‹ Cosmos (volume 4)Chapitre 6 sur 41 · ENT): QU · texte numérisé non relu

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La poésie bucolique, sorte de drame populaire et champêtre qui prit naissance dans les plaines de la Sicile, est à bon droit réputée une forme intermédiaire. C’est plutôt encore l'homme de la nature que le paysage qui est représenté dans cette petite épopée pastorale ; tel est du moins son caractère chez le poëte qui lui a donné ia forme la plus achevée, Théocrite. L'élément élégiaque occupe aussi une place dans l'idylle; il semble qu’elle doive son origine au regret d’un idéal perdu, et que dans le cœur de homme un fond de tristesse soit toujours mêlé au sentiment intime de la nature.

Lorsque la vraie poésie s’éteignit en Grèce avec la vie publique, la poésie didactique et descriptive se voua à la transmission de la science. L’astronomie, la géographie, la chasse et la pêche devinrent les sujets favoris de versificaleurs qui déployèrent souvent une flexibilité merveilleuse. Les formes et les mœurs des animaux sont retracées avec grâce et avec une exactitude telle que la science moderne peut y retrouver ses classifications en genres et même en espèces; mais il manque à tous ces poëmes la vie intérieure, l'art de passionner la nature , et cette émotion à l’aide de laquelle le monde physique s'impose à l'imagination du poëte sans même qu’il en ait clairement conseience. On trouve cette surabondance de l'élément descriptif, unie à une grande industrie poétique dans les quarante-huit chants des Dionysiaques de l’Égyptien Nonnus. L'auteur aime à retracer les grandes catastrophes de la nature ; il décrit un incendie allumé par le feu du ciel dans une forêt qui longe les bords de l’'Hydaspe, et fait cuire les poissons au fond du fleuve. Ailleurs il entreprend d'expliquer météorologiquement comment, des vapeurs qui s'élèvent dans l'air , se forment les tempêtes et les pluies d’orage. Rien n’est plus inégal que cette œuvre de Nonnus; à un élan d'inspiration succède une stérile abondance de mots qui bientôt amène l'ennui.

Il y à un sentiment plus vif et plus délicat de la nature dans quelques pieces de lÆnthologie, restes précieux d’époques diverses, Fr. Jacobs, dans sa belle édition, à réuni,

sous un titre à part, toutes les épigrammes relatives aux animaux et aux plantes. Ce sont de petits tableaux qui le plus souvent n’ont trait qu’à des objets individuels. Le pla- Lane, « qui nourrit de son vert feuillage les grains gonflés du raisin, » revient peut-être un peu souvent. On sait qu'originaire de l'Asie Mineure , le platane pénétra d’abord dans l’île de Diomède , et ne fut transplanté en Sicile, sur les rives de lAnapus, qu’au temps de Denys l’Ancien. En général, cependant , les poëtes de l’Anthologie paraissent s’être adressés plus volontiers aux animaux qu'aux plantes. L'Idylle du printemps, par Méléagre de Gadara, est une belle composition , et qui dépasse les proportions des autres (14).

Nous devons à la vieille réputation de la vallée de Tempé de mentionner le tableau qu’en a tracé Élien, sans doute d’après Dicéarque (5). C’est la plus complète de toutes les descriptions que nous aient transmises les prosateurs grecs. Tout en s’attachant à l’exactitude topographique , l’auteur n’a pas négligé les détails pittoresques. Il a animé la fraiche vallée par la présence d’une théorie qui cueiïlle les branches du laurier sacré. Plus tard, à partir de la fin du ive siècle , les tableaux champêtres se multiplient dans les romans des prosateurs byzantins. C’est là un des attraits du roman pastoral de Longus (1); encore les peintures de l’amour naissant laissent-elles peu de place au sentiment même de la nature.

Je me propose simplement , dans ces pages, d’éclaireir par quelques exemples empruntés à la littérature descriptive, des considérations générales sur la contemplation poétique du monde. Aussi aurais-je déjà quitté le champ fleuri de l'antiquité grecque si je croyais pouvoir, dans un livre que j'ai osé intituler Cosmos, passer sous silence le début du traité sur le Monde , faussement attribué à Aristote. L’auteur représente le globe « paré de sa végétation luxuriante, fertilisé par de nombreuses irrigations, et (c’est là ce qui lui parait le plus merveilleux) peuplé d’êtres pensants (17). » Cet abus de la rhétorique, si étranger au mode d'exposition concise et purement scientifique du philosophe de Stagire ,

ET ve est lui-méme un des nombreux arguments que l'on à fait valoir contre l'authenticité de cet ouvrage, qu'on peut rapporter à Chrysippe (8), à Apulée (!), ou à tel autre que l’on voudra. S'il faut renoncer à considérer cette description comme émanant d’Aristote, Cicéron en revanche nous a conservé un fragment authentique traduit littéralement d’un écrit perdu de ce philosophe (*): « S'il y avait des êtres qui eussent toujours véeu au milieu des profondeurs de la terre, dans des demeures ornées de tableaux, de statues et de tout ee que possèdent en abondance les heureux du monde; si ces êtres avaient vaguement entendu parler de l’existence des dieux tout-puissants, et que la terre s’entr’ouvrant, ils pussent s'élever du fond de leurs retraites souterraines aux lieux que nous habitons; à la vue de la terre, de la mer et de la voûte du ciel, quand ils reconnaitraient l’étendue des nuages et la force des vents, quand ils admireraient la beauté du soleil, sa grandeur et ses torrents de lumière, quand enfin ils considéreraient , aussitôt que la nuit veriue aurait enveloppé la terre de ténèbres, le ciel étoilé , les variations de la lune, le lever et le coucher des astres accomplissant leur course immuable de toute éternité, sans doute ils s’écrieraient: Oui, il y a des dieux, et ces grandes choses sont leur ouvrage! » On a dit avec raison que l’on sent planer dans ces paroles le génie enthousiaste de Platon , et qu'elles suffiraient seules à confirmer le jugement de Cicéron sur « les flots d'or du langage Aristotelique (21). » Un tel argument en faveur de l’existence des puissances célestes, puisé dans la beauté et dans linfinie grandeur des œuvres de la création, est un fait trésrare chez les anciens.

Cette émotion pour les beautés de la nature que les Grecs sentaient au fond du cœur, mais qu’ils ne cherchérent pas à produire sous une forme littéraire, se rencontre plus rarement encore chez les Romains. Il semble qu’on devait attendre autre chose d’une nation qui, fidèle aux anciennes traditions des Sicules, s’adonna surtout à l’agriculture et à la vie de la campagne. Mais à côté de cette activité, il y avait chez les Romains une gravité sévère, une raison so-

Anh — bre et mesurée qui les disposait peu aux impressions des sens , et les portait plutôt vers les réalités de chaque jour que vers une contemplation poétique et idéale de la nature. Ces oppositions entre la vie intérieure des Romains et celle des tribus grecques se reflêtent dans la littérature, expression intelligente et fidèle du caractère des peuples. En dépit de la communauté d’origine, la structure intérieure des deux idiomes formait encore une différence de plus. On s'accorde à reconnaitre que la langue de l’antique Latium est moins riche en images, moins variée dans ses tours, qu’elle est propre à saisir la vérité des choses plus qu'à se plier aux fantaisies de l'imagination. En outre, au siècle d’Auguste , limitation des modèles grecs put dépayser les esprits et géner les libres épanchements. Toutefois quelques génies puissants, s'appuyant sur l'amour de la patrie, purent rompre ces entraves, grâce à une originalité féconde et à l'élévation des idées traduites dans un admirable langage.

La poésie a déployé toutes ses richesses dans le poëme de Lucrèce sur la Nature. L'auteur embrasse le monde entier ; disciple d'Empédocle et de Parménide , il relève encore la majesté de son exposition par les formes archaïques de son style. La poésie et la philosophie ont confondu leurs forces dans le livre de Lucrèce, sans que jamais de leur mélange résulte cette froideur que blamait déjà sévèrement le rhéteur Ménandre, en la comparant à l’aspect brillant sous lequel Platon se représentait la nature (?). Mon frère a analysé, avec une grande sagacité, les effets analogues ou dissemblables produits par l’union de la poésie et des abstractions philosophiques, dans les anciens poëmes didactiques de la Grèce, dans le poëme de Luerèce et dans l’épisode du Bagavad-Gita (?). Si l’on considère le grand tableau de la nature tracé par le poëte romain, on est frappé du contraste que forment l’aridité du système atomistique et ses étranges visions sur la formation de la terre, avec cette vivante description de la race humaine sortant du fond des forêts pour labourer les champs, vaincre les forces de la nature, cultiver son esprit, perfectionner son langage et fonder la vie civile (2).

