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monde. La découverte de l'Amérique tropicale (4°* août 4498) fut de dix-sept mois postérieure à l'expédition qui amena Cabot sur les côtes du Labrador, dans l'Amérique septentrionale. Colomb vit pour la premiére fois la Tierra firme de l'Amérique du Sud, non pas sur la côte montagneuse de Paria, comme on l’a cru jusqu'ici, mais dans le delta de l’Orénoque, à l'Est du cano Macareo (5). Dès le 24 juin 4497, Sébastien Cabot abordait aux côtes du Labrador, entre les 56° et 58° degrés de latitude (7). Jai exposé plus haut comment cette contrée inhospitalière avait été reconnue cinq siècles plus tôt par l'Islandais Leif Ericson.
Colomb, fermement convaincu jusqu’à sa mort, que déjà en novembre 1492, dans son premier voyage, il avait en abordant à Cuba, touché une partie du continent asiatique, attachait dans son troisième voyage plus de prix aux perles des iles Margarita et Cubagua qu’à la découverte de la Tierra firme (®). D'après la narration de son fils don Fernando et de son ami le Cura de los Palacios, en quittant l'ile de Cuba, il eût voulu, si ses approvisionnements le lui eussent permis, continuer sa route vers l'Ouest, et relourner en Espagne par mer, en touchant à l'ile de Ceylan (Taprobane) et rodeando todu la tierra de los Negros, où par terre, en traversant Jérusalem et Jaffa (T6). L’amiral nourrissait ces projets dès 4494, quatre ans par conséquent avant Vasco de Gama, et rêvait un voyage autour du monde, vingt-sept ans avant Magellan et Sébastien de Elcano. Les préparatifs du second voyage de Cabot, dans lequel ce navigateur parvint à travers les glaces jusqu'à 67° 472 de latitude Nord et chercha un passage pour se rendre au royaume de Cathaïi (la Chine), dans la direction du Nord-Ouest, donnérent à Colomb, pour des temps plus éloignés, l’idée d’un voyage vers le pôle Nord (à lo del polo arctico) (77). Quand peu à peu on eut acquis la conviction que tout le territoire découvert depuis le Labrador jusqu’à Paria et, ainsi que le prouve la carte de Juan de la Cosa, restée longtemps inconnue, la contrée qui s'étend très-avant dans la Péninsule méridionale et fort au delà de l'équateur tiennent à un même continent, on sentit d'autant plus ardemment le désir de
trouver un passage au Nord ou au Midi. Après la seconde découverte de l'Amérique, aprés la certitude acquise que le nouveau monde se prolonge dans la direction du Midi, depuis la baie d'Hudson jusqu’au cap Horn, visité pour la première fois par Garcia Jofre de Loaysa, la connaissance de la mer du Sud qui baigne les côtes occidentales de lAmérique est, dans l'époque que nous retraçons ici, l’événement le plus important pour l’histoire du Monde (T5).
Dix ans avant que Balboa apercçüt la mer du Sud des bauteurs de la Sierra de Quarequa, dans listhme de Panama (25 septembre 15143), Colomb avait déjà appris d’une manière positive, en longeant la côte orientale de Veragua, qu’à l'Ouest de ce pays il y avait une mer « qui, en moins de neuf jours, pouvait conduire vers la Chersonesus aurea de Ptolémée et à l'embouchure du Gange. » Dans cette même Carla rarissima qui contient le récit poétique et attrayant d’un songe, l'amiral dit que, près du rio de Belen, les côtes opposées de Veragua sont dans la même position relative que Tortosa sur la Méditerranée et Fontarabie en Biscaye, ou bien que Venise et Pise. Le Grand Océan (la mer du Sud) ne semblait être alors qu’une continuation du Sinus magnus (22725 x070-) de Ptolémée, qui touchait d’un côté à la Chersonesus aurea, tandis qu’à l'Orient il devait baigner Cattigara et le pays des Sines (les Thines). L’hypothèse imaginaire d’Hipparque, d’après laquelle les côtes orientales du Grand Golfe rejoignaient cette partie du continent africain que l'on croyait s'étendre au loin vers l'Est, hypothèse qui faisait ainsi de l’océan Indien une mer intérieure sans issue, trouva heureusement peu de crédit dans le moyen âge, malgré la faveur qui s’attachait au Systéme de Ptolémée (T°); elle aurait eu assurément une influence funeste sur la direction des grandes entreprises maritimes.
