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de pouvoir avee cet instrument déterminer le lieu d’un vaisseau, au milieu d'une nuit sans étoiles (aere caliginoso) (*5). Dès mon retour en Europe j'ai montré en m'appuyant sur des observations personnelles faites dans la mer du Sud, comment, en certaines localités particulières, par exemple sur les côtes du Pérou, pendant la saison des brouillards continuels (garua), on peut, à l’aide de l’inclinaison, déterminer la latitude, avec une exactitude suffisante pour les besoins de la navigation. Je me suis arrêté à dessein sur ces détails, afin de faire voir, en approfondissant un sujet important pour l’histoire du Cosmos, comment, au xvi° siècle, s’agitaient déjà toutes les questions qui occupent encore aujourd’hui les physiciens, si l’on excepte l'intensité de la force magnétique et les variations horaires de la déclinaison que l’on ne songeait pas alors à mesurer. Dans la remarquable carte de l'Amérique, jointe à l'édition de la géographie de Ptolémée qui fut publiée à Rome en 1508, le pôle magnétique est figuré par une ile volcanique située au Nord du Gruentland (Groenland), que l’on représente comme une dépendance de l'Asie. Martin Cortez, dans le Breve Compendio de la Sphera (1545), et Livio Sanuto, dans la Geographia di Tolomeo (1588), placent le pôle magnétique plus au Sud. Livio Sanuto nourrissait déjà cette pensée que « si l’on était assez heureux pour toucher au pôle magnétique lui-même (il calamitico ), il fallait s'attendre à éprouver quelque effet miraculeux (alcun miracoloso stupendo effetto). »
En ce qui concerne la distribution de la chaleur et la météorologie, l’attention était déjà éveillée, à la fin du xv° siéele et au commencement du xvi°, sur l’affaiblissement de la chaleur qui décroit avec la longitude occidentale, c’est-àdire, sur les sinuosités des lignes isothermes (°6); sur la loi de rotation des vents, généralisée par Bacon de Verulam (°7); sur la diminution produite par le déboisement dans l'humidité atmosphérique et dans la quantité de pluie annuelle (à); sur la dépression de la température, à mesure que l’on s’élève au-dessus du niveau de la mer; enfin sur la limite inférieure des neiges éternelles. Pierre Martyr Anghiera remarqua pour la première fois, en 1510, que cette limite
est une fonction de la latitude géographique. Alonso de Hojeda et Amerigo Vespucei avaient vu, dès l’an 1500, les montagnes couvertes de neige de Santa Maria ( Tierras nevadas de Cilarma); Rodrigo Bastidas et Juan de la Cosa les observérent de plus près en 1501; mais ce fut seulement après les communications faites par le pilote Jean Vespueci, neveu d’Amerigo Vespueci, à son protecteur et son ami Anghiera, touchant l'expédition de Colmenares, que la région des neiges tropicales, sur les côtes montagneuses de la mer des Antilles, prit une importance qu'on pourrait appeler cosmique. On rattacha alors la limite inférieure des neiges aux influences générales de la température et des cliinats. Hérodote cherchant, dans le 22° chapitre de son IE livre, à expliquer les debordements du Nil, nie d’une manière absolue qu'il puisse y avoir de la neige sur les montagnes, au sud du tropique du Cancer. L'expédition d'Alexandre conduisit , il est vrai, les Grecs jusqu'aux pics couverts de neige de l’Hindou-Kho (591 cy#rv1w4); mais ces pics sont situés entre le 34° et le 36° degré de latitude Nord. Une seule fois 1l a ete fait mention, à ma connaissance, des neiges dans la zone équatoriale, avant la découverte de l'Amérique et l'an 4500 ; ce détail fort négligé des physiciens se trouve dans la célèbre inscription d’Adulis, que Niebuhr eroit antérieure aux temps de Juba et d’Auguste. La certitude acquise que la limite inférieure des neiges dépend de la distance du lieu polaire (°°), la premiere notion de la loi en vertu de laquelle la chaleur décroit dans la direction verticale, d’où l'on peut conclure l'existence d’une couche d’air, à peu près également froide dans toutes ses parties, qui va en s’abaissant de l'équateur vers les pôles, marquent dans l’histoire de nos connaissances physiques une phase qui ne laisse pas d'être considérable.
