‹ Cosmos. Essai d'une description physique du monde (volume 3)Chapitre 5 sur 11 · SUR LES · texte numérisé non relu

SUR LES

DIFFÉRENTS DEGRÉS DE JOUISSANCE QU' OFFRENT l' ASPECT DE LA NATURE ET L'ÉTUDE DE SES LOIS

En essayant, après une assez longue absence de ma patrie, de développer l'ensemble des phénomènes physiques du globe et l'action simultanée des forces qui animent les espaces célestes, j'éprouve deux appréhensions différentes. D'un côté, la matière que je traite est si vaste et si variée que je crains d'aborder le sujet d'une manière encyclopédique et superficielle; de l'autre, je dois éviter de fatiguer l'esprit par des aphorismes qui n'offriraient que des généralités sous des formes arides et dogmatiques. L'aridité naît souvent de la concision, tandis qu'une trop grande multiplicité d'objets qu'on veut embrasser à la fois conduit à un manque de clarté et de précision dans l'enchaînement des idées. La nature est le règne de la liberté, et pour peindre vivement les conceptions et les jouissances que fait naître un sentiment profond de la nature, il faudrait que la pensée pût se revêtir librement aussi de ces formes et de cette élévation du langage qui sont dignes delà grandeur et de la majesté de la création.

Si Ton ne considère pas l'étude des phénomènes physiques dans ses rapports avec les besoins matériels delà vie, mais 'dans son influence générale sur les progrès intellectuels de l'humanité , on trouve , comme résultat le plus élevé et le plus important de cette investigation, la connaissance de la

connexité des forces de la nature, le sentiment intime de leur dépendance mutuelle. C'est l'intuition de ces rapports qui agrandit les vues et ennoblit nos jouissances. Cet agrandissement des vues est l'œuvre de l'observation, de la méditation et de l'esprit du temps dans lequel se concentrent toutes les directions delà pensée. L'histoire révèle à quiconque sait pénétrer à travers les couches des siècles antérieurs aux racines profondes de nos connaissances, comment, depuis des milliers d'années, le genre humain a travaillé à saisir, dans des mutations sans cesse renaissantes, l'invariabilité des lois de la nature , et à conquérir progressivement une grande partie du monde physique par la force de l'intelligence Interroger les annales de l'histoire c'est poursuivre cette trace mystérieuse sur laquelle la même image du Gosmos, qui s est révélée primitivement au sens intérieur comme un vague pressentiment de l'harmonie et de l'ordre dans l'univers, s'offre aujourd'hui à l'esprit comme le fruit de longues et sérieuses observations. , Aux deux époques de la contemplation du monde extérieur, au premier réveil de la réflexion et à l'époque d'une civilisation avancée, correspondent deux genres de jouissances L'une, propre à la naïveté primitive des vieux âges, naît de la divination de l'ordre qu'annonce la succession paisible des corps célestes et le développement progressif de 1 organisation. Une autre jouissance résulte de la connaissance précise des phénomènes. Dès que l'homme, en interrogeant la nature, ne se contente pas d'observer, mais qu'il fait naître des phénomènes sous des conditions déterminées; des quil recueille et enrégistre les faits pour étendre l'investigation au delà de la courte durée de son existence, la philosophie de la nature se dépouille des formes vagues et poétiques qui lui ont appartenu dès son origine; elle adopte un caractère plus sévère elle pèse la valeur des observations, elle ne devine plus elle combine et raisonne. Alors les aperçus dogmatiques des siècles antérieurs ne se conservent que dans les préjugés du peuple et des classes qui lui ressemblent par leur manque de lumières; ils se perpétuent surtout dans quelques

doctrines, qui, pour cacher leur faiblesse, aiment à se couvrir d'un voile mystique. Les langues surchargées d'expressions figurées portent longtemps les traces de ces premières intuitions. Un petit nombre de symboles, produits d'une heureuse inspiration des temps primitifs, prennent peu à peu des formes moins vagues; mieux interprétés, ils se conservent même dans le langage scientifique.

La nature, considérée rationnellement, c'est-à-dire soumise dans son ensemble au travail de la pensée, est l'unité dans la diversité des phénomènes, l'harmonie entre les choses créées dissemblables par leur forme, par leur constitution propre, par les forces qui les animent; c'est le Tout (tôt™) pénétré d'un souffle de vie. Le résultat le plus important d une étude rationnelle delà nature est de saisir l'unité et l'harmonie dans cet immense assemblage de choses et de forces , d'embrasser avec une même ardeur ce qui est dû aux découvertes des siècles écoulés et à celles du temps où nous vivons, d'analyser le détail des phénomènes sans succomber sous leur masse. Sur cette voie, il est donné à l'homme, en se montrant digne de sa haute destinée , de comprendre la nature, de dévoiler quelques-uns de ses secrets, de soumettre aux efforts de la pensée, aux conquêtes de l'intelligence, ce qui a été recueilli par l'observation.

En réfléchissant d'abord sur les différents degrés de jouissance que fait naître la contemplation de la nature , nous trouvons qu'au premier degré doit être placée une impression entièrement indépendante de la connaissance intime des phénomènes physiques, indépendante aussi du caractère individuel du paysage, de la physionomie de la contrée qui nous environne. Partout où, dans une plaine monotone et formant horizon, des plantes d'une même espèce (des bruyères, des cistes ou des graminées) couvrent le sol, partout où les vagues de la mer baignent le rivage et font reconnaître leurs traces par des stries verdoyantes d'ulva et de varech flottant, le sentiment de la nature, grande et libre, saisit notre âme et nous révèle, comme par une mystérieuse inspiration, qu'il existe des lois qui règlent les forces de l'univers. Le

simple contact de l'homme avec la nature, cette influence du grand air (ou, comme disent d'autres langues par une expression plus belle, de Y air libre), exercent un pouvoir calmant- ils adoucissent la douleur et apaisent les passions quand l'âme est agitée dans ses profondeurs. Ces bienfaits l'homme les reçoit partout, quelle que soit la zone qu'il habite, quel que soit le degré de culture intellectuelle auquel il s'est eleve. Ce que les impressions que nous signalons ici ont de grave et de solennel, elles le tiennent du pressentiment de l'ordre et des lois qui naît à notre insu, au simple contact avec la nature; elles le tiennent du contraste qu'offrent les limites étroites de notre être avec cette image de l'infini qui se révèle partout, dans la voûte étoilée du ciel, dans une plaine qui s'étend à perte de vue, dans l'horizon brumeux de l'Océan.

Une autre jouissance est celle que produit le caractère individuel du paysage, la configuration de la surface du globe dans une région déterminée. Des impressions de ce genre sont plus vives, mieux définies, plus conformes à certaines situations de l'âme. Tantôt c'est la grandeur des masses, la lutte des éléments déchaînés ou la triste nudité des steppes, comme dans le nord de l'Asie, qui excitent nos émotions; tantôt, sous l'inspiration de sentiments plus doux, c'est l'aspect des champs qui portent de riches moissons, c'est l'habitation de l'homme au bord du torrent, la sauvage fécondité du sol vaincu par la charrue. Nous insistons moins ici sur les degrés de force qui distinguent les émotions que sur les différences de sensations qu'excite le caractère du paysage, et auxquelles ce caractère donne du charme et de la durée.

S'il m'était permis de m'abandonner aux souvenirs de courses lointaines, je signalerais, parmi les jouissances que présentent les grandes scènes de la nature, le calme et la majesté de ces nuits tropicales, lorsque les étoiles, dépourvues de scintillation, versent une douce lumière planétaire sur la surface mollement agitée de l'Océan; je rappellerais ces vallées profondes des Cordilières, où les troncs élancés des palmiers, agitant leurs flèches panachées, percent les voûtes végétales,

et forment, en longues colonnades, « une forêt sur la forêt (4); » je décrirais le sommet du pic de Ténériffe, lorsqu'une couche horizontale de nuages, éblouissante de blancheur, sépare le cône des cendres de la plaine inférieure, et que subitement, par l'effet d'un courant ascendant, du bord même du cratère, l'œil peut plonger sur les vignes de l'Orotava, les jardins d'orangers et les groupes touffus des bananiers du littoral. Dans ces scènes, je le répète, ce n'est plus le charme paisible uniformément répandu dans la nature qui nous émeut, c'est la physionomie du sol, sa configuration propre, le mélange incertain du contour des nuages, de la forme des îles voisines, de l'horizon de la mer étendue comme une glace ou enveloppée d'une vapeur matinale. Tout ce que les sens ne saisissent qu'à peine , ce que les sites romantiques présentent de plus effrayant, peut devenir une source de jouissance pour l'homme; son imagination y trouve de quoi exercer librement un pouvoir créateur. Dans le vague des sensations, les impressions changent avec les mouvements de l'âme, et, par une douce et facile déception, nous croyons recevoir du monde extérieur ce que, idéalement, nous y avons déposé à notre insu.