Si la découverte et le parcours de la mer du Sud marquent une époque considérable pour la connaissance des rapports qui unirent les differentes parties du monde, ce n'est pas seulement parce que, grâce à ces événements, purent être déterminées les côtes occidentales du nouveau continent et les côtes orientales de l’ancien, mais aussi, et c’est
—T) Ati
là, au point de vue météorologique, un fait beaucoup plus important, parce que la comparaison numérique entre l’aire de la terre ferme et celle de l'élément liquide commença pour la première fois, il y a à peine 350 ans, à se dégager des plus fausses hypothèses. La grandeur de ces surfaces et la distribution relative de la terre et de l’eau ont une influence déterminante sur l'humidité atmosphérique, sur la densité des diverses couches de l'air, sur la force végétative des plantes, sur l'extension plus ou moins grande de certaines espèces d'animaux et sur un grand nombre d’autres phénomènes naturels. La part accordée à l'élément liquide qui est à la terre dans la proportion de 2 475 à 4, diminue sans doute le sol ouvert aux établissements de la race humaine, le champ où croit la nourriture du plus grand nombre des mammifères, des oiseaux et des reptiles. C’est cependant, d’après les lois qui règlent l'organisme général, une condition nécessaire de conservation, un acte de bienfaisance de la part de la nature, pour tous les êtres animés qui peuplent le continent.
Lorsqu’à la fin du xv° siècle, on s’appliquait ardemment à découvrir le plus court chemin vers le pays des épices: lorsque, presqu’en même temps, germait dans l'esprit de deux hommes éminents de l'Italie, Christophe Colomb et Paul Toscanelli, la pensée de gagner l’Orient en naviguant vers l'Ouest (%), l’opinion dominante était celle de Ptolémée, dans l’'Alnageste, à savoir que l’ancien continent, depuis la côte occidentale de la péninsule Ibérique, jusqu’au méridien des Sines, situés à l’extrémité orientale du monde, comprenait un espace de 480 degrés équatoriaux, c’est-à-dire la moitié de la sphère terrestre. Colomb, trompé par une longue série de fausses conclusions, agrandit cet espace jusqu’à 240°. La côte orientale de l’Asie après laquelle il soupirait, lui paraissait s’avancer jusque dans la Nouvelle-Californie, sous le méridien de San Diego. Il espérait, d’après cela, n’avoir plus à parcourir que 420 degrés de longitude, au lieu de 231 qui séparent réellement le riche entrepôt chinois de Quinsay, par exemple, et l'extrémité de la péninsule Ibérique. Toscanelli, dans sa correspondance avee Colomb, restrei-
gnait l'étendue de l'élément liquide d’une manière plus surprenante encore, et mettait ainsi les choses d’accord avee ses projets. Selon lui, l'Océan, depuis le Portugal jusqu’à la Chine, ne remplissait pas un intervalle de plus de 52 degrés de longitude; de telle sorte que, conformément aux paroles du prophète Esdras, les 677 de la terre étaient à sec. Une lettre que Colomb écrivait de Haïti à la reine Isabelle, aussitôt après la fin de son troisième voyage, témoigne que, dans les années qui suivirent, il inelina vers celte opinion. Il y était d'autant plus porté, qu'elle était partagée aussi par l’homme qui à ses yeux était la plus haute autorité, par le cardinal d’Ailly, dans son Tableau du Monde (imago mundi) (!).