Si l’essor de ces connaissances fut favorisé par des expériences fortuites qui n’eurent originairement rien de scienüfique, d'autre part, le siècle dont nous traçons le tableau fut privé, par suite d’accidents particuliers , d’un secours plus légitime et d’une impulsion plus rationnelle. Le plus grand physicien du xv° siècle, un homme qui, avec des con-
“aissances fort rares en mathématiques, unit à un degré surprenant la faculté de plonger ses regards dans les profondeurs de la nature, Léonard de Vinci, était le contemporain de Colomb. Il mourut trois ans aprés lui. L'artiste couronné de gloire s'était livré à l’étude de Ja météorologie, aussi bien qu’à celle de l'hydraulique et de l’optique. Il exerça de l'influence pendant sa vie par ses grandes créations artistiques et par le prestige de sa parole, mais non par ses écrits. Si les idées de Léonard de Vinci sur la physique ne fussent pas restées ensevelies dans ses manuscrits, le champ de l’observation ouvert par le Nouveau Monde eut été exploré scientifiquement dans un grand nombre de ses parties, avant la grande époque de Galilée, de Pascal et de Huyghens. Comme François Bacon, et au moinsun siècle plus tôt, Léonard de Vinci tenait l'induction pour la seule méthode légitime dans la science de la nature: « Dobbiamo cominciare dall’esperienza, e per mezzo di questa scoprirne la ragione (100). » De même que, sans connaitre encore l'usage des instruments de mesure, on chereha souvent, dans les relations des premiers voyages de terre, à évaluer les conditions climatologiques des pays montagneux situés sous la zone tropicale , en se guidant d’après la distribution de la chaleur, les degrès extrêmes de la sécheresse atsmosphérique et la fréquence des explosions électriques ; de bonne heure aussi, les navigateurs se formèrent des notions exactes sur la direction et la rapidité des courants qui, comparables à des fleuves d’une larseur très-irrégulière, traversent l'océan Atlantique. Quant au courant nommé proprement équatorial, c’est-à-dire au mouvement des eaux entre les tropiques, e’est Colomb qui la décrit le premier. I s'explique à ce sujet d’une manière trés-positive à la fois et très-générale, dans la relation de son troisième voyage: « Les eaux se meuvent, dit-il, comme la voûte du ciel (con los cielos), de l'Est à l'Ouest. » La direction de quelques masses fottantes d'herbes marines donpait encore de la force à cette croyance (1). Colomb trouvant à la Guadeloupe un petit vase de tôle entre les mains des habitants, fut amené à supposer que ce vase pouvait bien étre d’origine européenne et avoir été recueilli dans les dé-
bris d’uu navire naufragé, qui aurait été poussé par le courant équatorial des côtes de l'Ibérie sur celles de l'Amérique. Dans ses hypothèses géognostiques , Colomb considérait la rangée transversale des petites Antilles et la forme des grandes Antilles, c’est-à-dire la direction particulière de leurs côtes parallèles aux degrés de latitude, comme un effet du mouvement des flots qui courent de l'Est à l'Ouest sous les tropiques.
Lorsque, dans son quatrième et dernier voyage, l’amiral reconnut la direction des côtes allant droit du Nord au Sud depuis le promontoire de Gracias à Dios jusqu’à la lagune de Chiriqui, il sentit les effets d'un courant violent dirigé vers le Nord et le Nord-Nord-Ouest, et produit par le choc du fleuve équatorial qui va de l'Est à l'Ouest, et se brise contre la côte opposée. Anghiera survécut assez longtemps à Colomb pour embrasser dans son ensemble le mouvement des eaux de l'Océan, pour reconnaitre le tourbillonnement du golfe de Mexico, et l’agitation qui se prolonge jusqu’à la Tierra de los Bacallaos (Terre-Neuve) et à embouchure du fleuve Saint-Laurent. J’ai exposé ailleurs avec détail combien Fexpédition de Ponce de Léon, en 1512, a servi à fixer et à préciser les idées, et j'ai dit à cette occasion que, dans un écrit de sir Humphrey Gilbert, composé entre 1567 et 1576. le mouvement des eaux de KR mer Atlantique depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu’au banc de Terre-Neuve, est traité d’après des vues presqu'entierement conformes à celles de mon excellent ami, feu le major Rennell.
