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ÉPOQUE DES DÉCOUVERTES DANS L'OCÉAN. — ÉVÉNEMENTS QUI LES ONT AMENÉES. — OUVERTURE DE L’HÉMISPHÈRE OCCIDENTAL. — COLOMB, SÉBASTIEN CABOT ET GAMA. — L'AMÉRIQUE ET L'OCÉAN PACIFIQUE. — CABRILLO , SÉBASTIEN VITZCAINO , MENDANA ET QUIXOS. — RICHES MATÉRIAUX MIS À LA DISPOSITION DES NA- TIONS OCCIDENTALES DE L'EUROPE.
Le x\° siècle appartient à ces rares époques dans lesquelles tous les efforts intellectuels offrent le caractère commun d’une tendance invariable vers un but déterminé. L'unité des efforts, le succès qui les a couronnés, l’active énergie que manifestèrent des peuples entiers donnent à l’âge de Colomb, de Sébastien Cabot et de Gama un éclat brillant et durable. Placé entre deux degres différents de la civilisation, le xv° siècle semble être une époque intermédiaire qui achève le moyen âge el commence les temps modernes. C’est l’époque des plus grandes découvertes accomplies dans l’espace; tous les degrés de latitude, toutes les hauteurs furent explorées. Le xv° siècle, en doublant, pour les habitants de
— He — l’Europe, l'œuvre de la création, fournissait à l'intelligence des stimulants nouveaux et puissants, qui devaient accélérer le progrès des sciences, au point de vue mathématique el physique (??).
Ainsi que cela s'était vu dans l'expédition macédonienne, et avec plus d'autorité encore, le monde extérieur s’imposait à l'esprit soit sous des formes individuelles, soit comme l’assemblage de forces vivantes agissant simultanément. Malgré leur abondance et leur diversité, les images qui frappaient isolément les sens se fondirent peu à peu en une grande synthèse, et la nature terrestre fut embrassée dans son universalité. Ce fut le résultat d'observations positives et non pas seulement l'effet de divinations vagues dont les formes changeantes flottaient devant l'imagination. La voûte du ciel découvrit à l'œil encore désarmé des espaces nouveaux, des étoiles qu'on n'avait jamais vues et des nébuleuses déerivant isolément leur orbite. Dans aucun autre temps, j'en ai déjà fait la remarque, on ne vit une partie du genre humain en possession d’un plus grand nombre de faits et en état de fonder sur la comparaison de matériaux plus considérables la description physique de la terre. Jamais non plus les découvertes accomplies dans l’espace et dans le monde matériel, n’ont amené dans l’ordre moral des changements plus extraordinaires. L'horizon fut agrandi, les productions se multipliérent avec les moyens d'échange, on fonda des colonies d'une étendue telle qu’on n’en avait jamais vu de semblable, et par là les mœurs subirent aussi une révolution. Si ces événements eurent d’abord pour résultat de jeter et de maintenir dans l'esclavage une partie de la race humaine, ils ne furent pas non plus sans influence sur son tardif affranchissement.
Tous les faits qui, considérés isolément dans la vie des peuples, marquent un progrès considérable de l'intelligence, ont des racines profondes dans la suite des siècles qui les ont précédés. Il n’est pas dans la destinée de l'espèce humaine de subir une éclipse qui l'enveloppe uniformément tout entière. Un principe conservateur entretient sans cesse la force vitale et progressive de la raison. L'époque de Co-
Le. QUE
lomb n'eût pas si vite atteint le but auquel elle tendait , si des germes féconds n'avaient pas été semés à l'avance par une succession de grands hommes, qui traverse comme une trainée lumineuse les siècles ténébreux du moyen âge, Un seul de ces siècles, le xin°, nous montre réunis Roger Bacon, Nicolas Scott, Albert le Grand, Vincent de Beauvais. L’activité intellectuelle une fois éveillée porta ses fruits, en agrandissant la physique du globe. Lorsque Diego Ribero revint, en 4525, du congrès géographico-astronomique qui s'était tenu à la Puente de Caya, pres d’Yelves, en vue de mettre fin aux différends et de déterminer les frontières des deux monarchies espagnole et portugaise, on avait déjà tracé le contour du nouveau continent depuis la Terre-de-Feu jusqu’au Labrador. Sur la côte occidentale , située en regard de l'Asie, les progrès furent naturellement moins rapides. Cependant, en 1543, Rodriguez Cabrillo s'était avancé vers le Nord au delà de Monterey, et, si ce grand et hardi navigateur trouva la mort dans le canal Santa Barbara, près de la Nouvelle-Californie, le pilote Bartholomée Ferreto poussa la reconnaissance jusqu'au 43° degré de latitude, près du cap d’Orford, de Vancouver. Telle était alors l’émulation avec laquelle les peuples commerçants , les Espagnols , les Anglais et les Portugais tendaient vers un seul et même but, qu'un demi-siècle suffit pour déterminer la configuration extérieure des pays compris dans l'hémisphère occidental, c’està-dire la direction principale des côtes.
La connaissance acquise par les nations européennes de la partie occidentale du globe est l’objet principal de ce chapitre. C’est, en effet, un événement immense dont les feconds résultats ont contribué de mille manières à rectifier et à agrandir les vues sur le Monde. Toutefois nous devons d’abord distinguer nettement la première et incontestable . découverte, faite par les Normands, des contrées septentrionales de l’Amérique , et les expéditions qui plus tard amenérent la connaissance des régions tropicales, dans le même continent. À une époque où le Khalifat des Abbassides florissait encore dans Bagdad, où la Perse était encore sous la domination des Samanides , si favorable à la culture de la
poésie, vers l'an 1000 environ, l'Amérique fut reconnue par Leif, fils d'Érie le Rouge, depuis l'extrémité septentrionale jusqu'à 41° 472 de latitude Nord (*). L'impulsion qui amena cet événement, d’une manière fortuite il ést vrai, partit de la Norwége. Dans la seconde moitié du 1x° siècle , Naddod voulant naviguer vers les iles Færoër, qu'avaient déjà visitées les Irlandais, fut jeté par la tempête sur les côtes d'Islande. Ingolf fonda dans cette ile, en 875 , le premier établissement normand. Le Groenland, presqu'ile orientale d'une masse de terre qui parait être entièrement séparée, par les flots, de l'Amérique proprement dite, fut signalée de bonne heure (?%); mais c’est seulement cent ans après, en 983, qu’elle reçut une colonie de l'Islande, nommée d’abord par Naddod Snjoland ou pays de la Neige. Ce fut à la suite de cette colonisation islandaise, que l’on aborda au nouveau continent, en suivant le Groenland, dans la direction du Sud- Ouest. Lesiles Færoër etl’Islande doivent être donc considérées comme des stations intermédiaires et les points de départ des expéditions qui conduisaient les Normands vers la Seandinavie Américaine. C’est ainsi que l’établissement de Carthage avail fourni aux Tyriens les moyens de parvenir jusqu'au détroit de Gadeira et au port de Tartessus, et que de Tartessus , ce peuple entreprenant se rendit de station en station jusqu'à Cerné, nommée par les Carthaginois Gauléa ou ile des Vaisseaux (°4).