Six ans après que Balboa, une épée dans la main et s’avançant jusqu'aux genoux dans les flots, croyait prendre possession pour la Castille de la mer du Sud, deux ans apres que sa tête füt tombee sous les coups du bourreau, dans le soulèvement contre le despotique Pedrarias Davila (?), Magellan parut dans la même mer (27 novembre 1520), traversa le Grand Océan du Sud-Est au Nord-Ouest, dans un espace de plus de 1,850 myriamètres et, par un singulier hasard, avant de découvrir les iles Mariannes, nommées par lui /slas de los Ladrones où de Las Velas Latinas, et les Philippines, ne vit autre chose que deux iles désertes et de peu d’étendue, les iles Hal/heureuses (Desventuradas), dont l’une est située, si l’on pouvait en croire son journal de bord, à l'Est des iles basses (Low Islands) et l’autre à quelque distance vers le Sud-Ouest de l'archipel de Mendana (5). Apres le meurtre de Magellan dass l’ile Zebou, Sébastien de Elcano accomplit le premier voyage autour du monde, dans le vaisseau le Victoria, et pril pour emblème un globe terrestre, avec cette magnifique légende: Primus cireumdedisti me. Ce fut seulement en septembre 4522 qu'il aborda au port de San Lucar, et moins d'un an aprés, Charles-Quint, instruil par les lecons des eosmographes, insistait, dans une lettre à Fernand Cortès, sur la possibilité de découvrir un passage « qui abrégeät des deux tiers le voyage aux pays des épiceries. > L'expédition d'Alvaro de Saavedra part
d'un port de la province Zacatoula, sur la côte occidentale du Mexique, et se dirige vers les Moluques. Enfin, en 4527, Fernand Cortès correspond de Tenochtitlan, la capitale récemment conquise du Mexique, avec les rois de Zebou et de Tidor, dans l'archipel Asiatique. Telles étaient la rapidité avec laquelle s'était agrandi l'horizon du monde et l'activité des relations qui en rapprochaient les parties.
Plus tard, Fernand Cortès prit la Nouvelle-Espagne ellemême comme point de départ, pour faire de nouvelles découvertes dans la mer du Sud et, à travers cette mer, chercher un passage au Nord-Est. On ne pouvait s’accoutumer à l’idée que le continent s’etendait sans interruption, depuis des latitudes si rapprochées du pôle Sud, jusqu’à lextrémité de l'hémisphère septentrional. Lorsqu’arriva des côtes de la Californie la nouvelle que l’expédition de Cortès avait péri, sa femme, la belle-Juana de Zuniga, fille du comte d’Aguilar, fit équiper deux vaisseaux pour aller chercher des renseignements plus certains ($#). Dés l'an 1541, la Californie était déjà signalée, bien qu’on ait oublié ce fait au xvn° siécle, comme une presqu'ile aride et dépourvue d’arbres. Au reste les relations de voyage, aujourd’hui connues, de Balboa, de Pedrarias Davilla et de Fernand Cortez, témoignent que l’on considérait la mer du Sud comme une partie de l’6céan Indien, et que l’on espérait y trouver aussi des groupes d’iles riches en or, en pierres précieuses, en perles et en épiceries. L’imagination surexcitée poussait aux grandes entreprises, et d'autre part, la hardiesse que l’on deployait, soif dans le bon soit dans le mauvais succès, agissait elleméme sur l'imagination et l’enflammait plus vivement. Ainsi, dans ce merveilleux temps de la conquista, temps d’efforts et de violence, où tous les esprits étaient possédés du vertige des découvertes sur terre et sur mer, beaucoup de circonstances se réunissaient qui, malgré l’absence de toute liberté politique, favorisaient le développement des caractères individuels et aidaient, chez quelques hommes supérieurs, à l’accomplissement de ces grandes pensées dont la source est dans les profondeurs de l’ame. On se trompe si l’on croit que les conquistadores ont été guidés uniquement par Fa-