Avec la connaissance des courants se répandit aussi celle des grands bancs d'herbes marines (fucus natans ), de ces prairies océaniques qui offrent le merveilleux spectacle d’un amas de plantes entremélées, près de sept fois égal à la surface de la France. Le grand banc de fucus, proprement appelé Mar de Sargasso , s’étend entre le 49: et le 34° degré de latitude Nord. Son axe principal passe environ sept degrés à l'Ouest de l'ile Corvo. Le petit banc de fucus est plus rapproché du continent et situé dans l’espace compris entre les iles Bermudes et celles de Bahama. Les vents et les courants partiels influent irrégulierement, suivant les années, sur la position et le contour de ces prairies atlantiques. Aucune
= on —
autre ter, dans les deux hémisphères, n'offre sur une aussi vaste étendue ces agroupements de plantes étroitement unies les unes aux autres (?).
La période des découvertes dans les espaces terrestres , l'ouverture soudaine d’un continent inconnu n'ont pas ajouté seulement à la connaissance du globe; elles ont agrandi Phorizon du monde, ou pour m’exprimer avec plus de précision, elles ont élargi les espaces visibles de la voute céleste. Puisque l’homme, en traversant des latitudes différentes, voit changer en même temps « la terre et les astres, » suivant la belle expression du poëte élégiaque Garcilaso de la Vega (5), les voyageurs devaient, en pénétrant vers l'équateur, le long des deux côtes de l'Afrique et jusque par delà la pointe méridionale du Nouveau Monde, contempler avec admiration le magnifique spectacle des constellations méridionales. Il leur était permis de l’observer plus à laise et plus fréquemment que cela n'était possible au temps d’Hiram ou des Ptolémées, sous la domination romaine el sous celle des Arabes , quand on était borné à la mer Rouge où à l'océan Indien , c’est-à-dire à l’espace compris entre le détroit de Bab-el-Mandeb et la presqu'ile occidentale de Finde. Au commencement du xvi® siècle, Amerigo Vespucei dans ses lettres, Vicente Yanez Pinzon, Pigafetta, compagnon de Magellan et d’Elcano, ont déerit les premiers et sous les eouleurs les plus vives, comme l’avait fait Andrea Corsali lors de son voyage à Cochin dans les Indes orientales, l’aspect du ciel du Midi, au-delà des pieds du Centaure et de la brillante constellation du Navire Argo. Amerigo, liltérairement plus instruit, mais aussi moins véridique que les autres, celebre. non sans gràce, la lumière éclatante, la disposition pittoresque et l’aspect étrange des étoiles qui se meuvent autour du pôle Sud, lui-même dégarni d'étoiles. Il affirme, dans sa lettre à Pierre François de Médicis, que, dans son troisième voyage, il s’est soigneusement occupé des constellations meridionales, qu'il a mesuré la distance des principales d’entre elles au pôle et qu’il en a reproduit la disposition. Les details dans lesquels il entre à ce sujet font peu regretter la perte de ces mesures.
