‹ Cosmos; essai d'une description physique du monde;Chapitre 2 sur 14 · ALEXANDRE DE HUMBOLDT · texte numérisé non relu

ALEXANDRE DE HUMBOLDT

n^ëric-Henri-Alcxandre, baron de Hutnboldt. naquit & Berlin, le Id septembre 1769, du major de Humboldt, chambellan du roi de Prusse, et d'une mère nommée de Colomb, dont la Tamille, protestante et d'origine bourguigponne, avaii quitté la France par suite de la révocation de l'édit de Nantes. Outre un firëre utérin provenant du premier mariage de sa mère avec le baron de Holwede, il avait (in frère aîné, Charles-Guillaume, baron de Humboldt, né en 1767, qui occupa des postes considérables & la cour de Prosse, ainsi que dans la politique de son pays, et qui se lit en outre une grande réputation comme linguiste et philosophe. Une étroite et inaltérable amitié unit les deux frères toute leur vie : les satisfoctions et les tristesses de l'un furent celles de l'autre; le rang, les bonneurs, la gloire que celui-ci UEpiit furent, par réciprocité constante, la parure de celui-là. Alexandre 00 laissa jamais échapper une occasion de faire

ressortir le mérite de son frère, qui, de son côté, ne parlait jamais de lui sans élre animé d'un juste orgueil. Ils passèrent ensemble leurs premières années au château de Tegel, près Berlin, qui appartenait à leurs parents, et eurent pour instituteurs, d'abord Joachim-Henri Campe, surnommé le Berquiit allemand, puis, à dater de 1777, un jeune professeur, du nom de Christian Kunth, qui, plus tard devenu l'ami du baron de Stein, tint une place importante dans l'administration prussienne, et qui n'est pas à confondre avec le botaniste Charl^s-Sigismond Kunth, collaborateur d'Alexandre de Humboldt. Vers 17.83, les deux frères furent conduits à Berlin pour y mener à fin leurs études de jeunesse; ils ; suivirent les leçons de Willdenow pour la botanique , de LœfDer et Fischer pour les langues anciennes, d'Eogel, Klein et Dohm p6ar la philosophie et l'économie politique.

Le major de Humboldt était mort dès l'année 1779. Sa veuve, femme d'un rare mérite et très-capable de distinguer le génie propre à chacun de ses enfants, mais qui, dans sa prévoyance maternelle, voulait tout d'abord assurer à ses fils des carrières solides et en rapport avec leur naissance, envoya, en 1786, Alexandre à l'université de Francfort-suiv l'Oder, et de là, en 1788, à Gœttingue, oii Blumenbitch enseignait l'histoire naturelle, GodeflMli Eichhom l'histoire, tandis que Christian-Gottlob Heyne y répandait le goîit de l'audition antique, d'une élégante critique et d'une saine philosophie. Ce fut là qu'Alexandre de Humboldt composa et lut à des savants, mais sans le publier, son premier écrit, qui avait pour sujet le tissage des étoffes chez les Grecs. ]eai>< Georges Forstcr, qui naguère avait accompagné son père dans la seconde expédition du' capitaine Cook autour du moride, habitait alors à Gœttingue, où il était devenu le genifre de Gottlob Heyne ; Alexandre de Humboldt se lia intimement avec lui, s'enflamma à ses récits de voyages, et celte retalion contribua au développement plus rapide de ses s(iùt& innés pour les explorations lointaines, pour l'inconnu. « En énu-

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méranl, dit quelque part Humboldt, les causes qui peuvent nous porter vers l'étude scieniirique de la nature, nous devODs Dous rappeler aussi que des impressions forluitcs et en apparence passagères ont souvent, dans la jeunesse, dkidé de toute l'existence... S'il m'était permis d'interroger mes plus andens souvenirs de jeunesse, de signaler l'allrait qui m'inspira de bonne heure l'invincible désir de visiter les régions tropicales, je citerais les descriptions pittoresques des îles de la mer du Sud, par Geoi^es Forster, etc.' n Les deux amis, incontinent, firent ensennble une exploration dans des psjs voisins, sur les bords du Rhin, qui ont, de tout temps, eidté le goût des études historiques et scientifiques des Allemands et des Français, les uns et les autres jaloux de posséder de si attrayantes contrées. A la suite de ce voyage, Humboldt publia, en allemand, en 1790, son premier écrit (géologique [sur les basaltes du Phin, avec des recherches sur la syfnile et le basanit des aticiens). Georges Forster publia, de sOD cdté, une relation du même voyage.

Uumboldt se rendit, à la lin de la même année, à Hambourg, pour s'y perfectionner dans l'étude des langues mortes et vivantes, menant de front les études littéraires et srienlifiques, parce qu'il savait qu'elles se soutiennent l'une l'autre, et que celui qui n'est pas apte à puiser aux sources du passé ne le sera pas plus à puiser aux sources de l'avenir. D'ailleurs, cet esprit aux résultats si positifs aimait pussionnémeDl les lettres, la poésie f (1 pensait et disait sans cesse, comme BulTon, que la science est incomplète quand elle ne »il pas plaire par la forme et se faire lire. C'est ù cette Dpinion que l'on doit ces esquisses, ces tableaux de la nature, qui donnent d'irrésistibles attraits à ses ouvrages en apparence les plus arides par le sujet ; c'est ce sentiment, joint à celui de la nature, qui devait remplir de tant de charmes le second volume de bod immortel Cosmos.

Abrabam Wemer remplissait alors de sa renommée le monde savant comme minéralogiste et géologue. En 1791

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Humboldt alla à Freiberg pour y suivre les cours de l'Académie des mtoes. Ce fut là qu'il fit connaissance d'André del Rio et de Léopold de Buch, qui devait être, comme géologue, son émule et non son rival, et auquel il voua une inaltérable amitié. Esprit éminemment généralisateur et qui embrassait dès lors toutes les perspectives d3 la science, Humboldt s'occupa tout à la fois, à Freiberg, de minéralogie, de géologie, de physique, de chimie, de zoologie et de botanique. Sa santé parut avoir quelque temps à souffrir de son insatiable besoin de tout étudier et de tout connaître ; mais l'àme chez lui, après avoir soutenu le corps, en triompha complètement; la santé s'affermit et se développa, en même temps que l'intelligence.

Après avoir fait un voyage en Suisse, il remplit, en qualité d'assesseur, les fonctions de directeur général des mines des principautés de Bayreuth et d'Anspach : il trouva le temps de satisfaire aux devoirs de sa charge et de rassembler les matériaux de sa Flore souterraine de Freiberg et de ses Aphorismes sur la physiologie chimique des plantes (Flora sublerranea Freibergensis, etc., Berlin, 1793). Ce fut dans cet écrit qu'il laissa entrevoir, pour la première fois, ses idées sur la constitution chimique des plantes, idées sur lesquelles il devait un jour asseoir ses doctrines hardies sur la structure géo> gnostique de la terre. Ses fondions mêmes l'obligeant à des voyages assez fréquents, il en profitait toujours pour étendre le domaine de ses connaissances. Ce fut ainsi qu'étant à Vienne, en 1792, il se livra tout à la fois h l'étude de l'anatomie et de la physique. Le poète Schiller l'attacha, dansce^ temps, à la rédaction de son journal les Heures; Humboldt publia dans ce recueil, pour la première fois, son opuscule intitulé la Fores vitale ou le Génie rhodien, où il développait ses croyances d'alors, partagées par beaucoup d'hommes célèbres, à des forces vitales distinctes et à leur préexistence. Rien ne présente plus d'attrait philosophique que ce morceau reproduit, à la prière du frère de l'auteur, dans les TMeaux

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M tma un, maïs avec des observat'rcns contradictoires. Dès l'innée 1797, Alexandre de Humboldt déclara qu'il ne regardait pas comme démontrée la préexistence àes forces vitales, eldepuis lors il n'osa plus présenter comme des fbrces particaltËres ce qui n'était produit peul-êlre que par le concours de substances connues depuis longtemps et de leurs propriétés matérielles. Toutefois, en rééditant avec de grandas réserves l'opuscule poétique de sa jeunesse, l'auteur paraissait encore en caresser les principes, > auxquels Vicq-d'Azyr, dit-il, avait touché avec sa pénétration ordinaire et que partageaient beaucoup d'hommes célèbres dont l'amitié lui était cbère*. » Illuminé par la découverte fortuite de Galvani qai, ajant approché un conducteur électrique des muscles d'une grenouille écorchée, en avait remarqué avec surprise les mouvements, Humboldt commença ses Expériences sur rirritabiliti nerveuse et musculaire, qu'il devait publier en allemand, de 1797 à 1799, et qui Turent immédiatement traduites en français, avec accompagnement de planches ; c'est à la fin de cet écrit que l'on trouve les premières hésitations de l'auteur sur les forces vitales. Humboldt tenait beaucoup ï cette œuvre de sa jeunesse, dont il recommandait, jusque dans ses derniers jours, la réimpression à son éditeur français, comme pouvant rendre encore de grands services à la science.