mour de l’or ou par le fanatisme religieux. Les dangers élévent toujours la poésie de la vie, et de plus l’époque vigoureuse dont nous cherchons en ce moment l'influence sur le développement de l’idée du monde, donnait à toutes les entreprises et aux impressions de la nature que procurent les voyages lointains un charme qui commence à s’épuiser dans notre époque savante, au milieu des facilités sans nombre qui ouvrent l'accès de toutes les contrées: je veux dire le charme de la nouveauté et de la surprise. Il ne s’agissait pas seulement d’un hémisphère; près des deux tiers du globe formaient encore un monde nouveau et inexploré, un monde qui jusque-là avait échappé aux regards, comme cette face de la lune dérobée éternellement aux yeux des habitants de la terre, en vertu des lois de la gravitation. Notre siècle, plus investigateur et maitre d’un plus riche fonds d'idées, à trouvé une compensation à la perte des jouissances que faisait éprouver autrefois aux spectateurs surpris la masse imposante des phénomènes de la nature; compensation vaine, il est vrai, pour la foule, et dont longtemps encore pourra seul profiter le petit nombre d'hommes qui se tient à la hauteur des découvertes récentes en physique. Cette conquête des temps modernes a pour garant l’observation de plus en plus pénétrante qui s'applique au jeu régulier des forces de la nature, soit qu’il s'agisse de l’électro-magnétisme, de la polarisätion de la lumiére, des effets produits par les substances diathermanes, ou des phénomènes physiologiques que présentent les organismes vivants. Vaste ensemble de merveilles qui se déroulent à nos regards comme un monde nouveau dont nous touchons à peine le seuil!
C'est encore à la première moitié du xvi siècle qu’appartient la découverte des iles Sandwich, du pays des Papouas, et de quelques parties de la Nouvelle-Hollande (5). Ces découvertes préparéèrent à celles de Cabrillo, de Sébastien Vizeaino , de Mendana ($), et enfin de Quiros dont l'ile Sagiltaria n’est autre que Tahiti, dont l’archipelago del Espiritu Santo est le même que les nouvelles Hébrides du capitaine Cook. Quiros était accompagné du hardi naviga -
teur qui plus lard donna son nom au détroit de Torres. La mer du Sud n'etait plus alors ce désert qu'avait cru CONtempler Magellan; elle apparaissait animée par des iles qui, à la vérité, faute de précision dans les déterminations astronomiques, flottaient ça et là sur les cartes, comme si elles eussent été mal enracinées. La mer du Sud resta longtemps le seul théâtre des expéditions entreprises par les Portugais et les Espagnols. Le grand archipel de la Malaisie , situé au Sud de l'inde et confusément déerit par Ptolémée , par Cosmas et par Polo, se présentait avec des contours plus arrètés, depuis létablissement d’Albuquerque à Malacea (4511) et la traversée d’Antonio Abreu. C’est le mérite particulier de l'historien Portugais Barros, contemporain de Magellan et de Camoens , d’avoir si nettement distingué le caractère physique et ethnologique particulier aux iles que, le premier, il proposa de mettre à part la Polynésie australe, comme une cinquième partie du monde. Ce fut seulemeni lorsque la puissance hollandaise devint dominante dans les Moluques , que l'Australie sortit pour la premiére fois des ténébres et prit une forme distincte aux yeux des géographes (7). Alors commença la grande époque, illustrée par Abel Tasman. Notre intention n’est pas de faire en particulier l'histoire de toutes les découvertes géographiques ; nous nous bornons à rappeler lesfaits principaux, résultats d’une aspiration soudaine vers tout ce qui était vaste, inconnu et lointain, et dont l'enchainement étroit a amené, en ua court espace de temps, la révélation des deux tiers de la surface terrestre.