Si au milieu d’une vie agitée, un homme d’État conserve dans son cœur , en proie aux passions politiques, un goût vif pour la nature et l'amour de la solitude, il faut chercher la source de ces sentiments dans les profondeurs d’un grand et noble caractère. Les écrits de Cicéron prouvent la vérité de cette observation. On sait, il est vrai, qu’il à fait de nombreux emprunts au Phèdre de Platon (*) dans le traité des Lois et dans celui de lOrateur; mais limitation n’a rien fait perdre de son individualité propre à la peinture du sol italique. Platon dépeint en quelques traits généraux « l’ombrage épais du haut platane , les parfums qui s’exhalent de l’Agnus-castus en fleur , la brise qui sent l'été et dont le murmure accompagne leschœurs des cigales. » Pour la description de Cicéron, elle est tellement fidèle, comme l'a remarqué récemment un observateur ingénieux (*), qu'aujourd'hui encore on en peut retrouver sur les lieux mêmes tous les traits. Le Liris est encore entouré de hauts peupliers; et si l’on descend, en se dirigeant vers la gauche, de la hauteur qui domine les ruines d’Arpinum, on reconnait le bouquet de chènes au bord du Fibrène, aussi bien que l'ile nommée aujourd’hui Isola di Carnello, formée par la division du ruisseau, et dans laquelle Cicéron se retirait, comme il le dit lui-même , pour méditer, pour lire et pour écrire. C’est à Arpinum, au pied des montagnes des Volsques, qu'était né Cicéron, et l’admirable paysage qui l’entourait dut influer, dès son jeune âge, sur les goûts qu’il conserva toute sa vie. Souvent en effet, à l'insu même de l’homme, le reflet de la nature environnante pénétrant au plus profond de son être, s’associe à ses dispositions natives et au libre développement de ses forces intellectuelles et morales.

A travers les terribles orages de l’an 708, Cicéron trouva quelques adoucissements dans ses villas, se rendant tour à tour de Tusculum à Arpinum, des environs d’Antium à ceux de Cumes. « Rien de plus agréable, éerit-il à Atticus (27), que cette solitude, rien de plus gracieux que cette villa, le rivage qui est auprès et la vue de la mer. » Il écrit encore de lle d’Astura, à l'embouchure du fleuve du même nom,

> sur la côte de la mer Tyrrhénienne. « Personne ici ne me dérange, et quand je vais dès le matin me cacher dans un bois épais et sauvage, je n'en sors plus avant le soir. Après mon bien-aimé Atlicus, rien ne n’est plus cher que la solitude; là je n'ai de commerce qu'avec les lettres, et pourtant mes études sont souvent interrompues par mes larmes. Je combats contre la douleur autant que je le puis, mais la lutte est encore au-dessus de mes forces. » Plusieurs éritiques ont cru retrouver par avance dans ces lettres, ainsi que dans celles de Pline, l'accent de la sentimentalité moderne; je n’y vois, pour moi, que l'accent d’une sensibilité profonde, qui dans tous les temps et chez tous les peuples s'échappe des cœurs douloureusement émus.

La connaissance des œuvres de Virgile et d’Horace est si généralement répandue parmitoutes les personnes un peuinitiées à la littérature latine, qu'il serait superflu d’en extraire des passages pour rappeler le vif et tendre sentiment de la nature qui anime quelques-unes de leurs compositions. Dans l’épopée nationale de Virgile, la description du paysage, d’après la nature même de ce genre de poëme, devait être un simple accessoire, et ne pouvait occuper que peu de place. Nulle part on ne remarque que l’auteur se soit attaché à décrire des lieux déterminés (*#); mais les couleurs harmonieuses de ses tableaux révèlent une profonde intelligence de la nature. Où le calme de la mer et le repos de la nuit ont-ils été plus heureusement retracés ? Quel contraste entre ces images sereines et les énergiques peintures de l’orage, dans le premier livre des Géorgiques , de la tempête qui assaille les Troyens au milieu des Strophades, de l’écroulement des rochers et de l’éruption de l’Etna , dans l’Énéide (©)! De la part d'Ovide, on eût pu attendre comme fruit de son long séjour à Tomes, dans les plaines de la Moœæsie inférieure, une description poétique de ces déserts sur lesquels l'antiquité est restée muette. L’exilé ne vit pas, il est vrai, cette partie des steppes qui, recouvertes dans l'été de plantes vigoureuses hautes de quatre à six pieds, offre, à chaque souffle du vent, la gracieuse image d'une mer de fleurs agitée. Le lieu où fut relégué Ovide était une lande marécageuse; accablé

par une disgrèce au-dessus de ses forces, il était plus disposé à se reporter en souvenir aux jouissances du monde et aux événements politiques de Rome, qu’à contempler les vastes déserts qui l’entouraient. Comme compensation, et sans compter les descriptions peut-être même un peu trop fréquentes, de grottes, de sources et de clairs de lune, ce poëte, qui possédait à un si haut degré le talent de peindre, nous à laissé un récit singulièrement exact et intéressant, même pour la géologie, d’une éruption volcanique près de Méthone, entre Épidaure et Trézène. Dans ce tableau, que nous avons eu déjà l’occasion de signaler ailleurs (5°), Ovide montre le sol se soulevant en forme de colline par la force des vapeurs intérieurement comprimées, comme une vessie gonflée, ou comme une outre formée de la peau d’un chevreau.

Il y a lieu surtout de regretter que Tibulle ne nous ait point laissé quelque grande composition descriptive faite d’après nature. Parmi les poëtes qui illustrèrent le règne d’Auguste, il est du petit nombre de ceux qui, heureusement étrangers à l’érudition alexandrine et amoureux de la vie de la campagne , sensibles et simples par conséquent, puiserent leurs inspirations en eux-mêmes. Ses élégies doivent être considérées à la vérité comme des tableaux de mœurs dans lesquels le paysage est rejeté sur le dernier plan; mais la consécration des champs et la sixième pièce du premier livre montrent ce qu’on eût pu attendre de l’ami d’Horace et de Messala (51).

Petit-fils du rhéteur M. Annæus Sénèque, Lucain ne se rattache que trop bien à lui par la parure oratoire de son style. IL à peint cependant en traits admirables et d’une vérité frappante la destruction de la forêt des Druides sur le rivage, aujourd’hui dépouillé, de Marseille (5°). Les chênes en tombant s'appuient l’un sur lautre et se tiennent en équilibre ; dégarnis de leurs feuilles, ils laissent pour la premuiere fois pénétrer un rayon de soleil dans cette sombre et sainte obscurité. Quiconque a vécu longtemps dans les forêts du Nouveau-Monde, sent avec quel bonheur le poëte a dépeint en peu de mots le luxe de cette végétation puissante, dont de gigantesques débris sont encore enfouis dans

quelques tourbiéres de la France (55). Un ami de Sénèque le philosophe, Lucilius Junior, à représenté aussi avec vérité l’éruplion d'un volcan dans son poëme didactique de l'Etna; mais il n’y à pas fait entrer ces détails précis, qui seuls donnent de l'originalité à une pareille description. Son poëme, sous ce rapport, est fort inférieur au dialogue sur l'Etna, dû à la jeunesse de Bembo, et dont nous avons déjà fait l'éloge (5).

Lorsque enfin l'inspiration épuisée ne peut plus soutenir les grandes et nobles formes de la poésie, à partir de la seconde moitié du iv° siècle, l’art des vers, dépouillé du charme de l'imagination, ne s’attache plus qu’à décrire minutieusement les réalités arides de la science. L’élégance factice du langage ne pouvait pas suppléer au sentiment de la nature et à l’enthousiasme évanoui, Comme production de ces temps stériles, pendant lesquels la forme poétique n’est qu'un ornement d'emprunt jeté par hasard sur la pensée, nous devons citer le poëme de la Moselle d’Ausone. Né en Aquiiaine , Ausone avait suivi Valentinien dans son expédition contre les Alemanni. Le poëme de la Moselle, composé dans l'antique ville de Trèves, célébre en plusieurs endroits et non sans grâce , les vignobles qui s'élèvent en coteaux sur les rives de l’un des plus beaux fleuves du sol germanique (5°). Malheureusement la topographie de la contrée, les ruisseaux qui se jettent dans la Moselle, les diverses espèces de poissons qui la peuplent, avec l'indication de leur forme, de leurs couleurs et de leurs mœurs, tels sont les principaux objets de ce poème trop exclusivement didactique.

Les descriptions de la nature ne sont pas moins rares chez les prosateurs romains que chez les prosateurs grecs. Nous avons cité plus haut quelques passages remarquables de Cicéron. Les grands historiens , Jules César, Tite-Live et Tacite, ne font guère autre chose que de retracer par occasion un champ de bataille, le passage d’un fleuve, ou des défilés impraticables dans les montagnes. Ils ne se reportent vers la nature que lorsqu'ils sentent le besoin de représenter l’homme luttant contre les obstacles qu’elle lui oppose. Dans les Annales de Tacite, je ne puis lire sans une sorte de ra-

ET" = vissement la traversée de Germanicus sur l'Ems (Amisia) , et la grande description géographique des chaines de montagnes qui longent la Syrie et la Palestine (55). Quinte-Curce aussi a trés-heureusement dépeint la solitude des foréts que dut traverser l’armée macédonienne à l’ouest d'Hécatompylos, dans la province marécageuse de Mazendéran (57). J'y insisterais davantage si l’on pouvait distinguer sûrement ce que cet écrivain, auquel on n'ose assigner une époque précise, a tiré de sa vive imagination ou puisé aux sources historiques.

