tscharaka et de Sousrouta. furent traduits du sanscrit en arabe (1). Un homme d’une vaste intelligence, Avicenna, que l’en a souvent comparé avec Albert le Grand, donne, dans sa Materia medica, une preuve frappante de cette influence exercée par la littérature indienne. Il connaît, sous son vrai nom sanserit, ainsi que le remarque le savant Royle, le cèdre Deodvara, qui croit sur les monts couverts de neige de l'Himalaya, où certainement aucun Arabe ne s'était aventuré au x{° siècle (?). Il tient cet arbre pour une espèce du genre juniperus, qui entre dans la composition de l'huile de térébenthine. Les fils d’'Averroëès vivaient à la cour du grand Hohenstauffen Frédéric IL, qui devait ses notions d'histoire naturelle sur les animaux et les plantes de l'Inde à ses relations avec de savants Arabes et avec des Juifs espagnols versés dans la connaissance des langues (°). Le khalife Abderrhaman I alla jusqu’à fonder un jardin botanique près de Cordoue, et envoya en Syrie el dans les autres contrées de l'Asie des voyageurs chargés de recueillir des semences rares (). Il planta près du palais de la Rissafah le premier dattier et le chanta dans une pièce de vers où il se reporte, en termes mélancoliques, à la ville de Damas, son pays natal.
Ce fut surtout la chimie qui profita en particulier des services rendus par les Arabes à la science générale de la nature. Avec les Arabes commença pour la chimie une ère nouvelle. Sans doute l’alchimie et les fantaisies néoplatoniciennes se mélaient étroitement à cette science, comme l'astrologie à la connaissance des astres. Les besoins de la pharmacie et les besoins non moins pressants des arts d'application conduisirent à des découvertes qui furent aussi favorisées par des opérations hermétiques sur les métaux, soit qu’elles fussent faites dans ce dessein, soit que les résultats en fussent accidentels. Les travaux de Geber ou mieux Djaber (Abou- Moussah Dschafar-al-Koufi), ceux de Razès (Abou-Bekr-aArrasi), qui sont de beaucoup postérieurs, ont eu les plus importantes conséquences. Cette époque est signalée par la
composition de l'acide sulfurique, de l'acide nitrique () ct de l’eau régale, par la préparation du mercure et d’autres oxydes de métaux, enfin par la connaissance de la fermentation alcoolique (f). La première organisation scientifique et les progrès de la chimie ont d'autant plus d'importance pour l'histoire de la contemplation du monde, qu’alors, pour la première fois, fut constatée l'hétérogénéité des substances et la nature des forces qui ne se manifestent pas par le mouvement et qui, à côté de l'excellence de la forme, telle que l'entendaient Pythagore et Platon, introduisirent aussi le principe de la composition et du mélange. C’est sur ces différences de la forme et du mélange que repose tout ce que nous savons de la matière; ce sont les abstractions sous lesquelles nous croyons pouvoir embrasser l’ensemble et le mouvement du monde, par la mesure et par l'analyse.
Il est difficile aujourd'hui de déterminer de quelle utilité a pu être, pour les chimistes arabes, la connaissance de la littérature indienne, en particulier des écrits sur le Rasayana (‘), ce qu'ils ont emprunté aux arts professionnels des anciens Égyptiens, aux nouvelles prescriptions du pseudo- Démocrite ou du sophiste Synésius, sur les pratiques de lalchimie; enfin ce qu'ils ont pu puiser aux sources chinoises par l'intermédiaire des Mongols. On peut affirmer du moins, d'aprés les nouvelles et conseiencieuses recherches d’un orientaliste éminent, de M. Reinaud, que l'invention de la poudre et l'usage qu'on en fit pour lancer des projectiles creux n'appartient pas aux Arabes (5). Hassan-al-Rammah , qui écrivait entre 1285 et 1295, ne connaissait pas cette application, tandis que déjà dans le xn° siècle, c’est-à-dire près de deux cents ans avant Berthold Schwarz, on se servait d’une espèce de poudre pour faire sauter les rochers sur le Rammelsberg, lune des montagnes qui forment le groupe du Harz. Il reste aussi beaucoup de doutes sur la découverte d’un thermomètre atmosphérique attribuée à Avicenna, d’après le rapport de Sanctorius. Ce qu’il y a de certain, c’est qu'il s’écoula encore six siècles entiers avant que Galilée, Cornélius Drebbel et l’Academia del Cimento parvinssent à mesurer avec précision la température, et procurassent ainsi
un moyen puissant de pénétrer dans un monde de phénomènes inconnus, qui nous étonnent par leur régularité et leur périodicité, de saisir lenchainement universel des effets et des causes dans latmosphère, dans les couches superposées de la mer et dans l’intérieur du globe. Parmi les progrès que la physique doit aux Arabes, il fant se borner à citer les travaux d’Alhazen sur la réfraction des rayons, empruntés peut-être en partie à lOptique de Ptolémée, la découverte et l'application du pendule comme mesure du temps par le grand astronome Ebn-Jounis (°).
