‹ Cosmos. Essai d'une description physique du monde (volume 3)Chapitre 6 sur 11 · LIMITES ET MÉTHODE D'EXPOSITION · texte numérisé non relu

LIMITES ET MÉTHODE D'EXPOSITION

Dans les considérations qui précèdent j'ai tâché d'exposer et d'éclaircir, par quelques exemples, comment les jouissances qu'offre l'aspect de la nature, si diverses dans leurs sources, se sont accrues et ennoblies par la connaissance de la con'nexité des phénomènes et par celle des lois qui les régissent. 11 me reste à examiner l'esprit de la méthode qui doit présider à l'exposition de la description physique du monde, à indiquer les limites dans lesquelles je compte circonscrire la science, d'après les aperçus qui se sont offerts à moi dans le cours de mes études et sous les différents climats que j'ai parcourus. Puissé-je me flatter de l'espoir qu'une discussion de ce genre justifiera le titre imprudemment donné à cet ouvrage, et m'affranchira du reproche d'une présomption qui serait doublement blâmable dans des travaux scientifiques! Avant de présenter le tableau des phénomènes partiels, distribués dans les groupes qu'ils forment, je traiterai des questions générales qui, intimement liées entre elles, intéressent la nature de nos connaissances sur le monde extérieur et les rapports que ces connaissances affectent, à toutes les époques de l'histoire, avec les différentes phases de la culture intellectuelle des peuples. Ces questions ont pour objet:

\o Les limites précises delà description physique du monde, comme science distincte;

2» L'énumération rapide de la totalité des phénomènes de la nature sous la forme d'un tableau général de la nature;

3» L'influence du monde extérieur sur l'imagination et le sentiment, influence qui a donné, dans les temps modernes, une impulsion puissante à l'étude des sciences naturelles, par la description animée des régions lointaines, par la peinture du paysage en tant qu'elle caractérise la physionomie des végétaux; par les plantations ou la disposition des formes végétales exotiques en groupes qui contrastent entre eux;

/!<. L'histoire de la contemplation de la nature , ou le développement progressif de l'idée du Cosmos, selon l'expose des faits historiques et géographiques qui ont conduit a la découverte de l'enchaînement des phénomènes.

Plus est élevé le point de vue sous lequel la physique du monde envisage les phénomènes, et plus il est nécessa*e «te circonscrire la science dans ses véritables limites, et de la sénarer de toutes les connaissances analogues ou auxiliaires. La description physique du monde est fondée sur la contemplation de l'universalité des choses créées, de tout ce qui coexiste dans l'espace, en fait de substances et de forces^ de la simultanéité des êtres matériels qui constituent 1 univers. La science que j'essaye de définir a, par conséquent pour l'homme, habitant delà terre, deux parties distinctes: la tei.e elle-même et les espaces célestes. C'est pour faire voir e caractère propre, le caractère d'indépendance de la description physique du monde, et pour indiquer en même temps la nature de ses rapports avec la physique générale, avec l'histoire naturelle descriptive, \& géologie et la géographie comparée, que je vais «l'arrêter d'abord et de prelerence a cette partie de la science du Cosmos qui concerne la tare. De même que l'histoire de la philosophie ne consiste pas dans une énumeration en quelque sorte matérielle des opinions philosophiques des différents âges, de même aussi la description physique du monde ne saurait être une s.mplc association encyclopédique des sciences que nous venons de nom-

mer. La confusion entre des connaissances étroitement liées est d'autant plus grande, que , depuis des siècles , on s'est habitué à désigner des groupes de notions empiriques par des dénominations qui sont tantôt trop larges , tantôt trop étroites, par rapport aux idées qu'elles doivent exprimer. Ces dénominations offrent en outre le grand désavantage d'avoir eu un tout autre sens dans les langues de l'antiquité classique auxquelles elles ont été empruntées. Les noms de physiologie, de physique, d'histoire naturelle, de géologie et de géographie, ont pris naissance et ont commencé à être d'un usage habituel bien avant qu'on eût des idées nettes de la diversité des objets que ces sciences devaient embrasser, c'est-à-dire de leur délimitation réciproque. Telle est sur les langues l'influence d'une longue habitude que, chez une des nations européennes les plus avancées dans la civilisation, le mot de physique est appliqué à la médecine, tandis que la chimie technique, la géologie et l'astronomie, sciences purement expérimentales, sont comptées parmi les travaux philosophiques d'une Académie dont la renommée est justement universelle.

On a tenté souvent, et presque toujours en vain, de substituer aux dénominations anciennes, vagues sans doute, mais aujourd'hui généralement comprises, des noms nouveaux et mieux formés. Ces changements ont été proposés surtout par ceux qui se sont occupés de la classification générale des connaissances humaines, depuis la grande Encyclopédie ( Margarita phUosophica) de Grégoire Reisch(19), prieur de la Chartreuse de Fribourg, vers la fin du quinzième siècle, jusqu'au chancelier Bacon, depuis Bacon jusqu'à d'Aiembert, et, dans ces derniers temps, jusqu'à un physicien plein de sagacité, André-Marie Ampère (20). Le choix d'une nomenclature grecque peu appropriée a peut-être été plus nuisible encore à cette dernière tentative que l'abus des divisions binaires et l'excessive multiplicité des groupes.