Alexandre de Humboldt fut successivement chaîné de missions dans la Prusse orientale et en Pologne, pendant le cours de l'année 1793. Il visita ensuite son frère à léna.ctlît, dans cette ville, la connaissance de Gœthe. Le poète qui aimaJI la science au point de compter parmi ceux auxquels elle doit d'éclatants progrès, et le savant qui aimait la poésie ■n point de l'avoir répandue comme un lumineux et séduisant rayon sur ses écrits les plus abstraits, étaient faits pour se comprendre et s'estimer. Gœthe parle de l'influence que

(() Voir t* tndocUon des TMvtux de la natwr», par H. Galuski, '

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de Humboldt exerçail dès cette époque sur tous ceax qui l'entouraient, en les contraignant à généraliser leurs études scientifiques.

Humboldt, malgré l'étendue et la variété de ses occupations, ne dédaignait dès lors ni le monde, ai la couf, ni tout ce qui sert A obtenir de la renommée. Sous ce rapport, il ne montra jamais de fausse modestie, et toute sa correspoiH dance est empreinte de ce besoin de gloire et de réputation qui, pour certaines natures, est un des mobiles qui servent au développement du génie. I^t^eurs, il fallait des satisfactions de plus d'un genre à son insatiable activité. Il remplît, pour la première fois, mais non pour la dernière, des fonctions diplomatiques, en 1795; il put recevoir, en cette circonstance, les leçons politiques du prince de Hardenbei^ qu'il accompagnait.

Passant tour & tour d'un ordre d'idées h un autre tout difi'érent, ou plutôt sachant allier ensemble les occupations les plus diverses, par l'art si rare, mais si précieux et si fécond, de bien distribuer l'emploi de son temps, il entreprit, peu après, un voyage pédestre en Suisse, en compagnie de deux de ses amis, recueillant sur son chemin des matériaux pour ses écrits et faisant partout de curieuses observations.

Il venait d'être chargé d'une nouvelle mission diplomatique, quand, vers la fin de l'année 1796, il perdit sa mère vénérée ; il en éprouva une profonde douleur. Pour quelque temps, il parut dédaigner le monde et les honneurs qu'il y recueillait, pour cherdier des consolations dans les scènes d'une nature inconnue. Il résolut de donner suite à un projet que son amour filial l'avait empêché de révéler à sa mère, celui d'entreprendre un voyage d'exploration en Amérique.

Risquant de sacrifier son bien-être matériel à sa passion de connaître, il se démit de ses fonctions publiques, fit désormais de la science son principal objet, étudia l'astronomie pratique à l'aide des leçons du baron de Zuch, et s'occupa de réaliser le plus d'argent possible, par la vente d'une partie

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de stn patrimoine. Easuite il passa en Italie avec Léupold de Bucb, pour y étudier les volcans en activité, revint quelque temps eo Allemagne où il se livra, avec son amî, à des ofaservatioDs météorologiques, porta ses investigations laï le augnétisme teuestre et continua ses expériences sur riiritaiioa nerveuse et musculaire.

II ne connaissait pas encore la France, qui devait être un joitr pour lui une seconde patrie. Il profita du calme qui renaissait «près la tourmente révolutionnaire pour se rendre i Puis, où se trouvait son frère en qualité de diplomate, et où brillaient alors, par leur savoir et leurs découvertes, tant d'hommes éminents avec lesquels il désirait nouer des relations; il voulait en même temps y acheter les instrum^ts nécessaires i un voyage dans la Haute-Egypte auquel l'avait convié lord Bristol, instruments qui nulle part ne pouvaient être aussi parfaits. L'accueil qu'il y reçut de l'élite du monde savant, le contait d'idées fécondes qu'il y rencontra, le eanctère cordial des relations, lui firent oublier tout ce qu'il avait entendu dire de fôcheux sur ce pays ; et il prit dès lors la iVance en telle affection que, malgré lui, comme toute i^Rrespondance privée en fait foi, il la préféra toujours à l'AUemagoe elle-même, sa première patrie. L'Académie des sdeoees le vit, avec intérêt, répéter devant elle ses expériences sur l'irritabilité nerveuse et musculaire. 11 fréquenta ■vec fruH les laboratoires de chimie des Vauquelin et des Fourcroy, el rechercha particulièrement les naturalistes.

Sur ces entrefaites, lord Bristol avait été arrêté à Milan et le général Bonaparte était parti pour l'Egypte, devançant ainsi les projets de l'Angleterre. Humboldt fut partagé alors ^Ire le désir de suivre l'expédition française d'Egypte et celai d'accompagner lescapitaines Mjcolas Baudm et Hamelin, chargés par le Directoire exécutif d'aller, sur les corvettes le Gèogn^the et le Aoturolûte,. reconnaître toute la cdte de l'Australie. Mais comme, de part ni d'autre, on ne se mettait itiei vile en route au gré de son impatience, il alla en Espagne

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passer ITiiver de 1798 à Î799, dans le but d'attendre une occasion, fa voTable. Il était accompa^é du jeune chirurgien de marine Aimé Bonpland, qu'il avait connu chez le célèbre docteur Corvisart et dont le nom est désormais inséparable du sien. A Madrid, Humboldt trouva dans les amis de son savoir de puissants prolecteurs qui le présentèrent au roi Charles IV ; il obtint de ce prince, pour lui et son jeune ami, l'autorisation de visiter les possessions espagnoles en Amérique et d'y faire toutes les études qu'il jugerait utiles au progrès de la science.

Il ne renonça pourtant pas immédiatement à l'expédition d'Australie ; il annonça au contraire qu'il la rejoindrait sur les cdtes d'Amérique.

Le 5 juin 1799, Humboldt et Bonpland s'embarquèrent, dans le port de ta Corogne, sur la frégate Pizarro qui sut traverser le blocus anglais, gagner Ténériffe et arriver heureusement, le 16 juillet de la même année, à Cumana, dans la partie occidentale de l'ancienne capitainerie générale de Garaccas-et-Nouvelle-Grenade, aujourd'hui État de Venezuela.

Humboldt eut tout de suite l'occasion de porter son attention sur les fréquents tremblements de terre qui désolent cette contrée, qu'il explora aux divers points de vue de la géologie, de la minéralogie, de la physique, de la botanique et de la zoologie. Excité par le dé»r de pénétrer dans les profondeurs de régions si nouvelles pour lui, il oublia tous les dangers, ou plutôt il trouva un charme extrême à les braver pour conquérir la glaire scientifique qu'il ambitionnait. « Les dangers élèvent toujours la poésie de la vie, n a-t-il dit, dans son Cosmos, en parlant des premiers conquérants espagnols de l'Amérique ; ce mot est plus juste encoi^ appliqué à lui-même qui devait une seconde fois faire la conquête des mêmes pays, mais par les investigations de la science. II s'embarqua, avec son ami, sur un canot indien, et dans ce frêle esquif, à travers tes forêts vie^es, les rapides ou raiidali, suivant l'expression espagnole, exposé aux mor-

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nres des monstiques, aux attaques des bétes féroces et aux miasmes putrides des marécages, il remonta, jusqu'à trois cent qnalre-vingt-ciDq lieues, rOrénoque et ses afOuents, consista la commuoication de ce fleuve, par le Rio Negro et le Cassiquiare, avec la rivière des Amazones, et ne prit de repos qu'au bout de soixante-quinze jours, à Angostura, aujourd'hui Ciudad-Bolivar, ville située près d'un resserlement du lit de l'Orénoque. Rien n'écfaappa, diemiD faisant, i sa sagacité ; tout fut l'objet de ses observations et de ses études, Don-sealement la botanique, la zoologie, la minéralogie, la géologie, l'astronomie, la physique générale, mais encore les mœurs des habitants, les traditions et les légendes de ces contrées si peu connues. Quel poète, quel penseur sut doDoer plus d'intérêt mélancolique aux souvenirs d'un grand peuple disparu, qu'Alexandre de Humboldt à la race ignorée des Atures, jadis évanouie près des grandes cataractes de l'Orénoque? « li existe une tradition chez les Indiens Guareca, dit-il dans ses inimitables Tableava de îa nature, tradition d'après laquelle les courageux Atures, pressés par les Caraïbes anthropophages, se réfugièrent dans les rochers des cataractes, séjour lugubre où péril toute la race, sans laisser de traces de la langue qu'elle avait parlée. Dans h partie la plus impraticable du raudal, se trouvent des cavernes remplies d'ossements. 11 est & supposer que la dernière famille des Atures ne s'est éteinte que longtemps après ; car à Maypures, chose bizarre, vit encore un vieux peiroquet que personne, disent les naturels, ne peut comprendre, parce qu'il parle la langue des Atures... Nous quittinies avec une impression de tristesse ce tombeau d'une lue éteinte. C'était par une de ces nuits sereines et fraîches qui reviennent si souvent sous les tropiques. Le disque de la lune, entouré d'uineaux colorés, brillait au zénith ; elle éclairait l'extrémité du brouillard aux contours nettement accusés qui couvrait, comme un nuage, le fleuve écumant. D'innombrables insectes répandaient sur la terre, couverte de