A cette connaissance agrandie des espaces de la terre et dela mer, répondirent aussi des vues plus larges sur lexistence et les lois des forces de la nature, sur la distribution de la chaleur à la surface de la terre, sur la variété des organismes et les limites de leur propagation. Les progrès qu'avait faits chaque science en particulier , à la fin de ce moyen âge , trop sévérement jugé sous le rapport scientifique, hâtérent le moment où les sens purent comparer , où l'esprit put embrasser dans leur ensemble une quantité infinie de phénomènes physiques qui se trouvaient tout d'un
coup offerts à l'observation. Les impressions furent d'autant plus profondes, elles provoquèrent d'autant mieux à la recherche des lois de lunivers, que les peuples occidentaux de l’Europe avaient exploré déjà le nouveau continent, avant le milieu du xvi° siècle, du moins dans les parties voisines des côtes , sous les latitudes les plus diverses des deux hémisphères , que dés leur arrivée ils avaient pris possession de la région équatoriale proprement dite, et que, grâce à la configuration particulière des montagnes qui caractérisent ces contrées, les oppositions les plus saisissantes de climats et de formes végétales s'étaient déployés à leurs regards, dans des espaces très-restreints Si je me trouve ramené de nouveau à faire ressortir l'attrait que présentent pour limagination les pays de montagnes, sous la zone équinoxiale, j'ai pour excuse cette remarque souvent exprimée déjà, que les habitants de ces contrées sont les seuls auxquels il soit donné de contempler tous les astres du firmament et presque toutes les familles du monde végétal; mais contempler n’est pas observer, c’est-à-dire comparer et combiner.
Si chez Colomb, malgré le manque absolu de connaissances en histoire naturelle, le sens observateur se développa dans des directions diverses, comme je crois l'avoir montré ailleurs , par le seul effet du contact avec les grands phénomènes de la nature, il faut bien se garder de supposer un développement analogue dans la foule guerrière et peu civilisée des conquistadores. Ce n’est pas à eux que lon doit faire honneur des progrès scientifiques qui ont incontestablement leur principe dans la découverte du nouveau continent, el sont venus agrandir les connaissances des Européens, sur la composition de latmosphère et ses rapports avec l’organisation humaine; sur la distribution des climats au penchant des Cordillères; sur les neiges éternelles dont la hauteur varie dans les deux hémisphères suivant les differents degrés de latitude; sur la liaison des voleans entre eux; Sur la circonscription des zones d’ébranlement dans les tremblements de terre; sur les lois du magnétisme , la direction des courants pélagiques et la gradation de formes nouvelles, animales et végétales. Ces progrès sont l’œuvre
de voyageurs plus pacifiques; ils sont dus à un petit nombre d'hommes distingués, fonctionnaires municipaux, ecclésiastiques et médecins. Habitant d'anciennes villes Indiennes, dont quelques-unes étaient situées à 42,000 pieds au dessus de la mer, ces hommes pouvaient observer de leurs propres yeux la nature qui les entourait, vérifier et combiner, pendant un long séjour, ce que d’autres avaient vu, recueillir des productions de la nature, les décrire et les envoyer à leurs amis d'Europe. Il suffit de nommer iei Go-mara, Oviedo, Acosta et Hernandez. Déjà Colomb avait rapporté de son premier voyage de découverte quelques objets naturels, tels que des fruits et des peaux de bêtes. Dans une lettre écrite de Ségovie, au mois d’août 4494, la reine Isabelle prie l’amiral de continuer ses collections ; elle lui demande surtout « les oiseaux qui peuplent les forêts et les rivages, dans ces pays où règnent un autre climat et d’autres saisons. » On a fait jusqu'ici peu d’attention à ce fait que de la même côte occidentale de l'Afrique, d’où, deux mille ans plus tôt, Hannon rapportait, pour les suspendre dans un temple, « des peaux tannées de femmes sauvages, » qui ne sont autres que les grands singes Gorilles, un ami de Martin Behaim, Cadamosto, avait recueilli, pour l’infant dom Henri le Navigateur, des poils d’éléphant longs d’une palme et demie, Hernandez, médecin de Philippe IT, envoyé par ce monarque à Mexico, pour faire reproduire dans de magnifiques dessins toutes les curiosités végétales et zoologiques de ce pays, put enrichir ses collections, en prenant copie de plusieurs peintures qui représentaient des. -objets d'histoire naturelle, et avaient été exécutées avec beaucoup de soin par les ordres d’un roi de Tezcouco, Nezahoualcoyotl, un demi-siècle avant l’arrivée des Espagnols (°). Hernandez mit aussi à profit une collection de plantes médicinales qu'il avait trouvées encore vivantes dans l’ancien jardin mexicain de Houartepec. Les conquistudores n'avaient pas ravagé ce jardin , par respect pour un hôpital espagnol qu'en vepait d'établir auprès (#). En méme temps ou peu s’en faut, on rassemblait et on décrivait ces ossements fossiles des mastodontes trouvés sur les plateaux de Mexico, de la Nou-
velle-Grenade et du Pérou, qui plus tard prirent une si grande importance pour la théorie du soulèvement successif des chaines de montagnes. Les dénominations d’ossements des géants et de champs des géants (Campos de Gigantes) , montrent la part de l’imagination dans les premières interprétations que l’on hasarda sur ce sujet.