La description physique du monde, en envisageant l'univers comme objet des sens extérieurs, a indubitablement besoin de l'aide de la physique générale et de l'histoire natu-

relie descriptive comme d'auxiliaires; mais la contemplation des choses créées, enchaînées entre elles et formant un tout animé par des forces intérieures, donne à la science qui nous occupe dans cet ouvrage un caractère particulier. La physique s'arrête aux propriétés générales des corps; elle est le produit de l'abstraction, la généralisation des phénomènes sensibles. Déjà, dans l'ouvrage où ont été jetés les premiers fondements de la physique générale, dans les huit livres physiques d'Aristote H, tous les phénomènes de la nature sont considérés comme dépendant de l'action primitive et vitale d'une force unique , source de tout mouvement dans l'univers. La partie terrestre de la physique du monde, à laquelle je conserverais volontiers l'ancienne dénomination très-expressive de Géographie physique, traite de la distribution du magnétisme dans notre planète, selon les rapports d'mtensité et de direction, mais ne s'occupe pas des lois qu'offrent les attractions ou les répulsions des pôles, ni des moyens de produire des courants électro -magnétiques permanents ou passagers. La géographie physique retrace à grands traits la configuration compacte ou articulée des continents, l'étendue de leur littoral comparée à leur surface, la repartition des masses continentales dans les deux hémisphères , répartition qui exerce une influence puissante sur la diversité des climats et les modifications météorologiques de l'atmosphère; elle signale le caractère des chaînes de montagnes, qui. soulevées à différentes époques, forment des systèmes particuliers, tantôt parallèles entre eux, tantôt divergents et croisés; elle examine la hauteur moyenne des continents au-dessus du niveau des mers et la position du centre de gravité de leur volume, le rapport entre le point culminant d'une chaîne de montagnes et la hauteur moyenne de sa crête ou sa proximité à un littoral voisin. Elle nous dépeint les roches d'éruption comme principes de mouvement, puisqu'elles agissent sur les roches sédimentaires qu'elles traversent, soulèvent et inclinent; elle contemple les volcans selon qu'ils se trouvent isolés ou rangés par série tantôt simple, tantôt doublent étendant à diverses distances la sphère

de leur activité, soit par les roches qu'ils produisent en coulées longues et étroites, soit en ébranlant le sol par cercles qui s'élargissent ou diminuent de diamètre dans la suite des siècles. La partie terrestre de la science du Cosmos décrit la lutte de l'élément liquide avec la terre ferme; elle expose ce que toutes les grandes rivières ont de commun dans leur cours supérieur ou inférieur, dans leur bifurcation , lorsque leur bassin n'est pas encore entièrement fermé; elle nous montre les fleuves brisant les plus hautes chaînes de montagnes ou suivant pendant longtemps un cours parallèle à ces chaînes, soit à leur pied, soit à de grandes distances, lorsque le soulèvement des couches d'un système de montagnes, la direction du ridement, est conforme à celle des bancs plus ou moins inclinés de la plaine. Les résultats généraux de F Orographie et del' Hydrographie comparées appartiennent seuls à la science dont j'ai à cœur de déterminer ici les limites réelles, mais non rénumération des plus grandes hauteurs du globe, le tableau des volcans encore actifs, des bassins de rivières ou de la multitude de leurs affluents. Ces détails sont du domaine de la géographie proprement dite. Nous ne considérons ici les phénomènes que dans leur dépendance mutuelle, dans les rapports qu'ils présentent avec les différentes zones de notre planète et sa constitution physique en général. Les spécialités de la matière brute ou organisée , classées d'après l'analogie de forme et de composition , offrent sans doute une étude du plus vif intérêt , mais elles tiennent à une sphère d'idées bien distinctes de celles qui font l'objet de cet ouvrage.

Des descriptions de pays divers offrent les matériaux les plus importants pour la composition d'une géographie physique; cependant la réunion de ces descriptions, rangées par séries, nous donnerait tout aussi peu l'image vraie, la conformation générale de la surface polyédrique de notre planète, que les flores des différentes régions placées les unes à la suite des autres ne formeraient ce que je désigne sous le nom d'une Géographie des plantes. C'est par l'application de la pensée aux observations isolées, c'est par les vues

de l'esprit, qui compare et combine, que nous parvenons a découvrir ce qui, dans l'individualité des formes organiques (dans la Morphologie, ou histoire naturelle descriptive des plantes et des animaux) , s'offre de commun par rapport à la distribution climatérique des êtres, c'est l'induction qui nous révèle les lois numériques dans la proportion des familles naturelles à la somme totale des espèces, la latitude ou position géographique des zones où, dans les plaines, chaque forme organique atteint le maximum de son développement. Ces considérations assignent à la description physique du globe, par la généralisation des aperçus, un caractère élevé; elles nous font concevoir comment l'aspect du paysage, l'impression que nous laisse la physionomie de la végétation, dépend de cette répartition locale des formes, du nombre et de la croissance plus vigoureuse de celles qui prédominent dans la masse totale.