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plantes, une lumière phosphorescente et rougeàtre; le sol resplendissait d'une flamme vive, comme si toute la voûte étoilée se fût abaissée sur la prairie. Des Bignonia grimpants, des Vanilles parfumées et des Banistéria aux fleurs d'or décoraient l'entrée de la grotte ; au-dessus du tombeau bruissaient les cimes des Palmiers. Ainsi meurent et disparaissent les races humaines! Ainsi s'efiàce le bruit qui se faisait autour de leur nom I Mais si toutes les fleurs de l'esprit se flétrissent, si le temps emporte dans ses orages les œuvres du génie créateur, toujours du sein de la terre jaillit une vie nouvelle. La nature féconde développe sans cesse ses rejetons ; elle ne s'inquiète pas de savoir si l'homme, race implacable, ne détruira pas le fruit avant sa maturité (1). » Ce sont les sentiments du poète, du paysagiste et du philosophe qui, dans le même tableau, inspirent à Humboldt ce passage si éloquemment rendu par son traducteur : n Souvent l'impression que nous laisse la vue de la nature est due moms au caractère propre de la contrée qu'au jour sous lequel nous apparaissent les montagnes et les plaines, tantAt éclairées par l'azur du ciel, tantôt voilées par les nuages qui flottent près de la surface de la terre. De même, les descriptions de la nature nous saisissent d'autant plus vivement qu'elles sont pins en harmonie avec les besoins de notre sensibilité ; car le monde physique se reflète au plus profond de nous, dans toute sa vérité vivante. Tout ce qui donne à un paysage son caractère individuel : le contour des montagnes qui bornent l'horizon dans un lointain vaporeux, l'obscurité des forêts de pin», le torrent qui s'échappe du milieu des bois et retombe avec fracas entre des rochers suspendus, chacune de ces choses a été de tout temps dans un rapport mystérieux avec la vie intérieure de l'homme, m

Tels étaient les coups de pinceau de philosophie poéUque

(1) Tableaux <U lanalun, traducUon de M. Galuski, la seule approuvée pu l'auteur.

que le savant voyageur jetait çà et là au milieu de ses observations et de aes narrations scientifiques.

Humboldt et Bonpiand revinrent à Cumana avec l'intention de s'y rembarquer pour tâcher d'aller joindre l'expédition des capitaines Bandin et Hamelin. Mais tes Anglais bloquaient le port et les arrêtèrent ainsi pendant deux mois , qui du reste furent encore employés utilement pour la sdence. Eofin, ils réussirent à gagner l'île de Cuba et séjournèrent plusieurs mois à la Havane. Les études et les observations de divers graresfiu'ils y firent furent cousignées par Humboldt dans un ouvrage spécial ; cette île leur dut la connaissance de meilleurs procédés pour fabriquer le sucre, et reçut d'eux l'enseignement de divers arts et métiers utiles que ses habitants ignoraient encore.

Sur le bruit trompeur qui s'était répandu que l'e^cpédition du capitaine Baudin avait passé le cap Hom et s'approchait des côtes du Chili et du Pérou, Humboldt et Bonpiand quittèrent l'Ile de Cuba et entreprirent d'atteindre promptement Carthagène, avec l'intention de passer dans la mer du Sud par l'isthme de Panama ; mais les vents contraires et la saison trop avancée ne leur permirent pas d'accomplir ce projet; d'ailleurs l'expédition française, au lieu de doubler le cap Hom, avait doublé le cap de Bonne-Espérance, et il n'y avait {dus aucune chance de la rencontrer, Humboldt et Bonpiand quittèrent Carthagène pour remonter le fleuve Magdalena dans la Nouvelie-Grenade ; ils en délcrminërent soigneusentent le cours jusqu'à Santa-Fé de Bogota, oii ils se livrèrent k de curieuses investigations géologiques, loologiques et botaniques, récoltant partout des échantillons précieux pour ces différentes branches de la science. De Bogota, les deux intrépides voyageurs entreprirent de gagner Quito, oii ils parvinrent le 6 janvier 1802, après avoir traversé la Cordillère de Quindiu, visité les volcans de cette chaîne et parcouru les pajs les plus variés. Ils explorèrent les environs de Quito do la manière la plus fructueuse, pendant cinq à six mois.

Le 23 jaio, en compagnie de don Carlos de Montufor, ils accomplirent leur célèbre asceasioD du Chimborazo jusqu'à la hauteur de 6072 mètres au-dessus du niveau de la mer. C'était la plus grande élévation qu'il eût encore été donné à l'homme d'atteindre, et s'ils ne parvinrent pas au sommet de cette montagne fomeuse de la chaîne des Andes, dont l'altitude est de 6530 mètres, c'est qu'ils rencontrèrent d'invincibles obstacles dans la raréfaction de l'atmosphère, dans l'intensité du froid et surtout dans une profonde crevasse qu'ils trouvèrent tout à coup devant eux comme un gouffire béant; néanmoins, les souflVances qu'ils eurent à endurer ne les empêchèrent pas de faire leurs observations scientifiques et de tout déterminer de la manière la plus rigoureument exacte.

Humboldt et Bonpland passèrent ensuite au Pérou et prirent quelque reposa Lima. Vers la fin de décembre 1802, ils se rendirent à Guayaquil, où ils s'embarquèrent pour la c4te du Mexique que baigne la mer du Sud, ils gagnèrent Acapulco le 23 mars 1803; au mois d'avril suivant, ils étaient à Mexico. Les études de toutes sortes que firent Humboldt et son compagnon de voyages durant plus d'un an qu'ils parcoururent le Mexique et les contrées voisines dans toutes les directions, seront impérissables tant qu'il restera des hommes pour admirer les grands investigateurs , les apôtres de Is science. Géograpbie botanique, dont Humboldt est considéré comme l'un des créateurs, géographie proprement dite, météorologie, géologie, zoologie, connaissance des anciennes populations de l'Amérique, de leur architecture , de leurs mœurs, de leurs usages, de leur langue, tout a profité de leurs travaux, gr&ce particulièrement à l'esprit vulgarisateur et généralisateur de l'illustre savant allemand. On peut dire que les œuvres qui résultèrent de ses travaux, de ses investigations en tous genres, en tous sens, furent pour le monde des sciences et des lettres comme une seconde découverte de l'Amérique.

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Hambolclt ne négligeait pas de faire servir, dans l'occanoD, ses voyages et ses études aux progrès du commerce, de l'industrie, à l'éconoinie politique. De ses observations et de «es informations sur le peu de largeur de l'isthme de Panama et sur la possibilité de le percer, devait sortir la grand projet d'établir, au moyen d'un canal, une communication entre l'Atlantique et la mer du Sud. VSssai politique sur le royaume de la Nouvelle-Espagne, publié en 1808, prouve à quelle hauteur de vues l'auteur pouvait s'élever et quelles vastes perspectives son coup d'œil embrassait. Humbddt crut devoir retourner à la Havane, en mars 180A, pour compléter les matériaux nécessaires à son Essai politique sur l'île de Cuba. 11 n'y resta, cette fois, que peu de temps, et ne tarda pas à s'embarquer pour les États-Unis, où il visita particulièrement Philadelphie et Washington, et ou il fut accueilli avec distinction par le président de la république américaine, rbomas lefferson, qui lui-même cultivait les lettres et les EcieDces. Ce fut là qu'il apprit que l'Académie des sciences de Paris venait de le nommer l'un de ses correspondants , ce dont il se montra trës-flatté.

Il s'embarqua, le 9 juin ISOd, sur un navire marchand à destination de Bordeaux, oii il arriva le 3 août, apportant au monde savant d'incomparables collections dans tous les genres, des cartes, des dessins, dont il était Vauteur; des trésors incalculables d'observations et de faits nouveaux. Boopland, de son cAté, revenait avec un herbier de plus de six mille plantes, la plupart inconnues, dont il Gt hommage au Muséum d'histoire naturelle de Paris. La satisfaction, disons même l'enthousiasme qu'excitèrent ta venue des deux savants voyageurs, furent d'autant plus grands, que peu auparavant le bruit de leur mort avait couru. Humboldt s'occupa immédiatement de mettre en œuvre ses précieux matériaux et de préparer la publication du célèbre Voyage aux régions équinoxiale* àa nouveaa continent, dont les premières livraisons devaient voir li jour en 1807, ouvrage

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monumental et complexe, reofermant une ReUuîon bistorvjue avec un Atlas géographique, géologique et physique ; des Vues des Cordillères et des monuments <£Àmirique; nn Recueil dobservations de zoologie et d'anatomie comparée ; un Essai politique sur le royaume de la Nouvelle-Espagne; un Essai tur ('île de Cuba; un Recueil d'observations astronomiques, d'opérations trigonométriques el de mesures barométriques; un Recueil de géologie el de physique ghiérale;un Essai sur la géographie des plantes, aaquel se rattachait un berbïer de plus de cinq mille espèces pbanén^mes dont la moitié n'était pas encore connue des botanistes, et qui fut d'abord présenté sous le titre de Plantes équinoxiaies recueillies au Mexique, dans l'île de Cuba, etc., puis sous celui de Nova gênera et species plantam/m, etc., avec des suppléments sous diverses dénominaUons spéciales. Plusieurs hommes éminents tinrent à bonneur de concourir, dans une mesure plus ou moins grande, à cette œuvre gigantesque : Oltmanns, pour l'astronomie; Gay-Lussac et Arago, pour la chimie et la météorologie; Cuvier, Lstreille et Valenciennes, pour la zoologie; Vauquelin et Klaprolh , pour la minéralogie; G.-S. Kunth, pour la botanique.