Lorsqu'après une longue navigation, éloignés de la patrie, nous débarquons pour la première fois sur une terre des tropiques , nous sommes agréablement surpris de reconnaître dans les rochers ,qui nous environnent ces mêmes schistes inclinés, ces mêmes basaltes en colonnes, recouverts d'amygdaloïdes cellulaires que nous venons de quitter sur le sol européen, et dont l'identité, dans des zones si diverses, nous rappelle que la croûte de la terre, en se solidifiant, est restée indépendante de l'influence des climats. Mais ces masses rocheuses de schiste et de basalte se trouvent couvertes de végétaux d'un port qui nous surprend, d'une physionomie inconnue. C'est là qu'entourés de formes colossales et de la majesté d'une flore exotique, nous éprouvons comment, par la merveilleuse flexibilité de notre nature, l'âme s'ouvre facilement aux impressions qui offrent entre elles un lien et une analogie secrète. Nous nous représentons si étroitement

uni tout ce qui tient à la vie organique, que, s'il parait d'abord qu'une végétation semblable à celle du pays natal devrait charmer nos yeux de préférence, comme le fait pour notre oreille, dans sa douce familiarité, l'idiome de la patrie, non* nous sentons néanmoins naturalisés peu à peu dans ces r its nouveaux. Citoyen du monde, l'homme en tout lieu l par se familiariser avec ce qui l'environne. A quelques fiantes des régions lointaines, le colon applique des noms qu'il importe de la mere-patrie comme un souvenir dont il redouterait la perte. Par les mystérieux rapports qui existent entre les différents types de l'organisation, les formes végétales exotiques se présentent à sa pensée comme embellies par l'image de celles qui ont entouré son berceau. C'est ainsi que l'affinité des sensations conduit au même but qu'atteint plus tard la comparaison laborieuse des faits, à la persuasion intime qu'un seul et indestructible nœud enchaîne la nature entière.

La tentative de décomposer en ses éléments divers la magie du monde physique est pleine de témérité; car le grand caractère d'un paysage et de toute scène imposante de la nature dépend de la simultanéité des idées et des sentiments qui se trouvent excités dans l'observateur. La puissance de la nature se révèle, pour ainsi dire, dans la connexité des impressions, dans cette unité d'émotions et d'effets se produisant en quelque sorte d'un seul coup. Si l'on veut indiquer leurs sources partielles, il faut descendre par l'analyse à l'individualité des formes et à la diversité des forces. Les éléments les plus variés et les plus riches de ce genre d'anaiyse s'offrent aux yeux des voyageurs dans le paysage de l'Asie australe, dans le grand archipel de l'Inde, et surtout dans le Nouveau Continent, là où les sommets des hautes Cordilieres forment les bas-fonds de l'océan aérien, et où ces mêmes forces souterraines, qui jadis ont soulevé des chaines de montagnes, les ébranlent encore de nos jours et menacent de les engloutir.

Des tableaux de la nature , tracés dans un but raisonné , ne sont pas uniquement faits pour plaire à l'imagination; ils

peuvent aussi, lorsqu'on les rapproche les uns des autres, signaler ces gradations d'impressions que nous venons d'indiquer, depuis l'uniformité du littoral ou des steppes nues de la Sibérie jusqu'à l'inépuisable fécondité de la zone torride. Si dans notre imagination nous plaçons le Mont-Pilate sur le Schrekhorn (2) ou la Schneekoppe de Silésie sur le Mont- Blanc, nous n'aurons pas encore atteint un des grands colosses des Andes, le Chimborazo, qui a deux fois la hauteur de l'Etna; si l'on place le Righi ou le mont- Athos sur le Chimborazo, on se forme l'image du plus haut sommet de l'Himalaya, du Dhawalagiri. Quoique les montagnes de l'Inde, par leur surprenante élévation, surpassent de beaucoup (et tant de mesures précises ont constaté ce résultat long-temps disputé) les Cordilières de l'Amérique méridionale, elles ne peuvent pas, à cause de leur position géographique, offrir cette inépuisable variété de phénomènes qui caractérise celles-ci. L'impression des grands aspects de la nature ne dépend pas de la hauteur seule. La chaîne de l'Himalaya est placée bien en deçà de la zone torride. A peine un palmier (s) s'égare- 1- il dans les belles vallées du Kumaun et du Garhwal. Par les 28° et 34° de latitude , sur la pente méridionale de l'ancien Paropamisus, la nature ne déploie plus cette abondance de fougères en arbre et de graminées arborescentes, d'héliconia et d'orchidées, qui, dans la région tropicale, montent vers lesjplateaux les plus élevés. Sur le dos de l'Himalaya, à l'ombre du pin déodvara et des chênes à larges feuilles propres à ces alpes de l'Inde , la roche granitique et le micaschiste se couvrent de formes presque semblables à celles qui caractérisent l'Europe et lJAsie boréale. Les espèces ne sont pas identiques , mais analogues de port et de physionomie : ce sont des genévriers, des bouleaux alpestres, des gentianes, le parnassia des marais et le ribes épineux (4). Il manque aussi à la chaîne de l'Himalaya le phénomène imposant des volcans, qui, dans les Andes et dans l'archipel Indien, révèlent souvent aux indigènes, d'une manière formidable, l'existence des forces qui résident dans l'intérieur de notre planète. Aussi la région des neiges perpétuelles, à la pente méridio-

nale de l'Himalaya, là où montent les courants d'air humide, et avec ces courants la vigoureuse végétation de l'indoustan, commence déjà par 3600 et 3900 mètres de hauteur audessus du niveau de l'Océan: elle fixe par conséquent au développement de l'organisation une limite qui, dans la région équinoxiale des Cordillères, se trouve à 850 mètres plus haut (5)

Les pays qui avoisinent l'équateur ont un autre avantage sur lequel on n'a pas suffisamment appelé l'attention jusqu'ici. C'est la partie de la surface de notre planète ou , dans la moindre étendue, la variété des impressions que la nature fait naitre est la plus grande possible. Dans les montagnes colossales de Cundinamarca, de Quito et du Pérou, sillonnées „ar de profondes vallées, il est donné à l'homme de contempler à la fois toutes les familles des plantes et tous les astres du firmament. C'est là qu'un même coup d'œ.l embrasse de majestueux palmiers, des forêts humides de bambusa la famille des musacées, et au-dessus de ces formes du monde tropical, des chênes, des milliers, des églantiers et des ombellifères, comme dans notre patrie européenne. Un même coup d'œil y embrasse la constellation de la Croix du Sud les Nuées de Magellan et les étoiles conductrices de l'Ourse qui circulent autour du pôle arctique. C est la que le sein de la terre et les deux hémisphères du ciel étalent toute la richesse de leurs formes et la variété de leurs phénomènes; c'est là que les climats, comme les zones végétales dont ils déterminent la succession, se trouvent superposes comme par étages, que les lois du décaissement de la chaleur, laciles à saisir par l'observateur intelligent, sont inscrites en caractères indélébiles sur les murs des rochers a la pente rapide des Cordilières.

Pour ne pas fatiguer ici par le détail de phénomènes que j'ai essayé, il y a longtemps, de représenter graphiquement ( ), je ne reproduirai ici que quelques-uns de ces résultats généraux dont l'ensemble compose le tableau physique de la zone torride. Ce qui, dans le vague dos sensations, se confond comme dépourvu de contours, ce qui reste enveloppe

de cette vapeur brumeuse qui, dans le paysage, dérobe à la vue les hautes cimes, la pensée, en scrutant les causes des phénomènes, le dévoile et le résout dans ses éléments d> vers; elle assigne à chacun de ces éléments de 1 impression totale un caractère individuel. Il en résulte que dansla sphère des études de la nature, comme dans celle de a poésie et de la peinture de paysage, la description des «ri» et les tableaux qui parlent à l'imagination ont d'autant plus de vérité et de vie que les traits y sont plus arrêtes