Les catalogues des êtres organisés, auxquels on donnait jadis le titre fastueux de Systèmes de la nature, nous montrent un admirable enchaînement d'analogies de structure, soit dans le développement déjà complet de ces êtres, soit dans les diverses phases que parcourent (selon les aperçus d'une évolution en spirale), d'un côté, les feuilles, les bractées, le calice, la corolle et les organes fécondateurs, de l'autre, avec plus ou moins de symétrie, les tissus cellulaires et tibreux des animaux, leurs parties articulées ou vaguement ébauchées; mais tous ces prétendus systèmes de la nature, ingénieux dans leurs classifications, ne nous font pas voir les êtres distribués en groupes dans l'espace, selon leurs divers rapports de latitude et de hauteur au-dessus du niveau de l'Océan, selon les influences climatériques qu'ils subissent en vertu de causes générales et le plus souvent très-lointaines. Le dernier but d'une géographie physique est cependant, comme nous l'avons énoncé plus haut, de reconnaître l'unité dans l'immense variété des phénomènes, de découvrir, par le libre exercice de la pensée et par la combinaison des observations, la constance des phénomènes au milieu de leurs changements apparents. Si, dans l'exposé de la

partie terrestre du Cosmos, on doit descendre quelquefois à des faits très-spéciaux, ce n'est que pour rappeler la connexité qu'ont les lois de la distribution réelle des êtres dans l'espace, avec les lois de la classification idéale par familles naturelles, par analogie d'organisation interne et d'évolutioi? progressive.

Il résulte de ces discussions sur les limites des sciences , et en particulier sur la distinction nécessaire entre la botanique descriptive (morphologie des végétaux) et la géographie des plantes, que, dans la physique du globe, la multitude innombrable des corps organisés qui embellissent la création est plutôt considérée par zones d'habitation ou de stations, par bandes isothermes diversement infléchies, que selon les principes de gradation dans le développement de l'organisme intérieur; cependant la botanique et la zoologie, qui composent l'histoire naturelle descriptive des corps organisés, n'en sont pas moins des sources fécondes offrant des matériaux sans lesquels l'étude des rapports et de l'enchaînement des phénomènes manquerait d'un fondement solide.

Nous ajouterons, pour mettre cet enchaînement dans tout son jour, une observation importante. Au premier abord, en embrassant d'un coup d'œil la végétation d'un continent dans de vastes espaces, on voit les formes les plus dissemblables, les graminées et les orchidées, les arbres conifères et les chênes, rapprochés localement les uns des autres; on voit les familles naturelles et les genres, loin de former des associations locales, dispersés comme au hasard. Cette dispersion pourtant n'est qu'apparente. La description physique du globe nous montre que l'ensemble de la végétation présente numériquement, dans le développement de ses formes et de ses types, des rapports constants ; que, sous les mêmes climats, les espèces qui manquent à un pays sont remplacées, dans le pays voisin, par des espèces d'une même famille, et que cette loi des substitutions, qui semble tenir aux mystères mêmes de l'organisme, envisagé dans son origine, maintient dans des régions limitrophes la relation numérique des espèces de telle ou telle grande famille à la masse totale des

phanérogames qui composent les deux flores. C'est ainsi que se révèle, dans la multiplicité des organisations distinctes qui les peuplent, un principe d'unité, un plan primitif de distribution; il se révèle aussi sous chaque zone, diversifiée selon les familles des plantes, une action lente, mais continue sur l'océan aérien, action qui dépend de l'influence de la lumière, première condition de toute vitalité organique à la surface solide et liquide de notre planète. On dirait que sous nos yeux se renouvelle sans cesse, selon une belle expression de Lavoisier, l'antique merveille du mythe de Prométhée.

Si nous appliquons la marche que nous comptons suivre dans l'exposé de la description physique de la terre, à la partie sidérale de la science du Cosmos, à la description des espaces célestes et aux corps qui les peuplent, notre tâche se trouvera singulièrement simplifiée. Veut-on, selon d'anciennes habitudes de nomenclature, peu conformes à des aperçus philosophiques, distinguer la physique, c'est-à-dire les considérations générales sur l'essence de la matière et les forces qui lui impriment le mouvement, de la chimie, qui s'occupe de l'hétérogénéité des substances, de leur composition élémentaire, de leurs attractions, qui ne sont pas uniquement déterminées par les rapports des masses, il faut convenir que la description de la terre présente des actions physiques et chimiques à la fois. A côté de la gravitation, qu'on doit considérer comme la force primitive de la nature, agissent autour de nous, dans l'intérieur de notre planète ou à sa surface, des attractions d'un autre genre. Ce sont celles qui s'exercent entre les molécules en contact, ou éloignées a d'infiniment petites distances H, des forces d'affinité chimique qui, diversement modifiées par l'électricité, la chaleur, la condensation dans des corps poreux, ou le contact d'une substance intermédiaire, animent également le monde inorganique et les tissus des animaux et des plantes. Les espaces célestes n'offrent jusqu'ici à notre observation directe (si nous en exceptons les petits astéroïdes qui nous apparaissent sous les formes d'aérolithes , de bolides et d'étoiles filantes) que des phénomènes physiques, et parmi ceux-ci, avec certitude,

que des effets dépendant de la quantité de matière ou de la distribution des masses. Les phénomènes des espaces célestes peuvent, par conséquent, être envisagés comme soumis à de simples lois dynamiques, aux lois du mouvement. Les effets qui pourraient naître de la différence spécifique, de l'hétérogénéité de la matière, ne sont pas jusqu'ici l'objet des calculs de la mécanique des deux.