Nous nous bornerons à signaler ici, en nous réservant d'y revenir plus tard, dans l’Essai historique sur le développement de l'idée de l'univers, le grand ouvrage encyclopédique de Pline l'Ancien , auquel nul autre ouvrage dans lantiquité ne peut être comparé pour la richesse des matériaux. Son livre , ainsi que l’a dit son neveu Pline le Jeune, est aussi varié que la nature; on y sent, en effet, un esprit tourmenté de lirrésistible désir d’embrasser la nature entiére, el qui procède souvent avec trop de précipitation. Inégal dans son style, tantôt il se borne à un simple récit, tantôt il abonde en pensées, s’anime et ne se fait pas faute de recourir aux ornements de là rhétorique. L'Histoire Naturelle de Pline , d’après le plan même qu'il s'était formé ne pouvait contenir beaucoup de descriptions individuelles et portant sur des objets précis; mais toutes les fois que son attention est dirigée sur l’ensemble des forces de la nature, ou sur l’ordre qui préside à l’univers (naturæ majestas) , on ne peut méconnaitre dans ses paroles un enthousiasme véritable. Le livre de Pline a exercé une grande influence dans toute la durée du moyen àge.

Nous aurions plaisir à citer , comme témoignage du sentiment de la nature chez les Romains , les villas gracieusement situées sur les hauteurs du Pincius, à Tuseulum et à Tibur, près du cap Misène, à Pouzzoles et à Baïa, si toutes n'étaient, comme celles de Seaurus et de Mécéne, de Lucullus et d’Adrien , encombrées de bâtiments somptueux. Les temples, les théâtres et les hippodromes alternaient avec

les volières et les autres constructions destinées à entrete- ©)

TE nir des escargots et des loirs. La maison de campagne de Scipion à Liternum, bien que plus simple sans doute , était garnie de tours comme une forteresse. Le nom d’un ami d’Auguste, de Matius, nous à été signalé parce que, fort curieux précisément de tout ce qui était artificiel et contraire à la nature, il introduisit le premier l'usage de tailler avee symétrie les arbres d’après des formes empruntées à l'architecture ou aux arts plastiques. Pline le Jeune, possesseur de nombreuses villas, a décrit en termes charmants celles de Laurente et de Toscane (#). Si dans toutes deux les bàtiments et les ornements bizarres formés de buis découpé sont répandus avec une profusion que répudierait notre goût moderne, les descriptions qu’en a données Pline, et aussi le soin que prit Adrien de faire reproduire artificiellement l’image de la vallée de Tempé dans sa maison de plaisance de Tibur, témoignent que les Romains, même les habitants des villes, sentaient le charme du paysage; on voit que malgré leur goût un peu exclusif pour les arts et le prix qu’ils attachaient aux commodités de la vie, bien qu’ils ealculassent avec beaucoup de sollicitude lexposition de leurs maisons de campagne par rapport au soleil et aux vents, ils n’étaient pas indifférents cependant à la libre jouissance de la nature. Nous sommes heureux de pouvoir ajouter que cette jouissance, dans les domaines de Pline, n’était pas troublée par laspect affligeant de la misère des esclaves. C’est que le riche propriétaire n’était pas seulement un des plus savants hommes de son temps, il avait des sentiments d’humanité dont on rencontre rarement l’expression , du moins chez les anciens, et éprouvait une compassion profonde pour les classes du peuple asservies par la pauvreté. Il n’y avait pas, à vrai dire, d’esclavage dans les maisons de campagne de Pline; l’esclave qui labourait la terre transmettait librement ce qu'il avait acquis (5°).

Les anciens ne nous ont laissé aucune description des neiges éternelles qui couronnent les Alpes et se colorent d’un reflet rouge au lever et au coucher du soleil; ils n’ont pas été frappés de l’état des glaciers bleus ni de la nature imposante du paysage suisse. Cependant l'Helvétie était con-

tinuellement traversée par des hommes d’État ou des chefs d'armée qui se rendaient en Gaule, et emmenaient des gens de lettres dans leur escorte. Tous ces voyageurs ne savent que se plaindre du mauvais état des chemins, sans jamais se laisser distraire par l'aspect romantique des scènes de la nature. On sait que Jules César, lorsqu'il retourna en Gaule auprès de ses légions, mit le temps à profit en composant, pendant le passage des Alpes, un traité de grammaire, de Analogiä (*). Silius Italicus, qui mourut sous Trajan, à une époque où déjà la Suisse était dans un état de culture florissant , représente la région des Alpes comme un horrible désert dépourvu de végétation (f!), tandis qu’il célèbre avec amour tous les ravins de l'Italie et les rives ombragées du Liris (Garigliano) (#?). Il n’est pas moins surprenant que le merveilleux aspect des rochers de basalte découpés en colonnes naturelles , tels qu’on les rencontre au centre de la France , sur les bords du Rhin et dans la Lombardie , n’ait pas engagé les Romains à les décrire ni même à les mentionner.

Tandis que s’épuisaient les sentiments qui avaient inspiré l'antiquité classique , et en détournant les esprits de l’état passif du monde inanimé, les avaient portés vers l’action et la manifestation des forces humaines, un esprit nouveau se faisait jour : le christianisme se répandait peu à peu, et tout se ressentait de sa bienfaisante influence. Occupé, alors même qu'il prévalait comme religion d'État, à l’affranchissement civil de la race humaine et à la réhabilitation des classes inférieures , il affranchissait aussi la nature en élargissant ses horizons. Les yeux n'étaient plus constamment fixés sur les formes des dieux de l’'Olympe. Le Créateur (ainsi nous l’enseignent les Pères dans leur langage châtié et souvent même brillant d'images et de poésie) se montre aussi grand dans la nature morte que dans la uature vivante, dans la lutte désordonnée des éléments que dans le cours paisible d’un développement organique. Malheureusement la dissolution successive de la puissance romaine entraina aussi la corruption du langage ; l’imagination perdit sa puissance créatrice, la simplicité et la pureté de la diction s’altérèrent,

d’abord dans les pays latins, et plus tard dans l’empire grec. Le goût de la solitude , l’habitude des sombres méditations, le recueillement intérieur , ont laissé dans tous les écrits de ce temps des traces manifestes. La langue et le ton général du style en ont également souffert.

Lorsque des sentiments nouveaux viennent à se développer dans le monde, il est presque toujours possible d’en retrouver ça et là quelques germes précoces et profondément enfouis. On a souvent expliqué la molle langueur qui respire dans Mimnerme par une disposition sentimentale de Pme (#). Le monde nouveau n’a pas rompu brusquement avec Pancien ; mais les changements accomplis dans les aspirations religeuses de l'humanité, dans les sentiments moraux les plus tendres, et même dans la vie extérieure des hommes qui agissent sur l'esprit de la foule, ont fait éclater tout à coup ce qui jusqu'alors avait échappé à l'attention. Le christianisme disposa les esprits à chercher dans l’ordre du monde et dans la beauté de la nature le témoignage de la grandeur et de l'excellence du Créateur. Cette tendance à glorifier la Divinité dans ses œuvres dût amener le goût des descriptions. Les plus anciennes et les plus complètes se trouvent chez un avocat de Rome, qui vivait en même temps que Tertullien et Philostrate, c’est-à-dire au commencement du ne siècle, chez Minucius Felix, auteur d’un dialogue religieux intitulé Octavius. On prend plaisir à le suivre au point du jour sur le rivage d’Ostie, auquel il prête, il est vrai, un aspect pittoresque et des effets salutaires que nous ne retrouvons plus aujourd'hui. Dans ce dialogue, Minueius Felix défend vivement les croyances nouvelles contre les attaques d’un de ses amis resté fidèle au paganisme (“*).

C'est ici le lieu de citer partiellement quelques descriptions de la nature empruntées aux Péres de l'Église grecque , et moins connues sans doute de nos lecteurs que les passages dans lesquels les anciens habitants de l'Italie ont exprimé leur goût pour la vie champétre. Je commencerai par une lettre de saint Basile pour lequel j’ai depuis longtemps une prédilection singulière. Né à Césarée, en Cappadoce, Basile, à peine âgé de trente ans, avait renoncé à la vie calme qu'il