Les taches énigmatiques , vulgairement connues sous le nom de sacs de charbon (coalbags, kohlensäcke), paraissent avoir été décrites pour la première foi par Anghiera, en 1540. Elles avaient été déjà remarquées par les compagnons de Vicente Yanes Pinzon, pendant l'expédition qui partit de Palos et prit possession du cap Saint-Augustin, dans le royaume du Brésil (4). Le Canopo fosco (Canapus niger) d’Amerigo Vespueci est vraisemblablement aussi un de ces coalbags. L’ingénieux Acosta les compare avec la partie obscure du disque de la lune, dans les éclipses partielies, et semble les attribuer à l'absence des étoiles et au vide qu’elles laissent dans la voûte du ciel. Rigaud a montré que ces taches, dont Acosta dit nettement qu'elles sont visibles au Pérou et non en Europe, et qu’elles se meuvent, comme des étoiles, autour du pôle Sud, ont été prises par un celebre astronome pour la première ébauche des taches du soleil (°). La découverte des deux Vuées Magellaniques a été faussement attribuée à Pigafetta. Je trouve qu'Anghiera, se fondant sur les observations de navigateurs portugais, avait déjà fait mention de ces nuages, huit ans avant l'achèvement du voyage de cireumnavigation accompli par Magellan. Il compare leur doux éclat à celui de la voie lactée. Il est vraisemblable au reste que le grand Nuage (nubecula major) n’avaitpas échappe à l’observation pénétrante des Arabes; c’est très-probablement le Bœuf blanc , e/ bakar, visible dans la partie méridionale de leur ciel, c’est-à-dire la Tache Blanche dont l'astronome Abdourrahman Sofi dit qu'on ne peut l’apercevoir à Bagdad ni dans le Nord de l'Arabie, mais bien à Tehama et dans le parallèle du détroit de Bab-el-Mandeb. Les Grecs et les Romains ont parcouru la même route sous les Lagides et plus tard; ils n’ont rien remarqué, ou du moins il n’est resté dans les ouvrages conserves jusqu’à nous aucune trace de ce nuage lumineux qui pourtant, placé entre le 14° e le 12° degré de latitude Nord, s'élevait, au temps de Ptolémée, à 3 degrés, et en l’an 14000, du temps d’Abdourrahman, à plus de 4 degrés au dessus de l'horizon ($). Aujourd'hui la hauteur méridienne de la nubecula major, prise au milieu, peut avoir 5 degrés près d’Aden, Si d'ordinaire les naviga-
teurs ne commencent à apercevoir clairement les nuages magellaniques que sous des latitudes très-rapprochées du Midi, sous l'équateur où même plus loin vers le Sud, cela s'explique par l’état de l’atmosphére et par les vapeurs qui réfléchissent une lumière blanche à l'horizon. Dans l'Arabie méridionale, en pénétrant à l’intérieur des terres , l’azur profond de la voute céleste et la grande sécheresse de l'air doivent aider à reconnaitre les nuages magellaniques. La facilité avec laquelle, sous les tropiques et sous les latitudes très-méridionales, en peut, dans les beaux jours , suivre distinctement le mouvement des comètes, est un argument en faveur de cette conjecture.
L’agroupement en constellations nouvelles, des étoiles situées près du pôle antarctique appartient au xvus siècle. Le résultat des observations faites, avec des instruments imparfaits, par les navigateurs hollandais Petrus Theodori de Emden et Frédéric Houtmann, qui vécut de 1596 à 1599, à Java et à Sumatra, prisonnier du roi de Bantam et d’Atschin, a été consigné dans les cartes célestes de Hondius Bleaw (Jansonius Cæsius) et de Bayer.
La zone du ciel, située entre 50 et 80° de latitude Sud, où se pressent en si grand nombre les nébuleuses et les groupes étoilés, emprunte à la distribution inégale des masses lumineuses un caractère particulier, un aspect qu’on peut dire pittoresque, un charme infini dû à l’agroupement des étoiles de première et de seconde grandeur , et à leur séparation par des régions qui, à l’œil nu, semblent désertes et sans lumiere. Ces contrastes singuliers, l'éclat plus vif dont brille la voie lactée dans plusieurs points de son développement, les nuées lumineuses et arrondies de Magellan qui décrivent isolément leur orbite, enfin ces taches sombres, dont la plus grande est si voisine d’une belle constellation, augmentent la variété du tableau de la nature et enchainent l'attention des observateurs émus aux régions extrêmes qui bornent l’hémisphére méridional de la voûte céleste. Depuis le commencement du xvi siècle, l’une de ces régions, par des circonstances particulières dont quelques-unes tiennent à des croyances religieuses, a pris de l'importance