Maigré la proximité des côtes du Labrador (Helluland it Mikla), situées en face du Groenland, 125 ans s’écoulérent entre le premier établissement des Normands dans l'Islande et la grande découverte de l'Amérique par Leiïf, tant étaient insuffisantes pour les besoins de la navigation, les ressources qu'offrait à une race noble vigoureuse, mais pauvre, ee coin de terre isolé et désert. Les côtes du Vinland, ainsi nommé par un Allemand, Tyrker, à cause des vignes sauvages qui y furent trouvées, pouvaient attirer, par leur fécondité et la douceur du climat, relativement à l'Islande et au Groenland. Ces côtes, appelées par Leif, /e bon pays du vin (Vinland it goda), comprenaient toute l'étendue du littoral situé entre Boston et New-York, par conséquent, des parties des
trois états modernes de Massachusetts, de Rhode-fsland et de Connecticut, placées sous les parallèles de Civita Vecchia et de Terracine , mais dont les températures moyennes va rient entre 8 degrés 8/10 et 14 degrés 2/10 (?5). C’est là qu'était l'établissement principai des Normands. Les colons eurent souvent à combattre contre la race aguerrie des Esquimaux qui, à cette époque, portaient le nom de Skrælinques, et élaient répandus beaucoup plus au Sud. Le premier évêque du Groenland, Erik-Upsi, Islandais de naissance, entreprit, en 1121, d'aller propager le christianisme dans le Vinland, et il est fait mention de cette colonie dans les vieilles poésies nationales , chantées par les indigènes des iles Færoër (?5).
L'activité et l'esprit entreprenant des aventuriers islandais et groënlandais sont attestés par cette circonstance , qu'après avoir fondé des établissements vers le Sud, jus: qu'à 41° 472 de latitude, ils élevérent trois monuments, trois bornes , sur la côte orientale de la baie de Baffin, à 72° 55 de latitude, dans l’une des iles des Femmes, au Nord- Ouest d'Upernavick , aujourd'hui la plus septentrionale des colonies danoiïses (7). La pierre runique découverte dans l’automne de l'année 4824 par un Groenlandais, nommé Pelinut, porte, d’après Rask et Finn Magnusen, la date de 1133. De cette côte orientale de la baie de Baflin. les colons, attirés par l’appàt de la pêche, visitérent réguliérement le detroit de Lancastre, ainsi qu’une partie du détroit de Barrow, et cela plus de six siècles avant les hardies entreprises de Parry et de Ross. Les localités où se faisait la pêche sont très-nettement décrites dans les Sagas, et il est dit que la premiére expédition fut conduite en 4266 par des prêtres groenlandais de l'évêché de Gardar. On nomimait cette station d'été, située au Nord-Ouest, la lande de Kroksfjardar. Déjà il est fait mention du bois flotté qui venait sürement de la Sibérie et que l’on recueillait dans ces parages, des cachalots, des morses et des ours marins qui s’y trouvaient en grand nombre (?8).
Les renseignements certains, sur les relations qui existaient entre les pays situés à l'extrémité septentrionale de
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l'Europe et sur celles que les Groenlandais et les Islandais entretinrent avec l'Amérique proprement dite, s’arrétent au milieu du xi° siècle. On sait encore qu'en 1347, un vaisseau fut envoyé dans le Markland (la Nouvelle-Écosse) pour y chercher des bois de construction et d’autres objets. En revenant il fut assailli par la tempête et forcé de relàcher à Straumfjærd , sur la côte occidentale de l'Islande. C’est la dernière mention de l'Amérique normande qui nous ait été conservée dans les vieiiles sources historiques de la Scandinavie (*).
Nous nous sommes tenu soigneusement jusqu'ici sur le terrain de l’histoire, grâce aux recherches critiques publiées par Christian Rafn et par la Société Royale des antiquaires du Nord à Copenhague. Les Sagas et les autres documents relatifs aux voyages des Normands dans lHallyland (Neufundland) dans le Markland, qui comprend l’embouchure du fleuve Saint-Laurent et la Nouvelle-Écosse, et dans le Vinland (Massachusetts), ont été imprimés séparément et commentés d’une manière satisfaisante (5°). La longueur de ja route , la direction suivie par les navigateurs , le moment auquel se lève ou se couche le soleil sont indiqués avec précision.
Les traces que l’on croit avoir trouvées d'une découverte de l'Amérique faite par les Irlandais, antérieurement à l'an 4000, sont plus incertaines encore. Les Skrælingues racontèérent au Normands établis dans le Vinland, qu'au loin vers le Sud, par delà la baie de Chesapeak, « habitaient des hommes blancs qui marchaient vêtus de longs habits blanes, portant devant eux des bâtons auxquels étaient suspendus des morceaux d'étoffe et parlant à haute voix. » Ce récit fut appliqué par les Normands chrétiens à des processions qui portaient des bannières et chantaient. Dans les plus anciennes Sagas , dans les récits historiques de Thorfinn Karlefne et dans le Landnamabok islandais, les côtes méridionales comprises entre la Virginie et la Floride sont appelées les pays des hommes blancs. Elles sont nommées aussi dans les mémes sources Grande Irlande (frland it Mikla), et l’on affirme qu’elles ont été peuplées par les Ires. D’après des témoigna-
ges remontant à l'an 1064, Ari Marsson, de la puissante famille islandaise d'Ulf le Louche, faisant voile vers le Sud, avant même la découverte du Vinland par Leif, vraisemblablement vers l'an 982, fut jeté par la tempète sur la côte du pays des hommes blancs, y fut baptisé, et n'ayant pu obtenir la permission de s'éloigner , fut reconnu plus tard par des habitants des iles Orkney et par des Islandais (5).