LR

menait à Athènes, et visité les thébaïdes chrétiennes de la Cœlé-Syrie et de l'Égypte méridionale, Lui-même, à l’exemple des Esséniens et des Thérapeutes , ces précurseurs du christianisme , il se retira dans un désert sur les bords de l'Iris en Arménie. Son second frère, Naucratius, s’était noyé dans ce fleuve en péchant , après avoir mené cinq ans la dure vie des anachorèles (#). « Je crois enfin, écrit Basile à Grégoire de Nazianze, avoir trouvé le terme de mes courses errantes. Renonçant avec peine à l’espérance de nous voir réunis tous deux, il serait plus vrai de dire à mes songes (car j'approuve celui qui appelle l’espérance le songe d’un homme éveillé), je suis parti pour le Pont à la recherche de la vie qui me convient. Dieu m'a fait rencontrer ici un lieu d'accord avec mes goûts. Ce que, dans nos jeux et dans nos moments de repos, nous nous représentions en imagination, je puis le voir en réalité. Une haute montagne, environnée d'une épaisse forêt, est arrosée du côté du nord par des eaux fraiches et limpides. À ses pieds s'étend une plaine inclinée, rendue féconde par les vapeurs humides qui s’exhalent des hauteurs. La forêt qui dans son libre développement entoure la montagne, et où se pressent des arbres de formes et d’espèces différentes, semble établir autour d’elle un mur de défense... Ma solitude est bornée par deux ravins profonds. D’un côté, le fleuve qui s’élance du faite oppose une barrière continue et difficile à franchir ; de l’autre, une large croupe de montagne en ferme l'entrée... L'habitation est située sur la crête d’un autre sommet , de manière à embrasser toute l'étendue de la plaine et à contempler d’en haut la chute et le cours de l'fris, pour moi plus agréable à voir que le Strymon pour les habitants d’Amphipolis. Ce fleuve, le plus rapide que je connaisse, se brise contre une roche voisine et se jette en tourbillonnant dans un abime. Il m’offre, ainsi qu'à tous les voyageurs, un aspect plein de charme , et de plus il est pour les habitants de la contrée une utile ressource par le nombre infini des poissons qu'il nourrit dans ses flots écumants. Dois-je te décrire les vapeurs exhalées de la terre, ou les brises qui montent de la surface des eaux ? Qu'un autre admire l’abondance

des fleurs et le chant des oiseaux ; je n’ai pas le loisir d’appliquer mon esprit à de tels objets. Ce qui me charme plus que tout le reste c’est le calme de la contrée; elle n’est visitée que par quelques chasseurs, car mon désert nourrit des cerfs et des troupeaux de chèvres sauvages, mais non vos ours et vos lions. Comment pourrais-je changer ce lieu pour un autre? Aleméon , quand il eut trouvé les Échinades, ne voulut pas aller plus loin (#6). » Malgré l’indifférence que veut opposer saint Basile à quelques-uns des agréments de sa retraite, on sent dans cette simple peinture du paysage et de la vie des bois des sentiments mieux en harmonie avec les sentiments modernes que tout ce qui nous reste de l'antiquité grecque et latine. Du haut de la cabane solitaire où Basile s’est réfugié , le regard s’abaisse sur la voûte humide de la forêt; il a trouvé enfin le lieu de repos après lequel lui et son ami Grégoire de Nazianze ont soupiré si longtemps (7). L’allusion mythologique qui termine la lettre résonne comme une voix qui, partie de l’ancien monde, trouve un écho dans le monde chrétien.

Les homélies de saint Basile sur l'Hexameron témoignent aussi du sentiment de la nature qui était en lui. IL dépeint les douceurs des nuits éternellement sereines de l’Asie Mineure, où, selon son expression, les astres, fleurs immortelles du ciel, élèvent l'esprit de l’homme du visible à linvisible (#). Si, dans le récit de la création du monde, il veut célébrer les beautés de la mer et décrire les aspects variés et changeants de cette plaine sans limites, il montre comment, doucement agitée « par le souffle des vents, elle réfléchit une lumière tantôt blanche, tantôt bleue, tantôt rouge; comment , dans ses jeux paisibles , elle caresse le rivage. » On trouve chez le frère de saint Basile, chez Grégoire de Nysse, le même accord mélancolique avec la nature, « Si je vois, s’écrie-t-il, chaque crête de rocher, chaque vallon, chaque plaine couverts d’une herbe naissante; si je vois la riche parure des arbres et à mes pieds les lis auxquels la nature a donné à la fois le parfum et léclat des couleurs ; si dans le lointain j'aperçois la mer vers laquelle la nuée qui passe conduit mes regards, mon äme est saisie d’une tris-

EN tesse qui n’est pas sans douceur. Avec l'automne les fruits disparaissent, les feuilles tombent, les branches des arbres se roidissent, et nous-mêmes, accablés d’une mélancolie profonde en voyant ces éternelles et régulières transformations, nous sommes à l'unisson des forces mystérieuses de la nature, Quiconque contemple ce spectacle avec les yeux de l'âme sent la petitesse de l’homme comparé à la grandeur de l'univers (#?). »

Non-seulement cette glorification de la Divinité par la contemplation enthousiaste de la nature amena chez les chrétiens le goût des descriptions poétiques; on peut même dire que, dans la première ferveur de la foi nouvelle, leur admiration fut toujours mêlée de mépris pour les œuvres humaines. Chrysostôme dit en mille endroits: « Vois-tu un magnifique monument, te sens-tu charmer par la vue d’une longue colonnade, reporte vite tes regards sur la voûte du ciel et les libres champs où les troupeaux paissent auprès des bords de la mer. Qui ne mépriserait toutes les œuvres de Part, lorsque, dans le calme de son cœur , il admire le lever du soleil versant sur la terre une lumière dorée, lorsque, au bord d’une source, couché sur des herbes épaisses ou à l’ombre d'arbres touffus, il repait ses yeux d’un vague lointain qui se perd dans l'obscurité (°°)? » La ville d’Antioche était à cette époque entourée d’ermitages, et dans l’un d’eux vivait Chrysostôme. Il semblait que l’éloquence, retrempée à la source de la nature , eüt retrouvé son élément, la liberté, dans les contrées boisées et montagneuses de la Syrie et de l’Asie Mineure.

Lorsque plus tard, dans des temps ennemis de toute civilisation , le christianisme se répandit parmi les races germaniques et celtiques, qui ne connaissaient jusque-là que la religion de la nature et honoraient sous de grossiers symboles les forces conservatrices ou destructrices de l'univers, un commerce intime avec la nature et l'étude de ses forces mystérieuses devinrent facilement suspects de sorcellerie ; la connaissance du monde extérieur parut alors aussi dangereuse que l’avait été aux yeux de Tertullien, de Clément d'Alexandrie et de presque tous les anciens Pères, la eul-

ture des arts plastiques. Au douzième et au treizième sièele, les conciles de Tours (4469) et de Paris (1209) interdirent aux moines la damnable lecture des ouvrages de physique (°). Ce furent Albert le Grand et Roger Bacon qui les premiers rompirent courageusement les entraves de l'esprit humain, firent absoudre la nature, et la rétablirent dans ses anciens droits.

Nous avons signalé jusqu'ici les oppositions qui, dans les littératures grecque et latine, si intimement liées l’une à l’autre, se sont manifestées suivant la différence des temps. Mais les contrastes qui se produisent dans la manière de sentir ne sont pas seulement l'effet du temps ou des révolutions par lesquelles sont transformés invinciblement les gouvernements, les mœurs et les religions; plus frappants encore sont ceux que causent la variété des races et leur genie originaire. Quelle opposition ne remarque-t-on pas dans le sentiment de la nature et dans la couleur poétique des descriptions, chez les Grecs, chez les Germains du Nord, dans les races sémitiques, chez les Persans et chez les Hindous! On a souvent exprimé cette opinion, que l'amour des peuples du Nord pour la nature, le charme puissant qui les atlire vers les délicieuses campagnes de la Grèce ou de l'Italie et vers les merveilleuses richesses de la végétation tropicale, doivent être principalement attribués à la privation où ils sont pendant la durée d'un long hiver, de toutes les jouissances de la nature. Nous ne nions pas que cette sorte de convoitise qui porte les peuples du Nord vers le climat des palmiers ne s’affaiblisse, à mesure que l’on s’approche du midi de la France ou de la peninsule Ibérique ; mais la dénomination, si souvent employée et confirmée par la science, de race indo-germanique, doit suffire à elle seule pour nous tenir en garde contre les effets trop généraux qu'on serait tenté d'attribuer à l'influence de l'hiver dans les régions septentrionales. Les innombrables productions de la poésie indienne nous apprennent que, dans l’espace compris entre les tropiques et dans les contrées avoisinantes, au sud de la chaine de l'Himalaya, les forêts, toujours vertes et toujours en fleurs, ont vivement sollicité l'i-

magination des peuples de Aria orientale, et qu'ils se sont senti plus de vocation encore pour la poésie descriptive que les races purement germaniques répandues dans les pays inhospitaliers du Nord et jusque dans l'Islande, Ce n’est pas que même dans les climats plus fortunés de l’Asie méridionale, les jouissances de la nature ne soient quelquefois suspendues; l’opposition des saisons y est extrêmement marquée; on passe brusquement des pluies qui fécondent la terre à une sccheresse dévorante. En Perse, sur le plateau de l’Aria occidentale, on trouve souvent des déserts sans végétation et de forme irrégulière, qui s’avancent comme des golfes dans les contrées les plus fertiles ; souvent les forêts renferment des steppes immenses, qui semblent une mer intérieure entourée de ses rivages. Gràce à ces accidents, la surface horizontale du sol offre aux habitants de ces chauds climats les mêmes alternatives de terres fertiles et de plaines désertes que présentent en hauteur les chaines de montagnes couronnées de neige de l’Inde et de lAfghanistan. Or ces contrastes frappants dans les saisons de l’année, dans la fécondité et l'élévation du sol, sont, chez des peuples portés déjà à la contemplation de la nature par l’ensemble de leur civilisation et leurs croyances religieuses, les causes les plus propres à échauffer l'imagination poétique.