L'habitant de la terre n'entre en rapport avec la matière que contiennent les espaces célestes, qu'elle soit disséminée ou réunie en grands sphéroïdes, que par deux voies, par des phénomènes de lumière (la propagation des ondes lumineuses), ou par l'influence qu'exerce la gravitation universelle (l'attraction des masses). L'existence d'actions périodiques du soleil et de la lune sur les variations du magnétisme de la terre, est restée jusqu'à ce jour très* douteuse. Aucune expérience directe ne nous éclaire sur les propriétés ou qualités spécifiques des masses qui circulent dans les espaces célestes et sur celles des matières qui peut-être les remplissent entièrement, si ce n'est, comme nous venons de l'énoncer tantôt, la chute des aérolithes ou pierres météoriques qui viennent se mêler aux substances terrestres. 11 suffit de rappeler ici comme leur direction et leur énorme vitesse de projection (vitesse toute planétaire) le rendent plus que probable; que ces masses, enveloppées de vapeurs et arrivant à l'état d'incandescence, sont de petits corps célestes que l'attraction de notre planète a fait dévier de leur route primitive. L'aspect, si familier pour nos yeux, de ces astéroïdes, l'analogie qu'ils offrent avec les minéraux qui composent la croûte de notre globe, ont sans doute de quoi surprendre; mais tout ce que l'on doit en conclure, selon moi, c'est qu'en général les planètes et les autres masses qui, sous l'influence d'un corps central, se sont agglomérées en anneaux de vapeurs et puis en sphéroïdes, étant parties intégrantes d'un même système et ayant une même origine, peuvent offrir aussi une association de substances chimiquement identiques. Il y a plus encore. Les expériences du pendule, et particulièrement celles que Bessel a faites avec une si rare préci-

sion, confirment l'axiome newtonien, que les corps les plus hétérogènes dans leur composition (l'eau, l'or, le quartz, le calcaire grenu et différentes masses d'aéroiithes) éprouvent, par l'attraction de la terre, une accélération entièrement semblable. Aux observations du pendule se joignent des preuves fournies par des observations purement astronomiques. La presque identité de la masse de Jupiter, déduite de l'action qu'exerce cette grande planète sur ses satellites, sur la comète d'Encke à courte période, et sur les petites planètes (Vesta, Junon, Cérès et Pallas), donne également la certitude que, dans les limites de nos observations actuelles, l'attraction est déterminée par la quantité seule de la matière (2S).

Cette absence de toute perception de l'hétérogénéité de la matière obtenue par l'observation directe ou par des considérations théoriques, donne à la mécanique des deux un haut degré de simplicité. L'étendue incommensurable des espaces célestes étant assujettie à la seule science du mouvement, la partie sidérale du Cosmos puise. dans les sources pures et fécondes de l'astronomie mathématique, comme la partie terrestre puise dans celles de la physique, de la chimie et de la morphologie organique; mais le domaine de ces trois dernières sciences embrasse des phénomènes tellement compliqués, et jusqu'à ce jour si peu susceptibles de méthodes rigoureuses que la physique du globe ne saurait se glorifier ici de cette certitude, de cette simplicité dans l'exposition des faits et de leur enchaînement mutuel, qui caractérise la partie céleste du Cosmos. C'est peut-être par la différence que nous signalons en ce moment qu'on doit expliquer pourquoi, dans les premiers temps de la culture intellectuelle des Grecs, la philosophie de la nature des Pythagoriciens se tourna avec plus d'ardeur vers les astres et les espaces célestes que vers la terre et ses productions; pourquoi, par Philolaùs et, dans la suite, par les vues analogues d'Aristarque de Samos et de Séleucus d'Erythres. elle est devenue plus profitable à la connaissance du véritable système du monde, que la philosophie de la nature de l'école ionienne n'a jamais pu l'être à la physique de la terre. Peu attentive

aux propriétés et aux différences spécifiques des matières qui remplissent les espaces, la grande école italique, dans sa gravité dorienne, portait de préférence ses regards vers tout ce qui tient aux mesures, à la configuration des corps, aux distances des planètes et aux nombres (24), tandis que les physiciens d'Ionie s'arrêtaient aux qualités de la matière, à ses transformations vraies ou supposées, et à ses rapports d'origine. Il était réservé à la puissance du génie d'Aristote, si profondément spéculatif et pratique à la fois, d'approfondir avec le même succès le monde des abstractions et ce monde des réalités matérielles qui renferme d'intarissables sources de mouvement et de vie.

Plusieurs traités de géographie physique, et des plus distingués, offrent dans leurs introductions une partie exclusivement astronomique, tendant à faire envisager d'abord la terre dans sa dépendance planétaire et comme faisant partie du grand système qu'anime le corps central du soleil. Cette marche des idées est diamétralement opposée à celle que je me propose de suivre. Pour bien saisir la grandeur du Cosmos il ne faut pas subordonner la partie sidérale, que Kant a appelée Y histoire naturelle du ciel,, à la partie terrestre. Dans le Cosmos, selon l'antique expression d'Aristarque de Samos, qui préludait au système de Copernic, le soleil (avec ses satellites) n'est qu'une des étoiles innombrables qui remplissent les espaces. La description de ces espaces, la physique du monde, ne peut commencer que par les corps célestes, par le tracé graphique de l'univers, je dirai par une véritable carte du monde, telle que, d une main hardie, Herschel le père à osé la figurer. Si, malgré la petitesse de notre planète, ce qui la concerne exclusivement occupe dans cet ouvrage la place la plus considérable et s'y trouve développé avec le plus de détail, cela tient uniquement à la dis proportion de nos connaissances entre ce qui est accessible à l'observation et ce qui s'y refuse. Cette subordination de la partie céleste à la partie terrestre se rencontre déjà dans le grand ouvrage de Bernard Varenius (25), qui a paru au milieu du dix-septième siècle. Il distingua le premier la géogra-