L'opinion de quelques savants, familiers avec les antiquités du Nord, est que si, dans les plus anciens documents de l’Islande, les premiers habitants de cette île sont appelés les homes de l'Ouest venus par mer, il en faut conclure que l'Islande n’a pas été peuplée par des colonies venues directement de l’Europe, mais par des Ires transplantés de bonne heure en Amérique , et qui revinrent de la Virginie et de la Caroline, c’est-à-dire par des hommes qui, après avoir habité la Grande Irlande, la partie de l'Amérique appelée le pays des hommes blancs , Vinrent s'établir sur la côte Sud-Est de l'Islande, à Papyli et dans la petite ile Papar , voisine de cette côte. Mais le précieux ouvrage du moine irlandais Dicuil: De mensura orbis terræ , composé vers l’an 825, par conséquent 38 ans avant que Naddod eût fait connaître l'Islande aux Normands, ne confirme pas cette opinion.
Dans le Nord de l'Europe, des anachorètes chrétiens , et, dans l'intérieur de l’Asie, de pieux moines bouddhistes, ont exploré des lieux inabordables, et les ont ouverts à la civilisation. L’ardeur de la propagande religieuse a frayé le chemin tantôt à des entreprises militaires, tantôt à des idées paciliques et à des relations commerciales. La ferveur particulière aux religions de l'Inde, de la Palestine et de l’Arabie, et si étrangère à l'indifférence du polythéisme grec et romain, à singulierement accéléré les progrès de la scienee geographique, dans la première moitié du moyen âge. M. Letronne, le commentateur de Dicuil, démontre ingénieusement que les missionaires irlandais ayant été chassés des iles Færoër par les Normands, commencèrent vers 795 à visiter l'Islande. Les Normands, lorsqu'ils vinrent en Islande, y trouvérent des livres irlandais, des cleches et autres objets
que les anciens colons, appelés Papar, y avaient laissés. Or ces Papar (papæ , pères) sont les clerici de Dicuil (5?) Si maintenant, comme on peut le conjecturer par le témoignage de cet écrivain, ces objets appartenaient à des moines irlandais, venus des iles Færoër, on se demande pourquoi les moines ( Papar ) s’appelaient, selon les traditions du pays, hommes de l'Ouest (Vestmenn), « venus de l'Ouest par la mer » (Komair til vestan um haf)? Quant au voyage fait en 4170 par le prince gallois Madoc, fils d'Owen Guineth, vers un grand pays silué à l'Ouest, et au rapport que €e fait peut offrir avec la Grande Irlande des Sagas islandaises, tout sur ce point est demeuré jusqu'ici très-obseur. Peu à peu aussi s’évanouit la prétendue race des Cello-Américains que des voyageurs trop crédules voulaient avoir trouvée dans plusieurs pays des États-Unis. Cette chimère a disparu depuis l'introduction d’une étude comparative des langues, fondée sur leur structure organique et non sur des ressemblances de sons accidentelles (55),
Au reste, si cette premiére découverte de l'Amérique, faite au x1° siècle ou même plus tôt, n’eut pas la grande et durable influence qu’exerça sur les progrès de la science du monde la même découverte renouvelée, à la fin du xv° sièecle, par Christophe Colomb , cela s'explique par le peu de culture des peuples qui découvrirent les premiers ce continent et par la nature des lieux où se renferma leur exploration. En effet, aucune éducation scientifique n'avait préparé les Scandinaves à étendre leurs recherches , dans les pays qu'ils occupaient, au delà ce qu’il fallait pour satisfaire aux plus pressants besoins. On peut, à proprement parler, considérer comme la patrie de ces colons le Groenland et lIslande, contrées où l’homme avait à lutter contre les intempéries d’un elimat inhospitalier. La république islandaise, si merveilleusement organisée , conserva son indépendance et son caractère propre durant 450 ans, jusqu’à la ruine de ses libertés municipales et à la soumission du pays au roi de Norwége Hakon VI. L’épanouissement de la littérature islandaise , la rédaction des annales du pays, la collection des Sagas et des chants de l’Edda datent du xu° et du x siècle.
C’est un singulier spectacle, dans l’histoire de la culture des peuples , que de voir Ie trésor des plus anciennes traditions de l’Europe septentrionale, compromis par des luttes intestines sur le sol où elles avaient pris naissance , passer de là en Islande et être conservé soigneusement pour la postérité. Cette conservation, conséquence éloignée du premier établissement d’Ingolf en Islande, fut un grave événement dans la sphère de la poésie et de l'imagination , dans le monde vaporeux ébauché.par les mythes et les cosmogonies emblématiques des races scandinaves. Toutefois la science de la nature n’y gagna rien. Il est vrai que des voyageurs islandais allaient visiter les écoles d'Allemagne et d’Italie ; mais les découvertes des Groenlandais dans le Sud, le faible commerce qui s'établit avec le Vinland, dont la végétation n'offrait aueun caractère particulièrement remarquable, attirérent si peu les colons et les navigateurs hors du cercle de leurs intérêts tout européens, qu’ils ne se répandit chez les peuples civilisés de l'Europe méridionale , aucune nouvelle de ces pays récemment peuplés. Bien plus, on ne voit pas que, même en Islande, il soit parvenu le moindre renseignement sur ces contrées aux oreilles du grand navigateur géaois. En effet, l'Islande et le Groenland avaient déja fait divorce depuis plus de deux siècles ; car, en 1261 , le Groenland avait perdu sa constitution républicaine et, comme propriété de la couronne de Norwége. s’était vu interdire formellement tout commerce avec les étrangers, même avec les Islandais. Christophe Colomb , dans son écrit devenu si rare sur les cinq zones habitables de la terre, dit qu’au mois de février 4477 il visita l'Islande, « où alors la mer n’était pas couverte de glace et que fréquentaient en grand nombre les commerçants de Bristol (5). » S'il y avait entendu parler de l’ancienne colonisation d’un grand pays situé en face de l'Islande, de l’Helluland it mikla, du Markland et du bon Vinland, s’il avait rattaché cette notion d’un continent voisin aux projets qui déjà l’occupaient en 1470 et en 1473, on ne peut douter que dans le célèbre procès sur la nouveauté de sa découverte, qui fut terminé seulement en 1517, il eût été question de son voyage à Thylé, c’est-à-dire en
Islande, surtout si l'on songe que le soupçonneux fiscal qui instruisit cette affaire mentionne même une carte marine (mappa mundo). que Martin Alonzo Pinzon avait vue à Rome et où le nouveau continent aurait été figuré. Si Colomb avait voulu chercher un pays dont il eût entendu parler en Islande, évidemment, dans son premier voyage de découverte, il n'aurait pas marché dans la direction Sud-Ouest, en partant des Canaries. Toujours est-il que des relations commerciales existérent encore entre Bergen et le Groenland jusqu'en 1484, c’est-à-dire six années après le voyage de Colomb en Islande.