Si les régions de la zone torride, par leur r.chesse organique et leur abondante fécondité, font naître les émotions les Plus profondes, elles offrent aussi l'avantage inappréciable de montrer à l'homme, dans l'uniformité des variations de l'atmosphère et du développement des forces vitales dans les contrastes de elimats et de végétation qui naissent delà différence des hauteurs, l'invariabilité des lois qui gouvernent les mouvements célestes comme se réfléchissant dans les phénomènes terrestres. Qu'il me soit permis de m arrêter quelques instants aux preuves de cette régulante , quon peut même assujettir à des échelles et à des évaluations nu-

mériques. ,

Dans les plaines ardentes qui s'élèvent peu au-dessus du niveau des mers, règne la famille des bananiers, des cycas et des palmiers, dont le nombre des espèces inscrites dans le* flores des régions tropicales a merveilleusement augmente de nos jours, par le zele des botanistes voyageurs A ces croupes succèdent, sur la pente des Cordillères, dans de hautes vallées ou dans des crevasses humides et ombragées, les fougères en arbre et le cinchona qui produit l'écorce fébrifuge Les gros troncs cylindriques des fougères projettent . sur l'azur foncé du ciel, la jeune verdure d'un feuillage délicatement dentelé. Dans le cinchona, l'écorce est d'autant plus salutaire que la cime de l'arbre est plus souvent baignée et rafraîchie par de légers brouillards qui forment la couche supérieure des nuages reposant sur les plaines. Partout ou finit la région des forets, fleurissent par larges bandes des plantes qui vivent par groupes, de petits aralia, les thibau-

des et les andromèdes à feuilles de myrte. La rose alpine des Andes, le magnifique befaria, forme une ceinture pourpre autour des pics élancés. Peu à peu, dans la région froide des Paramos, exposée à la perpétuelle tourmente des orages et des vents , disparaissent les arbustes rameux et les herbes velues constamment chargées de grandes corolles à couleurs variées. Les plantes monocotylédones à maigres épis couvrent uniformément le sol : c'est la zone des graminées , une savane qui s'étend sur d'immenses plateaux. Elle reflète à la pente des Cordillères ' une lumière jaunâtre, presque dorée dans le lointain, et sert de pâturage aux lamas et au bétail introduit par les colons européens. Là où le rocher nu de trachyte perce le gazon et s'élève dans des couches d'air qu'on croit moins chargées d'acide carbonique, les plantes seules d'une organisation inférieure, des lichens, des lécidées et la poussière colorée du lepraria se développent par taches orbiculaires. Des îlots de neige sporadique fraîchement tombée, variables de forme et d'étendue, arrêtent les derniers et faibles développements de la vie végétale. A ces îlots sporadiques succèdent les neiges éternelles. Elles ont une hauteur constante et facile à déterminer, à cause de la trèspetite oscillation qu'éprouve leur limite inférieure. Les forces élastiques qui résident dans l'intérieur de notre globe travaillent, et le plus souvent en vain, à briser ces cloches ou dômes arrondis qui, resplendissants de la blancheur des neiges éternelles, surmontent le dos des Cordilières. Là où les forces souterraines ont réussi, soit par des cratères circulaires, soit par de longues crevasses, à ouvrir des communications permanentes avec l'atmosphère , elles produisent rarement des courants de laves, le plus souvent des scories enflammées, des vapeurs d'eau et de soufre hydraté, des moffètes d'acide carbonique.

Un spectacle si grandiose et si imposant n'a pu faire naître chez les habitants des tropiques, dans le premier état d'une civilisation naissante, qu'un sentiment vague d'étonnement et de frayeur. On aurait dû supposer peut-être, et nous l'avons déjà rappelé plus haut, que le retour périodique

des mêmes phénomènes et le mode uniforme d'après lequel ils se groupent par zones superposées, auraient facilité à l'homme la connaissance des lois de la nature; mais aussi loin que remontent la tradition et l'histoire, nous ne trouvons pas que ces avantages aient été mis à profit dans ces heureux climats. Des recherches récentes ont rendu très-douteux que le siège primitif de la civilisation des Hindous, une des phases les plus merveilleuses des progrès de l'humanité, ait été entre les tropiques mêmes. Airyana Vaedjo, l'antique berceau du Zend, était placé au nord-ouest du Haut-Indus , et après le grand schisme religieux, c'est-à-dire après la séparation des Iraniens d'avec l'institut brahmanique, la langue jadis commune aux Iraniens et aux Hindous a pris, chez ces derniers (en même temps que la littérature, les mœurs et l'état de la société), une forme individuelle dans le Magadha ou Madhya Déca contrée limitée par la grande Cordillère de l'Himalaya et la petite chaîne Vindhy a. En des temps bien postérieurs, la langue et la civilisation sanscrites se sont même avancées vers le sud-est et ont pénétre beaucoup plus avant dans la zone torride, comme mon frère Guillaume de Humboldt (8) l'a exposé clans son grand ouvrage sur la langue kavi et les langues qui ont des rapports de structure avec elle.

Malgré toutes les entraves que, sous des latitudes boréales, l'excessive complication des phénomènes et les perpétuelles variations locales dans les mouvements de l'atmosphère et dans la distribution des formes organiques , opposaient à la découverte des lois de la nature, c'est précisément à un petit nombre de peuples habitant la zone tempérée que s'est révélée d'abord une connaissance intime et rationnelle des forces qui agissent dans le monde physique. C'est de cette zone boréale, plus favorable apparemment aux progrès de la raison, à l'adoucissement des mœurs et aux libertés publiques, que les germes de la civilisation ont été importés dans la zone tropicale, tant par ces grands mouvements des races qu'on appelle migrations des peuples , que par l'établissement de colonies, fort différentes d'ailleurs par leurs institutions, dans

les temps phéniciens ou helléniques et dans nos temps modernes.

En rappelant l'influence que la succession des phénomènes a pu exercer sur la facilité plus ou moins grande de reconnaître la cause qui les produit, j'ai touché à ce point important où, dans le contact avec le monde extérieur, à côté du charme que répand la simple contemplation de la nature, se place la jouissance qui naît de la connaissance des lois et de l'enchaînement mutuel de cçs phénomènes. Ce qui longtemps n'a été que l'objet d'une vague inspiration est parvenu peu à peu à l'évidence d'une vérité positive. L'homme s'est efforcé de trouver, comme l'a dit dans notre langue un poète immortel, « le pôle immuable dans l'éternelle fluctuation des choses créées (9). »

Pour remonter à la source de cette jouissance qui se fonde sur l'exercice de la pensée, il suffît de jeter un rapide coup d'oeil sur les premiers aperçus de la philosophie de la nature ou de l'antique doctrine du Cosmos. Nous trouvons chez les peuples les plus sauvages (et mes propres courses ont confirmé cette assertion) un sentiment secret et mêlé de terreur de la puissante unité des forces de la nature, d'une essence invisibile, spirituelle, qui se manifeste dans ces forces, soit qu'elles développent la fleur et le fruit sur l'arbre nourricier, soit qu'elles ébranlent le sol de la forêt ou qu'elles tonnent dans les nuages. Il se révèle ainsi un lien entre le monde visible et un monde supérieur qui échappe aux sens. L'un et l'autre se confondent involontairement, et, dépourvu de l'appui de l'observation, simple produit d'une conception idéale, le germe d'une philosophie de la nature ne s'en développe pas moins dans le sein de l'homme.

Chez les peuples les plus arriérés dans la civilisation, l'imagination se plaît au jeu de créations bizarres et fantastiques. La prédilection pour le symbole influe simultanément sur les idées et sur les langues. Au lieu d'examiner, on devine, on dogmatise, on interprète ce qui n'a jamais été observé. Le monde des idées et des sentiments ne reflète pas dans sa pureté primitive le monde extérieur. Ce qui dans,

quelques régions de la terre, ne s'est manifesté, comme rudiment de la philosophie naturelle, que chez un petit nombre d'individus doués d'une haute intelligence, se présente en d'autres régions , chez des familles entières de peuples , comme le résultat de tendances mystiques et d'intuitions instinctives. C'est dans le commerce intime avec la nature, c'est dans la vivacité et la profondeur des émotions qu'elle fait naître, qu'on rencontre aussi les premières impulsions vers le culte, vers une sanctification des forces destructives ou conservatrices de l'univers. Mais à mesure que l'homme, en parcourant les différents degrés de son développement intellectuel, parvient à jouir en toute liberté du pouvoir régulateur de la réflexion, à séparer, par un acte d'affranchissement progressif, le monde des idées de celui des sensations, un vague pressentiment de l'unité des forces de la nature ne lui suffit plus. L'exercice de la pensée commence à accomplir sa haute mission; l'observation, fécondée par le raisonnement, remonte avec ardeur aux causes des phénomènes.