Humboldt se lia intimement avec Gay-Lussac et Arago qu'un moment il avait eus pour adversaires à propos de son Mémoire îw la décomposition chimique de Voir atmosphérique, publié en Allemagne avant son départ pour l'Amérique; bientôt il s'associa & leurs travaux. Gay-Lussac et lui firent en commun des recherches nouvelles sur le sujet même qui tes avait un moment divisés, et il en résulta le remarquable mémoire lu h l'Académie des sciences le 91 janvier 1805, sur l'analyse de l'air au moyen de l'eudiomëtre de Volta. Ce fut pour Humboldt une occasion de montrer la loyauté dont il ne se départit jamais, de ne pas se laisser attribuer, même partiellement, le mérite et la gloire d'une découverte qui ne lui appartenait pas tout entière. Il pria Arago de publier que, s'il avait coopéré à la partie des expériences de Gay-Lussac

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relatives à l'imioii de l'oiyg&ne et de l'hydrogËne pour Tomier de l'eau dans des proportions déËuies, expériences qui devaient puissamment contribuer à la création de la théorie des poids atomiques d'après lesquels se combinent les éléments encore indécomposables de la matière, le mérite d'avoir entrevu l'importance du résultat appartenait à son collaborateur seul. Cette loyauté que Humboldt avait au plus baut degré, il aurait voulu la voir cbez tous les savante, et il ne se faisait pas bute, dans sa correspondance, de dénoncer malicieusement les larcins des écrivains peu scrupuleui.

Humboldt et Gay-Lussac, unis désormais par la plus inaltérable amitié, partirent ensemble pour l'Italie au mois de mars 1805, emportant tous les instruments et appareils nécessaires pour faire des expériences météorologiques et pour déterminer l'inclinaison de l'aiguille magnétique, ainsi qas l'inleDsilé de la force variable qui dirige les aiguilles armaotées sous difTérentes latitudes. Ils passèrent les Alpes et les Apennins et se rendirent à Rome, où Alexandre de Humboldt était impatiemment attendu par son frère dévoué, Guillaume, qui déjà, tout en s'occupant activement de philosophie et de linguistique, tenait un rang considérable dans la diplomatie, et par d'autres amis distingués dans la sdence, ■D nombre desquels était Léopold de Buch. Ce fut en compagnie de ce dernier que Humboldt et Gay-Lussac firent route, le 15 juillet, pour Naples, où ils arrivèrent tout juste pour être témoins d'un des plus violents tremblements de tore qui aient ébranlé cette partie de l'Italie, et d'une des plus terribles et majestueuses éruptions du Vésuve. Ce fut pour eui une occanon solennelle d'appuyer sur des faits leurs obaervations géologiques et physiques. Ils tirent, en outre, des recherches sur le magnétisme terrestre, sur l'électricité des torpilles et sur l'air renfermé dans l'eau. Les observations bjpioniétriques faites par Humboldt sur le Vésuve, observations qu'il renouvela avec plus de loisir et de soin en 1822, ont été consignées dans ses écrits.

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A la suite de son voyage en Italie , Humboldt fit une excursion à Berlio, oii l'on célébra son retour dans la patrie allemande par une médaille. Ce fut durant ce court séjour en Prusse qu'il prépara la publication en allemand de sa première édition des Tableaux de la nature, édition fort incomplète, qui vit le jour en 1808. L'auteur, en 1826, devait refondre cet ouvrage si intéressant dans une traduction française due à M. Eyriës et à laquelle il ajouta plusieurs chapitres, ce qui mît ses compatriotes en demeure de traduire & leur tour les T<à)leaux dé la nature du français en allemand. Par la suite, Humboldt apporta de plus grandes modifications encore et des additions considérables à ce beau livre, et en confia la nouvelle traduction en langue française à M. Galuski, dont il suivit le travail avec un soin particulier. Humboldt, pendant son séjour en Prusse, s'occupa très- activement de botanique avec le savant Willdenow; ce fut à cette époque aussi qu'il fit la connaissance du jeune botaniste Cliarles- Sigismond Kunth, qui alors ne pouvait céder entièrement à son penchant pour les sciences naturelles, à cause de son peu de fortune, et était obligé d'occuper un très-modeste emploi dans les bureaux de la compagnie maritime de Berlin. Alexandre de Humboldt qui se montra toute sa vie l'homme de cœur, l'homme généreux et plein de dévouement pour les hommes de sciences, de lettres et d'art ayant besoin d'appui, et qui recherchait en toute occasion les talents naissants . pour les encourager, fournit au jeune Kunth les moyens de suivre les cours de l'Université de Berlin, et lui confia bientôt le soin de classer les plantes qu'il avait recueillies en Amérique.

Humboldt revint à Paris dans l'automne de l'année 1807, accompagnant, h titre diplomatique, le prince Guillaume de Prusse dans une mission politique des plus difficiles, à la suite des désastres de sa patrie. Peu après, il obtint de son souverain l'autorisation de résider indéfiniment en France, pour y poursuivre ses travaux et l'impression de ses œuvres, ce

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qu'il n'eût pa faire en Allemagne, au milieu des boateversements de ce pays. Le célëlwe chimiste Berthollet ayant formé, en 1807, une réunioD de savants, connue sous le nom de Sociiii (fÀrcueil, du lieu ob elle se tenait, Humboldt en fut imdes membres et des collalrarateurs les plus assidus; lea Mémoires de physique et de chimie de la socUti (f Arcuet'l con- [iecnent plusieurs morceaux de lui, et c'est là qu'il devait coosigner, en 1817, son premier travail sur les lignes ùoth«f^ ma, isolhires et isochimènes , lignes à l'aide desquelles il représente la distribution de la chaleur sur la terre par un moyen graphique; ces lignes devaient fournir une base, considérée aujourd'hui comme certaine, à la climatologie. Les Mémoires de la sociilé ifArcueil contiennent encore, entre lutres pièces de Uumboldt, des Recherches sur la respiration da poissons. 11 poursuivit, avec Gay-Lussac, ses recherches chimiques sur la composition de l'atmosphère, et Rt, en collaboration avec Biot, un mémoire sur la variation du magnétiame terrestre aux différentes latitudes. Mais la plus constante de ses préoccupations, c'était son grand ouvrage sur les régions équinoxiales, qui embrassait à la fois toutes les branches de la science et dont la sixième partie, consacrée à h botanique, ne devait pas former moins de vingt volumes, tTec envirtm douze cents planches, dont il eut l'amer regret, avant de terminer sa carrière, d'apprendre la vente au poids H la destruction (i). Ce fut, comme on l'a déjà dit, en 1807 que parurent les premières livraisons de cet ouvrage, en deux éditions à la fois, l'une in-folio, l'autre in-quarto, dont la publication devait se poursuivre à travers bien des vicistitodes, jusqu'à l'année 18S7, et même jusqu'à l'année 183I| ta raison de certaines annexes, et le prix s'élever, rien que

(1] CettebarbareâeïtracUoneat lieu mot qae les iBaTTea debotsalqne de Homboldt fosseat passées dans la maison Gide. L'auleur l'en montra focMMUble. < J'ai appris de la boucbe de H. Scliœll, arec va MDtimeQt Anrair, écriTait Hambotdt eo 1831, que les planches du ^Otia gtaêra 'tiperiei ont fié ïenduea comme cuirre et détruites, sans qu'on m'ait Mme demanda si j'en Toolais [aire l'acliat pour les sauver. »

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pour la partie bolanique, à plus de 10,000 fr. Plus tard, on édita en Torniat in-octavo plusieurs parties du voyage.

En 1810, Alexandre de Humboldt, qui était déjà membre correspondant de l'Académie des sciences de Paris, en fut élu associé étranger. Les plus éminents personnages de cette illustre société comptaient parmi ses amis, quelques-uns parmi ses collaborateurs. Il était en outre membre de presque toutes les académies de l'Europe et entretenait les relations les plus actives avec la plupart des savants du globe entier. Il était infatigable, menait de front les études les plus abstraites, les plus minutieuses, et ne négligeait pas les relations politiques, les relations du monde proprement dit, celles des salons, oti il ne cachait pas qu'il aimait à plaire, à être écouté, remarqué, et où son esprit se portait alternativement sur les choses les plus variées, les plus dissemblables. Alors ce savant, dont l'écorce avait paru tout d'abord un peu épaisse, cet homme du monde qui avait les dehors les plus communs, la tournure et la physionomie d'un paysan, suspendait à ses lèvres tous les auditeurs charmés, qui ne voyaient plus que la beauté de son intelligence, la finesse incisive, parfois malideuse, mais jamais méchante, de son esprit. Il n'était pas moins séduisant pour les savants et les littérateurs. « Alexandre de Humboldt, disait Gœthe, est un homme bien extraordinaire; toutes les branches des con> naissances humaines lui s(Mit également familières. Plus je le connais, plus je l'admire, et nous nous connaissons depub longtemps, u

Humboldt fut témoin des revers de la France et de la chute de Napoléon 1*'. Sans doute, il ne put voir avec un bien grand regret des désastres qui émancipaient sa propre patrie, mais du moins il se montra touché de tant de malheurs après tant de prospérité, de tant d'abaissement momentané après tant de gloire. Son frère Guillaume avait été un des plus actifs et des plus intelligents négociateurs de la coalition contre la France, [I l'accompagna, ainsi que le roi de Prusse, à Londres

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«I 18U , mais pour l'adoucir plutôt que pour l'entretenir dus ses vues bostiles au pays qu'il ne cessa jamais de considérer comme sa seconde patne. Revenu bientôt à Paris, il défendit des vengeances brutales de l'étranger plusieurs établissements scientifiques, parmi lesquels surtout le Muséum d'histoire naturelle. On lui a fait honneur aussi d'être utilement intervenu pour empêcher la destruction du beau pont d'iéna, menacé par le général prussien Bliicber, lors de la Becoade invasion.

