‹ Cosmos (volume 5)Chapitre 3 sur 53 · ALES · texte numérisé non relu

ALES

LES NÉBULEUSES. —— NÉBULEUSES RÉDUCTIBLES ET NÉBU- LEUSES IRRÉDUCTIBLES. — NUÉES DE MAGELLAN. — TACHES NOIRES OU SACS DE CHARBON.

Outre les mondes visibles qui remplissent les espaces célestes, parmi les corps qui brillent de la lumière stellaire, et par là je comprends les corps qui ont une lumière propre et ceux qui empruntent leur lumière au Soleil, ceux qui sont isolés et ceux qui, diversement accouplés , tourpent autour d’un centre de gravilé commun; parmi ces corps, dis-je, 1l existe des masses qui jettent une lueur pàle et douce, semblable à uné nébulosité (‘). Quelques-unes font l'effet de petits nuages lumineux aux contours arrondis et tranchés, d’autres sans forme précise s'étendent sur de vastes espaces. Toutes, vues à travers le télescope, semblent au premier abord complètement différentes des corps célestes dont nous avons traité dans les quatre précédents chapitres. De même que l’on est porté à conclure du mouvement observé, mais non expliqué jusqu’à ce jour, des étoiles visibles à l'existence d'étoiles invisibles (2), de même les expériences récentes, qui ont constaté la possibilité de, réduire un nombre considérable de nébuleuses , ont conduit à nier l'existence des néboleuses et plus absolument de loute la matière cosmique répandue dans le moude.

Que d’ailleurs ces nébuleuses arrêtées dans leurs contours soient une matière diffuse et lumineuse par elle-même, ou qu'elles soient des amas sphériques d'étoiles pressées, elles n'en sont pas moins d’une grande importance pour la connaissance de la structure du monde , en ce qui concerne les espaces célestes.

Le nombre des nébuleuses dont le lieu à été déterminé en ascension droite et en déclinaison dépasse déjà 3600. Quelques-unes de celles qui n’ont point de forme précise ont une largeur égale à huit fois le diamètre de la Lune. D'après une estimation de William Herschel, remontant à l'année 1811, les nébuleuses couvrent au moins 1/270 de tout le firmament visible. Le regard qui les contemple à laide du télescope pénètre dans des régions d’où les rayons lumineux, d’après des calculs qui ne sont point dépourvus de vraisemblance , mettent des millions d'années à venir jusqu'à nous, et franchit des intervalles dont on pourrait à peine se faire une idée, en prenant pour unité les distances que nous fournit la couche d'étoiles la plus voisine du système solaire, c’est-à-dire les distances qui nous séparent de Sirius ou des étoiles doubles du Cygne et du Centaure. Si les nébuleuses sont des amas d’ étoiles de forme elhiptique ou globulaire, leur conglomération rappelle les effets mystérieux des forces de la gravitalion ; si elles sont des masses de vapeur avec un Où plusieurs noyaux, les différents degrés de leur condensation prouveraient que la ma-

‘re cosmique peut, par une concentralion successive, arriver à former des étoiles. L’astronomie, j'entends celle qui est un objet de contemplation plutôt que de calcul, ne fournit pas un autre spectacle qui soit autant de nature à s’emparer de l’imagination ; et cela non pas seulement parce que les nébuleuses s peuvent être prises pour un symbole de Finfini, mais parce que la recherche des différents états par lesquels ont passé ces corps célestes et le lien qu'il est permis de soupconner entre leurs transformations successives, peut nous donner l’espérance de déméler à travers les phénomènes la loi de leur développement (9).