Une chose qui dans cette époque agitée, contribua aussi d’une manière notable au progrès des vues sur le monde, fut le contact immédiat d’une masse nombreuse d’Européens avec la nature exotique qui déployait librement ses magnificences dans les plaines et les contrées montagneuses de l'Amérique. A la suite de l’expédition de Vasco de Gama , on contempla le même spectacle sur les côtes orientales de l'Afrique et dans l'Inde méridionale. Dès le commencement du xvI® siècle, un médecin portugais, Garcia de Orta, avait, avec l'appui du noble Martin Alfonso de Sousa, établi dans cette contrée, sur l'emplacement occupé aujourd’hui par la ville de Bombay, un jardin botanique où il cultivait les plantes médicinales des environs. La muse de Camoens lui a payé le tribut d’un éloge patriotique. L’impulsion était donnée ; chacun alors sentait le désir d'observer par lui-même, tandis que les ouvrages cosmographiques du moyen àge sont moins le produit d’une contemplation immédiate que. des compilations où reparaissent uniformément les Opinions des écrivains classiques de l'antiquité. Deux des plus grands hommes du xvi° siècle, Conrad Gesner et Andreas Cæsalpinus , ont glorieusement frayé une route nouvelle en zoologie et en botanique. |
Afin de retracer d’une manière plus saisissante les progrès soit physiques, soit astronomiques, qui, à la suite des découvertes faites dans l'Océan, agrandirent la science de la navigation, je dois, à la fin de ce tableau, appeler l’attention sur quelques points lumineux qui commencent déjà à briller dans les relations de Colomb. Ces lueurs, faibles encore, méritent d'autant mieux d’être remarquées , qu'elles contiennent le germe de vues générales sur la nature, Fomets les preuves des résultats que j'indique ici, parce : je les ai fournies abondamment dans un autre ouvrage, dans
PEvamen critique de l'histoire de la géographie du nouveau continent et des progrès de l'astronomie nautique aux xv° el XVIe siècles. Pour échapper cependant au soupçon de changer l’ordre des temps et d'appuyer les observations de Colomb sur les principes de la physique moderne, je commencerai par traduire littéralement quelques lignes d’une lettre que l’amiral écrivait d'Haïti, au mois d'octobre 1498 : « Chaque fois que, quittant les côtes d’Espagne, je me dirige vers l'Inde, je sens, dès que j'ai fait cent milles marins à l'Ouest des Açores, un changement extraordinaire dans le mouvement des corps célestes, dans la température de Pair et dans l’état de la mer. En observant ces changements avec une attention scrupuleuse , j'ai reconnu que l'aiguille aimantée (agujas de marear), dont la déclinaison avait lieu jusque-là dans la direction du Nord-Est, passait au Nord-Ouest; et après avoir franchi cette ligne (raya), comme on gravit le dos d’une colline (como quien traspone una cuesta), j’ai trouvé la mer couverte d’une telle quantité d'herbes marines, semblables à de petites branches de pins et portant pour fruits des pistaches, que les vaisseaux semblaient devoir manquer d’eau et échouer sur un bas-fonds. Avant la limite dont je viens de parler, nous n’avions trouvé aucune trace de ces herbes marines. Je remarquai aussi en arrivant à cette ligne de démarcation, placée, je le répète, à cent milles vers l'Ouest des Acores, que la mer s’apaise subitement, et que presque aucun veni ne l’agite plus. Lorsque nous descendimes desiles Canaries jusqu’au parallèle de Sierra Leone, il nous fallut souffrir une chaleur horrible; mais dès que nous eùmes franchi la limite que j’ai indiquée, le climat changea, l'air s’adoueit et la fraicheur augmenta à mesure que nous avancions vers l'Ouest. »