En 1813, Humboldt avait fait venir Charles-Sigismond Euntb à Paris, oil il resta jusqu'en 1819; la présence et la collaboration de ce botaniste dévoué à l'œuvre de son prolecteur lui furent d'autant plus utiles qu'en 1816, dégoûté peut-être de ce qui se passait en France autant qu'entrMné par sa passion pour les voyages, Bonpiand retoarna en Am^ rique, où il devait désormais rester jusqu'à sa mort. Avant «n départ, Bonpiand avait publié la Monographie des Mélottoma, collaboré aux parties parues du Voyage aux région» iquinoxU^s, aux Vues des Cordillères et Monuments d^Amériqae, aidé Kunth k prendre utilement en main la suite de ses travaux et de ses illustrations botaniques pour le Nova gtncra et species ptantarum, et préparé avec lui la publication des Mmoses et autres plantes légumineuses du nouveau conlùcru. Uumboldt ne cessa de s'intéresser à son ancien compagnon de voyages, d'entretenir une correspondance avec lai, de le suivre, par la pensée , à travers toutes les vicissitudes qu'il eut à supporter, particulièrement dans le Paragtny oil le dictateur Francia, soupçonneux comme tous les trraos, l'ayant pris pour un esi»on, le tint emprisonné pendant dix ans.

Quant à Humboldt, il semblait ne vouloir plus quitter la Fiutce, dont il aimait par-dessus tout la sodété, les mœurs, ks usages, la langue, et où sa passion pour les sciences et les IcUrcs trouvait plus que partout ailleurs un aliment. Appelé IGgurerau congrès d'Aix-la-Cbapelle, en 1818, it ne tarda

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pas à revenir à Paris, où il contribua, en 1822, à la foodatioD de la Société de géographie. La même année 1822, il accompagna le roi Frédéric-Guillaume III au congrès de Vérone et à Naples. Puis il revint encore à Paris. Ce ne fut qu'avec une peine extrême et après de longues sollicitations que son souverain le décida enfin, en 1827, à venir se fixer à Berlin. Nous avons la preuve manuscrite en main que le moment de quitter la France lui fut trës-doidoureux. A cette époque, il s'occupait de la Géographie des plantes du nouveau continent, et il publiait l'Essai politique sur l'Ile de Cuiia. Il semblait chercher toutes sortes de prétextes pour retarder son départ. « Le soin de ma santé et le désir de me rafraicliir l'imagination par la vue de la mer, chose nécessaire à mes inspirations pour la géographie des plantes, écrivait^l vers le printemps de l'année 1827, me forcent d'aller passer quinze jours sur les cdtes de Cherboui^ ou k Brest, n Quelques embarras d'ai^enl, des affaires à terminer avec ses premiers éditeurs français, dont il croyait avoir d'autant plus à se plaindre qu'il avait montré et montra toujours beaucoup de facilité, de générosité même avec tous ceux qui se chargèrent de la publication de ses œuvres, lui fournirent d'autres causes plausibles de partir le plus tard et le plus lentement possible.

« Lorsqu'il s'agit de vous rendre un service , écrivait-il alors à son libraire, je m'y prête de bon cœur; mais, bélasl ma position est plus difficile que vous ne le pensez. Quittant définitivement la France, j'ai à arranger, dans un court délai, des affaires pécuniaires qui se sont accumulées pendant dîxhuit ans de séjour en France, par ma trop grande facilité & être utile à des amis. » Avant de partir, il choisit un nouvel éditeur français, et ce fut alors que commencèrent avec la maison Gide des relations qui bientôt devaient être des plus affectueuses, des plus sympathiques, et durer sur ce pied jusqu'à sa mort.

Rien ne tai épargné pour retenir désormais Uumboldt en

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ftosse; il fut comblé d'honneurs et entouré des plus illustres •inities. Le roi Frédéric-Guillaume III le nomma son conseiller intime et l'admit dans sa familiarité, paraissant presque uusi fier de compter un tel ami parmi ses sujets que de porter une couronne. Durant l'hiver de 1827 à 1828, Alexandre de Huroboldt fit, en présence d'un auditoire d'élite, un cours it» plus brillants sur l'ensemble de l'univers; c'était, en quelque sorte, l'introduction de ce fameux Cosmos qui devait lerminer sa carrière scientifique et littéraire. Berlin n'avait pas les prémices de ce livre, dont le plan avait été précédemment exposé dans des cours publics à Paris. Le frère d'Alexandre de Humboldt avait été disgracié, en 1819, pour ies idées libérales, et, depuis lors, était tout entier livré à l'étude. II fut cruellement éprouvé par la longue et douloureuse maladie de sa femme, qui mourut en 1829 ; Alexandre de Humboldt partagea ses chagrins, u M. Kunth, écrivait-il de Beriin le 18 janvier de cette même année, vous aura peut-être déjà parié de la profonde tristesse dans laquelle ma famille est plongée depuis la retour de mon frère de Londres. V de Humboldt, une des femmes les plus distinguées de l'Allemagne, souffre de la maladie la plus affreuse ; nous tînmes menacés de la perdre cet hiver. Cette perte sera bien dmgereuse pour la santé de mon fr&re, toujours reclus dans l'imérieur de la famille et dans sa bibliothèque. »

Humboldt travaillait alors fort activement à la continua* tion de la Relation historique de son voyage, au Nova gênera plmtorum et à l'Examen critique de l'histoire de la géographie du nouveau continent, pour la maison Gide, avec laquelle il eMietenait une correspondance presque quotidienne. I) venait de publier en langue française son Essai politique sur l'île de Cvba (Paris 1827, 2 vol \n-%'). Il fit paraître, en 1828, dans a langue natale, un ouvrage intitulé : Plan d'une géographie ff^pique, formant deux volumes in-octavo.

Sur l'invitation de l'empereur de Russie, il interrompit à rige de soixante ans ses travaux sédentaires, pour aller, en

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compagnie éa chimiste et minéralogiste Gustave Rose, du botaniste et zoologiste Ehrenbei^, et de M. Menschenin, ingénieur russe qui devait lui servir d'interprète, visiter l'Asie centrale. Cette petite expédition scientifique, aux frais de laquelle l'empereur Nicolas I*' s'était chargé de pourvoir avec magnificence, partit de Saint-Pétersboui^ le 20 mai 1829. Elle prit à l'est par Moscou, Kasan, lekatherinenboui^, les monls Ourais, Nijiiei-Taguilsk, Bogoslovt^k, Tobolsk et l'Altaï, d'où elle étendit ses excursions jusqu'aux postes chinois, près du lac Dsaïsang, dans la Dzongaiie. Prenant ensuite à l'ouest, elle opéra son retour par les steppes d'Ischim, Omsk, Miask, le lac Itmen, Orenbourg, Astrakan, la mer Caspienne, Saratovr, Sarepta, Woronesch, Tula; elle arriva à Moscou au bout de neuf mois, après avoir parcouru plus de deux mille trois cents milles géographiques.

Dans cette célèbre campagne, Alexandre de Humboldt avait exploré dans toutes les directions les dépâts d'or et de platine de l'Oural , constaté que le prétendu plateau central de l'Asie, admis par presque tous les géographes depuis Marco Polo, devait être rangé au nombre des fables, pris partout de».mesures hypsométriques; il avait étudié les chaînes de montagnes et les volcans de l'Asie centrale, tracé d'une main sûre la carie géographique des contrées qu'il avait visitées, fait des observations astronomiques et climatologiques du plus grand intérêt, contribué plus qu'aucun autre à la découverte des lois du mapétisme terrestre, recueilli, ea compagnie de Gustave Rose et d'Ehrenberg, des échantillons inesUmables pour la minéralogie, In zoologie et la botanique, échantillons dont il enrichit les principaux musées de l'Europe, entre autres celui du Jardin des plantes de Paris. Le gouvernement russe, à la suite de ce voyage et sur la proposition de Humboldt , établit de Saint-Pétersbourg à Péking des stations magnétiques et météorologiques ; le gouvernement anglais en établit à son tour pour l'hémisphère austral. Les principaux résultats de ce beau voyage furent consignés

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— XÏXI — d'abord dans les Fragmenta de géologie et de dimatologie asia- Ugaa, ouvrage en 2 vol. in-S*, avec cartes, écrit en français pu Humboldt, et publié eo 1831 par la maison Gide, dans les Additions aux Tableavœ de ta nature ; dans l'ouvrage allemand de Gustave Rose, Voyage de Humboldt, EhrerAerg et Rote aux monU. Owals et Allai et à la mer Caspienne (2 Tol. in-S*. Berlin, i837-18f|2), et surtout dans le bel OdTTage écrit en français, auquel Humboldt donna le titre i'Atie eentrcUe, Recherdies sw les chaînes de montagnes et la àimatologie comparée de l'Asie centrale, ouvrage dont les Fragments asiatiques n'avaient été que le prélude. C'était à qui viendrait en aide & l'auteur : M. Stanislas Julien traduisit pour lui beaucoup de documents chinois; Letronne, l'illustre géographe, revit les épreuves de l'Asie centrale, qui ne devait paraître qu'en 18I|3 (3 vol. 10-8°, Gide, éditeur).