aux yeux des navigaleurs chrétiens qui parcourent les mers situées sous les tropiques ou au delà des tropiques , et des missionnaires qui préchent le christianisme dans les deux persqu'iles de l'Inde; c'est la région de la Croix du Sud. Les quatre étoiles principales dont se compose cette constellation sont confondues dans l’A/mageste , par conséquent à l'époque d’Adrien et d’Antonin le Pieux, avec les pieds postérieurs du Centaure (7). C’est un fait presque inexplicable, eu égard à la forme distincte de la Croix qui s’isole dans son individualité, non moins que le grand et le petit Chariot, le Scorpion, Cassiopée, l’Aigle, le Dauphin, que ces quatre étoiles n'aient pas ete plus tôt mises à part de l’ancienne et puissante constellation du Centaure. Cette confusion est d'autant plus singulière, que le Persan Kazwini et d’autres astronomes mahométans, s'étaient composé à grand’peine une Croix particulière avec le Dauphin et le Dragon. On a dit, sans le démontrer, que la flatterie courtisanesque des savants alexandrins qui avaient changé l'étoile de Canopus en un Plolemæon, avait aussi rattaché, pour faire honneur à Auguste, les étoiles dont se compose la Croix du Sud à un Ceæesaris Thronon, constamment invisible en Italie (5). Du temps de Claude Ptolémée, la belle étoile placée au pied de la Croix s’élevait encore à Alexandrie, dans son passage au méridien, jusqu'à 6° 49 de hauteur, tandis qu'aujourd'hui, dans le même lieu, son point culminant reste de plusieurs degrés au-dessous de Fhorizon. Pour voir actuellement : de la Croix à 6° 40° de hauteur, il faudrait, en tenant compte de la réfraction des rayons, se placer à 40° au Sud d’Alexandrie, sous 21° 43 de latitude Nord. Les anachorètes chétiens du 1v° siècle pouvaient voir encore la Croix à 10° de hauteur, dans les déserts de la Thébaïde. Je ne suppose pas cependant que ce soient eux qui aient donné son nom à cette constellation , car Dante ue le cite pas dans le passage célebre du Purgatoire :
To mi volsi a man destra, e posi mente AlPaltro polo, e vidi quattro stelle Non viste mai fuor ch’alla prima gente.
Et de même, Amerigo Vespucci qui, dans son troisième voyage, se reportait à ces vers, en contemplant le ciel étoilé des régions du Sud, et se vantait d’avoir vu « les quatre étoiles que le premier couple humain avait pu seul apercevoir, » ne connait pas la dénomination de Croix du Sud. Amerigo dit simplement: les quatre étoiles forment une figure rhomboïdale (una mandorla); et cette remarque est de l'an 4504. Lorsque les voyages maritimes se multiplièrent autour du cap de Bonne-Espérance et dans la mer du Sud, à travers les voies frayées par Gama et Magellan ; à mesure que les missionnaires chrétiens purent pénétrer, par suite des découvertes nouvelles, dans les contrées tropicales de l’Amérique, cette constellation devint de plus en plus célébre. Je la trouve mentionnée, pour la première fois, comme une croix merveilleuse (croce maravigliosa), « plus belle que toutes les constellations qui brillent dans la voûte du ciel, » par le florentin Andrea Corsali, en 1517, et un peu plus tard, en 1520, par Pigafelta. Corsali, qui avait plus de lecture que Pigafetta, admire l'esprit prophétique de Dante ; comme si ce grand poëte ne possédait pas autant d’érudition que d'imagination, comme s’il n'avait pas vu les globes célestes des Arabes, et ne s'était pas trouve en rapport avec un grand nombre de Pisans qui avaient visité les contrées orientales (). Acosta remarque déja dans son Historia natural y moral de las Indias, que les premiers colons espagnols établis dans Amérique tropicale se servaient volontiers, comme on le fait encore aujourd'hui, de la Croix du Sud en guise d'horloge céleste, suivant sa position verticale ou le degré de son inclinaison (1°).