L'amour de la nature, particulier aux races contemplatives de la Germanie, se manifeste à un haut degré dans les plus anciens poëmes du moyen àge. La poésie chevaleresque des minnesinger, sous le règne des Hohenstauffen, en fournit des preuves nombreuses. Quelles que soient les relations historiques qui rattachent cette poésie à la poésie romane des Provençaux , on n’y peut méconnaitre le pur élément germanique. Les mœurs des nations germaines, les habitudes de leur vie, leur amour de l'indépendance , tout révèle le sentiment de la nature dont elles étaient intimement pénétrées (*?). Les minnesinger errants, bien que quelques-uns fussent nés sur le trône, et que tous fussent mélés à la vie des cours , restaient toujours en commerce assidu avec la nature. Ils entretenaient dans toute sa fraicheur la disposition naturelle qui les portait à l’idylle et souvent même à

l’élégie. Afin de mieux apprécier les effets d’une semblable disposition, je m’en référe aux deux plus profonds connaisseurs du moyen âge allemand, à mes nobles amis MM. Jacob et Guillaume Grimm. « Les poëtes allemands de cette époque, dit le dernier, ne se sont jamais attachés à décrire la nature d’une manière abstraite, c’est-à-dire sans avoir d'autre but que de peindre sous de vives couleurs l’impression du paysage. Ce n’est pas assurément que le sentiment de la nature manquât aux anciens maîtres allemands, mais toujours ils l'ont rattaché aux événements qu'ils racontaient ou aux émotions plus vives qui débordaient dans leurs chants lyriques. Pour commencer par l'épopée nationale, par les plus anciens et les plus précieux monuments de la muse allemande, on ne trouve ni dans les Viebelungen, ni dans le poëme de Gudrun aucune description de la nature, là même où l'occasion s’en présentait naturellement (%). Le récit, très-circonstancié d’ailleurs, de la chasse où Sigfried est tué, contient seulement la mention d’une bruyère en fleurs et d’une saurce fraiche à l'ombre d’un tilleul. Dans le poëme de Gudrun, qui suppose des mœurs un peu plus polies, le sentiment de la nature se laisse mieux entrevoir. Lorsque la fille du roi et ses compagnes, réduites à la condition d’esclaves, vont porter sur le bord de la mer les vêtements de leur maitre, le poëte indique le moment de l’année où lhiver touche à sa fin et où commencent les concerts des rossignols. La neige tombe encore, et la chevelure des jeunes filles est fouettée par le vent de mars. Lorsque Gudrun , espérant voir venir ses libérateurs, sort du camp, les flots de la mer brillent des premiers feux du matin et elle distingue les casques sombres et les boucliers de ses amis. Ce ne sont que quelques mots, mais ils suffisent à donner des choses une image distincte et à augmenter ainsi l'attente du grand événement qui se prépare. Homère ne fait pas autrement quand il décrit l'ile des Cyclopes et les jardins si bien ordonnés d’Alcinoüs; il veut mettre sous les yeux la fécondité luxuriante de la solitude dans laquelle vivent ces géants monstrueux , et le magnifique séjour d’un roi puissant. Des deux poëtes, l’un pas plus que l’autre n’a songé à décrire la nature pour la nature même, »

« À l'épopée naïve on peut opposer les longs et curieux récits des poëtes du x siècle. Ceux-là exerçaient un art qui avait conscience de lui-même. Dans le nombre, Hartmann d’Aue, Wolfram d’Eschenbach et Gottfried de Strasbourg (ÿ#), se distinguèrent si bien des autres, qu’ils peuvent être appelés les maitres et les auteurs classiques de Ja poésie chevaleresque. On ne serait pas embarrassé de recueillir dans le vaste ensemble de leurs œuvres des témoignages de l’émotion profonde que leur causait la nature. Ce sentiment, toutefois, ne se trahit que par des comparaisons; la pensée ne leur est pas venue encore de tracer des tableaux de la nature indépendamment de toute action; ils ne suspendent pas le cours des événements pour se reposer dans la contemplation de la nature et de sa vie paisible, Combien sont différentes les poétiques compositions des modernes! Bernardin de Saint-Pierre ne se sert au contraire des événements que comme d’un cadre pour ses tableaux. Les poëtes lyriques du x siècle, quand ils chantent l’amour (die Minne), ce qu'ils ne font pas constamment , parlent souvent du doux mois de mai, du chant du rossignol, de la rosée qui brille sur les fleurs de la bruyère; mais ce n’est jamais qu’à l’occasion des sentiments qui semblent se refléter dans ces images. S'il veut retracer des impressions mélancoliques, le poëte nous fait penser aux feuilles qui jaunissent, aux oiseaux qui se taisent, aux semences enfouies sous la neige. Les mêmes souvenirs reviennent incessamment, exprimés, il est vrai, avec charme et sous des formes très-variées. Walther de Vogelweide ainsi que Wolfram d’Eschenbach , dont nous ne possédons malheureusement que très-peu de poésies lyriques, sont dignes tous deux , lun avec plus de sensibilité , l’autre avec plus de profondeur, d’être cités comme des exemples brillants de la poésie chevaleresque. »

« La question de savoir si le contact avec l'Italie méridionale, ou, par les croisades, avec l'Asie Mineure, la Syrie et la Palestine, a enrichi la muse allemande de peintures nouvelles, doit être en général résolue négativement. On ne voit pas que la connaissance faite avec l'Orient ait donné une

on 1607. —

autre direction à la poésie des minnesinger. Les croisés ne se rapprochérent jamais beaucoup des Sarrazins, et les guerriers allemands restérent fort isolés, même vis-à-vis des autres peuples qui combattaient pour la même cause. Un des plus anciens poëtes lyriques fut Frédéric d'Hausen. Il mourut dans l’armée de Barberousse. Ses chants rappellent souvent les croisades; ils n’expriment cependant que des pensées religieuses et le regret d’être séparé de sa bien-aimée. Pour la nature qui l'entoure, il ne trouve pas l’occasion d’en dire un mot, non plus que tous eeux qui prirent part à la croisade, tels que Reinmar l’ancien, Rubin, Reidhart et Ulrich de Lichtenstein. Reinmar fit, à ce qu’il parait, le pélerinage de Syrie à la suite du duc d'Autriche Léopold VI. Il se plaint que le souvenir de sa patrie ne lui laisse pas de relâche et le détourne de la pensée de Dieu. Quelquefois seulement il fait mention du dattier . et sous ce nom, sans doute, il faut entendre les branches de palmier que les pieux pélerins portaient sur lépaule. Je ne me souviens pas non plus que l’admirable nature de l'Italie ait excité la fantaisie des minnesinger qui traversaient les Alpes. Walter de Vogelweide , qui avait beaucoup voyagé, ne s’avança pas en Italie au delà des bords du Pô; mais Freidank alla jusqu’à Rome et ne remarqua pas autre chose, si ce n’est que l'herbe croissait dans les palais des anciens maitres de ces lieux (#). »

L’épopée Ésopique, qui choisit des bêtes pour ses héros, ne doit pas être confondue avec l’apologue oriental; elle est née d’un rapprochement habituel avec le monde des animaux, sans que l’on eût le dessein arrété de peindre leurs physionomies bizarres. Ce genre de fable, que Jacob Grimm a apprécié d’une manière supérieure dans la préface de son édition de Reinhart Fuchs, témoigne du plaisir que l’on prenait alors à la nature. Les bêtes non plus enchainées au sol, mais douées de la parole et accessibles à toutes nos passions , contrastent avec la vie tranquille et silencieuse des plantes: elles forment un élément toujours actif destiné à animer le paysage. « La vieille poésie, dit M. Jacob Grimm , considère la vie de la nature sous un point de vue tout humain; guidée par les caprices de son imagination naïve, elle

prête aux animaux , et quelquefois même aux plantes , le sentiment et les émotions des hommes, en donnant un sens ingénieux à toutes les particularités de leur forme ou de leur instinct. Les plantes et les fleurs ont emprunté leurs noms aux dieux où aux héros qui les ont cueillies et aimées. On sent comme un parfum des bois qui s’exhale des vieux apologues de l’Allemagne (6). »

A ces monuments de la poésie descriptive chez les Germains on serait tenté de joindre les restes de la poésie celtique et erse, qui durant un demi-siècle ont passé, sous le nom d’Ossian, d’un peuple à un autre comme des nuages qui errent dans le ciel. Mais le charme est rompu depuis que l’on a reconnu, à n’en pas douter, la fraude de Macpherson, par la publication du texte gaëlique, évidemment supposé et refait après coup sur l'ouvrage anglais. Il existe bien en vieille langue erse des chants à l'honneur de Fingal connus sous le nom de chants de F'innian, qui furent recueillis et écrits depuis l'introduction du christianisme et ne remontent peut-être pas au vin siècle de notre ère; mais ces poésies populaires contiennent fort peu de descriptions sentimentales de la nature dans le genre de celles qui donnent un charme singulier aux compositions de Macpherson (57).