L'histoire des sciences nous apprend qu'il n'a pas été facile de satisfaire aux besoins d'une si active curiosité. Des observations peu exactes et incomplètes ont conduit, par de fausses inductions, à ce grand nombre d'aperçus physiques qui se sont perpétués parmi les préjugés populaires dans toutes les classes de la société. C'est ainsi qu'à côté d'une connaissance solide et scientifique des phénomènes, il s'est conservé un système de prétendus résultats d'observations d'autant plus difficile à ébranler qu'il ne tient compte d'aucun des faits qui le renversent. Cet empirisme, triste héritage des siècles antérieurs, maintient invariablement ses axiomes. Il est arrogant comme tout ce qui est borné, tandis que la phisique, fondée sur la science, doute parce qu'elle cherche à approfondir, sépare ce qui est certain de ce qui est simplement probable, et perfectionne sans cesse les théories en étendant le cercle des observations.

Cet assemblage de dogmes incomplets qu'un siècle lègue à l'autre, cette physique qui se compose de préjugés populaires, n'est pas seulement nuisible parce qu'elle perpétue

l'erreur avec l'obstination qu'entraîne toujours le témoignage de faits mal observés; elle empêche aussi l'esprit de s'élever aux grandes vues de la nature. Au lieu de chercher l'état moyen autour duquel oscillent, dans l'apparente indépendance des forces, tous les phénomènes du monde extérieur, elle se plaît à multiplier les exceptions de la loi; elle cherche dans les phénomènes et dans les formes organiques d 'autres merveilles que celles d'une succession régulière, d'un développement interne et progressif. Sans cesse elle incline à croire interrompu l'ordre de la nature, à méconnaître dans le présent l'analogie avec le passé, à poursuivre, au hasard de ses rêveries, la cause de prétendues perturbations, tantôt dans l'intérieur de notre globe, tantôt dans les espaces celestes

C'est le but particulier de cet ouvrage de combattre des erreurs qui prennent leur source dans un empirisme vicieux et dans des inductions imparfaites. Les plus nobles jouissances dépendent de la justesse et de la profondeur des aperçus de l'étendue de l'horizon qu'on peut embrasser a la fois. Avec la culture de l'intelligence s'est accru, dans toutes les classes de la société, le besoin d'embellir la vie en augmentant la masse des idées et les moyens de les généraliser. Le sentiment de ce besoin prouve, aussi en réfutant de vagues accusations portées contre le siècle où nous vivons, que ce ne sont pas les seuls intérêts matériels de la vie qui occupent les esprits. m

Je touche presque à regret une crainte qui semble naître d'une vue bornée ou d'une certaine sentimentalité molle et faible de l'âme, je veux dire la crainte que la nature ne perde de son charme et du prestige de son pouvoir magique à mesure que nous commençons à pénétrer dans ses secrets, à comprendre le mécanisme des mouvements célestes, à évaluer numériquement l'intensité des forces. 11 est vrai que les forces n'exercent, à proprement parler, un pouvoir magique sur nous qu'autant que leur action, enveloppée de mystères et de ténèbres, se trouve placée hors de toutes les conditions que l'expérience a pu atteindre. L'effet d'un tel pou-

voir est par conséquent d'émouvoir l'imagination; mais certes ce n'est pas cette faculté de l'âme que nous évoquerions de préférence pour présider aux laborieuses, aux minutieuses observations, dont le but est la connaissance des plus grandes et des plus admirables lois de l'univers. L'astronome qui, au moyen d'un héliomètre ou d'un prisme à double refraction (10), détermine le diamètre des corps planétaires, qui mesure patiemment, pendant des années entières, la hauteur méridienne ou les rapports de distance des étoiles, qui cherche une comète télescopique au milieu d'un groupe de petites nébuleuses, ne se sent (et c'est la garantie même de la précision de son travail) l'imagination non plus émue que le botaniste qui compte les divisions du calice, le nombre des étamines, les dents tantôt libres, tantôt soudées de l'anneau qui entoure la capsule d'une mousse. Cependant d'une part les mesures multipliées des angles, de l'autre les rapports du détail de l'organisation, préparent la voie à d'importants aperçus sur la physique générale.

Il faut distinguer entre la disposition de l'âme , l'état de l'esprit chez l'observateur, pendant qu'il observe, et l'agrandissement ultérieur des vues qui est le fruit de l'investigation et du travail de la pensée. Les physiciens mesurent avec une admirable sagacité les ondes lumineuses inégalement longues, qui se renforcent ou se détruisent par interférence, même dans leurs actions chimiques. L'astronome, armé de puissants télescopes, pénètre dans les espaces celestes, contemple, aux dernières limites de notre système solaire, les lunes d'Uranus, et décompose de faibles points étincelants en étoiles doubles inégalement colorées. Les botanistes retrouvent la constance du mouvement giratoire du chara dans la plupart des cellules végétales, et reconnaissent l'enchaînement intime des formes organiques par genres et par familles naturelles. Or, la voûte céleste parsemée de nébuleuses et d'étoiles, et le riche tapis de végétaux qui couvre le sol dans le climat des palmiers, ne peuvent manquer de laisser à ces observateurs laborieux une impression plus imposante et plus digne de la majesté de la création qu'à

ceux dont l'âme n'est point habituée à saisir les grands rapports qui lient les phénomènes. Je ne puis par conséquent tomber d'accord avec Burke, lorsque, dans un de ses spirituels ouvrages, il prétend « que notre ignorance des cho-, ses de la nature est la cause principale de l'admiration qu'elles nous inspirent, que c'est elle qui produit le sentiment du sublime. »

Tandis que l'illusion des sens fixe les astres à la voûte des cieux, l'astronomie, par ses travaux hardis, agrandit indéfiniment l'espace. Si elle circonscrit la grande nébuleuse à laquelle appartient le système solaire, ce n'est que pour nous montrer au delà, vers des régions qui fuient à mesure que les pouvoirs optiques augmentent, d'autres îlots de nébuleuses sporadiques. Le sentiment du sublime, en tant qu'il naît de la contemplation de la distance des astres, de leur grandeur, de l'étendue physique, se réfléchit dans le sentiment de l'infini qui appartient à une autre sphère d'idées, au monde intellectuel. Ce que le premier offre de solennel et d'imposant, il le doit à la liaison que nous venons de signaler, à cette analogie de jouissances et d'émotions qui sont excitées en nous, soit au milieu des mers, soit dans l'océan aérien, lorsque des couches vaporeuses et à demi diaphanes nous enveloppent sur le sommet d'un pic isolé, soit enfin devant un de ces puissants instruments qui dissolvent en étoiles des nébuleuses lointaines.

La simple accumulation d'observations de détail sans rapport entre elles, sans généralisation d'idées, a pu conduire sans doute à un préjugé profondément invétéré, à la persuasion que l'étude des sciences exactes doit nécessairement refroidir le sentiment et diminuer les nobles plaisirs de la contemplation de la nature. Ceux qui , dans le temps où nous vivons, au milieu des progrès de toutes les branches de nos connaissances et de la raison publique elle-même, nourrissent encore une telle erreur, méconnaissent le prix de toute extension de la sphère intellectuelle, le prix de cet art de voiler, pour ainsi dire, le détail des faits isolés, pour s'élever à des résultats généraux. Souvent, au regret de sacrifier,

sous l'influence du raisonnement scientifique la libre jouissance de la nature, s'ajoute une autre crainte, celle qu'il n'est pas donné à toutes les intelligences de saisir les ventes de la physique du monde. Il est vrai qu'au milieu de cette fluctuation universelle de forces et de vie, dans ce réseau inextricable d'organismes qui se développent et se détruisent tour à tour, chaque pas que l'on fait dans la connaissance plus intime de la nature conduit à l'entrée de nouveaux labyrinthes; mais c'est l'excitation d'un sentiment divinatoire, c'est la vague intuition de tant de mystères à dévoiler, la multiplicité des routes à parcourir, qui, à tous les degrés du savoir, stimulent en nous l'exercice de la pensée. La découverte de chaque loi de la nature conduit à une autre loi plus générale, en fait pressentir au moins l'existence à l'observateur intelligent. La nature, comme l'a déiinie un célèbre physiologiste (% et comme le mot même l'indique chez les Grecs et chez les Romains, est « ce qui croît et se développe perpétuellement, ce qui n'a de vie que par un changement continu de forme et de mouvement intérieur. »

La série des types organiques s'étend ou se complète pour nous à mesure que, par des voyages de terre ou de mer, on pénètre dans des régions inconnues, que l'on compare les organismes vivants avec ceux qui ont disparu dans les grandes révolutions de notre planète, à mesure que les microscopes se sont perfectionnés, et que l'usage s'en est répandu parmi ceux qui savent s'en servir avec discernement. Au sein de cette immense variété de productions animales et végétales, dans le jeu de leurs périodiques transformations, se renouvelle sans cesse le mystère primordial de tout développement organique, ce problème de la métamorphose que Goethe a traité avec une sagacité supérieure, et qui naît du besoin que nous éprouvons de réduire les formes vitales à un petit nombre de types fondamentaux. Au milieu des richesses de la nature et de cette accumulation croissante des observations, l'homme se pénètre de la conviction intime qu'à la surface et dans les entrailles de la terre, dans les profondeurs de la mer et dans celles des cieux , même après des

milliers d'années, « l'espace ne manquera pas aux conquérants scientifiques. » Le regret d'Alexandre («) ne saurait s'adresser aux progrès de l'observation et de l'intelligence.