phie en générale et spéciale, subdivisant celle-là en partie absolue, c'est-à-dire proprement terrestre, et en partie relative ou planétaire, selon qu'on envisage la surface de la terre dans ses différentes zones, ou bien les rapports de notre planète avec le soleil et la lune. C'est un beau titre de gloire pour Varenius que sa Géographie générale et comparée ait pu fixer à un haut degré l'attention de Newton. L'état imparfait des sciences auxiliaires dans lesquelles il devait puiser ne pouvait pas répondre à la grandeur de l'entreprise. Il était réservé à notre temps et à ma patrie de voir tracer, par Charles Ritter, le tableau de la géographie comparée dans toute son étendue et dans son intime relation avec l'histoire de l'homme (26).

L'énumération des résultats les plus importants des sciences astronomiques et physiques qui, dans le Cosmos, rayonnent vers un foyer commun, légitime jusqu'à un certain point le titre que j'ai donné à mon ouvrage. Peut-être même ce titre est-il plus téméraire que l'entreprise elle même, circonscrite dans les limites que je lui ai posées. L'introduction de noms nouveaux, surtout lorsqu'il s'agit d'aperçus généraux, d'une science qui doit être accessible à tous, a été jusqu'ici très-contraire à mes habitudes: je n'ai ajouté à la nomenclature que là où, dans les spécialités de la botanique et de la zoologie descriptives, des objets décrits pour la première fois rendaient indispensables de nouveaux termes. Les dénominations Description physique du monde, ou Physique du monde; dont je me sers indifféremment, sont formées sur celles de Description physique de la terre, ou Physique du globe, c'est-à-dire Géographie physique, depuis longtemps passées dans l'usage. Un des plus puissants génies de tous les siècles, Descartes, nous a laissé quelques fragments du grand ouvrage qu'il comptait publier sous le titre de Monde, et pour lequel il s'était livré à des études spéciales, même à celle de l'anatomie de l'homme L'expression peu usitée, mais précise, de Science du Cosmos, rappelle à l'esprit de l'habitant de la terre qu'il s'agit ici d'un horizon plus vaste, de la réunion de tout ce qui remplit l'espace, depuis les nébu-

leuses les plus lointaines jusqu'à la distribution climatérique de ces légers tissus de matière végétale qui, diversement colorés, tapissent les rochers.

Sous l'influence des vues bornées propres à l'enfance des peuples, les idées de terre et de monde ont été confondues de bonne heure dans l'usage de toutes les langues. Les expressions vulgaires: Voyages autour du monde 3 mappemondes nouveau monde, offrent des exemples de cette confusion. Les expressions plus précises et plus nobles de Système du monde 3 monde planétaire, création et âge du monde, se rapportent les unes à la totalité des matières qui remplissent les espaces célestes, les autres à l'origine de l'univers entier.

Il paraît naturel qu'au milieu de l'extrême variabilité des phénomènes qu'offrent la surface de notre globe et l'océan aérien qui l'entoure, l'homme ait été frappé de l'aspect de la voûte céleste, des mouvements réglés et uniformes du soleil et des planètes. Aussi le mot Cosmos indiquait -il primitivement, dans les temps homériques, les idées d'ornement et d'ordre à la fois. II a passé plus tard dans le langage scientifique. On l'appliqua progressivement à l'accord que l'on observe dans les mouvements des corps célestes, à l'ordre qui règne dans l'univers entier, au monde même dans lequel cet ordre se reflète. D'après l'assertion de Philolaûs , dont M. Bœckh a commenté les fragments avec une si rare sagacité, comme d'après le témoignage général de l'antiquité entière, c'est Pythagore qui, le premier, se servit du mot Cosmos pour désigner « Tordre qui règne dans l'univers, l'univers ou le monde même (27). » De l'école de la philosophie italique l'expression passa en ce sens dans la langue des poètes de la nature, Parménide et Empédocle, de là dans l'usage des prosateurs. Nous ne discuterons pas ici comment , selon ces mêmes vues pythagoriciennes, Philolaûs distingue une fois entre l'Olympe, Uranus ou le Ciel, et le Cosmos; comment le même mot, avec un sens de pluralité, a été appliqué à certains corps célestes (les planètes) circulant autour du foyer central du monde ^ ou à des groupes d'étoiles. Dans

mon ouvrage, le mot Cosmos est employé comme le prescri vent l'usage helléniqne postérieur à Pythagore et la définition trés-précise donnée dans le Traité du monde, qui a été faussement attribué à Aristote. C'est l'ensemble du ciel et de la terre , l'universalité des choses qui composent le monde sensible. Si, depuis longtemps, les noms des sciences n'avaient été détournés de leur véritable signification linguistique, l'ouvrage que je publie devrait avoir le titre de Cosmographie a divisée en Uranographie et Géographie. Les Romains, imitateurs des Grecs, dans leurs faibles essais de philosophie, ont aussi fini par transporter à l'univers la signification de leur munduSj qui n'indiquait primitivement que la parure, l'ornement 3 non pas même l'ordre ou la régularité dans la disposition des parties. 11 est probable que l'introduction de ce terme technique dans la langue du Latium, que r importation d'un équivalent de Cosmos selon sa double signification, est due à Ennius (28), sectateur de l'école italique, traducteur des philosophâmes pythagoriciens d'Epicharme ou de quelqu'un de ses adeptes.

