DU SENTIMENT DE LA NATURE SUIVANT LA DIFFÉRENCE DES RACES ET DES TEMPS
On a souvent avancé que le sentiment de la nature, sans être étranger aux peuples anciens, a cependant été plus rarement et plus faiblement exprimé dans l'antiquité que dans les temps modernes. « Si l’on se rappelle, dit Schiller dans ses réflexions sur la poésie naïve et sentimentale (*), la belle nature qui entourait les Grecs , si l’on songe dans quelle libre intimité ils vivaient avec elle sous leur ciel si pur, comme chez ce peuple l’art, les sentiments, les mœurs étaient plus près de la nature, et combien leurs poésies en étaient une expression fidèle, on doit s'étonner de rencontrer chez eux si peu de cet intérêt du cœur avec lequel nous autres modernes nous restons suspendus aux scènes de la nature. Les Grecs ont porté au plus haut degré la fidélité et l'exactitude dans la peinture des paysages; ils sont entrés dans des détails minutieux, mais sans que leur âme y eût plus de part qu’à la description d’un vêtement, d’une arme ou d’un bouclier. La nature parait avoir intéressé leur intelligence plus que leur sentiment moral. Jamais ils ne s’attachérent à elle avec Ja sympathie et la douce mélancolie des modernes. »
EN | Or
Si vrai que soit ce jugement par quelque côlé, il ne saurait être étendu à l’antiquité tout entière. Aussi bien est-ce se faire une idée incomplète des choses que de comprendre uniquement sous le nom d’antiquité, par opposition avee les temps modernes , le monde grec et le monde romain. Un profond sentiment de la nature se révèle dans les plus anciennes poésies des Hébreux et des Indiens, c’est-à-dire chez des races bien différentes, les races sémitiques et indo-germaniques.
Nous ne pouvons juger de la sensibilité des anciens peuples pour la nature que d’après les passages de leur littérature où est exprimé ce sentiment. Ces témoignages doivent être recueillis et appreciés avec d'autant plus de scrupule qu’ils se détachent plus rarement sous les grandes formes de la poésie épique et lyrique. Sans doute dans l’antiquité grecque, à la fleur de l’âge de l'humanité, on rencontre un tendre et profond sentiment de la nature uni à la peinture des passions et aux légendes fabuleuses; mais le genre proprement descriptif n’est jamais chez les Grecs qu’un accessoire. Le paysage n’apparait que comme le fond d’un tableau au devant duquel se meuvent des formes humaines. La raison en est que dans l’art grec tout s’agite dans le cercle de l'humanité. Le développement des passions absorbait presque tout l'intérêt, les agitations de la vie publique troublaient vite les réveries silencieuses où nous jette la contemplation de la nature; on cherchait jusque dans les phénoménes physiques quelques relations avec la nature de l'homme (°); tous devaient fournir des points de ressemblance avec sa forme extérieure ou son activité morale. Ce fut presque toujours grâce à ces rapports et sous la forme de comparaisons que le genre descriptif put entrer dans le domaine de la poésie et y introduire quelques tableaux bornés, mais pleins de vie.
On chantait à Delphes des hymnes au printemps ($), afin sans doute d'exprimer la joie de l’homme échappé aux rigueurs de l'hiver. Les OEuvres et Jours d'Hésiode contiennent aussi une description de Fhiver (7), introduite peutêtre plus tard par quelque rapsode ionien, Ce poëme donne
des préceptes sur l’agriculture et sur d’autres professions ; il indique les conditions d’une vie honnête, tout cela sur le ton d’une noble simplicité , mais avec la sécheresse didactique. Hésiode ne s'élève à une inspiration plus haute que pour envelopper sous le voile de l’anthropomorphisme les misères de l’humanité dans le beau mythe allégorique d’Épiméthée et de Pandore. De même dans la Théogonie , composée d'éléments divers, mais très-anciens , les phénomènes de la mer sont souvent personnifiés sous des noms caractéristiques, comme , par exemple, dans l’énumération des Néréides (#). Cette tendance à revêtir de la forme humaine les phénomènes de la nature fut commune à l’école des aèdes de la Béotie et à toute la poésie antique.
Ce n’est qu'à une époque très-rapprochée de nous que les ressources si variées du genre descriptif, la poésie de la nature, en un mot, ont formé un genre de littérature distinct , soit que l’on s’attache à dépeindre le luxe de la végélation tropicale, soit que l’on retrace sous une forme animée les mœurs des animaux. Ce n’est pas à dire que là où respire tant de sensualité la sensibilité pour les beautés de la nature ait fait complétement défaut (°), qu'en admirant tant de chefs-d'œuvre inimitables créés par l'imagination des Grecs, nous ne puissions trouver chez eux quelques traces de poésie contemplative. Si ces traces sont trop rares , au gré des modernes, cela tient moins à l'absence de sensibilité qu’à ce que les anciens n’éprouvèrent pas le besoin d'exprimer par des paroles le sentiment de la nature, Moins portés vers la nature inanimée que vers la vie agissante et le travail intérieur de la pensée, ils adoptérent d'abord et conservérent l'épopée et l’ode comme les formes les plus élevées du génie poétique. Or les descriptions de la nature ne pouvaient se mêler qu’accidentellement à ces poëmes:; il ne parait pas que l'imagination s’y soit jamais arrêtée comme sur un objet à part. Dans la suite, à mesure que la tradition de l’ancien monde s’effaça, à mesure que ses fleurs se flétirent, la rhétorique envahit tout le domaine de la poésie didactique. Cette poésie était sévere, noble et sans ornements, sous la vieille forme philosophique et presque sacer-
— ÿ dotale qui fut celle du livre d Empédocle sur la Nature; par le mélange de la rhéthorique, elle perdit peu à peu sa simplicité et sa dignité primitive.