Par suite de la rétrogradation des points équinoxiaux , l'aspect du ciel étoilé change sur chaque point de la terre. L'ancienne race humaine a pu voir se lever dans les hautes régions du Nord, les magnifiques constellations du Midi, qui, longtemps invisibles, reviendront après des milliers d'années. Déjà, au temps de Colomb, Canopus était à 40 20 au-dessous de l'horizon de Tolède, situé par 39° 54 de latitude; aujourd’hui il s'élève presqu’autant au-dessus de l'horizon de Cadix. Pour Berlin et en général pour les contrées du Nord,
les étoiles de la Croix du Sud, de même que et # du Centaure, s'éloignent de plus en plus, tandis que les nüages magellaniques se rapprochent peu à peu de nos latitudes, Canopus a été dans les dix derniers siècles aussi rapproché qu’il lui est possible du Nord, et maintenant il s'éloigne vers le Sud, bien qu'avec une extrême lenteur, à cause du peu de distance qui le sépare du pôle Sud de l’écliptique. A 52° 492 de latitude Nord, la Croix à commencé à devenir invisible 2900 ans avant notre ère, tandis que, suivant Galle, elle avait pu s'élever auparavant à plus de 40° au-dessus de l’horizon. Lorsqu'elle disparut pour les observateurs placés aux environs de la mer Baltique, la grande pyramide de Cheops était déjà bâtie en Égypte depuis 500 ans. L'invasion des Hyesos s’accomplit 700 ans plus tard. L’antiquité semble se rapprocher de nous quand nous lui appliquons la mesure des grands événements.
En même temps que s’agrandissait la connaissance , plus contemplative que scientifique, des espaces célestes, des progrès s’accomplissaient dans l'astronomie nautique, e’est-àdire que se perfectionnaient les méthodes à l’aide desquelles se détermine le lieu d’un vaisseau ou, en d’autres termes, sa latitude et sa longitude géographiques. Tout ce qui, dans la suite des temps, à pu favoriser le développement de la navigation, à savoir l'invention de la boussole et une étude plus sérieuse de la déclinaison magnétique; l'évaluation de la vitesse, grâce à une meilleure disposition du loch, à l’usage des chronomètres et à la mesure des distances lunaires; les améliorations apportées à la construction des vaisseaux; la force du vent remplacée par une force nouvelle; mais avant lout l’heureuse application de l’astronomie à l’art nautique: tout cela doit être considéré comme ayant efficacement contribué à l'ouverture des espaces terrestres, à la rapidité des communications entre les peuples, et à la découverte des rapports qui unissent les différentes parties du monde. À ce point de vue, nous devons rappeler ce que nous avons dit déjà, que dès le milieu du xmr° siècle, les marins de la Catalogne et de l'ile Majorque se servaient d'instruments nautiques pour mesurer le temps d’après la
hauteur des étoiles, et que l’astrolabe décrit par Raymond Lulle, dans son Arte de Navegar, a précédé de prés de deux siècles celui de Behaim. L'importance des méthodes astronomiques fut si bien reconnue en Portugal que, vers l’an 1484, Behaim fut nommé président d’une Juntu de Mathématicos qui devait calculer les tables de la déclinaison du soleil et enseigner aux pilotes, selon les expressions de Barros, « la maneira de navegar por altura do sol (11). » Ce mode de navigation, d'après la hauteur méridienne du soleil, fut des lors nettement distingué de la navigation « por la altura del Este-Oeste, » c’est-à-dire par la détermination des longiludes (1°).
La nécessité de trouver la position réelle de la ligne de démarcation indiquée par le pape Alexandre VI, et de marquer, dans le Brésil nouvellement découvert et dans les iles situées au Sud des Indes, la limite légitime entre les possessions des couronnes espagnole et portugaise fil, ainsi que nous l'avons remarqué déjà, chercher avec plus d’ardeur des méthodes pratiques pour déterminer la longitude. On sentait combien étaient rares les occasions auxquelles pouvait s'appliquer l’ancienne et imparfaite méthode des éclipses de lune, due à Hipparque. Dés lan 1514, l'usage des distances lunaires fat recommandé par l’astronome nurenbergeois Jean Werner et bientôt après par Oronce Finée et Gemma Frisius. Malheureusement cette méthode devait longtemps encore demeurer stérile, jusqu’à ce que, après de nombreuses tentatives faites inutilement avec les instruments de Bienewitz ( Peter Apianus) et de Alonzo de Santa Cruz, Newton inventa en 1700 le sextant à réflexion, et que Hadiey en répandit l’usage parmi les marins, en 1731.