Nous avons déjà remarqué que, si les dispositions à la contemplation et à la rêverie ne sont pas inconnues des races Indo-germaniques de l’Europe septentrionale , si elles sont même un de leurs traits distinctifs , il ne faut pas les attribuer à l'influence du climat, c’est-à-dire à un désir ardent des jouissances de la nature accru par la privation. Nous avons rappelé comment les littératures indienne et persane, qui se sont développées sous les feux du soleil du midi , offrent de délicieuses descriptions de la nature organique aussi bien que de la nature morte. Tels sont le passage de la sécheresse aux pluies tropicales, et l'apparition du premier nuage qui vient troubler Fazur profond d’un ciel pur , lorsque, après une longue attente, les vents étésiens commencent à bruire dans les longues feuilles qui couronnent la tête des palmiers.

C'est ici le Heu de pénétrer un peu plus avant daps la littérature descriptive de l'Inde. « Représentons-nous, dit M. Lassen (), une partie de la race arienne quittant sa premiere patrie, les contrées du Nord-Ouest , et émigrant vers l'Inde; elle dut admirer les richesses de cette nature inconnue, La douceur du climat, la fertilité du sol, sa libéralité à répandre des dons magnifiques, durent jeter des couleurs plus brillantes sur la vie nouvelle de ces peuples. Outre les qualités précieuses, particulières aux Ariens, à part le rare développement de leur esprit, qui permet de retrouver en germe chez eux tout ce que, depuis , les Hindous ont accompli de grand et d’élevé , la vue du monde extérieur les amena de bonne heure à réfléchir profondément sur les lois de la nature, et leurs méditations déterminérent en eux la tendance contemplative qui fait le fond de la plus ancienne poésie des Hindous. Cette impression dominante exercée par la nature sur la conscience de tout un peuple se manifeste surtout dans les sentiments religieux et dans l'hommage rendu au principe divin de la nature. L’indifférence pour toutes les choses de la vie vint aussi en aide à ces dispositions réveuses, Qui était mieux à l'abri de toutes les distractions, qui pouvait mieux s’isoler dans une contemplation profonde, et réfléchir sur la vie de l’homme en ce monde, sur sa condition après la mort, sur l’essence de la Divinité, que ces pénitents, ces brahmanes vivant dans la solitude des bois, dont les antiques écoles sont un des phénomènes les plus caractéristiques de la vie indienne et ont exercé une influence considérable sur le développement intellectuel de la nation tout entière (°°)? »

S'il m'est permis , ainsi que je l’ai tenté déjà dans mes leçons publiques , guidé par les conseils de mon frère et d’autres indianistes, de faire comprendre à l’aide de quelques exemples le vif sentiment de la nature qui éclate souvent dans la poésie descriptive des Hindous, je commencerai par les 7’édas, le plus ancien et le plus sacré de tous les monuments qui nous attestent la culture des peuples de l’Aria orientale. L'objet principal de ce livre est la glorifiation de la nature. Les hymnes du Æigoéda contiennent de

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belles descriptions des premières lueûrs du jour et du soleil « aux mains d'or. » Toutefois, les auteurs des J’édas ont rarement pris soin de retracer l’aspect des lieux qui faisaient tomber les sages en extase. Dans les poëmes épiques du A#amayana et du Mahabharata, plus jeunes que les Z’édas et plus vieux que les Pouranas, les tableaux de la nature sont liés encore avec le récit, comme il convient à ce genre de composition; mais du moins ils retracent des lieux déterminés et sont le fruit d’impressions personnelles. De là le mouvement qui les anime. Le voyage de Rama, qui, parti d’Ayodhya, se rend à la résidence de Dschanaka, sa vie au milieu des forêts vierges, l’existence solitaire des Pandouides, sont des morceaux du genre descriptif où brille un vif coloris.

Le nom de Kalidasa est devenu célèbre de bonne heure chez les peuples occidentaux. Ce grand poëte florissait à la cour brillante de Vikramaditya et était par conséquent contemporain de Virgile et d'Horace. Les traductions française, anglaise et allemande de Sakountala ont justifié l'admiration si vive dont Kalidasa est l’objet ($°). La tendresse des sentiments et la puissance de l'invention lui assurent un rang élevé parmi les poëtes de tous les pays. On peut juger de l'attrait de ses descriptions par le charmant drame de Y3krama et Uroasi, dans lequel le roi parcourt tous les détours des forêts à la recherche de la nymphe Urvasi, par le poëme des Saisons et par le Vuage messager (Meghadouta). Kalidasa a dépeint dans cette pièce, avec la vérité même de la nature, les transports par lesquels est salué, après une longue sécheresse, le premier nuage qui apparait au ciel comme l’annonce de la saison des pluies. Ces mots « la vérité de la nature » dont je viens de me servir , seront ma justification , si j'ose, à côté du Vuage messager, rappeler une description du même phénomène que j’ai faite moi-même dans l’Amérique du Sud, avant que le Weghadouta de Kalidasa pût m'être connu par la traduetion de M. Chézy (1). Les symptômes mystérieux qui se produisent dans l'atmosphére, l’exhalaison des vapeurs, la forme des nuages, les lueurs électriques dont l'air est sillonné, tous ces présages

== D sont les mêmes dans les zones tropicales des deux continents. L'art, dont la mission est de fondre les réalités dans une image harmonieuse, ne perd rien de ses attraits parce que l’esprit observateur et analytique des siècles suivants a pu, par une heureuse fortune, confirmer le témoignage d’un ancien poëte qui, en se laissant aller à la contemplation de la nature, l’a reproduite dans toute sa vérité.

Des Ariens orientaux, c’est-à-dire de la famille indo-brahmanique, merveilleusement disposée par son organisation à goûter les beautés pittoresques de la nature ($?), nous passons aux Ariens de l’Occident, aux Perses, qui, réunis jadis aux peuples de la même race dans la contrée située au dessus de la Perse et de l'Inde, s’en étaient séparés et, adorateurs spiritualistes de la nature, avaient concilié ce culte avee la conception manichéenne d’Ahriman et d’Ormuzd. Ce que nous nommons la littérature persane ne remonte pas au delà de l’époque des Sassanides. Les plus anciens monuments de la poésie des Perses ont péri. Ce fut seulement après la conquête des Arabes, quand la face du pays fut renouvelée, que refleurit une littérature nationale, sous les dynasties des Samanides , des Gaznévides et des Seldjoucides. L’épanouissement de la poésie depuis Firdousi jusqu’à Hafiz et Dschami dura à peine quatre ou einq cents ans, et ne se prolongea guère que jusqu’à l'expédition de Vasco de Gama. En cherchant la trace du sentiment de la nature chez les Hindous et chez les Persans , il ne faut pas oublier que les civilisations respectives de ces deux peuples ont été doublement séparées par l’espace et par le temps. La littérature persane appartient au moyen âge; la grande littérature indienne appartient proprement à l'antiquité. La nature sur le plateau de l'Iran n'offre pas ces arbres vigoureux ni cette variété de formes et de couleurs que présentent aux yeux charmés les plantes de lindoustan. La chaine du Vindhya, qui a marqué longtemps la limite de l’Aria orientale, est contenue encore dans la zone des tropiques, tandis que toute la Perseest située au delà du tropique du Cancer ; une partie même de la poésie persane est née dans la région septentrionale de Balkh et de Fergana. Les quatre Para-

dis (5) célébrés par les poëtes persans étaient la vallée de Segd, près de Samareande; celle de Maschanrud, près d'Hamadan; de Scha’abi-Bowan, près de Kal’eh-Sofid, dans la province de Fars, et la plaine de Damas, nommée Ghute. Les royaumes d'fran et de Touran sont tous deux dépourvus de forêts; il n’y à pas place par conséquent pour cette vie solitaire des bois qui avait si vivement agi sur l’imagination des poëtes indiens. Des jardins arrosés par des eaux jaillissantes, remplis de buissons de roses et d'arbres fruitiers, ne peuvent remplacer la nature imposante et sauvage de l’Indoustan. 11 ne faut pas s'étonner, d'après cela, que la poésie descriptive n'ait pas la même séve , qu’elle soit souvent froide et artificielle. Si, au jugement des 1ndigènes, les qualités les plus précieuses sont ce que nous appelons l’esprit et la finesse, on comprend qu'il ne faut pas chercher autre chose à admirer chez les poëtes persans que le mérite d'une invention facile et linfinie variété des formes sous lesquelles ïls excellent à reproduire la même pensée (54); les sentiments intimes et profonds leur sont ehose tout à fait elrangere.