Nous distinguerons d'abord entre l'histoire physique du monde et la description physique du monde. La première, conçue dans le sens le plus général du mot, devrait, si les matériaux existaient pour l'écrire, tracer les variations qu'a subies l'univers dans le cours des âges , depuis les étoiles nouvelles qui soudainement ont paru et disparu à la voûte du firmament , depuis les nébuleuses qui se dissolvent ou se condensent, jusqu'à la première couche de végétation cryptogame dont s'est couvert, soil le globe à peine refroidi à sa surface, soit un écueil de coraux soulevé du sein des mers. La description physique du monde offre le tableau de ce qui coexiste dans l'espace, de l'action simultanée des forces de la nature et des phénomènes qu'elles produisent. Mais, pour bien comprendre la nature, on ne saurait séparer entièrement , et d une manière absolue , la considération de l'état actuel des choses, de celle des phases successives par lesquelles elles ont passé. On ne peut concevoir leur essence sans réfléchir sur le mode de leur formation. Ce n'est pas la

matière organique seule qui perpétuellement se compose et se dissout pour former de nouvelles combinaisons; le globe, à chaque phase de sa vie, nous révèle le mystère de ses états ant é r i eur s .

On ne peut jeter les yeux sur la croûte de notre planète sans rencontrer les traces d'un monde organique détruit. Les roches de sédiment présentent une succession d'êtres qui se sont associés par groupes, exclus et remplacés mutuellement. Ces bancs, superposés les uns aux autres, nous dévoilent les faunes et les flores de différentes époques. Dans ce sens la description de la nature est intimement liée à son histoire. Le géologue ne peut concevoir le temps présent sans remonter, guidé qu'il est par l'enchaînement des observations, à des milliers de siècles écoulés. En traçant le tableau physique du globe, nous voyons, pour ainsi dire, le présent et le passé se pénétrer réciproquement; car il en est du domaine de la nature comme du domaine des langues, dans lesquelles les recherches étymologiques nous font voir aussi un développement successif, nous montrent tout l'état antérieur d'un idiome reflété dans les formes dont on se sert de nos jours. Ce reflet du passé d'autant plus manifeste dans l'étude du monde matériel, que nous voyons naître sous nos yeux des roches d'éruption et des couches sédimentaires semblables à celles des âges antérieurs. Pour emprunter un exemple frappant aux rapports géologiques qui déterminent la physionomie d'un pays, je rappellerai ici que les dômes de trachyte, les cônes de basalte, les coulées d'amygdaloïde à pores allongés et parallèles, de blancs dépôts de ponces entremêlés de scories noires, animent, pour ainsi dire, le paysage, par les souvenirs du passé. Ces masses agissent sur l'imagination de l'observateur instruit, comme le feraient des traditions d'un monde antérieur. La forme des roches est leur histoire.

Le sens dans lequel les Grecs et les Romains ont employé originairement le mot histoire, prouve qu'eux aussi avaient la conviction intime que, pour se former une idée complète de l'état actuel des choses, il fallait les considérer dans leur

succession. Ce n'est pas toutefois dans la définition donnée par Verrius Flaccus (29), c'est dans les écrits zoologiques d'Aristote que le mot histoire se présente comme un exposé des résultats de l'expérience et de l'observation. La description physique du monde de Pline l'Ancien porte le titre d'Histoire naturelle j dans les lettres de son neveu elle est appelée, d'une manière plus noble « Histoire de la nature. » Les premiers historiens parmi les Grecs ne séparaient point encore les descriptions des pays de la narration des événements dont ils avaient été le théâtre. Chez eux, la géographie physique et l'histoire formèrent une étroite alliance; elles restèrent mêlées , d'une manière naïve et gracieuse , jusqu'à l'époque où le grand développement de l'intérêt politique et la perpétuelle agitation de la vie des- citoyens, firent disparaître dans l'histoire des peuples l'élément géographique, pour en faire dès lors une science à part.

11 reste à examiner si , par l'opération de la pensée, on peut espérer de réduire l'immensité des phénomènes divers que comprend le Cosmos à l'unité d'un principe, à l'évidence des vérités rationnelles. Dans l'état actuel de nos connaissances empiriques nous n'osons nous flatter d'un tel espoir. Les sciences expérimentales, fondées sur l'observation du monde extérieur, ne sauraient aspirer au complet; la nature des choses et l'imperfection de nos organes s'y opposent également. Jamais on ne parviendra à épuiser l'inépuisable richesse de la nature, et aucune génération ne pourra se vanter d'avoir embrassé la totalité des phénomènes. Ce n'est qu'en les distribuant par groupes qu'on est parvenu, dans quelques-uns de ceux-ci, à découvrir l'empire de certaines lois de la nature, simples et grandes comme elle. L'étendue de cet empire augmentera sans doute à mesure que les sciences physiques s'agrandiront et se perfectionneront progressivement. D'éclatants exemples de ces progrès ont été donnés de nos jours dans les phénomènes électro-magnétiques, dans ceux que présentent la propagation des ondes lumineuses et le calorique rayonnant. De même la doctrine féconde de l'évolution nous fait voir comment, dans les développements orga-

niques, tout ce qui se forme est ébauché d'avance, comment les tissus des matières végétales et animales naissent uniformément de la multiplication et de la transformation des cellules.