Qu'il nous soit permis de citer quelques exemples afin d’éclaircir les généralités qui précèdent. Ainsi que le veut l'épopée, les scènes de la nature ne sont jamais qu’un accessoire dans les poëmes homériques: « Le berger se réjouit du calme de la nuit, de la pureté de l'air, de l'éclat des étoiles qui brillent sous la voùte du ciel. Il entend de loin le bruit du torrent gonflé qui tombe, entrainant dans son noir limon les chènes déracinés (1°). » Les forts solitaires du Parnassu, ses vallées sombres et touffues contrastent avec le bois de peupliers arrosé par une source, dans la peinture gracieuse que fait Homère de l'ile des Phéaciens (Scheria), et surtout avec le pays des Cyclopes, « dans lequel de vertes prairies agitées par le vent entourent des côteaux , où la vigne croit sans culture (!!). » Pindare, dans un hymne au printemps, composé pour les grandes Dionysiaques, chante « la terre couverte de fleurs nouvelles , alors que dans la ville argienne de Némée, le palmier, entr'ouvrant ses premiers bourgeons, annonce au devin l'approche du printemps embaumé. » Ailleurs il chante l’Etna , « la colonne du ciel, qui nourrit une neige éternelle. » Mais il se détourne vite de la nature morte et de ses sombres aspects pour célébrer Hiéron de Syracuse et les victoires des Grecs sur les Perses.
Il ne faut pas oublier que le paysage grec offre l'attrait particulier d’une harmonie intime entre la terre ferme et l'élément liquide , entre les rivages colorés par le soleil, bordés de plantes et de végétaux pittoresques, et la mer agitée, retentissante et brillante de reflets divers. Si d'autres peuples ont dû regarder la terre et la mer, la vie terrestre et la vie maritime, comme deux mondes séparés, les Grecs, je ne dis pas seulement les insulaires, mais aussi les tribus du continent méridional, pouvaient, presque de chaque point de vue, embrasser tous les phénomènes produits par le contact ou l’action réciproque des éléments, et qui donnent aux seènes de la nature tant de richesse et de
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grandeur. Comment des peuples si heureusement doués seraient-ils restés indifférents devant ces chaines de rochers couronnées de forêts, qui suivaient les replis profonds de la mer Méditerranée. En voyant l'échange régulier qui s’opérait suivant les saisons de l’année et les heures du jour, entre la surface du sol et les couches inférieures de Fair, en observant la distribution des formes végétales, comment, dans un àge où le génie poétique était la plus élevée de toutes les vocations, cette émotion venue des sens ne se serait-elle pas changée en une contemplation idéale? Les Grecs croyaient à des rapports secrets entre le monde des plantes et les héros ou les dieux. C’étaient les dieux qui vengeaient les outrages faits aux arbres ou aux plantes consacrées. L’imagination animait pour ainsi dire les végétaux ; mais les formes poétiques auxquelles dut se borner l'antiquité grecque par la nature méme de son génie, ne laissaient à la description de la nature qu’un développement incomplet.
Quelquefois cependant , même chez les poëtes tragiques, l'expression de la douleur ou le développement des passions sont interrompus par des descriptions où respire l’enthousiasme et qui révèlent un profond sentiment de la nature. Lorsque OEdipe s'approche du bois des Euménides, le chœur chante « le tranquille et délicieux séjour de Colone, les verts buissons que le rossignol aime à visiter et qui retentissent de sa voix claire et mélodieuse, l’obseurité que répand le feuillage enlacé de lierre, les narcisses humides de la rosée céleste, le safran doré et l'olivier impérissable qui renait sans cesse de lui-même (12). » En méme temps qu'il immortalise ce bourg de Colone qui fut son berceau, Sophocle place à dessein la grande figure du roi errant et poursuivi par le sort près des eaux rapides du Céphise, et l'entoure d'images sereines. Le repos de la nature ajoute encore à la douleur que cause l’aspect auguste de ce vieillard aveugle. Euripide se plait aussi à décrire d’une façon pittoresque « les pâturages de la Messénie et de la Laconie, qui, sous un ciel éternellement pur, sont traversés par les belles eaux du Pamisus, et dont mille sources nourrissent la fertilité (15). »