Des considérations générales, qu'elles aient rapport à la matière agglomérée en corps célestes où à la distribution géographique des organismes terrestres, ne sont pas seulement plus attrayantes par elles-mêmes que les études spéciales; elles offrent aussi de grands avantages à ceux qui ne peuvent donner que peu de temps à ce genre d'occupations. Les différentes branches de l'histoire naturelle ne sont accessibles que dans certaines positions de la vie sociale; elles ne présentent pas de charme dans chaque saison, sous chaque climat. Dans les zones inhospitalières du nord, nous sommes privés pendant longtemps du spectacle qu'offrent à nos regards les forces productives de la nature organique; et si notre intérêt est fixé sur une seule classe d'objets, les récits les plus animés des voyageurs qui ont parcouru des pays lointains, n'auront aucun attrait pour nous, à moins que ces récits ne touchent aux objets même de notre prédilection.

De même que l'histoire des peuples, si elle pouvait toujours remonter avec succès aux véritables causes des événements, parviendrait à résoudre l'éternelle énigme des oscillations qu'éprouve le mouvement tour à tour progressif ou rétrograde de la société humaine; de même aussi la description physique du monde, la science du Cosmos, si elle était conçue par une forte intelligence et fondée sur la connaissance de tout ce que l'on a découvert jusqu'à une époque donnée, ferait disparaître une partie des contradictions que semble offrir au premier abord la complication des phénomènes, effet d'une multitude de perturbations simultanées. La connaissance des lois, qu'elles se révèlent dans les mouvements de l'Océan, dans la marche calculée des comètes, ou dans les attractions mutuelles des étoiles multiples, augmente le sentiment du calme de la nature. On dirait que « la discorde des éléments, » ce long épouvantail de l'esprit humain dans ses premières intuitions, s'apaise à mesure que les sciences étendent leur empire. Les vues générales nous

habituent à considérer chaque organisme comme une partie de la création entière, à reconnaître dans la plante et dans l'animal, non l'espèce isolée, mais une forme liée, dans la chaîne des êtres, à d'autres formes vivantes ou éteintes. Elles nous aident à saisir les rapports qui existent entre les découvertes les plus récentes et celles qui les ont préparées. Relégués sur un point de l'espace, nous n'en recueillons qu'avec plus d'avidité ce qui a été observé sous différents climats. Nous aimons à suivre d'audacieux navigateurs au milieu des glaces polaires , jusqu'au pic de ce volcan du pôle antarctique dont les feux sont visibles pendant le jour à de grandes distances ; nous parvenons même à comprendre quelques-unes des merveilles du magnétisme terrestre, et l'importance des nombreuses stations disséminées aujourd'hui dans les deux hémisphères pour épier la simultanéité des perturbations, la fréquence et la durée des orages magnétiques.

Qu'il me soit permis de faire quelques pas de plus dans le champ des découvertes dont l'importance ne peut être appréciée que par ceux qui se sont livrés à des études de physique générale. Des exemples choisis parmi les phénomènes qui ont surtout fixé l'attention dans ces derniers temps, répandront un jour nouveau sur les considérations précédentes. Sans une connaissance préliminaire de l'orbite des comètes, on ne saisirait pas l'importance de la découverte de l'une d'elles, dont l'orbite elliptique est incluse dans les étroites limites de notre système planétaire, et qui a révélé l'existence d'un fluide éthéré tendant à diminuer la force centrifuge et la durée des révolutions. A une époque où, avide d'un demi-savoir, on se plaît à mêler aux conversations du jour de vagues aperçus scientifiques, les craintes d'un choc périlleux avec tel ou tel corps céleste, ou d'un prétendu dérangement des climats, se renouvellent sous d'autres formes. Ces rêves de l'imagination deviennent d'autant plus nuisibles qu'ils ont leur source dans des prétentions dogmatiques. L'histoire de l'atmosphère et des variations annuelles qu'éprouve sa température remonte déjà assez haut pour mani-

fester le retour de petites oscillations autour de la chaleur moyenne d'un lieu, pour nous prémunir par conséquent contre la crainte exagérée de la détérioration générale et progressive des climats de l'Europe. La comète d'Encke, une des trois comètes intérieures, achève sa course en douze cents jours, et n'est, par la forme et la position de son orbite, pas plus dangereuse pour la terre que la grande comète de Halley, de soixante-seize ans, moins belle en 1835 qu'en 4759, que la comète intérieure de Biela, qui coupe, il est vrai, l'orbite de la terre, mais ne peut se rapprocher beaucoup de nous que lorsque sa proximité au soleil coïncide avec le solstice d'hiver.

La quantité de chaleur que reçoit une planète, et dont la distribution inégale détermine les variations météorologiques de l'atmosphère , dépend à la fois de la force photogénique du soleil, c'est-à-dire de l'état de ses enveloppes gazeuses et de la position relative de la planète et du corps central. Il existe des changements qu'éprouvent, selon les lois de la gravitation universelle, la forme de l'orbite terrestre ou l'inclinaison de l'écliptique (l'angle que fait l'axe de la terre avec le plan de son orbite) ; mais ces changements périodiques sont si lents et enfermes dans des limites si étroites que les effets thermiques ne sauraient devenir appréciables pour nos instruments actuels qu'après des milliers d'années. Les causes astronomiques d'un refroidissement de notre globe, de la diminution de l'humidité à sa surface, de la nature et de la fréquence de certaines épidémies (phénomènes souvent discutes de nos jours selon de ténébreux aperçus du moyen âge), doivent être considérées comme placées hors de la portée des procédés actuels de la physique et de la chimie.

L'astronomie physique nous offre d'autres phénomènes qu'on ne saurait saisir dans toute leur grandeur sans y être préparé par des vues générales sur les forces qui animent l'univers. Tels sont le nombre immense d'étoiles ou plutôt de soleils doubles, tournant autour d'un centre de gravité commun et révélant l'existence de l'attraction newtonienne

dans les mondes les plus éloignés; l'abondance ou la rareté des taches dti soleil, c'est-à-dire de ces ouvertures qui se forment dans les atmosphères lumineuse et opaque dont le noyau solide est enveloppé; les chutes régulières des étoiles filantes du 13 novembre et de la fête de saint Laurent, anneau d'astéroïdes qui coupent probablement l'orbite de la terre et se meuvent avec une vitesse planétaire.

Si des régions célestes nous descendons vers la terre, nous désirons concevoir les rapports qui existent entre les oscillations du pendule dans un espace rempli d'air, oscillations dont la théorie a été perfectionnée par Bessel , et la densité de notre planète; nous demandons comment le pendule, faisant les fonctions d'une sonde, nous éclaire jusqu'à un certain point sur la constitution géologique des couches à de grandes profondeurs. On aperçoit une analogie frappante entre la formation des roches grenues qui composent des courants de laves à la pente des volcans actifs, et ces masses endogènes de granité, de porphyre et de serpentine, qui, sorties du sein de la terre, brisent, comme roches d'éruption, les bancs secondaires, et les modifient par contact, soit en les rendant plus durs au moyen de la silice qui s'introduit, soit en les réduisant à l'état de dolomie, soit enfin en y faisant naître des cristaux de composition très-variée. Le soulèvement d'îlots sporadiques , de dômes de trachyte et de cônes de basalte par les forces élastiques qui émanent de l'intérieur fluide du globe, ont conduit le premier géologue de notre siècle, M. Léopold de Buch, à la théorie du soulèvement des continents et des chaînes de montagnes en général. Une telle action des forces souterraines, la rupture et l'exhaussement des bancs de roches de sédiment dont le littoral du Chili, à la suite d'un grand tremblement de terre, a offert un exemple récent, font entrevoir la possibilité que des coquilles pélagiques trouvées par M. Bonpland et moi, sur le dos des Andes, à plus de 4600 mètres d'élévation, aient pu parvenir à cette position extraordinaire, non par l'intumescence de l'Océan, mais par des agents volcaniques capables de rider la croûte ramollie de la terre.