La généralisation des lois qui d'abord, dans des cercles plus étroits, n'avaient été appliquées qu'à quelques groupes isolés de phénomènes, offre, avec le temps, des gradations de plus en plus marquées; elle gagne en étendue et en évidence tant que le raisonnement s'attache à des phénomènes d'une nature réellement analogue; mais dès que les aperçus dynamiques ne suffisent plus, partout où les propriétés spécifiques de la matière et son hétérogénéité sont en jeu, il est à craindre qu'en nous obstinant à la poursuite des lois, nous ne trouvions sous nos pas des abîmes infranchissables. Le principe d'unité cesse de se faire sentir, le fil se brise là où se manifeste, parmi les forces de la nature, une action d'un genre particulier. La loi des équivalents et des proportions numériques de composition, si heureusement reconnue par les chimistes modernes , proclamée sous l'antique forme de symboles atomistiques, reste encore isolée, indépendante des lois mathématiques du mouvement et de la gravitation.

Les productions de la nature, objets de l'observation directe, peuvent être distribuées logiquement par classes, par ordres ou familles. Les tableaux de ces distributions répandent, à n'en pas douter, du jour sur l'histoire naturelle descriptive; mais l'étude des corps organisés et leur enchaînement linéaire, tout en donnant plus d'unité et de simplicité à la distribution des groupes, ne peuvent pas s'élever à une classification fondée sur un seul principe de composition et d'organisation intérieure. De même que les lois de la nature présentent différentes gradations , selon l'étendue des horizons ou des cercles de phénomènes qu'elles embrassent, de même aussi l'exploration du monde extérieur a des phases différemment graduées. L'empirisme commence par des aperçus isolés que l'on groupe selon leur analogie et leur dissemblance. A l'acte de l'observation directe succède, mais bien tard, le désir d'expérimenter, c'est-à-dire de faire naître des

phénomènes sous différentes conditions déterminées. L'expérimentateur rationnel n'agit pas au hasard; il est guide par des hvpothéses qu'il s'est formées, par un pressentiment a demi "instinctif et plus ou moins juste cle la liaison des choses ou des forces de la nature. Ce qui a été conquis par l'observation ou par la voie des expériences conduit, par l'analyse et par l'induction , à la découverte de lois empiriques. Ce sont là les phases que l'intelligence humaine a parcourues et qui ont marqué différentes époques dans la vie des peuples; c'est en suivant cette route qu'on est parvenu a reunir cette masse de faits qui constituent aujourd'hui la base solide des sciences de la nature.

Deux formes d'abstraction dominent l'ensemble de nos connaissances: des rapports de quantité, relatifs aux idées de nombre ou de grandeur; et des rapports de qualité qui embrassent les propriétés spécifiques, l'hétérogénéité de la matière. La première de ces formes, plus accessible a l'exercice de la pensée, appartient au savoir mathématique; 1 autre forme , plus diflicile à saisir et plus mystérieuse en apparence, est du domaine des sciences chimiques. Pour soumettre les phénomènes au calcul, on a recours à une construction hypothétique de la matière par combinaison de molécules et d'atomes, dont le nombre, la forme, la position et la popularité doivent déterminer, modifier, varier les phénomènes. Les mvthes dé matières impondérables et de certaines forces vitales propres à chaque mode d'organisation, ont compliqué les aperçus et répandu une lumière douteuse sur la route à parcourir. C'est sous des conditions et des formes d'intuition si diverses que s'est accumulée, a travers les siècles, la masse prodigieuse de nos connaissances empiriques, et qu'elle augmente de nos jours avec une rapidité croissante. L'esprit scrutateur de l'homme essaye de temps en temps, et avec un succès tres-inégal , de briser des formes surannées, des symboles inventés pour soumettre la matière rebelle aux constructions mécaniques.

Nous sommes encore bien éloignés de l'époque ou il sera possible de réduire , par les opérations de la pensée, a 1 u-

nité d'un principe rationnel , tout ce que nous apercevons au moyen des sens. On peut même mettre en doute si un tel succès, dans le champ de la philosophie de la nature, sera jamais obtenu. La complication des phénomènes et l'étendue immense du Cosmos paraissent s'y opposer: mais, lors même que le problème serait insoluble dans son ensemble , une solution partielle, la tendance vers l'intelligence du monde, n'en demeure pas moins le but éternel et sublime de toute observation de la nature. Fidèle au caractère des ouvrages que j'ai publiés jusqu'ici, comme aux travaux de mesures, d'expériences, de recherches de fait qui ont rempli ma carrière, je me borne au cercle des conceptions empiriques.

L'exposition d'un ensemble de faits observés et combinés entre eux n'exclut pas le désir de grouper les phénomènes selon leur enchaînement rationnel, de généraliser ce qui en est susceptible dans la masse des observations particulières , d'arriver à la découverte des lois. Des conceptions de l'univers qui seraient uniquement fondées sur la raison , sur les principes de la philosophie spéculative, assigneraient sans doute à la science du Cosmos un but plus élevé. Je suis loin de blâmer des efforts que je n'ai pas tentés, de les blâmer par la seule raison que leur succès est resté jusqu'ici trèsdouteux. Contre le gré et les conseils de ces penseurs profonds et puissants qui ont donné une vie nouvelle à des spéculations déjà familières à l'antiquité, les systèmes de la philosophie de la nature ont éloigné les esprits, dans notre patrie, pendant quelque temps, des graves études des sciences mathématiques et physiques. L'enivrement de prétendues conquêtes déjà faites, un langage nouveau bizarrement symbolique, une prédilection pour des formules de rationalisme scolastique plus étroites que jamais n'en connut le moyen âge, ont signalé, par l'abus des forces chez une jeunesse généreuse, les courtes saturnales d'une science purement idéale de la nature. Je répète l'expression abus des forces, car des esprits supérieurs, adonnés à la fois aux études philosophiques et aux sciences d'observation, sont restés étrangers à ces saturnales. Les résultats obtenus par de sérieuses inves-

tigations dans la voie de l'expérience ne sauraient être en contradiction avec une véritable philosophie de la nature. Lorsqu'il y a contradiction, la faute en est, ou au vide de la spéculation, ou aux prétentions exagérées de l'empirisme qui croit avoir prouvé par l'expérience bien plus qu'il n'en découle réellement.