La pureté et la transparence si rarement troublée du ciel de l'Arabie avaient, au temps même de leur rudesse originaire, attiré l'attention de ses habitants sur le mouvement des astres. C’est ainsi qu'à côté du culte astronomique de Jupiter, en usage chez les Lachmites, nous trouvons aussi chez les Asédites la consécration d’une planète voisine du soleil et plus rarement visible, de Mercure. Cela, cependant, n'empêche pas que l’activité scientifique déployée par les Arabes civilisés, dans toutes les branches de l'astronomie pratique, doive être en grande partie attribuée aux influences de la Chaldée et de l'Inde. Les conditions de l'atmosphère ne peuvent que favoriser, chez des races douées de facultés heureuses, les dispositions naturelles développées déjà par le contact avec des peuples plus avancés dans la civilisation, Combien y a-t-il, dans l’Amérique tropicale, de contrées telles que Payta et les provinces de Cumana et de Coro, où la pluie est inconnue, où l'air est plus transparent encore qu'en Égypte, en Arabie et à Bokhara! Le climat des tropiques , l’éternelle sérénité de la voûte céleste parsemée d'étoiles et de nébuleuses, agissent partout sur les dispositions de l’ame; mais pour que ces impressions deviennent efficaces, pour qu'elles mettent l'esprit en travail, qu’elles le fassent aboutir à des idées et au développement de principes mathématiques, il faut qu'au dedans et au dehors s’exercent d’autres influences complétement indépendantes du climat ; il faut, par exemple, que la satisfaction de besoins religieux ou agronômiques fasse de la division du temps une nécessité de l’élat social. Chez les nations adonnées au com-
merce et au caleul, comme les Phéniciens, chez les peuples constructeurs et arpenteurs, comme les Chaldéens et les Égyptiens, les règles pratiques de l’arithmétique et de la géométrie furent découvertes de bonne heure; mais ce ne peut être encore là qu'une préparation au développement de l'astronomie et des mathématiques en tant que sciences. Il faut un plus haut degré de culture pour que les phénomènes terrestres puissent apparaitre comme un reflet des changements qui s’accomplissent dans le ciel, d’après une loi invariable, et qu’il soit permis, au milieu de ces phénomènes, de se diriger vers le pole fixe, selon l'expression d’un grand poëte allemand. La conviction de la régularité qui préside au mouvement des planètes est ce qui, sous tous les climats, a le plus contribué à faire chercher l’ordre et la loi dans les flots de la mer atmosphérique, dans les oscillations de l'Océan, dans la marche périodique de l'aiguille aimantée et dans la distribution des êtres organisés sur la surface de la terre.
Des tables planétaires étaient passées de l’Inde en Arabie, dès la fin du vu siècle (1°). Nous avons dit plus haut que le Sousrouta, l'antique dépôt de toutes les connaissances médicales des Hindous, fut traduit par des savants qui appartenaient à la cour du Kkhalife Haroun-al-Raschid, preuve frappante de l’accueil que rencontra de bonne heure la littérature sanscrite. Le mathématicien arabe Albyrouni alla lui-même dans l'Inde, pour étudier l’astronomie. Ses écrits dont on a pu prendre connaissance tout récemment, pour la première fois, témoignent combien lui étaient familières la contrée, les traditions et la science complexe des Hindous.(!").
Quelles que soient, d’ailleurs, les obligations des Arabes aux peuples plus anciennement civilisés, particuliérement aux écoles de l’Inde et d'Alexandrie, on ne peut nier qu’ils aient agrandi d’une manière considérable le domaine de l’astronomie, grâce à leur sens pratique, au nombre et à la direction de leurs observations, au perfectionnement des instruments de mesure, enfin au zèle avec lequel ils corrigerent les anciennes tables, en les comparant soigneusement avec l’état du eiel. M. Sédillot a reconnu, dans le vue livre
US — de l’Almageste d'Aboul-Wéfa, l'importante perturbation à laquelle est soumise la longitude de la lune, perturbation qui disparait dans les syzygies et dans les quadratures, et à son maximum dans les octants. Ce phénomène est le méme que celui qui, sous le nom de variation, avait été considéré jusqu'ici comme une découverte de Tycho-Brahé (2). Les observations d'Ebn-Jounis au Caire ont acquis surtout de l’importance par les perturbations et les variations séculaires constatées dans les orbites des deux plus grandes planètes, de Jupiter et de Saturne (5). Le soin que prit te khalife Al- Mamoun, de faire exécuter une mesure du degré terrestre, dans la grande plaine de Sindschar, entre Tadmor et Rakka, par des observateurs dont Ebn-Jounis nous a conservé les noms, a moins d'importance par les résultats obtenus, qu’en ce qu'il est un témoignage de la culture scientifique à laquelle était parvenue la race arabe.