L'influence des astronomes arabes agissait aussi, du fond de l'Espagne , sur les progrès de l'astronomie nautique. On fit, il est vrai, pour arriver à la détermination des longitudes, beaucoup d’essais infructueux, el souvent on aima mieux attribuer le mauvais succés à des fautes d'impression dans les Éphémérides astronomiques de Regiomontanus , alors en. usage, qu'à l’inexactitude des observations. Les Portugais suspectaient les résultats fournis par les Espagnols, et les ac-
eusaient d'avoir altéré les tables pour des motifs politiques (**). Le besoin subitement éveillé des secours que promettait, théoriquement du moins, l'astronomie nautique, est exprimé avec une vivacité particuliére dans les relations de Colomb, d’Amerigo Vespucei, de Pigafetta et de André de Saint-Martin, célèbre pilote qui dirigea l'expédition de Magellan et possédait les méthodes de longitude de Ruy Falero. Les oppositions des planètes, l’occultation des étoiles, les différences de hauteur entre la lune et Jupiter, les variations de la déclinaison de la lune furent étudiées avec plus ou moins de succès. Nous possédons des observations de conjonetions faites par Colomb, à Haïti, pendant la nuit du 43 janvier 4493. La nécessité d’adjoindre à toutes les grandes expéditions un homme spécialement versé dans l'astronomie était si généralement comprise, que la reine Isabelle écrivait à Colomb, le 5 septembre 1 493 : « bien que vous ayez assez montré dans votreexpédition que vous en savez plus qu'aucun des mortels (que ninguno de los nacidos), je vous conseille cependant de prendre avee vous Fray Antonio de Marchena, savant en astronomie et d’un caractère facile. » Colomb dit dans la relation de son quatrième voyage: « [l n’y a qu'un mode de calcul infaillible pour la navigation, c’est celui des astronomes ; quiconque en à l'intelligence peut se tenir content. Les résultats qu'il garantit équivalent à une vision prophétique (1). Nos pilotes ignorants ne savent plus où ils sont, dès qu’ils restent sans voir les côtes quelques jours. Ils seraient hors d’état de retrouver les pays que j'ai découverts. Il faut pour naviguer compas y arte, c’est-à-dire la boussole, et #3 science qui est l’art des astronomes. »
J'ai mentionné ces détails caractéristiques , parce qu'ils font voir comment l’astronomie nautique qui, en parant aux dangers de la navigation, a facilité l'accès vers toutes les parties de la terre, a reçu son premier développement dans la période dont je trace en ce moment le tableau; comment, dans le mouvement général des esprits, on sentit de bonne heure la possibilité de méthodes qui ne pouvaient devenir d’une application générale qu'après le perfectionnement des chronomètres, des instruments propres à mesurer les angles
et des tables solaires et lunaires. S'il est vrai, comme on Pa dit, que ce qui fait le caractère d’un siécle, c’est le progres plus ou moins rapide de l'esprit humain dans un laps de temps déterminé, le siècle de Colomb et des grandes découvertes maritimes, en augmentant d’une manière inattendue les objets de la science et de la contemplation, a donné une impulsion nouvelle et plus puissante aux siécles qui Pont suivi. C’est là le propre des découvertes considérables, d'agrandir à la fois Le cercle des conquêtes et l'horizon du champ qui reste encore à conquérir. Dans chaque époque, il y a des esprits faibles disposés à croire complaisamment que l'humanité est arrivée à l'apogée de son développement intellectuel. lis oublient que , par l’effet de la liaison intime qui unit tous les phénomènes de la nature, le champ s’élargit à mesure que l’on avance, et que la limite qui le borde à l’horizon recule incessamment devant l’observateur.
Où l'histoire des peuples peut-elle nous montrer une époque comparable à celle dans laquelle des événements aussi gros de conséquences que la découverte et la première colonisation de l'Amérique, la traversée aux Indes orientales par le cap de Bonne-Espérance, et le premier voyage de circumnavigation de Magellan, se trouvent réunis avec l’épanouissement de l’art, le triomphe de la liberté intellectuelle et religieuse, et les progres imprévus de la connaissance du ciel et de la terre? Une telle époque n’a pas besoin, pour que sa grandeur nous frappe, du prestige de l'éloignement dans lequel elle nous apparait. Si elle se présente à nous à travers des souvenirs historiques et dégagée de la réalité importune du temps présent, elle doit peu de chose à cette circonstance. Malheureusement iei, comme dans tout ce qui est de la terre, à l'éclat du suecés se trouvent associées de déplorables désastres. Les progres de la science du monde ont été achetés au prix de toutes les violences et de toutes les cruautés que les conquérants, soi-disant civilisateurs, ont portées d’un bout à l’autre de la terre; mais e’est une prétention trop téméraire que de vouloir, en suivant pas à pas le développement de l'humanité, établir d’une manière dogmatique la balance du bien et du mal. Il ne sied pas à
l’homme de juger les événements qui intéressent le monde entier, et qui longtemps préparés dans le sein fécond du temps, n’appartiennent que pour une part au siècle dans lequel nous les placons arbitrairement.