Bien différente à cet égard de la première découverte du nouveau continent au xI° siècle, l’expédition dans laquelle Colomb trouva, pour la seconde fois, ce continent et découvrit les régions tropicales de l'Amérique eut de graves conséquences pour l'histoire du monde, et agrandit considérablement la contemplation physique de l'univers. Bien que le navigateur qui, à la fin du xv* siècle, dirigeait une si vaste entreprise n’eût pas du tout l'intention de découvrir une nouvelle partie du monde, bien qu'il soit certain que Colomb et Amerigo Vespucci sont morts avec la persuasion d’avoir seulement touché à une partie de l’Asie orientale, cependant l'expédition offre tout à fait le caractère d’un plan scientifiquement conçu et accompli (5). On navigua résolü ment à l'Ouest par les portes que les Tyriens et Colæus de Samos avaient ouvertes, par la mer immense et ténébreuse (mare tenebrosum) des géographes arabes. On marchait vers un but dont on croyait connaitre la distance. Les navigateurs ne furent pas jetés là par le hasard des vents, comme Naddod et Gardar étaient arrivés en Islande, comme Gunnbjérn, le fils de Ulf Kraka, avait abordé dans le Groenland. Colomb n'avait pas non plus, pour se diriger, de stations intermédiaires. Le grand cosmographe de Nuremberg, Martin Behaïm, qui accompagna le portugais Diego Cam dans son importante expédition sur les côtes occidentales de l’Afrique, passa, il est vrai, quatre ans, de 1486 à 1490, aux iles Acores; mais ce n’est pas en partant de ces iles, situées
aux 3/2 de la distance entre les côtes de l'Espagne et celles
de la Pensylvanie, que fut découvert le continent américain. La préméditation de cette grande chose est déjà célébrée, d'une maniere poétique, dans les stances du Tasse, Le poëte parle de ce que n’a pas osé la valeur d'Hercule:
Non osù di tentar l’alto Oceano:
Segnd le mete, e’n troppo brevi chiostri
L'ardir ristrinse dell’ingegno umano....
Tempo verrà che fian d'Ercole 1 segni
Favola vile ai naviganti industri.….
Un uom della Liguria avrà ardimento
Allincognito corso esporsi in prima...
Gerusalemme liberata, XV, st. 95, 30 et 31.
Et cependant le grand historien portugais Jean Barros (5£), dont la première décade parut en 1552, n’a rien de mieux à nous dire sur cet « vom della Liquria, » sinon que c'était un frivole et extravagant bavard (hommem fallador, e glorioso em mostrar suas habilidades , e maïs fantastico, e de imaginacoes com sua Jha Cypango). Tant il est vrai que dans tous les siècles et à tous les degrés de civilisation, les haines nationales ont toujours fait effort pour obscurcir l'éclat des noms illustres!
La découverte des régions tropicales de l'Amérique par Christophe Colomb, Alonso de Hojeda et Alvarez Cabral ne peut être considérée comme un événement isolé dans l’histoire de la contemplation du Monde. L'influence de ce fait sur le développement des connaissances physiques et en genéral sur le progrès des idées ne peut être bien comprise qu’à la condition de passer rapidement en revue les siècles qui séparent le temps des grandes entreprises maritimes de celui où florissait la culture scientifique des Arabes. Si l'époque de Colomb a le caractère particulier d’une tendance constante et toujours heureuse à étendre les découvertes dans l’espace et à élargir la connaissance du globe, elle le doit à des causes anciennes et diverses: à un petit nombre d’hommes hardis qui en furent les précurseurs et développerent à la fois dans les esprits la liberté de penser en général, et le désir de pénétrer les phénomènes particuliers de la nature; à l'influence qu’exercèrent sur les sources les plus profon-
des de la vie intellectuelle Ia renaissance de la philologie grecque en Italie et l'invention de cet art qui donnait à la pensée des ailes et lui assurait une longue existence; enfin à une plus ample connaissance de l’Asie orientale, répandue, soit par les moines envoyés en ambassade auprès des princes mongols, soit par des marchands voyageurs, parmi les nations du Sud-Ouest de l’Europe qui étaient en relations de commerce avec le monde entier , et n’avaient pas de plus vif désir que de trouver un chemin plus court, pour parvenir au pays des épiceries. Outre tant de mobiles puissants, nous devons mentionner ce qui, vers la fin du xv° siècle, facilita surtout la réalisation de ces vœux, c’est-à-dire les progrès de l’art nautique, le perfectionnement des instruments de navigation, magnétiques ou astronomiques, l’application de méthodes certaines pour déterminer le lieu d’un navire en mer, et l'usage plus général des éphémérides solaires et lunaires de Regiomontanus.
Sans raconter en détail l'histoire des sciences, ce qui nous détournerait trop de notre sujet, nous nous contenterons de choisir parmi les hommes qui ont préparé l’époque de Colomb et de Gama, trois grands noms: Albert le Grand, Roger Bacon et Vincent de Beauvais. Nous les rangeons dans l’ordre chronologique, ear le plus considérable, celui qui offre les facultés les plus hautes et l'intelligence la plus vaste, est le franciscain Roger Bacon, natif d'Ilchester, qui fit son apprentissage scientifique à Oxford et à Paris. Tous trois d’ailleurs ont devancé leur siècle et ont agi puissamment sur leurs contemporains. Dans les longues luttes de la dialectique, luttes trop souvent stériles, qui remplirent le règne de cette philosophie désignée sous le nom complexe et mal défini de scolastique, on ne peut méconnaitre l’action bienfaisante, je pourrais dire l'influence posthume des Arabes. Les particularités de leur caractère national que nous avons retracées dans le précédent chapitre, leur disposition à se mettre en commerce avec la nature, avaient préparé la voie aux livres récemment traduits d’Aristote. L'établissement des sciences expérimentales et la faveur dont elles jouissaient devaient contribuer encore à propager ces écrits. Jusqu'à la
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fin du x1° siècle et au commencement du x, les principes mal compris de la philosophie platonicienne dominaient dans les écoles. Déjà les Pères de l'Église croyaient y trouver le germe de leurs dogmes religieux (57). Un grand nombre des réveries symboliques du Timée furent adoptées avec enthousiasme, et l’autorité chrétienne fit revivre des idées erronées sur le monde, dont l’école mathématique des Alexandrins avait depuis longtemps établi la fausseté, Ainsi, depuis Augustin jusqu’à Alcuin, Jean Scott et Bernard de Chartres, le platonisme ou plutôt le néoplatonisme, revétant des formes nouvelles, poussait dans le moyen âge des racines de plus en plus profondes (5).