Peu après son retour de son second voyage scientifique, Aleiandre de Humboldt reçut de son souverain la mission i'iller reconnaître Louis-Philippe comme roi des Français, à la suite des événements de juillet 1830. L'accueil qui lui fut Ut à Paris fut des plus sympathiques et des plus nobles. Humboldt profita de son séjour diplomatique en France, séjour dont il semblait redouter la fin, pour s'occuper de la publication de ses ouvrages écrits ou traduits en français. Il trouva depuis lors, presque chaque année, une cause pour renouveler ses voyages à Paris. Il eut, en 1831 , l'intention d'mtreprendre un second voyage dans l'Asie centrale ; mais EOD plan, qui d'ailleurs avait re^u l'approbation de l'empereur de Russie, ne fut pas mis à exécution. En 1832, il fut un des fondateurs de la Société entomolt^ique de France, avec Cavier, Latreille, de Btainville, etc.

Humboldt aimait singulièrement à écrire en fançais; il regardait cette langue comme la plus claire et la plus nalurellement correcte de toutes; mais il en connaissait les difficnltés pour un étranger, et il voulait qu'une plume exercée tevU ses propres écriU français, comme il demandait des

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— XMII — traducteurs habiles et intelligents pour ses ouvrages sllamands. a 11 est de toute nécessité qu'une personne qui connaisse bien sa langue, rectifie les fautes de français qui m'échappent souvent, n écrivait-il eu 183f|. Ailleurs, il disait : « J'ai la faiblesse de tenir beaucoup à une certaine élégance de style, ce qui ne m'empêche pas d'être souvent incorrect.» Ailleurs encore : « le crois, en vérité, que l'extrême simplicité des matières ne m'aura pas trop exposé à l'incorrection du style, mais j'ai la ferme résolution de ne pas faire pardtre, en France, une page qui n'ait été revue par ua Français bien lettré. » Dans une autre lettre, datée de 18&1. il écrivait : a Lorsque le fonds des choses est si aride, mes phrases deviennent tudesques ; je m'aperçois tous les jours que je suis absent de votre pays, et que j'oublie votre belle langue qui exige tant de clarté et de prédsion. » C'était UQ charme infini pour lui que d'être apprécié non-seulement comme homme de science, mais encore comme écrivain, et surtout avant tout comme écrivain français ; il estimait que la langue française était la seule qui pîlt vulgariser son génie. Aussi réduisil-il ses compatriotes à traduire du français en allemand sa Relation historique du voyage en Amérique, son Asie centrale, son Essai sur la géographie des plantes, son Examen critique de l'histoire de ta géographie du nouveau continent, ainsi que plusieurs autres de ses principaux ouvrages ; et devait-il un jour, par le concours actif qu'il apporterait & la traduction du Cosmos, prouver qu'il tenait, par-dessus tout, à être compris et apprécié en France. VExamen critique de l'histoire de la géographie du nouveau confinent et des progrès de l'astronomie nautique owc xv* et XVI* lièclu, parut en français, de 1835 à 1838, en cinq volumes in-octavo. L'auteur se proposait d'abord de l'étendre à dix volumes ; mais il y renonça et ne pensa plus qu'à lui donner une conclusion par un sixième volume.

En 183S . Alexandre de Humboldt fut éprouvé de la manière hi plus aflVeuse par la perte de son frère. Toute sa

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eorrespoBdaoce à c«t(e époque est empreinte de ta douleur qu'il ressentait. « J'ai le cruel pressentiment de la fin prochaine de moD fir&re, écrivait-il le 2S mars 1835 à l'auteur de cette notice, il a été aux dernières extrémités pendant trois jours. Je passe ma vie chez lui. Que de larmes j'ai versées 1 II est un peu mieux dans ce moment, mais je ne me livre pas i l'espérance. Plaignez-moi I n Et le 10 avril suivant, il écrivait encore : « Plaignez-moi I Je suis le plus malheureux des bommes. J'ai vu une agonie de dix jours. Mon frère est mort avant-hier, à six heures du soir. Amitié. > C'est avec cette sobriété, ce laconisme que s'exprime In vraie douleur. A[ffès no séjour à Téplitz, dans une habitation que venait d'occuper le roi Charles X, Humboldt, & la suite de ce malheur, revint à Paris où il trouvait dans la société des hommes de science de plus puissantes diversions à sa peine que dans celle des princes et des courtisans.

En 1836, il assista, en Allemagne, ^ de grandes réunîonr scienlifiqaes. « J'ai été absent de Berlin pendant quinze jours, écrivait-il le H octobre de cette année. Je suis allé à Leipzig, 1 Weiniar oii la cour a donné de brillantes fêtes aux savants, et à lëna où il y a un grand spectacle de naturalistes nomades, Tù moi-même donné des représentations, j'ai lu des morceaux du discours préliminaire de mon Cosmos (Physique du monde) devant six cents personnes, et j'ai été fort applaudi pir les Athéniens d'un pays où de grands souvenirs donnent encore quelque chaleur aux âmes, n ' ^

L'année suivante (1837) il fut frappé par une nouvelle perte dans sa famille, n Voua me plaindrez, écrivait-il de Beilin, le 3 février, à l'auteur de cette notice , en apprenant que le même jour que j'étais au lit de mort de ma nièce, M"* Caroline de Humboldt, la fille ainée et chérie de mon Wre, j'ai reçu à la fois la triste nouvelle de la mort de votre «iceBenl père, et de M. Gérard, le peintre, le plus ancien de mes unis de France (1). n En ISdO, Humboldt fit une au^

(I) Ce fui, en «Set, en 1831 qoe mourut le taroo Girard, le grand ■tta t qat l'on doit le Muair*, la P$yçhi, la Batùtlt dAuttirlU»

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perle, à laquelle il se montra très-sensible, dans la personne du roi Frédéric-Guillaume III. « Les journaux vous ont appris, écrtvaîtril le 3 juin de cette année, la cause de ma tristesse et de mon long silence C'eût été une grande ingratitude à moi que de n'avoir pa& été vivement affecté par ia perle de ce roi qui avait de belles qualités momies, honnête homme sur un Irâne, et qui m'a comblé de bontés, tout eu nie laissant l'indépendance de mes opinions et en honorant mon attachement à des amis dont les opinions pouvaient lui déplaire. le proGte des premiers moments de repos pour vous donner un signe de vie. Je recommence à travailler. Je suis établi avec le nouveau roi (Frédéric-Guillaume IV) à Sans-Souci. Nous y resterons une partie de l'été. Le nouveau

l'Entrée SHtari IV à Farii, la Coriauê improvisant au cap Misine, et Unt d'autres chefs-d'œuvre.

Alexandre de Humboldt complait plusieurs antis parmi les peiDtrâ& tnntais, et il avait eu l'otc«sion de rendre des services t quelques-uns, entre autres i M. Steubeiv dans sa Jeunesse. Voici, bu sujet do cet artiste distingué, un fragment de lettre qui fera coonsltre ce qu'il y av^t d'éminemment bon et servÎBble dans le cœur de son auteur. H. Steuben venait d'exposer son beau tableau de Saint Gtrmaîn recevant lea aumânei de ChilpéHc, tableau commandé par la ville de Paris. Humboldt, qui le savait pauvre alors, cherchant & lui concilier t'iotérét du comte de Chabrol, écrivit, en 1830, à M. WalkenaEr : « Je saisis l'occasion, mon respectable ami, pour vous demander si vous me conseillez de tenter une attaque lur la libéralité et le trésor de H. le comte de Chabrol. Plus il a de bienveillance pour mol, et plus je devrais être circonspect. Vous avez sans doute entendu dire aux ar^stes les plus ennemis les uns des autres (car les artistes se détestent presque autant qus les botanistes entre eux et nos confrères les géographes) que Vévique saint Germain, do mon ]eune ami Steuben, est, par lu richesse du colons , la sagesse de la composition et le nolile caractère des tttes, sinon te plus beau, du moins un des plus beaux tablciux de l'exposition. H. Steuben eit très-pauvre t J'ai perdu l'espoir de lui voir partager avec H. Guillemot le graod prix d'histoire. L'institut, qui ne sait Jamais se décider sur rien et qui aime, comme tous les grands corps, le repos de conscience que donne la queitîon préalable, l'Insiitut trouve si beaux les tableaux de Guillemot, de Steuben, de Picot, de Uarsan, qu'il conseille de ne pas dooner de prix du tout, u H. de Cbobrol, disait^on, avait l'intention de ne donner que trois mille francs de récompeote à Steuben, et la démarche de Humboldt avait pour but d'en obtenir quatre, plus la commande d'un nouveau tableau, « pour uajeune homme, disait-il, fait pour soutenir la gloire de l'école française. > On doit fc Sieubco un portrait de Humboldt.