La description du paysage interrompt rarement le récit dans l’épopée nationale ou Liere des Héros, de Firdousi. L’eloge des côtes du Mazenderan, mis dans la bouche d’un poëte voyageur, me parait être particuliérement gracieux et représenter avec vérité la douceur du climat et la force de la végétation. Cet éloge entraine le roi Kei-Kawus à une expédition vers la mer Caspienne et à une conquête nouvelle ($%). Les poésies sur ie printemps d’Enweri, de Dschelaleddin, qui passe pour le plus grand poëte mystique de l'Orient , d’Adhad et de Feisi, à demi Persan, à demi Indien, ont toutes une vive fraicheur, bien que souvent le plaisir qu'elles causent soit troublé par la recherche puérile de comparaisons trop ingénieuses (5). Sadi, dans son roman de Zostan et Gulistan (le Jardin des Fruits et des Roses), et Hafiz, dont la philosophie pratique à été comparée a celle d'Horace; marquent, pour nous servir des expressions de Joseph de Hammer, le premier, l’âge de l’enseignement moral, le second, l'essor le plus élevé de la poésie ly-

rique. Malheureusement l’enflure et la recherche déparent souvent chez ces écrivains les descriptions de la nature (97). L'objet favori de la poésie persane, l'amour du rossignol et de la rose, revient toujours d’une manière fatigante, et le sentiment intime de la nature expire en Orient dans les raffinements conventionnels du langage des fleurs.

Si descendant du plateau de l'fran, nous nous dirigeons vers le Nord à travers le royaume dé Fouran (dans Ja langue Zend, Tüirja) (%), jusqu’à la chaine de l'Oural qui sépare l’Europe de l'Asie, nous arrivons aux lieux qui furent le berceau de la race finnoise; car les Finnois sont sortis jadis de la région des monts Ourals, comme les peuplades turques sont sorties de l’Altaï. Parmi ces races finnoises établies au loin vers l'Occident, dans les plaines basses du continent européen, existaient des chants dont le docteur Elias Lœnnrot à recueilli un grand nombre, de la bouche des Caréliens et des paysans d’Olonetz. « Il y règne, dit M. Jacob Grimm (%), un pur sentiment de la nature qui ne se rencontre guère que dans les poëmes indiens, » Une ancienne épopée, composée de près de douze mille vers, roule sur la lutte des Finnois et des Lapons, et sur les aventures d'un héros divin nommé Vaïno: elle contient des descriptions extrèémement gracieuses de la vie rustique dans la Finlande, surtout à l'endroit où la femme du forgeron Ilmarinen envoie ses troupeaux dans les bois et dit des paroles pour les protéger contre les attaques des bêtes féroces. Il existe peu de races dont les subdivisions offrent, malgré la communauté du langage, des oppositions plus marquées, sous le rapport de la culture intellectuelle et de la direction donnee aux sentiments. Ces oppositions tiennent, d’une part, aux tristes effets du servage; d’une autre, à la barbarie de la vie guerrière; d’une autre encore, à des efforts persévérants faits pour conquérir la liberté politique. Tels ont été, en effet, les divers modes d'existence des paysans, si paeifiques aujourd'hui, chez, lesquels à été recueilli le Xalewala; des Huns, qui ont bouleverse le monde et ont éte longtemps confie avec les Mongols; enfin d’un grand et noble LA ple, les Magyares.

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Pour achever de considérer ce qui, dans le sentiment de la nature et dans la manifestation de ce sentiment, peut teair à la différence des races, à la conformation du sol, à la constitution politique et aux croyances religieuses , il nous reste à jeter un regard sur les peuples de l'Asie qui contrastent le plus avec les races ariennes et indo-germaniques des Hindous et des Persans. Les nations sémitiques ou araméennes offrent dans les plus anciens et les plus respectables monuments de leur poésie, avec une inspiration puissante et une brillante imagination, le témoignage d’un profond sentiment de la nature. Ce sentiment est exprimé avec éclat et grandeur dans les légendes pastorales, dans les hymnes sacrés, et dans ces chants lyriques que fait retentir, au temps de David , l'école des voyants et des prophètes, dont l'inspiration sublime, presque étrangère au temps passé, se tourne pleine de pressentiments vers l'avenir.

La poésie hébraïque, à part son élévation et sa profondeur, offre aux nations de l'Occident cet attrait singulier, qu'elle est intimement liées à des souvenirs consacrés dans trois grandes religions, la religion mosaïque, la religion chrétienne, la religion mahométane. Les peuples de l'Europe ne sont pas les seuls dont limagination soit attirée par ces souvenirs des lieux saints. Les missions, favorisées par l’esprit commercial et conquérant des peuples navigateurs, ont fait pénétrer les noms géographiques et les descriptions de l'Orient, tels que nous les a conservés l’Ancien Testament, jusqu’au fond des forèls du nouveu monde et dans les iles de la mer du Sud.

Un des caractères qui distinguent la poésie de la nature chez les Hébreux, c’est que, reflet du monothéisme, elle embrasse toujours le monde dans une imposante unité comprenant à la fois le globe terrestre et les espaces lumineux du ciel. Elle s'arrête rarement aux phénomènes isolés, et se plait à contempler les masses. La nature n’est pas representée comme ayant une existence à part et ayant droit aux hommages par sa beauté propre; elle apparait toujours aux poëtes hébreux dans sa relation avec la puissance spirituelle qui la gouverne d’en haut. La nature est pour eux

: DE une œuvre créée et ordonnée, l'expression vivante d’un Dieu partout présent dans les merveilles du monde sensible. Aussi, à en juger seulement par son objet, la poésie lyrique des Hébreux devait-elle être imposante et majestueuse. Elle est sombre et mélancolique lorsqu'elle touche à la condition terresire de l'humanité. Il est remarquable aussi que cette poésie, malgré sa grandeur, et au milieu même de l’enivrement causé par la musique, ne tombe jamais dans les proportions démesurées de la poésie indienne. Vouée à la pure eontemplation de la divinité, figurée dans son langage, mais claire et simple dans ses pensées, elle se plaît à ramener des comparaisons qui reviennent toujours les mêmes avec une régularité presque rhythmique.

Les livres de l’Ancien Testament, en tant qu'ils rentrent dans la littérature descriptive, réfléchissent fidèlement la nature du pays où vivaient les Hébreux. Ils représentent ces alternatives de déserts, de plaines fertiles et de sombres forêts qu'offre le sol de la Palestine. On y trouve indiqués tous les changements de température dans l’ordre où ils s’accomplissent, les mœurs des peuples pasteurs et leur éloignement héréditaire pour l'agriculture. Les récits épiques ou historiques y sont d’une simplicité extrême et peut-être plus dénués encore de parure que chez Hérodote. Grâce à l'uniformité qui s'est conservée dans les mœurs et dans les habitudes de la vie nomade, les voyageurs modernes ont pu confirmer la vérité de ces tableaux. La poésie lyrique est plus ornée et déploie la vie de la nature dans toute sa plénitude. On peut dire que le 403° psaume est à lui seul une esquisse du monde. « Le Seigneur, revêtu de lumiere, a étendu le ciel comme un tapis. Il a fondé la terre sur sa propre solidité, en sorte qu’elle ne vaéillàt pas dans toute la durée des siécles. Les eaux coulent du haut des montagnes dans les vallons , aux lieux qui leur ont été assignés, afin que jamais elles ne passent les bornes prescrites , mais qu’elles abreuvent tous les animaux des champs. Les oiseaux du ciel chantent sous le feuillage. Les arbres de lÉternel , les cèdres que Dieu lui-mêmes a plantés, se dressent pleins de séve. Les oiseaux y font leur nid, et l’autour bâlil son

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habitation sur les sapins. » Dans le méme psaume est décrite la mer « où s’agite la vie d'êtres sans nombre. La passent les vaisseaux et se meuvent les monstres que tu as créés, à Dieu, pour qu'ils s’y jouassent librement. » L'ensemencement des champs, la culture de la vigne, qui réjouit le cœur de l’homme, celle de l'olivier, y ont aussi trouvé place. Les corps célestes complètent ce tableau de la nature. « Le Seigneur a créé la lune pour mesurer le temps, et le soleil connait le terme de sa course. Il fait nuit, les animaux se répandent sur la terre, les lionceaux rugissent apres leur proie et demandent leur nourriture à Dieu. Le soleil parait, ils se rassemblent et se réfugient dans leurs cavernes, tandis que l'homme se rend à son travail et fait sa journée jusqu’au soir. » On est surpris, dans un poëme lyrique aussi court, de voir le monde entier , la terre et le ciel, peints en quelques traits. A la vie confuse des éléments est opposée l'existence calme et laborieuse de l'homme, depuis le lever du soleil jusqu'au moment où le soir met fin à ses travaux. Ce contraste, ces vues générales sur l’action réciproque des phénomènes, ce retour à la puissance invisible et présente qui peut rajeunir la terre ou [a réduire en poudre, tout est empreint d’un caractère sublime plus propre, il faut le dire, à étonner qu'à émouvoir.