Lorsque plus tard la philosophie aristotélique détrôna le néoplatonisme, et décida souverainement du mouvement des esprits, son influence s’exerça dans deux directions différentes; elle s’appliqua en même temps aux recherches de la philosophie spéculative et à la mise en œuvre de la science expérimentale. Les méditations spéculatives, bien qu’elles paraissent s’éloigner davantage de l’objet que je me propose dans ce livre, ne peuvent être complétement passées sous silence, parce qu’au milieu de la scolastique, elles ont porté quelques hommes d’une grande et noble intelligence à faire triompher, dans toutes les branches de la science, l’indépendance de la pensée. La contemplation du monde et la généralisation des idées n’ont pas besoin seulement de reposer sur une grande masse d'observations; il leur faut des esprits assez forlifiés, à l'avance, pour ne pas reculer, dans l’éternelle lutte de la science et de la foi, devant ces images menaçantes qui peuplent certaines régions de la science expérimentale et voudraient nous en fermer les avenues. On ne peut séparer deux choses qui ont aidé puissamment au développement de l'humanité: la conscience de la liberté intellectuelle et les efforts accomplis sans relâche pour arriver à des découvertes nouvelles dans les espaces éloignés. Les libres penseurs ont formé une série qui s'ouvre au moyen àge avec Duns Scott, Guillaume d’Occam et Nicolas de Cusa , et se prolonge par Ramus, Campanella et Giordano Bruno, jusqu’à Descartes (5°).
Cet intervalle qui semble infranchissable entre la pensée et l'être, les rapports entre l'ame qui connait et l’objet connu, divisèrent les dialecticiens en deux écoles célèbres, les Réalistes et les Nominalistes. Les luttes qui s’ensuivirent sont presque oubliées aujourd'hui; je ne puis cependant les passer sous silence, parce qu’elles ont eu une influence incontestable sur l'établissement définitif des sciences expérimentales. Les Nominalistes qui ne reconnaissaient aux idées générales qu’une existence subjective, sans réalité hors de l'intelligence humaine, finirent par lemporter au xIv° et au xv® siècle, après beaucoup d’alternatives. Dans leur antipathie pour le vague de l’abstraction, ils insistérent avant tout sur la nécessité de faire appel à l'expérience et de multiplier les fondements sensibles de la connaissance. Une telle disposition dut agir, indirectement du moins, sur la culture de la science expérimentale ; mais dans le temps même où les principes réalistes régnaient encore seuls, la littérature arabe, en se répandant chez les peuples occidentaux, avait fait naitre un goût vif pour la science de la nature, et l'avait heureusement posée comme antagoniste à la théologie qui menaçait de tout envahir. Ainsi nous voyons dans les diverses périodes du moyen àge, auquel on attribue peut-être d'ordinaire un trop grand caractère d'unité, se préparer peu à peu par des voies contraires, par les voies de l’idéalisme pur et de l’expérimentation, le grand œuvre des découvertes dans l’espace et leur application à l'élargissement des vues sur le monde.
Chez les Arabes instruits, la science de la nature était liée étroitement à la pharmacologie et à la philosophie; dans le moyen àge chrétien, elle se rattachait, aussi bien que la philosophie, au dogmatisme théologique. La théologie visant, par la loi de sa nature, à une domination exclusive , resserrait les recherches expérimentales dans le domaine de la physique, de la morphologie organique et de l'astronomie qui vivait avec l'astrologie dans des rapports fraternels. L'étude des livres encyclopédiques d’Aristote importée par les Arabes et par les rabbins juifs, disposa les esprits à une fusion philosophique de toutes les sciences (2). C’est ainsi que [bn Sina (Avicenna) et Ibn Roschd (Averroës), Albert le Grand
= (oi et Roger Bacon purent être considérés comme les représentants de toute la science contemporaine. De cette croyance généralement répandue est née la gloire qui au moyen àge entoura leur nom d’une auréole.
Albert le Grand, de la famille des comtes de Bollstaedt, doit être cité aussi pour ses observations personnelles dans le domaine de la chimie analytique. Ses espérances étaient, il est vrai, dirigées vers la transformation des mélaux; mais pour les réaliser, il ne se livrait pas seulement à des manipulations sur les substances métalliques, il approfondissait aussi les procédés généraux par lesquels s’exercent les forces chimiques de la nature. Ses écrits contiennent quelques remarques d’une pénétration extrême , sur la structure organique et sur la physiologie des végétaux. Il connaissait le sommeil des plantes, la régularité avec lesquelles elles s’ouvrent et se referment, la diminution de la séve par les émanations qui s’échappent de la surface des feuilles, et le rapport qui existe entre les ramifications des nervures et les découpures du limbe. Il commentait tous les ouvrages physiques du philosophe de Stagire, et toutefois, pour l'Histoire des Animaux, il était réduit à une traduction latine, faite sur l'arabe par Michel Scott (*). Un écrit d'Albert le Grand qui a pour titre Liber cosmographicus de natura locorum, est une sorte de géographie physique. J’y ai trouvé des considérations sur la double dépendance où sont les climats par rapport à la latitude et à la hauteur du sol, et sur les conséquences qu'ont pour l’échauffement de la terre les divers angles d'incidence formés par les rayons lumineux. Néanmoins si Albert le Grand a été célébré par Dante, il doit peut-être moins cet honneur à lui-même qu’à son disciple chéri saint Thomas d'Aquin, qu’il conduisit, en 1245, de Cologne à Paris, et ramena en Allemagne dans l’année 1248:
Questi, che m'è à destra pi vicino, Frate e maestro fummi; ed esso Alberto E di Cologna, ed io Thomas d’Aquino.
Il Paradiso, X,97—99.