L'histoire des notions que nous possédons actuellement sur les nébuleuses nous apprend que sur ce point, comme en général pour tout ce qui touche à l'histoire des sciences naturelles, les mêmes opinions opposées qui comptent aujourd’hui de nombreux partisans ont été soutenues il y a beaucoup d'années, bien qu'avec des raisons moins concluantes. Depuis que le télescope est devenu d'un usage général, nous voyons Galilée, Dominique Cassini et un autre observateur pénétrant, John Michell, considérer toutes les nébuleuses comme des amas d'étoiles reculées dans l’espace , tandis que Halley, Derham, La Caille, Kant et Lambert affirmaient qu’elles étaient dépourvues d'étoiles. Képler était un adhérent zélé de la théorie d’après laquelle les étoiles seraient formées d’une nébulosité cosmique, c'est-à-dire d’une vapeur céleste qui s'agglomère et s'épaissit. C’élait aussi l'opinion de Tycho Brahé, avant l’invention du télescope. Képler pensait, pour me servir de ses propres expressions : « Cœli materiam tenuissimam in unum globum condensatam stellam effingere ; » il entendait par celte matière ténue , la vapeur qui, dans la Voie lactée, brille d’un éclat semblable à la lumière adoucie des étoiles. Son opinion était fondée non pas sur la condensation que l’on remarque dans les nébuleuses de forme arrondie, puisqu’il ne connaissait point ces nébuleuses, mais sur les étoiles qui s’allument soudainement aux bords de la Voie lactée.

A proprement parler, c'est avec William Herschel que commence l'histoire des nébuleuses , aussi bien que celle des étoiles doubles , s’il est vrai que l'on doive surtout considérer le nombre des objets découverts, l'exactitude et la solidité des observations télescopiques , et la généralilé des vues auxquelles elles ont servi de point de départ. Jusqu'à lui, et en tenant compte des louables efforts de Messier, on ne connaissait pas, dans les deux hémisphères , plus de 120 nébuleuses irréductibles, et, en 1786, le grand astronome de Slough publiait un premier catalogue qui en contenait 1000. J'ai déjà rappelé plus haut, d'une manière circonstanciée , que les masses désignées

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sous le nom d'étoiles nébuleuses (:#<)os2û&e:) par Hipparque et par Géminus, dans les Catastérismes du Pseudo- Eratosthène et dans l’Almageste de Ptolémée, sont des amas d'étoiles qui offrent, à l'œil nu, l'apparence d’une’ matière vaporeuse (*). Cette dénomination , traduite en latin par le mot Vebulose, passa, au milieu du xm° siècle, dans les

Fables Alphonsines, grâce vraisemblablement à l'influence. prépondérante de l’astronome juif Isaac Aben Sid Hassan, président de la riche synagogue de Tolède. Ce fut cependant à Venise que furent imprimées les Tables Alphonsines, en 1485.

Ces singuliers agrégats de véritables nébuleuses, réunies en quantité innombrable et mêlées avec des essaims d’étoiles, se trouvent mentionnés pour la première fois chez un astronome arabe du milieu du x° siècle, chez Abdourrahman Soufi, natif de l'Irak persan. Le Bœuf blanc qu'il vit briller d'une lueur pâle et blanchâtre beaucoup au-dessous de Canopus, était sans doute la plus grande des deux

nuées de Magellan qui, avec une étendue apparente égale environ à 12 fois le diamètre de la Lune, couvre en réalité dans le Ciel un espace de 42 degrés carrés, et que les voyageurs européens ne CHANMRENEEreNE à signaler que dans la première partie du xvi° siècle, bien que “déjà, 200 ans auparavant, les Normands se fussent avancés sur les côtes occidentales de l’Afrique jusqu'à Sierra Leone, par 8° 12 de latitude septentrionale (5). 1 semble qu'une masse nébuleuse d'une aussi grande étendue et clairement visible à Pœil nu eût dû atürer plus tôt l'attention (9).

La première nébuleuse isolée qui fut signalée, à Paide du télescope, comme complètement dépourvue d'étoiles, et dans laquelle on reconnut un objet d'une nature particulière, fut la nébuleuse placée près de 7 d'Andromède, et

visible même à l'œil nu. Simon Marius, dont le vrai nom était Mayer, de Guntzenhausen en Franconie, qui, après avoir été musicien, fut attaché en qualité de mathématicien à la cour d’un margrave de Culmbach, le même qui vil, neuf jours avant Galilée, les satellites de Jupiter (7),