Cette lettre, éclaireie par plusieurs autres passages des écrits de Colomb, contient des aperçus sur la connaissance physique de la terre, des remarques sur la déclinaison de l'aiguille aimantée subordonnée à la longitude géographique, sur la flexion des bandes isothermes , depuis les côtes oceldentales de l’ancien continent jusqu'aux côtes orientales du nouveau, sur la situation du grand banc de Sargasso dans
PT ne
le bassin de Ia mer Atlantique, enfin sur les rapports existant entre cette zône maritime et la partie correspondante de l’atmosphère. Colomb, peu familier avec les mathématiques , fut, dès son premier voyage, amené par de fausses observations faites dans le voisinage des Açores sur le mouvement de l'étoile polaire (°°), à croire que la sphère terrestre était irrégulière. Selon lui, « le globe est plus gonflé dans l'hémisphère occidental, et les vaisseaux, en approchant de la ligne maritime, où l'aiguille aimantée se dirige exactement vers le Nord, se trouvent insensiblement portés à une moindre distance du ciel. C’est cette élévation (cuesta) qui cause le rafraichissement de la température. » La réception solennelle de l’amirail à Barcelone date du mois d'avril 4493. et dès le mois de mais de la même année, fut signée par le pape Alexandre VI la bulle célébre qui fixe, pour toute la durée des temps, la ligne de démareation entre les possessions espagnoles et portugaises, à la distance de cent milles à l'Ouest des Açores (°!). Si l’on considère en outre que Colomb, revenant de son premier voyage, avait déjà le projet d’aller à Rome , afin de présenter au pape, comme il le dit lui-même, un état de ses découvertes; si l’on songe à limportance que les contemporains de Colomb attachaient à la découverte de la ligne magnétique sans déclinaison , on pourra bien croire justifiée cette assertion historique hasardée par moi dans un autre ouvrage, que l'amiral, à l’apogée de sa faveur, s’efforea de faire changer une division naturelle en une division politique.
Le meilleur moyen de comprendre l'influence que la découverte de l'Amérique et les expéditions qui s’y rattachent exercérent si vite sur l’ensemble des connaissances physiques et astronomiques . c’est de se rappeler les premières impressions des contemporains et ce vaste cercle d’efforts scientifiques, dont la plus grande partie tombe dans la première moitié du xvi* siècle. Christophe Colomb n’a pas seulement le mérite incontestable d’avoir le premier decouvert une ligne sans déclinaison magnétique , mais aussi d’avoir propage en Europe l’étude du magnetisme terrestre, par ses considérations sur l’accroissement progresssif de la décli-
naison vers l'Ouest, à mesure qu’il s’éloignait de cette ligne. Le fait général que presque partout les extrémités d’une aiguille aimantée mobile ne se dirigent pas exactement vers les pôles géographiques eut pu, malgré l’imperfection des instruments, être facilement constaté dans la mer Méditerranée ct dans tous les lieux où , au xu° siècle , la déclinaison n'allait pas à moins de 8 ou 10 degrés. Mais il n’est pas invraisemblable que les Arabes ou les Croisés qui furent en contact avec l’Orient, de l’an 1096 à l’an 1270, en répandant l’usage de la boussole chinoise et indienne, aient appelé aussi attention sur la déclinaison que subit l'aiguille aimantée vers le Nord-Est ou le Nord-Ouest, suivant Les dif- {férents pays, comme sur un phénomène connu depuis longtemps. Le Penthsaoyan chinois, composé sous la dynastie des Song entre 41114 et 4117, nous apprend en effet d’une manière positive qu'à cette époque on savait depuis longtemps mesurer la déclinaison occidentale (°?;. Ce qui appartient à Colomb, ce n’est pas d’avoir observé le premier l’existence de cette déclinaison, qui se trouve déjà indiquée, par exemple, sur la carte d’Andrea Bianco, tracée en 4436; c’est d’avoir fait, le 43 septembre 1492, la remarque, que, à 2° 472 vers l'Est de l’ile Corvo, la déclinaison magnétique change et passe du Nord-Est au Nord-Ouest.