L’éclat de cette culture eut des reflets que nous devons signaler : c’est, à l'Ouest, dans l'Espagne chrétienne, le congrès astronomique de Tolède qui se tint sous Alphonse de Castille, et dans lequel le rabbin Isaac Ebn-Sid-fazan joua le principal rôle; c’est, au fond de l'Orient , l'observatoire muni d’un grand nombre d'instruments qu'Ilschan Holagou, petit-fils du grand envahisseur Dschingisehan, établit sur une montagne pres de Meragha, et dont Nassir-Eddin, de Tous, dans le royaume de Khorassan , fit le siége de ses observations. Ces faits particuliers méritent une mention dans lhistoire de la contemplation du monde, parce qu'ils rappellent, d'une manière saisissante, comment l'apparition des Arabes, exerçant leur entremise sur de vastes espaces, à pu contribuer à propager la science et à aceumuler les résultats numériques; résultats qui, dans la grande époque de Képler et de Tycho, sont devenus la base de l'astronomie théorique et ont servi à rectifier les idées sur les mouvements des corps célestes. Au xv° siècle, le flambeau allumé dans la parüe de l’Asie qu'habitaient les peuples tatares, rayonna en Occident jusqu'à Samarcande, où le descendant de Timourlengk, Oulough Beig, établit, près de l'observatoire, un gymvase, à l'initation du musée d'Alexandrie, et fit disposer un
catalogue des étoiles, uniquement fondé sur des observations récentes et personnelles (1?)
Aprés avoir payé le tribut d’éloges que méritent les services rendus par les Arabes à la science de la nature, dans la double sphère du ciel et de la terre, il reste encore à mentionner ce qu'ils ont ajouté au trésor des mathématiques pures, en explorant les voies solitaires de Ja pensée. D'apres les derniers travaux entrepris en Angleterre, en France et en Allemagne sur lhistoire des mathématiques, Palgebre des Arabes semble avoir pris originatrement sa source « dans deux fleuves qui poursuivaient séparément leur cours, Fun indien et l’autre grec» (5). Le Compendium d’algébre, composé par le mathématicien Mohammed-Ben-Mousa, de Chowarez, sur l’ordre du Khalife A1-Mamoun, a pour base, ainsi que l’a fait voir mon savant ami, Frédéric Rosen, enlevé si prématurément à la science, non pas les travaux de Diophante, mais les découvertes des Hindous (*$). Déjà même, sous Almanzor, à la fin du vi siècle, des astronomes indieps étaient appelés à la cour brillante des Abassides. Ce fut seulement, d’après Casiri et Colebrooke, vers la fin du xe siècle que Aboul-Wefa-Bouzjani traduisit Diophante en arabe. Quant à la méthode qui consiste à aller graduellement et avec réserve du connu à l'inconnu , méthode qui parait avoir manqué aux anciens algébristes ‘de l'Inde, les Arabes l'avaient puisée dans les écoles d'Alexandrie. Ce: Dét. héritage, accru encore d’acquisitions nouvelles, se répandit dans la littérature européenne du moyen àge, par l’intermédiaire de Jean de Séville et de Gérard de Crémone (7). « Les traités d’algèbre des Hindous contiennent la solution générale des équations indéterminées du premier degré, et une discussion beaucoup plus complète des équations da second degré que les écrits des Alexandrins conservés jusqu’à nous. Il n'y a pas de doufe, par conséquent, que si ces travaux des Iindous eussent élé révélés aux Européens deux siéeles plus tôt, et non pas seulement de nos jours , ils au | raient dû scbélérer le développement de l'analyse modere:s.