Roger Bacon, contemporain d’Albert le Grand, peut être copsidéré comme l'apparition la plus importante du moyen
= ORÉS —
age, en ee sens que, plus que personne, il a directement contribué à agrandir les seiences naturelles, à les établir sur la base des mathématiques et à provoquer les phénomènes par les procédés de l'expérimentation. Ces deux hommes remplissent presque tout le xmn° siècle; mais Roger Bacon offre cela de particulier, € d’avoir exercé, par la méthode qu'il a appliquée à l'étude de la nature, une influence plus bienfaisante et plus durable que celle qu’on lui a attribuée, avec plus ou moins de raison, d’après ses propres découvertes. Apôtre de la liberté de penser, il attaqua la foi aveugle à l'autorité de l'école; mais fort éloigné aussi de dédaigner les questions qui avaient occupé l'antiquité grecque, il professait une égale estime pour l'étude approfondie des langues (‘?), pour l'application des mathématiques et la scientia experimentalis, à laquelle il consacre un chapitre spécial dans son Opus majus (%). Protégé et favorisé par le pape Clément IV, puis aceusé de magie et incarcéré par Nicolas II et Nicolas IV, il éprouva les vicissitudes auxquelles furent en butte les grands esprits de tous les temps. Il connaissait Optique de Ptolémée et l’Almageste (4#). Comme il désigne toujours Hipparque sous son nom arabe Abraæis, on peut en conelure qu'il ne se servit que d’une traduction latine faite d’après l’arabe. Les travaux de Bacon sur la théorie de l'optique, sur la perspective et sur la position du foyer dans les miroirs concaves, sont, avec ses expériences chimiques sur les mélanges inflammables et explosibles , ce qu'il a fait de plus important. Son Opus majus est un livre riche de pensées; il contient des propositions et des projets susceptibles d’être réalisés, mais non la trace manifeste de découvertes définitives en optique. Bacon parait avoir manqué de connaissances profondes en mathématiques. Ce qui le ecaractérise, c’est une certaine vivacité d'imagination dont les écarts sont communs à tous les moines du moyen âge, engagés dans les questions de la philosophie naturelle. Leur fantaisie était surexcitée, d’une maniere maladive, par limpression de tant de grands phénomènes non expliqués et par l’im-
patience inquiète avec laquelle ils tendaient à la solution de problèmes mystérieux.
L'obstacle qu'opposait la cherté de la transeriplion au désir de réunir en grand nombre, avant l'invention de l'imprimerie, des manuscrits d'ouvrages détachés fit naitre au moyen àge, lorsque le cercle des idées commença à s’elargir, c’est-à-dire vers le commencement du xii° siècle, le goût des ouvrages encyclopédiques. Ces ouvrages méritent ici une mention particulière, parce qu'ils ont conduit à la généralisation des idées. Ainsi parurent successivement, en se rattachant le plus souvent les uns aux autres, les vingt livres De rerum natura de Thomas de Cambridge , professeur à Louvain (1230); le Miroir de la nature (Speculum naturale), que Vincent de Beauvais (Bellovacensis) écrivit pour Saint- Louis et sa femme Marguerite de Provence (1250); le Livre de la nature de Conrad de Meygenberg, prêtre à Ratisbonne, et l’/nage du Monde (Imago mundi), par le cardinal Pierre d’Ailly (Petrus de Alliaco), évêque de Cambray (4410). Ces encyclopédies n’étaient encore que les avant-coureurs de la grande Margarita philosophica du Pere Reisch, qui parut pour la première fois en 4486, et pendant un demi-siècle, servit merveilleusement à la propagation de la science. Il est nécessaire de nous arrêter sur la description du Monde de Pierre d’Ailly. J'ai montré ailleurs que le livre de l’?mago mundi a eu plus d'influence sur la découverte de l’Amérique que la correspondance de Colomb avec le savant florentin Toscanelli (5). Tout ce que Colomb savait de l’antiquité grecque et latine, tous les passages d’Aristote, deStrabon et de Séneque sur la proximité de l'Asie orientale et des colonnes d'Hercule, qui plus que tout autre chose, selon le rapport de don Fernando, éveillérent chez son père le désir d'aller à la recherche des Indes (autoridad de los escritores para mover al almirante à descubrir las Indias), l'amiral les avait puisés dans les écrits de d’Ailly. Il portait ces écrits avec lui dans ses voyages; car dans une lettre écrite de l'ile d'Haïti au roi d'Espagne, en date du mois d'octobre 4498, il traduit littéralement un passage du traité De quantitate terre habitabilis, qui avait fait sur lui la plus profonde impression. Vraisemhlablement il ne savait pas que d’Ailly avait {ranscrit lui-même mot à mot un livre antérieur en date,
l'Opus majus de Roger Bacon (6). Singulier temps où des témoignages empruntés pêle-méêle à Aristote et à Averroes (Avenryz), à Esra et à Sénèque, sur l'infériorité de la surface de la mer comparée à l'étendue de la masse continentale, pouvaient convaincre les rois que des entreprises dispendieuses auraient un résultat assuré !
Nous avons rappelé comment , avec la fin du xur° siècle, se manifestérent une prédilection décidée pour l'étude des forces de la nature, et une tendance plus philosophique dans la forme donnée à cette étude, constituée désormais d’une manière scientifique sur la base de l’expérimentation. Il reste à esquisser en quelques traits l'influence que la renaissance de la littérature classique exerça, depuis la fin du xive siècle, sur les sources les plus profondes de la vie intellectuelle des peuples et partant sur la contemplation genérale du monde. Quelques hommes de génie avaient ajouté aussi par leurs efforts individuels à la richesse du monde des idées. Tout était prêt pour un développement plus libre de l'esprit, lorsque, à la faveur de circonstances qui paraissent fortuites, la littérature grecque , étouffée dans les contrées où elle avait fleuri autrefois, trouva en Occident un asile plus sûr. Les Arabes, en étudiant l'antiquité, étaient toujours restés en dehors de tout ce qui tient aux effets brillants du langage. Ils n'étaient familiarisés qu'avec un très-petit nombre d’écrivains anciens, et avaient dù choisir, d’après leur prédilection décidée pour l’étude de la nature, les ecrits physiques d’Aristote, l’Almageste de Ptolémée, la Botanique et la Chimie de Dioscoride, les réveries cosmologiques de Platon. La dialectique aristotélicienne s’unit fraternellement à la physique, chez les Arabes, comme auparavant, dans le moyen àge chrétien, elle s'était associée avec la théologie. On empruntait aux anciens tout ce qui pouvait se préter à des applications particulières, mais on était bien loin d’embrasser dans son ensemble l’hellénisme , de pénétrer dans la structure organique de la langue grecque, de sentir les créations poétiques, de jouir des trésors merveilleux éclos dans le champ de l'éloquence et de l'his: toire.