Cette découverte d’une ligne magnétique sans déclinaison marque un point mémorable dans l’histoire de l'astronomie nautique. Elle a été justement célébrée par Oviedo, Las Casas et Herrera. Ceux qui, avec Eivio Sanuto, attribuent cette découverte à Sébastien Cabot, oublient que le premier voyage de ce célèbre navigateur, entrepris aux frais des commerçants de Bristol, et qui fut couronné par la prise de possession du continent américain, est de cinq ans postérieur à la premiére expédition de Colomb. Colomb n’a pas seulement découvert dans l'Océan Atlantique une contrée où le iéridien magnétique coïncide avec le méridien géographique, il à fait de plus cette ingénieuse remarque, que la déclinaison magnétique peut servir à déterminer le lieu d’un vaisseau relativement à la longitude. Dans le journal de son second voyage (avril 4496), nous voyons l'amiral s'orienter
réellement d'après la déclinaison de l'aiguille aimantée, On ne soupçonpait pas encore, à la vérité, les difficultés que rencontre la détermination de la longitude par cette méthode, surtout dans les parages où les lignes magnétiques de déclinaison fléchissent à tel point que, pendant des espaces considérables , elles ne suivent plus la direction du méridien, mais bien celle des paralleles. On chercha, avec une ardeur inquiète, des méthodes magnétiques et astronomiques, pour déterminer sur terre et sur mer les points par lesquels passait la ligne de démarcation imaginaire. L'état de la science, et l’imperfection de tous les instruments qui servaient sur mer à mesurer le temps ou l’espace, ne permettaient pas encore, en 1493, la solution pratique d’un problème aussi compliqué. Dans cet état de choses, le pape Alexandre VI, en s’arrogeant le droit de partager un hémisphère entre deux puissants empires, rendit sans le savoir des services signales à l’astronomie nautique et à la théorie physique du magnétisme terrestre. De ce moment aussi, les puissances maritimes furent assaillies d’une foule de projets inexécutables. Sébastien Cabot, au rapport de son ami Richard Eden, se vantait encore, sur son lit de mort, d’une méthode infaillible pour déterminer la longitude géographique, qui lui avait été inspirée par une révélation du ciel. La méthode de Cabot reposait sur la conviction arrêtée que la déclinaison magnélique changeait régulièrement et rapidement avec les méridiens. Le cosmographe Alonso de Santa Cruz, l’un des maitres de Charles-Quint, entreprit dès lan 1530, un siècle et demi par conséquent avant Halley, de dresser la première carte générale des variations magnéliques (%). Il ne s’appuyait encore, il est vrai, que sur des observations très-Incomplétes.
Le déplacement des lignes magnétiques, dont on attribue d'ordinaire la découverte à Gassendi, était encore un secret pour William Gilbert lui-même, tandis qu'avant lui Acosta, instruit par des marins portugais, reconnaissait sur toute la surface de la terre quatre lignes sans déclinaison (°). A peine la boussole d’inclinaison avait-elle été inventée en Angleterre par Robert Norman (1576), que Gilbert se vantait