J'appelle vulcanisme, dans le sens le plus général du mot toute action que l'intérieur d'une planète exerce sur sa croûte extérieure. La surface de notre globe et celle delà lune manifestent les traces de cette action qui, dans notre planète du moins, a varié dans la série des siècles. Ceux qui ignorent que la chaleur intérieure de la terre augmente rapidement avec la profondeur, et qu'à huit ou neuf lieues de distance (i3) le granité est en fusion, ne peuvent se former une idée précise des causes et delà simultanéité d'éruptions volcaniques très-éloignées les unes des autres, de l'étendue et du croisement des cercles de commotions qu'offrent les tremblements de terre, de la constance de température et de l'égalité de composition chimique observées dans les eaux thermales pendant une longue suite d'années. Telle est cependant l'importance de la quantité de chaleur propre à une planète, résultat de sa condensation primitive, variable selon la nature et la durée du rayonnement, que l'étude de cette quantité jette à la fois quelque lueur sur l'histoire de l'atmosphère et la distribution des corps organises enfouis dans la croûte solide de la terre. Cette étude nous fait concevoir comment une température tropicale, indépendante de la latitude (de la distance aux pôles), a pu être l'effet de profondes crevasses restées longtemps ouvertes lors dundement et du fendillement de la croûte à peine consolidée et exhalant la chaleur de l'intérieur. Elle nous retrace un ancien état de choses, dans lequel la température de l'atmosphère et les climats en général étaient dus bien plutôt au dégagement du calorique et de différentes émanations gazeuses, c'est-à-dire à l'énergique réaction de l'intérieur sur l'extérieur, qu'au rapport de la position de la terre vis-à-vis du corps central, le soleil.

Les régions froides récèlent, déposés dans des couches sedimentaires, les produits des tropiques: dans le terrain houiller> des troncs de palmiers, restés sur pied et mêles a des conifères, des fougères arborescentes, des goniatites et des poissons à écailles rhomboïdales osseuses (u); dans le calcaire du Jura, d'énormes squelettes de crocodiles et de plesio-

satires, des planulites et des troncs de cycadées; dans la craie, de petites polythalames et des bryozoaires dont les mêmes espèces vivent encore au sein des mers actuelles ; dans le tripoli ou schiste à polir, la demi-opale et l'opale farineuse, de puissantes agglomérations d'infusoires silicieux qu'Ehrenberg, sous son microscope vivifiant, nous a révélées; enfin, dans les terrains de transport et certaines cavernes, des ossements d'éléphants, de hyènes et de lions. Familiarisés que nous sommes avec les grandes vues de la physique du globe, ces productions des climats chauds, se trouvant à l'état fossile dans les régions septentrionales, n'excitent plus parmi nous une stérile curiosité; elles deviennent les plus dignes objets de méditations et de combinaisons nouvelles.

La multitude et la variété des problèmes que je viens d'aborder font naître la question de savoir si des considérations générales peuvent avoir un degré suffisant de clarté là où manque l'étude détaillée et spéciale de l'histoire naturelle descriptive, de la géologie ou de l'astronomie mathématique. Je pense qu'il faut distinguer d'abord entre celui qui doit recueillir les observations éparses et les approfondir pour en exposer l'enchaînement, et celui à qui cet enchaînement doit être transmis sous la forme de résultats généraux. Le premier s'impose l'obligation de connaître la spécialité des phénomènes; il faut qu'avant d'atteindre à la généralisation des idées, il ait parcouru, du moins en partie, le domaine des sciences, qu'il ait observé, expérimenté, mesuré lui-même. Je ne saurais nier que là où manquent les connaissances positives, les résultats généraux qui, dans leurs rapports suivis, donnent tant de charme à la contemplation de la nature, ne peuvent pas tous être développés avec le même degré de lumière; mais j'aime à croire cependant que, dans l'ouvrage que je prépare sur la physique du monde, la partie la plus considérable des vérités sera mise en évidence sans qu'il soit nécessaire de remonter toujours aux principes et aux notions fondamentales. Ce tableau de la nature , dût-il même présenter 5 dans plusieurs de ses parties , des contours peu arrêtés, n'en sera pas moins propre à fé-

conder l'intelligence, à grandir la sphère des idées, à nourrir et à vivifier l'imagination.

Ce n'est peut-être pas à tort que l'on a [reproché à plusieurs ouvrages scientifiques de l'Allemagne d'avoir diminue, par l'accumulation des détails, l'impression et la valeur des aperçus généraux; de ne pas séparer suffisamment ces grands résultats qui forment, pour ainsi dire, les sommités des sciences, de la longue énumération des moyens qui ont servi a les obtenir. Ce reproche a fait dire avec humeur au plus illustre de nos poètes (13) : « Les Allemands ont le don de rendre les sciences inaccessibles. » L'édifice terminé ne peut produire de l'effet que si on le débarrasse de l'échafaudage qui a été nécessaire pour le construire. Ainsi l'uniformité de figure que l'on observe dans la distribution des masses continentales, qui toutes se terminent vers le sud en forme de pyramide, et s'élargissent vers le nord (loi qui détermine la nature des climats, la direction des courants dans l'Océan et dans l'atmosphère, le passage de certains types de végétation tropicale à la zone tempérée australe), peut être saisie avec clarté, sans que l'on connaisse les opérations geodesiques et astronomiques par lesquelles ces formes pyramidales des continents ont été déterminées. De même la géographie physique nous apprend de combien de lieues l'axe équatonal est plus grand que l'axe polaire du globe; elle nous apprend l'égalité moyenne de l'aplatissement des deux hémisphères, sans qu'il soit nécessaire d'exposer comment, par la mesure des degrés du méridien ou par des observations du pendule, on est parvenu à reconnaître que la véritable figure de la terre n'est pas exactement celle d'un ellipsoïde de révolution régulier, et que cette figure se reflète dans les inégalités des mouvements lunaires. Les grandes vues de la géographie comparée n'ont commencé à prendre de la solidité et de l'éclat tout ensemble qu'à l'apparition de cet admirable ouvrage (Études de la terre dans ses rapports avec la nature et avec l'histoire de l'homme) où Charles Ritter a si fortement caractérisé la physionomie de notre globe et montré l'influence de sa configuration extérieure , tant sur

les phénomènes physiques qui s'opèrent à sa surface , que sur les migrations des peuples, leurs lois, leurs mœurs et tous les principaux phénomènes historiques dont elle est le théâtre.

La France possède un ouvrage immortel, Y Exposition du système du monde ^ dans lequel l'auteur a réuni les résultats des travaux mathématiques et astronomiques les plus sublimes, en les dégageant de l'appareil des démonstrations. La structure des cieux est réduite, dans ce livre, à la simple solution d'un grand problème de mécanique. Cependant , Y Exposition du système du monde de Laplace n'a jamais été taxée jusqu'ici d'être incomplète et de manquer de profondeur. Distinguer les matériaux dissemblables, les travaux qui ne tendent pas au même but , séparer les aperçus généraux des observations isolées, c'est le seul moyen de donner l'unité de composition à la physique du monde, de répandre delà clarté sur les objets, d'imprimer un caractère de grandeur à l'étude de la nature. En supprimant tout ce qui distrait par les détails, on n'envisage que les grandes masses, et l'on saisit rationnellement, par la pensée , ce qui reste insaisissable à la faiblesse de nos sens.

11 faut ajouter à ces considérations que l'exposition des résultats est singulièrement favorisée de nos jours par l'heureuse révolution qu'ont subie, depuis la fin du dernier siècle, les études spéciales, surtout celles de la géologie , de la chimie et de l'histoire naturelle descriptive. A mesure que les lois se généralisent, que les sciences se fécondent mutuellement, qu'en s'étendant elles s'unissent entre elles par des liens plus nombreux et plus intimes , le développement des vérités générales peut être concis sans devenir superficiel. Au début de la civilisation humaine, tous les phénomènes paraissent isolés; la multiplicité des observations et la réflexion les rapprochent et font connaître leur dépendance mutuelle. S'il arrive pourtant que , dans un siècle caractérisé comme le nôtre par les progrès les plus éclatants, un manque de liaison des phénomènes entre eux se fasse sentir pour certaines sciences, on doit s'attendre à des découvertes d'au-

tant plus importantes que ces mêmes sciences ont été cultivées avec une sagacité d'observations et une prédilection toutes particulières. C'est ce genre d'attente qu'excitent la météorologie, plusieurs parties de l'optique, et, depuis les beaux travaux de Melloni et de Faraday, l'étude du calorique ravonnant et de l'électro-magnétisme. Il reste là à recueillir une riche moisson, bien que la pile de Volta nous montre déjà une liaison intime entre les phénomènes électriques, magnétiques et chimiques. Qui oserait affirmer aujourd'hui que nous connaissons avec précision la partie de 1 atmosphère qui n'est pas de l'oxygène, que des millièmes de substances gazeuses agissant sur nos organes ne sont pas mêlées à l'azote, qu'on ait même découvert le nombre entier des forces qui existent dans l'univers ?