Prés de deux siècles avant Pétrarque et Boccace, Jean de Salisbury et le platonicien Abélard avaient, il est vrai, facilité la connaissance de quelques ouvrages de l'antiquité, Tous deux appréciaient le mérite d’écrits dans lesquels s’unissaient harmonieusement la liberté et la mesure, la nature et l'art; mais ce sentiment esthétique s’éteignit avec eux, sans laisser de trace. C’est à deux poëtes unis par une amitié profonde , à Boccace et à Pétrarque, qu'appartient proprement la gloire d’avoir préparé en Italie un refuge assuré aux muses exilées de la Grèce, et d’avoir hàté par leurs efforts la renaissance de la littérature classique. Un moine de Calabre, Barlaam , qui avait vécu longtemps en Grèce dans la faveur de empereur Andronieus, fut leur maitre à tous deux (7). Ils donnèrent l'exemple de recueillir soigneusement les manuscrits grecs et latins. Pétrarque avait même le sentiment de la science historique et comparative des langues (#5) ; il semble que sa pénétration philologique tendit à rendre plus générale la contemplation du monde. Parmi les promoteurs des études grecques, on doit citer aussi Emianuel Chrysoloras, qui fut envoye en 4391, comme ambassadeur de Grèce, en Italie et en Angleterre; le cardinal Bessarion, de Trébizonde ; Gémiste Plethon et l’athénien Demétrius Chalcondyle auquel on doit la première édition imprimée d’Homère (“*). Toutes ces emigrations eurent lieu avant la déplorable prise de Constantinople (29 mai 1453). Constantin Lasearis, dont les ancêtres avaient occupé le trône fut le seul qui vint en Italie aprés cette catastrophe, apportant avec lui une précieuse collection de manuscrits grecs qui reste entassée inutilement dans la bibliothèque de l'Escurial (°). Le premier livre grec fut imprimé quatorze ans seulement avant la découverte de l'Amérique, bien que la découverte de l'imprimerie, inventée deux fois simultanément, selon toute vraisemblance, et sans aucune communication entre les inventeurs, par Guttemberg, à Strasbourg et à Mayence, et par Lorenz Jansson Koster, à Harlem, tombe entre 4436 et 4439, par conséquent à l’époque favorisée où les premiers savants grecs abordérent en Italie (°!).
Deux siècles avant le moment où les nations de lOccident purent puiser à toutes les sources de la littérature grecque, 25 ans avant la naissance de Dante, qui signale une des périodes les plus considérables dans lhistoire littéraire de l'Europe méridionale, s’accomplirent, au centre de l'Asie et dans la partie orientale de T'Afrique, des événements qui, en agrandissant les relations de commerce , hâtèrent la circumnavigation de l'Afrique et l'expédition de Colomb, Dans l'espace de vingt-six ans, les hordes des Mongols parties de Pékin et de la muraille de la Chine, s’avancérent jusqu’à Cracovie et à Liegnitz et firent trembler la chrétienté. Des moines entreprenants leur furent envoyés comme missionaires et comme diplomates: Jean de Plano Carpini et Nicolas Ascelin vers Batou Khan, Ruysbroeck (Rubruquis) vers Mangou Khan à Karakoroum. Ruysbroeck a laissé d’ingénieuses et importantes observations sur la distribution géographique des langues et des races au milieu du xm° siècle. Le premier il reconnut que les Huns, les Baschkires (les habitants de la ville de Paskatir, nommée Baschgird par Ibn-Tozlan) et les Hongrois, sont des races finnoises. originaires des monts Oural. Il trouva encore dans les châteaux forts de la Crimée des hommes de race gothique qui avaient conservé leur langage originaire (??). Rubruquis éveilla dans le cœur des deux grandes puissances marilimes de litalie, les Vénitiens et les Génois , le désir de s'approprier les anciennes richesses de l'Asie orientale. Sans nommer le riche entrepôt commercial de Quinsay (Hangtscheoufou), devenu si célebre 25 ans plus tard, grâce aux récits du plus illustre de tous les voyageurs par terre, de Marco Polo (%), il connait cependant les murs d'argent et les tours d'or qui étaient une des décorations de cette ville. Des observations vraies et de naïves méprises sont mélées, d’une manière singulière, dans les relations de Rubruquis que Roger Bacon nous a conservées. Prés du Khatai, borné, dit-il, par la mer Orientale, il décrit un pays fortuné « dans lequel les étrangers, hommes et femmes , se conservent à l'âge qu’ils avaient en y entrant (5). » Plus crédule encore que le moine brabançon, l'anglais Jean Mandeville trouva, pour cette raison même, beaucoup plus de
lecteurs. Il décrivit l'Inde et Ja Chine. les iles deCeylan et deSumatra, L’étendue et la forme originale de ses récits n’ont pas peu contribue, de même que les itinéraires de Baldueei Pegoletti et les voyages de Ruy Gonzalez de Clavijo, à accroitre chez les peuples le gout du commerce et des grandes expéditions.
On a souvent affirmé , et avec une singulière assurance , que lexcellent ouvrage du véridique Marco Polo, parlieuliérement les notions qu'il répandit sur les ports de l’Inde et sur l'archipel indien, avaient laissé une vive impression dans l'esprit de Colomb et que Colomb avait emporté un exemplaire de Marco Polo, en partant pour son premier voyage de découverte (). J'ai fait voir que le grand navigateur et son fils, don Fernando, citent la géographie de l'Asie d’Æneas Sylvius (le pape Pie IT), mais jamais Marco Polo ni Mandeville. Ce qu'ils savaient des contrées de Quinsay, de Zaitoun , de Mango et de Zipangou , ils pouvaient, sans avoir eu directement connaissance des chapitres 68 et 77 du Ile livre de Marco Polo, l'avoir appris dans la célébre lettre de Toscanelli, écrite l’an 4474, sur la facilité d'atteindre l'Asie orientale, en partant de l'Espagne, ou dans les récits de Nicolo de’Conti qui, pendant vingt-cinq années, parcourut les Indes et le midi de la Chine. La plus ancienne édition imprimée de la relation de Polo est une traduction ailemande de 4477, également incompréhensible pour Colomb et pour Toscanelli. Que Colomb, entre les années 1474 et 4492, lorsqu'il s’occupait de son projet de chercher l'Est par l'Ouest (busear el levante por el poniente, pasar à donde nacen las especerias, navegando al occidente), ait vu un mapuscrit du voyageur vénitien, sans doute il n’y à rien là d'impossible (6); mais pourquoi dans la lettre qu’il adresse de la Jamaïque aux souverains espagnols , le 7 juin 4503, lorsqu'il représente la côte de Veragua comme faisant partie de la Ciguare d’Asie, dans le voisinage du Gange, et témoigne l'espoir d'y rencontrer des chevaux avec des harnais d'or, ne mentionne-t-il pas le Zipangou de Marco Polo de préférence à celui du pape Pie IL?