a aussi le mérite d'avoir décrit le premier et déerit trèsexactement une nébuleuse. Dans la préface de son YWundus Jovialis (5), il raconte que, le 135 décembre 1612, il reconnut une étoile fixe d’un aspect tel, qu'il n’en avait jamais vu de semblable. Elle était située près de la 5° étoile, c’està-dire près de l'étoile boréale de la Ceinture d’Andromède. Vue à l'œil nu, elle avait l'apparence d’un simple nuage, el en s'aidant du télescope, Mayer avait trouvé que ce phénomène n'avait rien de stellaire, ce qui le distinguait des étoiles nébuleuses de l'Écrevisse et d’autres amas nébuleux. Tout ce que l’on pouvait reconnaitre, c’élait une apparence blanchätre qui, plus brillante au centre, s’affaiblissait vers les bords. Cette masse occupait 1/4 de degré et ressemblait dans son ensemble à la lumière d’une chandelle vue de loin à travers une feuille de corne « similis fere splendor apparet, si a longinquo candela ardens per cornu pellucidum de noctu cernatur. » Simon Marius se demande si celte singulière étoile a pris naissance récemment, el il n'ose le décider; mais il s'étonne beaucoup que Tycho, qui a compté toutes les étoiles de la Ceinture d'Andromède, n'ait point fait mention de celle-là. Ainsi dans le Wundus Jovialis, publié pour la première fofs en 4614, est établie, comme j'ai eu déjà l'occasion de le remarquer ailleurs (?), la différence entre les nébuleuses irréductübles aux télescopes dont on disposait à cette époque, el les amas stellaires, nommés par les Allemands Sernhaufen, par les Anglais Clusters, auxquels le rapprochement d'un nombre infini de petites étoiles invisibles à l'œil nu donne une apparence uébuleuse. Malgré le perfecuonnement considérable des instruments d'optique, le nuage d’Andromède a été tenu pendant trois siècles et demi pour complètement vide d'étoiles, comme dans le temps où il fut découvert. Il n'y a pas plus de trois ans que de l'autre côlé de l'océan Atlantique, à Cambridge, Georges Bond a reconnu 1300 petites éloiles « within the limits ofthe nebula. » Bien que le noyau de cette prétendue nébuleuse n’ait pu être réduit encore, je n'ai point hésité à la ranger parmi les amas stellaires (°°).

I ne faut attribuer qu'à un hasard surprenant ce fait, que Galilée qui dès avant l'année 1610, époque à laquelle parut le Sidereus Nuncius, s'était occupé plusieurs fois de la constellation d'Orion, plus tard dans son Saggiatore, lorsque depuis longtemps il pouvait connaître par le Hwndus Jovialis la découverte d’une nébuleuse sans étoiles dans Andromède, ne signale dans tout le firmament d’autres nébulosités que celles qui peuvent se résoudre en amas stellaires, à l’aide des faibles instruments dont il se servait. Les objets qu’il nomme « nebulose del Orione e del Presepe » ne sont pour lui que des agglomérations (coacervazioni) de petites étoiles en quantité innombrable (11). Il représente successivement, sous les noms inexacts de Nebulosæ Capitis, Cinguli et Ensis Orionis, des amas stellaires dans lesquels il s’applaudit d’avoir trouvé, sur un espace de ! ou 2 degrés, 400 étoiles qui n'avaient point été complées jusque-là. Quant aux nébuleuses irréductibles 1! n’en est nulle part question. Comment la grande nébuleuse de l'Épée d’Orion a-t-elle échappé à à son attention, ou s'il la remarquée, comment ne s’y est-il pas arrêté? Mais, selon toute vraisemblance, bien que cet observateur émifent n’ailjamais vu ni les contours irréguliers du nuage d’Orion, nt la forme arrondie des nébulosités répulées 1rréduetibles, ses considérations générales sur la nature intérieure des nébuleuses ressembiaient beaucoup à celles vers lesquelles penche aujourd’hui la majeure partie des astronomes (1?). Pas plus que Galilée, Hévélius qui, bien que s’obstinant à déterminer les positions des étoiles sans le secours du télescope, n’en fut pas moins un observateur très-distingué (15), ne fait mention dans ses écrits du grand nuage d'Orion. Son catalogue ne contient guère plus de 16 nébuleuses dont la position soit déterminée.

Enfin, en 1656, Huygens découvrit la nébuleuse de V'Épée d'Orion ('#) qui devait acquérir une si grande importance par son étendue, par sa forme, par le nombre et la célébrité des astronomes qui l’observèrent dans la suite, et qui fournit à Picard l'occasion de s’en occuper active-

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