Qu'on oppose la nature au monde intellectuel, comme si ce dernier n'était pas compris dans le vaste sein de cette nature, ou bien qu'on l'oppose à l'art, défini comme une manifestation de la puissance intellectuelle de l'humanité, ces contrastes, reflétés dans les langues les plus cultivées, ne doivent pas pour cela conduire à un divorce entre la nature et l'intelligence , divorce qui réduirait la physique du monde à n'être plus qu'un assemblage de spécialités empiriques. La science ne commence pour l'homme qu'au moment où l'esprit s'empare de la matière, où il tâche de soumettre la masse des expériences à des combinaisons rationnelles. La science est l'esprit appliqué à la nature; mais le monde extérieur n'existe pour nous qu'autant que, par la voie de l'intuition, nous le réfléchissons en notre intérieur. De même que l'intelligence et les formes du langage, la pensée et le signe, sont unis par des liens secrets et indissolubles, de même aussi le monde extérieur se confond, presque à notre insu , avec nos idées et nos sentiments. Les phénomènes extérieurs, dit Hégel dans la Philosophie de l'histoire, sont en quelque sorte traduits dans nos représentations internes. Le monde objectif pensé par nous, en nous réfléchi, est soumis aux formes éternelles et nécessaires de notre être intellectuel. L'activité de l'esprit s'exerce sur les éléments qui lui sont fournis par l'observation sensible. Aussi, dès la jeunesse de l'humanité, se découvre dans la plus simple intuition des faits naturels, dans les premiers efforts tentés pour les comprendre , le germe de la philosophie de la nature. Ces tendances idéales sont diverses et plus ou moins fortes, selon les individualités des races, leurs dispositions morales et le degré de culture auquel un peuple s'est élevé au milieu d'une nature qui excite l'imagination ou l'éteint tristement.

L'histoire nous a conservé le souvenir du grand nombre des formes sous lesquelles on a tenté de concevoir rationnellement le monde entier des phénomènes, de reconnaître dans l'univers l'action d'une seule force motrice qui pénètre la matière, la transforme et la vivifie. Ces essais remontent, dans l'antiquité classique, aux traités sur les principes des choses propres à l'école ionienne, traités ou, en s appuyant sur un petit nombre d'observations, on osa soumettre 1 ensemble de la nature à des spéculations téméraires. A mesure que, par l'influence de grands événements historiques, toutes les sciences se sont développées en s'appuyant sur 1 observation, on a vu se refroidir aussi l'ardeur qui portait a déduire l'essence des choses et leur connexité de constructions purement idéales et de principes tout rationnels. Dans des temps plus rapprochés de nous, c'est surtout la partie mathématique de la philosophie naturelle qui a reçu d admirables accroissements. La méthode et l'instrument (1 analyse) ont été perfectionnés à la fois. Nous pensons que ce qui a été conquis par des moyens si divers, par l'application ingénieuse de suppositions atomistiques , par l'étude plus générale et plus intime des phénomènes, et par le perfectionnement d'appareils nouveaux, est le bien commun de 1 humanité, et ne doit, pas plus aujourd'hui que chez les anciens, être soustrait à la libre action de la pensée spéculative.

On ne saurait nier toutefois que, dans le travail de la pensée les résultats de l'expérience n'aient eu plus d'un danger à courir. Dans la vicissitude perpétuelle des vues théoriques il ne faut pas trop s'étonner, comme le dit [spirituellement l'auteur de Giordano Bruno (s0), « si la plupart des hommes ne voient dans la philosophie qu'une succession de météores passagers, et si les grandes formes qu'elle a revêtues partagent le sort des comètes, que le peuple ne range pas parmi les œuvres éternelles et permanentes de la nature , mais parmi les fugitives apparitions de vapeurs ignées » Hatons-nous d'ajouter que l'abus de la pensée et les fausses voies dans lesquelles elle s'engage ne sauraient autoriser une opinion qui tendrait à flétrir l'intelligence, savoir que

le monde des idées n'est de sa nature qu'un monde de fantômes et de rêveries, et que les richesses accumulées par de laborieuses observations ont, dans la philosophie, une puissance ennemie qui les menace. Il ne sied pas à l'esprit qui caractérise notre temps de rejeter avec méfiance toute généralisation des aperçus, tout essai d'approfondir les choses par la voie du raisonnement et de l'induction. Ce serait méconnaître la dignité de la nature humaine et l'importance relative des facultés dont nous sommes doués que de condamner , tantôt la raison austère qui se livre à l'investigation des causes et de leur enchaînement, tantôt cet essor de l'imagination qui prélude aux découvertes et les suscite par son pouvoir créateur.

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