Il n'est point question, dans cet essai sur la physique du monde, de réduire l'ensemble des phénomènes sensibles a un petit nombre de principes abstraits, ayant leur base dans la raison seule. La physique du monde, telle que j entreprends de l'exposer, n'a pas la prétention de s'élever aux périlleuses abstractions d'une science purement rationnelle delà nature; c'est xme géographie physique reunie a a description des espaces célestes et des corps qui remplissent ces espaces. Étranger aux profondeurs de la philosophie purement spéculative, mon essai sur le Cosmos est la contemplation de l'univers, fondée sur un empirisme raisonne, c està-dire sur l'ensemble des faits enregistrés par la science et soumis aux opérations de l'entendement qui compare et combine. C'est dans ces limites seules que l'ouvrage que j'ai ose entreprendre rentre dans la sphère des travaux auxquels a été vouée la longue carrière de ma vie scientifique. Je ne me hasarde pas dans une sphère où je ne saurais me mouvoir avec liberté, quoique d'autres puissent à leur tour s y essayer avec succès. L'unité que je tâche d'atteindre dans le développement des grands phénomènes de l'univers est celle qu'offrent les compositions historiques. Tout ce qui tient à des individualités accidentelles, à l'essence variable de la réalité, que ce soit dans la forme des êtres et dans le grou-

pement des corps, ou dans la lutte de l'homme contre les éléments et des peuples contre les peuples, ne peut être rationnellement construit, déduit des idées seules,

J'ose croire que la description de l'univers et l'histoire civile se trouvent placées au même degré d'empirisme; mais en soumettant les phénomènes physiques et les événements au travail de la pensée, et en remontant par le raisonnement aux causes, on se pénètre de plus en plus de cette antique croyance, que les forces inhérentes à la matière et celles qui régissent le monde moral, exercent leur action sous l'empire d'une nécessité primordiale et selon des mouvements qui se renouvellent par retours périodiques plus ou moins longs. C'est cette nécessité des choses, cet enchaînement occulte, mais permanent, ce retour périodique dans le développement progressif des formes, des phénomènes et des événements, qui constituent la nature obéissante à une première impulsion donnée. La physique , comme l'indique son nom même, se borne à expliquer les phénomènes du monde matériel par les propriétés de la matière. Le dernier but des sciences expérimentales est donc de remonter à l'existence des lois, et de les généraliser progressivement. Tout ce qui porte au-delà n'est pas du domaine de la physique du monde, et appartient à un autre genre de spéculations plus élevées. Emmanuel Kant, du très-petit nombre des philosophes qu'on n'a pas accusés d'impiété jusqu'ici, a marqué les limites des explications physiques avec une rare sagacité, dans son célèbre Essai sur la théorie et la construction des deux, publié à Kœnigsberg en 1755.

L'étude d'une science qui promet de nous conduire à travers les vastes espaces de la création ressemble à un voyage dans un pays lointain. Avant de l'entreprendre , on mesure, et souvent avec méfiance, ses propres forces comme celles du guide qu'on a choisi. La crainte, dont la source est l'abondance et la difficulté des matières, diminue, si l'on se rappelle, comme nous l'avons énoncé plus haut , qu'avec la richesse des observations, a augmenté aussi, de nos jours, la connaissance de plus en plus intime de la connexité des phé-

nomènes. Ce qui, dans le cercle plus étroit de notre horizon, a paru longtemps inexplicable, a été éclairci souvent et inopinément par des recherches faites à de grandes distances. Dans le règne animal, comme dans le règne végétal, des forces organiques restées isolées ont été liées par des chaînons intermédiaires, par des formes ou types de transition. La géographie des êtres doués de vie se complète, en nous montrant des espèces, des genres, des familles entières propres à un continent, comme reflétés dans des formes analogues d'animaux et de plantes du continent opposé. Ce sont, pour ainsi dire, des équivalents qui se suppléent et se remplacent dans la grande série des organismes. La transition et l'enchaînement se fondent tour à tour sur un amoindrissement on un développement excessif de certaines parties, sur des soudures d'organes distincts, sur la prépondérance qui résulte d'un manque d'équilibre dans le balancement des forces, sur des rapports avec des formes intermédiaires, qui, loin d'être permanentes, caractérisent seulement certaines phases d'un développement normal. Si, des corps doués de la vie, nous passons aux êtres du monde inorganique, nous y trouverons des exemples qui caractérisent à un haut de- -ré les progrès de la géologie moderne. Nous reconnaîtrons comment, d'après les grandes vues d'Elie de Beaumont, les chaînes des montagnes qui divisent les climats , les zones végétales et les races de peuples, nous révèlent leur âge relatif, et par la nature des bancs sédimentaires qu'elles ont soulevés, et par les directions qu'elles suivent au-dessus des longues crevasses sur lesquelles s'est fait le ndementde la surface du globe. Des rapports de gisement dans des formations de trachyte et de porphyre syenitique, de diorite et de serpentine, qui sont restés douteux dans les terrains aurifères de la Hongrie, dans l'Oural, riche en platine, et à la pente sud-ouest de l'Altaï sibérien, se trouvent eclaircis par des observations recueillies sur les plateaux de Mexico et d'Antioquia, dans les ravins insalubres du Choco. Les matériaux les plus importants sur lesquels, dans les temps modernes, la physique du monde a posé ses bases, n'ont pas

été accumulés au hasard. On a reconnu enfin, et cette conviction donne un caractère particulier aux investigations de notre époque, que des courses lointaines, consacrées longtemps de préférence au récit de hasardeuses aventures , ne peuvent être instructives qu'autant que le voyageur connaît l'état de la science dont il doit étendre le domaine, qu'autant que ses idées guident ses recherches et l'initient à l'étude de la nature.

C'est par cette tendance vers les conceptions générales, périlleuse seulement dans ses abus, qu'une partie considérable des connaissances physiques déjà acquises peut devenir la propriété commune de toutes les classes de la société ; mais cette propriété n'a de la valeur qu'autant que l'instruction répandue contraste, par l'importance des objets qu'elle traite et par la dignité de ses formes, avec ces compilations peu substantielles que, jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, on a signalé par le nom impropre de savoir populaire. J'aime à me persuader que les sciences exposées dans un langage qui s'élève à leur hauteur, grave et animé à la fois, doivent offrir à ceux qui, renfermés dans le cercle étroit des devoirs de la vie, rougissent d'être restés longtemps étrangers au commerce intime avec la nature, une des plus vives jouissances, celle d'enrichir l'esprit d'idées nouvelles. Ce commerce, par les émotions qu'il fait naître, réveille, pour ainsi dire, en nous des organes qui longtemps ont sommeillé. Nous parvenons à saisir d'un coup d'œil étendu ce qui, dans les découvertes physiques, agrandit la sphère de l'intelligence, et ce qui, par d'heureuses applications aux arts mécaniques et chimiques, accroît la richesse nationale.

Une connaissance plus exacte de la liaison des phénomènes nous délivre aussi d'une erreur, trop répandue encore; c'est que, sous le rapport du progrès des sociétés humaines et de leur prospérité industrielle, toutes les branches de la connaissance de la nature n'ont pas la même valeur intrinsèque. On établit très arbitrairement des degrés d'importance entre les sciences mathématiques , l'étude des corps organisés, la connaissance de l'électro- magnétisme, l'investigation

des propriétés générales de la matière dans ses divers états d'agrégation moléculaire. On déprécie présomptueusement ce que l'on croit flétrir par le nom de « recherches purement théoriques. » On oublie, et cette remarque est pourtant bien ancienne, que l'observation d'un phénomène qui parait d'abord entièrement isolé, renferme souvent le germe d'une grande découverte. Lorsque Aloysio Galvani excita, pour la première fois, la fibre nerveuse par le contact accidentel de deux métaux hétérogènes, ses contemporains étaient loin d'espérer que l'action de la piledeVolta nous ferait voir dans les alcalis des métaux à lustre d'argent, nageant sur l'eau et éminemment inflammables; que la pile elle-même deviendrait un instrument puissant d'analyse chimique, un thermoscope et un aimant. Lorsque Huyghens observa le premier, en 1678 un phénomène de polarisation, la différence qui existe entre les deux rayons dans lesquels un faisceau de lumière se partage en traversant un cristal a double réfraction, on ne prévoyait pas que, presqu'un siècle et demi plus tard la grande découverte de la polarisation chromatique, par M. Arago, conduirait cet astronome-physicien à résoudre, au moyen d'un petit fragment de spath d Islande, les importantes questions (*6) de savoir si la lumière solaire émane d'un corps solide on d'une enveloppe gazeuse, si les comètes nous envoient de la lumière propre ou réfléchie.