De semblables aperçus sur le monde sont souvent exposées dans les psaumes (*). Mais nulle part d’une manière plus complete que dans le trente-septième chapitre du livre de Job, assurément fort ancien, bien qu'il ne remonte pas au delà de Moïse. On sent que les accidents météorologiques qui se produisent dans la région des nuages, les vapeurs qui se condensent ou se dissipent, suivant la direction des vents, les jeux bizarres de la lumière , la formation de la grêle et du tonnerre avaient été observés avant d’être décrits. Plusieurs questions aussi sont posées, que la physique moderne peut ramener sans doute à des formules plus scientifiques . mais pour lesquelles elle n’a pas trouvé encore de solution satisfaisante. On tient généralement le livre de Job pour l'œuvre la plus achevée de la poésie hébraïque. Il y a autant de charme pittoresque dans la peinture de chaque phé-

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nomène que d'art dans la composition didactique de l'ensemble. Chez tous les peuples qui possèdent une traduction du livre de Job, ces tableaux de la nature orientale ont produit une impression profonde. « Le Seigneur marche sur les sommets de la mer, sur le dos des vagues soulevées par la tempête. — L'aurore embrasse les contours de la terre et faconne diversement les nuages, comme la main de l'homme pétrit l'argile docile. » On trouve aussi décrites dans le livre de Job les mœurs des animaux, de l'âne sauvage et du cheval, du buffle, de l'hippopotame et du erocodile, de l’aigle et de l’autruche. Nous y voyons « l'air pur, quand viennent à souffler les vents dévorants du Sud, étendu comme un métal fondu sur les déserts altérés (71). » Là où la nature est plus avare de ses dons, elle aiguise les sens de l’homme, afin qu'attentif à tous les symptômes qui se manifestent dans l'atmosphère et dans la région des nuages , il puisse, au milieu de la solitude des déserts ou sur l'immensité de l'Océan, prévoir toutes les révolutions qui se préparent. C’est surtout dans la partie aride et montagneuse de la Palestine que le climat est de nature à provoquer ces observations. La variété ne manque pas non plus à la poésie des Hébreux. Tandis que, depuis Josué jusqu'à Samuel , elle respire l’ardeur des combats , le petit livre de Ruth la glaneuse offre un tableau de la simplicité la plus naïve et d’un charme inexprimable. Gæthe, à l'époque de son enthousiasme pour l'Orient, l’appelait le poëme le plus délicieux que nous eût transmis la muse de lepopée et de l’idylle (72).

Dans des temps plus rapprochés de nous, les premiers monuments de la littérature des Arabes conservent encore un reflet affaibli de cette grande manière de contempler la nature qui fut à une époque si reculée un trait distinetif de la race sémitique. Je rappellerai à ce sujet la deseription pittoresque de la vie des Bédouins au désert par le grammairien Asmai, qui a rattaché ce tableau au nom célébre d’Antar , et l’a réuni dans un grand ouvrage avec d’autres légendes chevaleresques antérieures au mahométisme, Le héros de cette nouvelle romantique est le méme Antar , de

ja tribu d’Abs, fils du chef Scheddad et d’une esclave noire, dont les vers sont au nombre des poëmes couronnés, suspendus dans la Kaaba (Moallakât). Le savant traducteur anglais, M. Terrick Hamilton, a déjà appelé l'attention sur les accents bibliques qui résonnent comme un écho dans les vers d’Antar (7%). Asmai fait voyager le fils du désert à Constantinople; c’est pour lui une occasion d’opposer d’une manière pittoresque la civilisation grecque et la rudesse de la vie nomade. Que d’ailleurs, dans les plus anciennes poésies des Arabes, la description du sol n’ait tenu que peu de place, il n’y a pas là de quoi s'étonner, si l’on songe, ainsi que l’a remarqué un orientaliste très versé dans cette littérature, M. Freitag , de Bonn, que l’objet principal des poëtes arabes est le récit des faits d'armes, l'éloge de lhospitalité et de la fidélité dans l'amour; qu'en outre presque aucun d’eux n’était originaire de l'Arabie Heureuse. Il fallait des dispositions de l'âme bien particulières et bien rares, pour que le sentiment de fa nature püt étre inspiré par cette. triste uniformité de pàturages et de déserts sablonneux.

Dans les centrées auxquelles manque fl’ornement des forèts, les phénomènes de l'atmosphère, l'orage , la tempête, la pluie après une longue sécheresse s'emparent d'autant plus fortement de l'imagination. En cherchant chez les poëtes arabes des descriptions animées de ces scènes de la nature, je dois surtout rappeler les plaines fécondées par la pluie et envahies par des nuées d'insectes bourdonnants, dans le Moallakàt d’Antar (7), le fidèle et magnifique tableau de l'orage, par Amru'l Kais, et un autre dans le septième livre du recueil désigné sous le nom d’Æmasa ("); enfin, dans le WNabegha Dhobyani (%), le gonflement de l'Euphrate entrainant des ilots de roseaux et des arbres déracinés. Le huitième livre de lÆamasa intitulé Foyage et Somnolence , devait naturellement piquer ma curiosité de voyageur, Je reconnus bientôt que la somnolence ne se prolonge pas au delà du premier fragment, et est d'autant plus excusable que l’auteur l'explique par un trajet fait sur le dos d'un chameau pendant Ja puit (77)

J'ai essayé jusqu'iei d'exposer d’une maniere partielle comment le monde extérieur, c’est-à-dire lPaspect de la nature animée et inanimée , a pu agir diversement sur la pensée et l’imagination, à différentes époques et chez des races différentes. Jai extrait de l'histoire littéraire les exemples dans lesquels le sentiment de la nature se manifeste de la manière la plus saisissante. I ne pouvait étre question iei, non plus que dans tout mon ouvrage sur le Cosmos, de faire un relevé complet; mais seulement de présenter des vues générales et de choisir les traits les plus propres à peindre le caractère particulier des peuples et des siècles. J'ai conduit les Grecs et les Romains jusqu'au moment où meurent d’épuisement les sentiments qui ont jeté un éclat ineffacable sur les œuvres dont se compose l'antiquité classique chez les nations occidentales. J'ai cherché dans les écrits des pères de l'Église chrétienne l'expression touehante de cet amour pour la nature, que fit éclore la vie contemplative des anachorètes dans le repos de la solitude. En considérant les peuples indo-germaniques (je donne ici à cette dénomination son sens le moins général), je suis remonté des poésies allemandes du moyen âge à celles des aneiens habitants de l’Aria orientale, les Hindous et des habitants moins favorisés de l’Aria occidentale qui peuplaient jadis Plran. Après un coup d'œil jeté sur les chants celtiques ou gaëliques et sur une épopée finnoise nouvellement découverte, j'ai passe à une branche de la race sémilique où araméenne , et j'ai montré la nature déployant ses richesses dans les chants sublimes des Hébreux et dans les poésies des Arabes. Ainsi l'on à pu voir le reflet du monde extérieur sur l’imagination des peuples répandus dans le nord et dans le sud-est de l’Europe, dans FAsie-Mineure, sur les plateaux de la Perse et dans les contrées tropicales de l'Inde. Pour embrasser la nature entière, il na paru qu'il fallait la contempler sous deux aspects, et après avoir observé les phénomènes dans leur réalité objective, les montrer se reflétant dans les sentiments de lhumanité. |

Après qu'eurent disparu les dominations araméenne greeque et romaine, je pourrais dire après l'expiration de lan-

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cien monde, le créateur sublime d'un monde nouveau, Dante Alighieri, montre de temps à autre une intelligence profonde de la vie de la terre. Il s'arrache alors à ses passions et aux ressentiments mystiques qui peuplent de fantômes le vaste cercle de ses idées. L'époque de sa vie suit immediatement celle où cesse de se faire entendre la voix des Minnesinger de la Souabe. Dante peint d’une manière inimitable , dans le premier livre du Purgatoire , les vapeurs du matin et Ja lumière tremblante de la mer qui apparait au loin doucement agitée (iltremolar de la marina) (). Au cinquième chant, il montre les nuages qui erèvent et les fleuves qui se gonflent au moment où l’Arno entraine, après la bataille de Campaldino, le cadavre de Buonconte de Montefeltro (T°). En entrant dans les bois épais du paradis terrestre, le poëte se rappelle la forêt de pins près de Ravenne (la pineta in sul lito di Chiassi) (#2), où retentit dans les cimes des arbres le chant matinal des oiseaux. Cette image naturelle contraste avec le fleuve de lumière qui coule dans le paradis terrestre, « ce fleuve d'ou jaillissent des étincelles qui se reposent sur les fleurs du rivage, et bientôt, comme epivrées de parfums, se replongent dans l’abime, tandis que s’elancent d’autres étincelles (1). » On pourrait croire que cette fiction est un souvenir du rare et singulier spectacle qu'offre la phosphorescence de l'Océan, lorsque du choc des nuages se dégagent des points lumineux qui s’élevent audessus de la surface des eaux et font de toute la plaine liquide une mer d'étoiles en mouvement; l’extrème concision du style augmente encore, dans la Diçine comedie, la profondeur et la gravité de l'impression.

Afin de demeurer un peu plus longtemps sur le sol de l'Italie , tout en laissant de côté les froides pastorales, on peut passer des poëmes de Dante aux sonnets élégiaques dans lesquels Pétrarque décrit l'effet que produit sur lui , depuis la mort de Laure, la gracieuse vallée de Vaucluse, aux poésies plus courtes de Bojardo, l'ami d'Hercule d’Este, et aux stances que composa plus tard Vittoria Colonna (%?).

A la renaissance de la littérature classique, lorsqu'elle refleurit chez tous les peuples, grâce aux relations nouvelles

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