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roi continue les marques d'affection et de confiance dont il m'avait honoré comme prince royal. Nous passons les soirées dans une solitude philosophique et littéraire au sommet de la petite colline historique. »

A cette époque, il travaillait plus particulièrement à son itie centrale et à l'Examen critique de l'histoire de la giograpfiie du nouveau continent. En 18I|1, il accompagna le nourean roi de Prusse à Londres, à l'occasion du baptême du prince de Galles. En 18Ji2 il eut la satistaction de famille de voir son neveu, le baron de Bulow, appelé au poste de ministre du cabinet.

Snr ces eatrefeïtes eut lieu la mort déplorable du duc d'Orléus, événement qui suggéra à Humboldt plusieurs litres parties du cœur. Nous ne dterong qu'un court fragment d'une de ces lettres adressées à diverses personnes : ■ Je ne vous parle pas du malheur du 13, écrivait-il le 26 juillet i8f|2; vous savez combien j'ai été dévoué, depuis ton enfance, à cet excellent jeune prince ; vous connaissez mes rapports avec madame la princesse Hélène. C'est un malheur européen, car la régence qu'on fait à présent sera nmaniée; je crains une régence complexe... Il est impossible de vous décrire quelle affliction cette grande infortune a répandue dans toute l'Allemagne. Le roi a lout de suite cwKremandé i Kœnigsbei^ les fêtes préparées pour son arrivée. » A la suite de cet événement et à cause des sympathies qu'on lui connaissait pour la mémoire du prince, il fut cDToyé à Paris avec mission d'y séjourner plusieurs mois • pour y vivifier, selon ses expressions, les bons et pacifiques rapports des cours de Prusse et de France. » II proBta de ce séjour pour mener à fin l'impression de son Asie centrale, qui pimt l'année suivante, accompagnée d'une carte dont il était l'anleur et à laquelle il avait apporté un soin d'autant plus pand que son but était de renverser presque toutes les idées géojn^pbiques reçues sur les contrées asiatiques qu'il avait parcourues.

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Cependanl, Humboldt ne cessait pna d'âtre préoccupé do la grande pensée de résumer dans un ouvrage de peu d'étendue, relativement à son objet, l'histoire de la science. Il travaillait, malgré ses soixante-quinze ans, à son Cosmos, l'écrivant en allemand, mais se ménageant en même tempa de lionnes traducUons en français, en anglais et dans les autres principales langues de l'Europe. La traduction française l'occupait surtout. A peine le premier volume de l'édition allemande venait-il de paraître dans la célèbre librairie du vicomte Georges de Cotta, son ami en mSme temps que son éditeur et son admirateur (1), que l'auteur vint à Paris et s'aboucha avec son éditeur français et avec M. H. F^ye, l'astronome, membre de l'Institut, pour que l'on commençât au plus tât cette traduction. Peu après, il écrivait de Sans- Souci (27 octobre 18/|5) : « Ayant terminé ma soixante-quinzième année le 1^ septembre de cette année, je travaille avec anxiété au second volume du Cosmos... Dans la supposition que la traduction française du premier volume serait bientôt terminée, je vous ai prié, par l'intermédiaire de M. Valenciennes, de faire paraître dans le Journal des Débats, soit par M. de Xivrey, soit par M. Barrière, quelques pages de l'introduction que j'ai traduite moi-même. Je tiens beaucoup à l'idée que mon ouvrage, qui a beaucoup de succès en Allemagne et en Angleterre, puisse être répandu en France, qui est une seconde patrie pour moi. Or, dans la Revue des Detiso Mondes, on a le vif désir de fain paraître, peu de jours ou de semaines avant la publication, un morceau plus étendu. Un des rédacteurs, M. Tliomas, qui se trouve en ce moment en Allemagne, m'en a parlé avec instances. l'ai pensé quo,

(I) Cette librairie, fondée en lUS, k Tubinge, sous U TSisOD aodale J.-C. Cotu, rut portée >u plui haut degré de réputation par le vtcomt» Jean-Frédértc de Cotta, né en 17«t, mon en 183i, qui fut l'uni et l'édU teur de pretque tous les écrivains, pones et lavanls allemandi de son temps, et qui devait avoir dans son flis , ctiambelian du roi de Baiière, écuyer du roi de Wurtemberg, tout en reelaot directeur de lamalwD de commeTce patonelle, an locceiaeur digoe de Ini.

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bien loin de vous contrarier, cela devrait vous être agréable, la Revtte des Deux Mondes étant très-répandue en Allemagne et peu connue pour flatter les habitants de la colline de Sans-Souci, l'ai répondu verbalement que j'y consentais, mais que le tout dépendrait de vous seul, que ce serait vous qui détermineriez le nombre des pages à donner, que c'était votre propriété et non la mienne. Vous savez que j'ai en beaucoup de chagrins de famille par suite de la maladie de mon neveu, M. de Bulow. Il a quitté le portefeuille des aAires étrangères peut-être par excès de prudence et de dignité de caractère, car sa santé est tout à fait rétablie, à ce que nous croyons. Le pays est très-«gité, et l'agitation religieuse est d'autant plus profonde qu'elle trouve son aliment dans le caractère national. Veuillez ne parler à M. Arago ni des Débats ni de la Revue des Deua: Mondes qu'il déteste également, il me trouverait très-ridicule; mais je suis avant tout un homme de lettres, et je parle au public pour qu'on m'écoute. » C'est là s'exprimer avec franchise, limais Humboldt ne 6t de fausse modestie à l'égard de son amour de la gloire et de la renommée, choses qu'il ne traitait point de chimères, mais bien de stimulants qui poussent les bommes à de grandes œuvres. Le premier volume de la traduction française du Cosmos parut en 18/|6 ; il eut en France un succès inusité pour un livre de haute portée scientifique. L'auteur avait alors l'intention de ne pas dépasser deux volumes, ce qui eût peut-être donné encore plus de popularité à son œuvre ; mais on peut dire qu'il fut entraîné par son sujet et par sa passion de faire profiter tout le monde des trésors de science qu'il avait amassés, par son besoin de vulgariser les choses en apparence les plus-abstraites. La traduction française du second volume, qui est en quelque sorte, si l'on peut s'exprimer ainsi, la poésie de la science, fut confiée par Humboldt lui-même à M. Galuski, un écrivain distingué qui comprit et sut rendre admirablement la pensée de l'auteur. Aussi Humboldt, à la lecture de la traduction du

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— XXXV 111 — deuxième volume du Cosmos, eut-il immédistement l'idée de prier le même écrivain de traduire sa troisième édition des Tableaux de la nature, avec des additions et des noies adaptées aux connaissances acquises depuis les éditions précédentes.

La révolution de février 18^8 à Paris et l'ébranlement qu'elle communiqua k presque tous les pays de l'Europe émurent et troublèrent un peu la vieillesse de Humboldt, vieillesse à la fois laborieuse et amie du monde. Depuis cette époque, il ne revint plus en France. Ayant en égale antipathie et la licence et la compression violenta, il pensa peut-être qu'il ne retrouverait plus dans ce pays le oiilieu qui lui convenait et qu'alors, d'ailleurs, il ne rencontrait pas davan^ lage en Allemagne. 11 cberchait plus que jamais à se distraire par l'activité littéraire et par la pensée de se survivre à luimême dans ses œuvres. Il écrivait de Sans-Souci le 2Ei septembre 18I|8 : « le travaille au troisième volume du Cosmos. L'aspect de la politique est peu satisfaisant. Vous avez vu à l'œuvre les bons Allemands de Francfort. Les massacres et les cruautés raffinées sont calquées sur ce que l'histoire offre de plus brillant dans le genre dramatique. Tandis que d'un côté on tente de consolider la liberté par le despotisme et par le gouvernement absolu, d'un autre côté on nomme réaction aristocratique tout essai de rétablir l'ordre dans les rues, et il est difficile d'aller prendre le thé chez ses amis sans risquer de recevoir des briques et des pavés sur la tête. Néanmoins les principes survivront, je l'espère, y compris les trèsanciens préjugés que l'on nomme la propriété, la femîUe et le mariage monogame. II faut savoir attendre lorsqu'on n'a que bientôt quatre-vingts ans. Au milieu de ces agitations tumultueuses et quoique je sois très-occupé h soutenir les principes que j'ai défendus toute ma vie, j'ai plus que jamais la fureur du travail et de l'ambition littéraire ; les illusions ont aussi leurs influences utiles. »

Malgré cette ardeur incompréhensible de travail dans un octogénaire, Humboldt ne put faire paraître tout & la fois son