L'appréciation égale de toutes les branches de sciences mathématiques, physiques et naturelles, est le besoin dune époque où la richesse matérielle des Etats et leur prospérité croissante sont principalement fondées sur un emploi plus ingénieux et plus rationnel des productions et des forces de la nature. Un rapide coup d'œil jeté sur l'état actuel del Europe rappelle qu'au milieu de cette lutte inégale des peuples qui rivalisent dans la carrière des arts industriels, 1 isolement et une lenteur indolente ont indubitablement pour eltet la diminution ou l'anéantissement total de la richesse nationale. Il en est de la vie des peuples comme de la nature , qui, selon une heureuse expression de Goethe ("), « dans son impulsion éternellement reçue et transmise, dans ledevelop-

pement organique des êtres, ne connaît ni repos, ni arrêt, qui a attaché sa malédiction à tout ce qui retarde et suspend le mouvement. » C'est la propagation des études fortes et sérieuses des sciences qui contribuera à éloigner les dangers que je signale ici. L'homme n'a de l'action sur la nature, il ne peut s'approprier aucune de ses forces, qu'autant qu'il apprend à les mesurer avec précision, à connaître les lois du monde physique. Le pouvoir des sociétés humaines , Bacon l'a dit, c'est l'intelligence; ce pouvoir s'élève et s'abaisse avec elle. Mais le savoir qui résulte du libre travail de la pensée n'est pas seulement une joie de l'homme, il est aussi l'antique et indestructible droit de l'humanité. Tout en faisant partie de ses richesses , souvent il est la compensation des biens que la nature a répartis avec parcimonie sur la terre. Les peuples qui ne prennent pas une part active au mouvement industriel, au choix et à la préparation des matières premières, aux applications heureuses de la mécanique et de la chimie, chez lesquels cette activité ne pénètre pas toutes les classes de la société, doivent infailliblement déchoir de la prospérité qu'ils avaient acquise. L'appauvrissement est d'autant plus rapide, que des États limitrophes rajeunissent davantage leurs forces par l'heureuse influence des sciences sur les arts.

De même que, dans les sphères élevées de la pensée et du sentiment, dans la philosophie, la poésie et les beaux-arts, le premier but de toute étude est un but intérieur, celui d'agrandir et de féconder l'intelligence, de même aussi le terme vers lequel les sciences doivent tendre directement c'est la découverte des lois, du principe d'unité qui se révèle dans la vie universelle de la nature. En poursuivant la route que nous venons de tracer, les études physiques n'en seront pas moins utiles aux progrès de l'industrie, qui est une conquête de l'intelligence de l'homme sur la matière. Par une heureuse connexité de causes et d'effets, souvent même sans que l'homme en ait la prévision, le vrai, le beau, le bon se trouvent liés à l'utile. L'amélioration des cultures livrées à des mains libres et dans des propriétés d'une moindre étendue; l'état

florissant des arts mécaniques, délivrés des entraves que leur opposait l'esprit de corporation; le commerce agrandi et vivifié par la multiplicité des moyens de contact entre les peuples, voilà les résultats glorieux des progrès intellectuels et du perfectionnement des institutions politiques dans lesquels ces progrès se reflètent. Le tableau de l'histoire moderne devrait convaincre ceux dont le réveil parait tardif.

Ne craignons pas non plus que la direction qui caractérise notre siècle, que la prédilection si marquée pour l'étude de la nature et pour les progrès de l'industrie, aient pour effet nécessaire de ralentir les nobles efforts qui se produisent dans le domaine de la philosophie, de l'histoire et de la connaissance de l'antiquité; qu'elles tendent à priver les productions des arts, charme de notre existence, du souffle vivifiant de l'imagination. Partout où, sous l'égide d'institutions libres et d'une sage législation, les germes quelconques de la civilisation peuvent se développer pleinement , il n'est pas à craindre qu'une rivalité pacifique nuise à aucune des créations de l'esprit. Chacun de ces développements offre des fruits précieux à l'État, ceux qui donnent la nourriture à l'homme et fondent sa richesse physique, aussi bien que ceux qui, plus durables, transmettent la gloire des peuples à la postérité la plus reculée. Les Spartiates, malgré leur austérité dorienne, priaient les dieux « de leur accorder le beau avec le bon (18). »

Je ne développerai pas davantage ces considérations si souvent exposées sur l'influence qu'exercent les sciences mathématiques et physiques en tout ce qui tient aux besoins matériels delà société. La carrière que je dois parcourir est trop vaste pour me permettre d'insister ici sur l'utilité des applications. Accoutumé à des courses lointaines, peut-être ai-je le tort de dépeindre la route comme plus frayée et plus agréable qu'elle ne l'est réellement : c'est l'habitude de ceux qui aiment à guider les autres jusqu'aux sommets de hautes montagnes. Ils vantent la vue , lors même qu'une grande étendue de plaines reste cachée dans les nuages; ils savent

qu'un voile vaporeux et à demi diaphane a un charme secret, que l'image de l'infini lie le monde des sens au monde des idées et des émotions. Pareillement aussi, de la hauteur à laquelle s'élève la physique du monde, l'horizon ne se montre pas également éclairé et bien arrêté dans toutes ses parties Mais ce qui pourra rester vague et voilé ne le sera pas seulement par suite du défaut de commerce qui résulte de l'état d'imperfection de quelques sciences; il le sera plus encore par la faute du guide qui, imprudemment, a entrepris de s'élever jusqu'à ces sommités.

L'introduction au Cosmos n'avait pas du reste pour but de faire valoir l'importance et la grandeur de la physique du monde, lesquelles ne sont pas contestées de nos jours. J'ai voulu seulement prouver que, sans nuire à la solidité des études spéciales, on peut généraliser les idées, les concentrer dansunfover commun, montrer les forces et les organismes de la nature comme mus et animés par une même impulsion. « La nature, dit Schelling dans son poétique discours sur les arts, n'est pas une masse inerte; elle est, pour celui qui sait se pénétrer de sa sublime grandeur , la force créatrice de l'univers, force sans cesse agissante, primitive, éternelle, qui fait naître dans son propre sein tout ce qui existe, périt et renaît tour à tour. »

En reculant les limites de la physique du globe, en reunissant sous un même point de vue les phénomènes que présente la terre avec ceux qu'embrassent les espaces célestes, on s'élève à la science du Cosmos, on convertit la physique du globe en une physique du monde. L'une de ces dénominations est formée à l'imitation de l'autre; mais la science du Cosmos n'est point l'agrégation encyclopédique des résultats les plus généraux et les plus importants que fournissent les études spéciales. Ces résultats ne donnent que les matériaux d'un vaste édifice; leur ensemble ne saurait constituer la physique du monde, cette science qui aspire à faire connaître l'action simultanée et le vaste enchaînement des forces qui animent l'univers. La distribution des types

organiques selon les rapports de latitude, de hauteur et de climats (géographie des plantes et des animaux), est tout aussi différente de la botanique et de la zoologie descriptives que l'est la géologie de la minéralogie proprement dite. La physique du monde ne doit pas par conséquent être confondue aves ces Encyclopédies des sciences naturelles publiées jusqu'ici et dont le titre est aussi vague que les limites en sont mal tracées. Dans l'ouvrage qui nous occupe , les faits partiels ne seront considérés que dans leurs rapports avec le tout Plus ce point de vue est élevé, et plus l'exposition de notre science réclame une méthode qui lui soit propre, un langage animé et pittoresque.

En effet, la pensée et le langage sont entre eux dans une intime et antique alliance. Lorsque, par l'originalité de sa structure et sa richesse native, la langue parvient a donner du charme et de la clarté aux tableaux de la nature; lorsque par l'heureuse flexibilité de son organisation, elle se prête à peindre les objets du monde extérieur, elle répand en même temps comme un souffle de vie sur la pensée. G est par ce reflet mutuel que la parole est plus qu'un signe ou a forme de la pensée. Son influence bienfaisante se mamteste surtout en présence du sol natal, par l'action spontanée du peuple dont elle est la vivante expression. Fier dune patrie qui cherche à concentrer sa force dans l'unité intellectuelle, i'aime à rappeler, par un retour sur moi-même, les avantages qu'offre à l'écrivain l'emploi d'un idiome qui lui est propre le seul qu'il puisse manier avec quelque souplesse. Heureux s'il lui est donné, en exposant les grands phénomènes de l'univers, de puiser dans les profondeurs d'une langue qui, depuis des siècles, par le libre essor de la pensée comme par les œuvres de l'imagination créatrice, a si puissamment influé sur les destinées humaines.

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