La première découverte, faite par les Scandinaves, de la partie centrale et méridionale des Etats-Unis, coïncide presque avec lPapparition mystérieuse de Manco Capac sur le plateau du Pérou; elle est de 200 ans postérieure à l’arrivée des Aztèques dans la vallée du Mexique. La capitale de ce royaume, Tenochtitlan, fut fondée 325 ans plus tard. Si les colonisations normandes avaient eu des suites plus durables, si elles avaient été entretenues et protégées par une métropole puissante, jouissant de l'unité politique, les races gernaines, en pénétrant dans ces contrées, auraient encore rencontré des hordes de chasseurs nomades errant ça et là, sur les lieux mêmes où les conquérants espagnols trouvèrent des laboureurs attachés au sol qu’ils cultivaient (!°).
Les temps de la conquista, la fin du xv° siècle et le commencement du xvI°, sont marqués par une réunion prodigieuse de grands événements accomplis dans la vie politique et morale des nations européennes. Le même mois où Fernand Cortès, après la bataille d’Otumba, se rendait à Mexico pour en faire le siége, Martin Luther brülait, à Wittemberg, la bulle du pape, et fondait cette Réforme qui promettait à l'esprit l’indépendance et un essor nouveau dans des voies presque entierement inconnues (!$). Déjà à ce moment étaient sortis de leurs tombeaux les plus brillants chefs-d’œuvre de l’art grec, le Laocoon, le Torse, l’Apoilon du Belvédére et la Vénus de Médicis. En Italie florissaient Michel-Ange, Léonard de Vinci, Titien et Raphaël, en Allemagne Holbein et Albert Durer. Le système du monde avait été trouve par Copernic, bien qu'il n’ait été divulgué que plus tard, dans l’année même où mourut Christophe Colomb, 44 ans après la découverte du Nouveau Monde.
L'importance de cette découverte et des premiers établissements fondés par les Européens, ne porte pas seulement sur les questions qui font la matière de ce livre; elle se rattache aussi aux influences intellectuelles et morales que l'a-
grandissement subit de la masse des idées acquises a exercées sur l'amélioration de l’état social. C’est à partir de cette époque critique, que l'esprit et le cœur ont vécu d’une vie nouvelle et plus active, que des vœux hardis et d’opiniâtres espérances ont pénétré peu à peu dans toutes les classes de la société civile. A la suite aussi de cet événement , la rareté de la population répandue sur une moitié de la terre, en particulier sur les côtes placées à l'opposite de l’Europe, a pu faciliter l'établissement de colonies que leur étendue et leur situation ont sollicitées à se transformer en États indépendants et ne subissant aucune entrave dans le libre choix de leur constitution politique. Joignons-y enfin la réforme religieuse, prélude des g randes révolutions politiques, qui devait parcourir toutes les phases de son développement dans une contrée devenue l'asile de toutes les croyances et des sentiments les plus divers sur les choses divines. La hardiesse du navigateur génois est le premier anneau dans la chaine sans fin de ces mystérieux événements. C’est le hasard, ce n’est ni la fraude ni l'intrigue, qui a enlevé le nom de Colomb au continent de l'Amérique (17). Rapproché, depuis un demi-siècle, de l'Europe par les relations commerciales et les progres de la navigation, le nouveau monde a exercé une influence considérable sur les institutions politiques, sur les idées et les tendances des peuples placés à la limite orientale de cette vallée de l’océan Atlantique, qui semble se rétrécir de jour en jour (‘).
Vas.