Par les mêmes voies, et à l’aide des relations aux quelles ils étaient déjà redevables de l’algèbre, les Arabes apprirent
à connaitre les chiffres indiens, dans la Perse et sur les bords de l’Euphrate. Ce nouvel emprunt date du 1x° siécle. Des Perses étaient alors établis, comme douaniers, le long des rives de l’indus, et l'usage des chiffres indiens était devenu général dans les comptoirs de douane fondés par les Arabes, sur les côtes septentrionales de l'Afrique, en face des rivages de la Sicile. Cependant les importantes et solides recherches auxquelles un mathématicien éminent, M. Chasles, a été amené par sa judicieuse interprétation de la table dite de Pythagore, dans la Géométrie de Boëce ('$), donnent plus que de la vraisemblance à cette opinion, que les chrétiens de l'occident étaient familiarisés, même avant les Arabes, avec les chiffres indiens, et que, sous le nom de système de l’Abacus, is connaissaient l'usage des neuf chiffres changeant de valeur suivant leur position relative.
Ce n’est pas ici le lieu d'entrer dans de plus amples détails sur cet objet, que j'ai déjà traité dans deux mémoires, lus en 1819 et en 1829, à l’Académie des Inscriptions de Paris et à l’Académie des Sciences de Berlin (*°). Mais à propos de ce problème historique, dans lequel il reste beaucoup à découvrir, une question s'élève: cet ingénieux système de posilion qui se présente déjà dans l’abacus étrusque et dans le Suanpan de l’Asie centrale, a-t-il été inventé deux fois séparément, en Orient et en Occident; ou, suivant la route ouverte au commerce sous les Lagides, a-t-il été transporté de la presqu’ile en deçà du Gange à Alexandrie, et pris, dans le renouvellement des rêveries pythagoriciennes, pour une invention du fondateur de l'institut? Quant à la possibilité d'antiques communications Qui auraient précédé la 60° olympiade, et seraient restées complétement inconnues, il ne vaut pas la peine d'y penser. Pourquoi le sentiment de besoins analogues n’aurait-il pas fait naitre séparément les mêmes combinaisons d'idées, chez deux peuples de race diverse, mais doués l’un et l’autre de facultés brillantes?
Les Arabes rendirent ainsi un double service aux sciences mathématiques: leur algèbre, malgré l’insuffisance des signes et des notations, avait heureusement influé, tant par les emprunts qu'ils avaient faits aux Grecs et aux Hindous
que par leurs propres découvertes, sur l’époque brillante des mathématiciens italiens au moyen âge. Ce furent eux aussi qui, par leurs écrits et par l’extension de leur commerce, répandirent le système de numération indienne depuis Bagdad jusqu’à Cordoue. Ces deux progrès, la propagation simultanée de la science et des signes numériques, avec leur double valeur, absolue et relative, agirent d’une manière differente, mais également efficace, sur le développement mathématique de la science de la nature. Ainsi, dans le domaine de l’astronomie, de l’optique et de la géographie physique, dans la théorie de la chaleur et dans celle du magnétisme, on eut accés vers des régions qui semblaient placées hors de la portée des hommes et seraient, sans cet utile secours, demeurées inabordables.
On a souvent agité, dans l'histoire des peuples, la question de savoir ce qui füt résulté, si Carthage eût triomphe de Rome et soumis l’Europe occidentale; « on peut aussi bien se demander , dit Guillaume de Humboldt (2), quel serait aujourd’hui l’état de notre civilisation, si les Arabes avaient conservé le monopole de la science qui fut longtemps entre leurs mains, et étaient restés en possession de l'Occident. Il me paraît hors de doute que dans les deux cas la civilisation n’y eût rien gagné. C’est à la même cause, qui amena la domination romaine, c’est-à-dire à l'esprit et au caractère romain, plutôt qu'à des événements extérieurs et fortuits, que nous sommes redevables de l’influence exercée par les Romains sur nos institutions civiles, sur nos lois, notre langue et notre culture intellectuelle. Par suite de cette btenfaisante influence et d’une sorte d’affinité intime, nous sommes devenus sensibles à l'esprit et à la langue des Grecs, tandis que les Arabes ne se sont guère attachés qu'aux résultats scientifiques de l’érudition grecque, c'est-à-dire aux découvertes qui intéressaient les sciences naturelles et physiques, l’astronomie et les mathématiques pures. Les Arabes, eu conservant soigneusement la pureté de leur idiome national et la finesse de leurs pensées métaphoriques, ont su donner à l'expression de leurs sentiments et à la forme de leurs sentences la grâce et les couleurs de la poésie. Mais,
à juger d'aprés ce qu'ils étaient sous les Abassides, ils auraient eu beau travailler sur le fonds de l'antiquité, avec laquelle nous les trouvons dès lors en commerce ; il semble que jamais ils n’eussent pu donner naissance à ces œuvres lilléraires et artistiques d’une poésie si haute et d’un art si consommé que se glorifie d’avoir produites, dans son épanouissement, notre civilisation européenne, fière à bon droit de l'harmonie qu'elle à su établir entre tant d'éléments divers.