Dans un temps où la domination des Mongols, s'étendant depuis l'océan Pacifique jusqu’au Volga, rendait accessible
le centre de l'Asie, les missions diplomatiques des moines et des expéditions commerciales habilement dirigées avaient fait connaitre aux grandes nations maritimes les empires de Khatai et de Zipangou (la Chine et le Japon ): de même ce fut l'ambassade de Pedro de Covilham et d’Alonso de Pay va, envoyée en 1487 par le roi Jean IL, pour chercher le prêtre Jean d’Afrique, qui montra le chemin sinon à Bartholomée Diaz , du moins à Vasco de Gama. Se fiant aux récits qu’il avait recueillis de la bouche des pilotes indiens et arabes à Calicut , à Goa et à Aden, aussi bien que dans le pays de Sofala, sur la côte orientale de l'Afrique , Covilham envoya deux juifs du Caire au roi Jean IT, pour lui faire savoir que, si les Portugais s’avançaient plus loin vers le Midi, sur la côte occidentale, ils parviendraient jusqu’à la pointe extrême de l'Afrique, d'où il leur serait facile de faire voile vers l'ile de la Lune (la Magastar de Polo), l'ile de Zanzibar et la côte de Sofala qui produit de l’or. Au reste, avant que cel avis füt parvenu à Lisbonne, on savait depuis longtemps que Bartholomée Diaz avait non-seulement découvert mais doublé le cap de Bonne-Espérance (cabo Tormentoso), bien qu’il eut de fort peu dépassé (°7). Les Vénitiens purent recevoir de très-bonne heure à travers l'Égypte, l'Abyssinie et l’Arabie , des renseignements sur les comptoirs de commerce établis par les Hindous et les Arabes le long de la côte orientale de l'Afrique , et sur la forme de l'extrémité méridionale du continent. En réalité, la configuration triangulaire de l'Afrique est clairement indiquée sur le planisphère de Samito, publié en 4306 (#5), dans le Portulano della Mediceo-Laurenziana, qui date de 4354 et a élé retrouvé par le comte Baldelli, el sur la mappemonde de Fra Mauro. L'histoire de la contemplation de l'univers ne peut qu'indiquer rapidement, sans y insister, les époques où lon commença à se faire une idée approximative de la configuration des grandes masses continentales.
A mesure qu’on connut mieux la situation relative des différentes parties de l'espace , et que par là on fut induit à chercher les moyens d’abréger les voyages maritimes, l'art de la navigation se perfectionna aussi rapidement, par l'ap-
plication des mathématiques et de l’astronomie , par la découverte de nouveaux instruments de mesure el par une mise en œuvre plus habile des forces magnétiques. L'Europe doit tres-vraisemblablement l'usage de la boussole aux Arabes qui eux-mêmes l’avaient empruntée aux Chinois. Dans un livre chinois qui date de la première moitié du second siècle avant notre ère, dans le Szwki de Szoumathsian , il est question du char magnétique que l'empereur Tschingwang, de l’ancienne dynastie des Tscheu, avait donné, 900 ans plus tôt, aux ambassadeurs du Tunkin et de la Cochinchine, pour qu'ils ne pussent pas s’égarer en retournant dans leur pays. Au im° siècle de notre ère, dans le dictionnaire Schueiven, de Hioutschin, est indiqué le procédé au moyen duquel on peut communiquer à une lame de fer, par un frottement régulier, la propriété de diriger lune de ses extrémités vers le Sud. On cite toujours de préference la direction vers le Sud , parce que c’élait celle que prenait le plus ordinairement la navigation. Cent ans plus tard , sous la dynastie des Tsin, les vaisseaux chinois se servirent de l'aiguille aimantée, pour s’avancer avec sécurité dans la haute mer. Ce furent ces vaisseaux qui répandirent la connaissance de la boussole chez les Hindous et de là sur la côte orientale de l’Afrique. Les noms arabes Zohron et Aphron (le Nord et le Sud) que Vincent de Beauvais donne, dans son Miroir de la Nature, aux deux extrémités de l'aiguille aimantée (°°), montrent, ainsi qu’un grand nombre de mots empruntés à la même langue et sous lesquels nous désignons encore les étoiles, de quel côté et par quelle route la lumière est venue éclairer l'Occident. En Europe, chez les peuples chrétiens , il est fait mention pour la première fois de l'aiguille aimantée, comme d’une chose bien connue, dans la Bible satirique de Guyot de Provins (4496), et dans la description de la Palestine par l’évêque de Plolémais, Jaeques de Vitry (de 4204 à 1215). Dante, au xn° livre: du Paradis, a fait entrer aussi dans une eomparaison l’aiguille (ago) « qui se dirige vers le pôle. »
Flavio Gioja, né à Positano, près d’Amalli, ville célebre par sa situation et par ses règlements maritimes qui se ré-
pandirent au loin, a longtemps passé pour l'inventeur de la boussole. Peut-être apporta-t-il quelque perfectionnement dans la disposition de cet instrument, vers l’an 1302; mais que la boussole ait été en usage dans les mers d'Europe , longtemps avant le commencement du xiv° siècle, c’est ce que prouve un écrit sur la navigation de Raymond Lulle, de Majorque, homme très-spirituel et fort excentrique, dont les doctrines enthousiasmaient Giordano Bruno , dès son jeune âge (2), et qui était à la fois un philosophe à système, un chimiste, un missionnaire chrétien et un navigateur habile. Dans son livre intitulé Fenix de las Maravillas del orbe , qui fut écrit en 1286, Lulle dit que les navigateurs de son temps se servaient « d'instruments de mesure, de cartes marines et de l'aiguille aimantée (f1). » Les premiers voyages des Catalans vers les côtes septentrionales de l'Écosse et vers les côtes occidentales de l’Afrique tropicale, tel que celui de don Jayme Ferrer, qui aborda en août 4346 au Rio de Ouro , la découverte par les Normands des Açores, nommées iles Bragir sur la mappemonde de Picigano en 1367, ne permettent pas d'oublier que longtemps avant Colomb, on naviguait librement dans l'océan Occidental. Les traversées qui se faisaient , au temps de la domination romaine , entre Ocelis et la côte de Malabar, sur la foi des vents qui soufflent régulièrement dans ces parages , s’accomplissaient maintenant sous la conduite de l'aiguille aimantée (C2). L'application de l'astronomie à la navigation avait été préparée par l'influence qu’exercérent du xi° au xv° siècle, en Italie, Andeione del Nero et le correcteur des tables Alphonsines, Jean Bianchini; en Allemagne, Nicolas de Cusa (55), George de Peuerbach et Regiomontanus. Les astrolabes, destinés à marquer, sur un élément toujours mobile, la mesure du temps et la latitude géographique, à l’aide des hauteurs méridiennes, reçurent des perfectionnements successifs, depuis l’astrolabe des pilotes de Majorque que Raymond Lulle déerivait en 4295 dans son Arte de navegar (5), jusqu'à celui que Martin Behaim établit à Lisbonne, en 4484, et qui n'était peut-être que le météoroscope de son ami Regiomontanus, ramené à une composition plus simple. Lorsque l'in-