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troisième volume du Cosmos en Allemand ; pour satisfaire l'impatiencs du public, et peut-être bien aussi la sienne propre, il le divisa en deux parties qui virent le jour succesâvement. U. H. Faye fut chargé de la traduction de la première partie, et M. Galuski de la seconde. Le 21 mai 1851, il écrivait de Berlin à son éditeur français ; « Je vois avec plaisir que vous avez à vous louer de M. Faye et que la traduction (de la premiire partie du tome III] avance beaucoup. Le Cotmos en quatre volumes aura des proportions assez harmonieuses : deux volumes de générnlités et les plus susceptibles de quelque élévation tie style ; deux autres volumes de preuves et spécialités, l'état actuel des sciences physiques, le Cd et la Terre. Vous devez craindre qu'un homme qui est dans sa quatre-vingt-unième année n'atteigne pas la fin du quatrième volume. Mais on a pris des arrangements pour que UU. Léopold de Buch, Dove et d'autres amis puissent, au besoin, le terminer sur mes matériaux rangés dans te plus grand ordre. Je crois devoir vous donner cette consolation. Quant à l'enfance séuile, elle ne se développe que lentement et l'on prend des moyens pour la cacher au public. J'apprends avec bonheur que la santé de M. Arago s'améliore beaucoup. Que ne lui persuadez-vous de vous donner son Astronomie, qui me parait toute faite, comme le prouve l'excellent morceau publié dans l'Annuairet Avec son admirable talent, il n'aurait qu'à dicter ses leçons comme il nous les faisait. L'impression de VAstronomie une fois commencée, il prendrait goût à la publication ; il vous donnerait aussi sa Photomitrie, le plus important de ses ouvrages, mais qui sera moins acheté, et les Éloges, importants aussi, qui renferment un bel exposé de l'état des sdences, de véritables traités à cdté de récits animés. Il n'y a que vous qui pourrez vous procurer tout cola. Que M. Arago n'a-t-il un peu de cette ambition littéraire qui m'a dévoré toute ma vie! n

Hélas! dans cette lettre, Alexandre de Humboldt parlait de deux amis bien cbers i son cœur, dont la perte ne devait

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pas tarder à être pour ses vieux jours une cause profonde d'affliction. Celui sur lequel il comptait pour terminer, au 'jbesotD, son Coimos, et à qui il dédia, en ces termes, au mois de janvier 1853, ses Mélanges de Géologie et de Physique générale : (1 Au PHOFOND ET INGÉNIEUX EXPLORATEUR DB LA KATUBE, AD PLUS GRAND G^OGNOSTE DE CE SikCLE, A LÉOPOLD DE BUCB, FAIBLE l£UOIGNAGE d'une AWTIË DB SCHXANn ANS QUE RIEN k'a J111AJ3

TROUBLÉE, Il cet am! dévoué mourut à Berlin, le h mars suivant. Au mois d'octobre de la même année , ce fut le tour de François Arago, pour qui Humboldt n'avait pas un moindre attachement ni une moindre admiration.

Les Mélanges de Géologie el de Physique générale parurent en français en 185(i. presque en même temps qu'en allemand. C'était un trës-intéressanl recueil de ifémotres, dont quelquesuns avaient, dans le principe, été donnés en langue française par Humboldt lui-même ; il ajouta aux uns et aux autres des Dûtes et des appendices destinés à les ramener au niveau de la science. M. Galuski fut encore chargé par l'auteur de la traduction de la partie allemande de ce très-remarquable et très-savant recueil, et s'aida du concours obligeant de MM. Élie de Beaumont, Laugel et Barrai. Humboldt y annexa peu après un charmant et instructif petit atlas sous le titra de Volcatis des Cordillères de Quito et du Mexique , qui releva encore le méiite de cet excellent ouvrage.

Le vœu que Humboldt avait formé pour la publication des œuvres de François Arago ne devait s'accomplir qu'après la mort de cet illustre savant. Une des satisfactions de ses vieux jours, qu'il nous soit permis, à nous auteur de cette notice, de le rappeler, fut que les œuvres de son ami parussent chez son propre éditeur français, et de pouvoir concourir à leur succès par ses conseils d'une part, d'autre part en donnant une introduction que l'on désirait vivement de lui. « le ne saurais vous exprimer asse7. vivement, mon cher ami, écrivait-il de Potsdam, le S8 novembre 1853, moins de deux pioîs après la mort d'Arago, combien votre lettre m'a rendu

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heureux, d'abord comme un doux souvenir de votre ancienne amitié, et puis pour vos procédés envers la famille de celui qui m'était le plus cher au monde. Vous savoir l'éditeur des {Hivres d'Arago flatte ma vanité. On n'a pas honte de celle qui tient au sentiment. En raison des liaisons d'affection que je me vante d'avoir avec vous, une communauté de publicité entre Arago et moi dans votre maison me charme et oie console dans la trislesse qui pèse encore sur moi. J'ai prié instamment M. Emmanuel Arago de faire copier ma réponse que je viens de lui envoyer, et de vous ta communiquer. Elle entre dans de grands détails sur l'ordre qu'on pourrait suivre dans la publication, pour faire mieux sentir combien cet homme a étendu les limites de la science. Ij'efiet ne peut Stre produit qu'en réunissant, imprimé ou non imprimé, ce qoi lient à la même science, à l'optique, au magnétisme, & l'astronomie, etc. Un homme spirituel et possédant bien le domaine des sciences physiques, M. Barrai, sera peut-être de mon avis. Cette classification, la manière de présenter les matériaux au public, sont d'une haute importance. le n'ai pas la prétention d'endoctriner, mais je pense que la lecture de ma lettre écrite dans ce style barbare que j'ai réacquis dans cet ennuyeux pays, pourra être utile à MM. Mathieu, Uogier et Barrai. On me demande quelque chose qui restemUe à une préface. C'est le genre de composition qui est le plus difficile pour moi ; mais puïs-je penser à moi, à mes prétentions littéraires, à la certitude que j'ai de ne produire qu'une chose médiocre, quand il s'agit d'Arago? On me demanderait des alexandrins, un sonnet, je les ferais encore, ressayerai timidement d'offrir quelques pages. M. Galuskî Kilèvera ce qui se trouvera d'incorrect. Ce ne sera, certes, ni Q&e vie, ni un éloge ; ce sera un aperçu bien individuel sur le développement de cette merveilleuse feculté de porter de b lumière sur un grand nombre d'objets. C'est là que trouvera tout naturellement sa place la division en six parties de sciences distinctes, partie littéraire, astronomie, optique.

météorologie, magnétisine, géographie physique, non comme indiquant les divisions à suivre dans la publication des œuvres* mais comme simple preuve de l'universalité de ce vaste et lucide génie. Cela n'obligera à rien dans la publication, mais rendra possible un genre d'introduction improvisée... J'ai toujours du courage quand il s'agit d'Arago. n

Humboldt négligea tout, en effet, pendant quelque temps, pour satisfaire son dévouement à h mémoire d'un ami. L'introduction aux œuvres d'Arago fut envoyée, dès le 24 décembre 1853, à l'éditeur français, avec la lettre suivante : (( Voici cette introduction ; vous voyez, par les corrections de ma main, combien j'ai retravaillé le morceau dans la dernière nuit. Je renouvelle à M. Galuski la prière de -corriger d'abord sur le manuscrit, puis sur épreuve, car on ne voit bien les incorrections que sur l'impression; on soumettra quatre exemplaires de l'imprimé à la fois à MM. Galuski, Mathieu, Laugier et Barrai... Je demande en grâce que l'on ne me consulte pas sur les changements que l'on croirait nécessaires, surtout qu'on ne m'envoie pas une épreuve à corriger ; je la renverrais sans l'avoir examinée. Je ne désire plus voir mon introduction que lorsqu'elle sera entre les mains du public. II y a à cela un motif très-sérieux qui tient à ma santé et à la disposition de mon esprit, je devrais dire de ma sensibilité qui augmente avec l'ftge. Toute consultation que l'on m'adresserait m'agiterait d'une manière nuisible, non-seulement à cause de ma santé, mais encore à une masse de travaux que j'ai à terminer avant la fin de janvier, tant pour le service du roi que pour mes intérêts littéraires. Je viens d'achever une introduction pour les poésies de mon frère ; je prépare l'édition d'un second volume de traductions purement helléniques ; je viens de publier un volume de mes souvenirs géognostiques , avec atlas (les Mélanges de géologie et de physique ginèrale, et VAllas des volcans des Cordillires de Quito et du Hexiqué); enfin, je travaille au Cosmos (quatrième volume), qui paraîtra avant

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r^. Pour travailler h mon aise, à un âge oii l'on se pétrifie npidement, il faut soigner la disposition d'esprit, chercher le calme de l'âme. Ces feuilles que je vous envoie (l'introduction aui œuvres d'Arago) ont été une source de bonheur et de bienfaisantes réminiscences pour moi. J'ai cru vivre encore STec l'homme que nous avons tant admiré, et cette jouissance 1 compensé laidement toutes les angoisses littéraires que me (kisait éprouver la nécessité d'écrire dans une langue que j'ai pa appeler la nôtre et que je n'ai pas parlée depuis plus de cinq ans. Je suis cwitent de mon travail, parce que j'y ai mis uwt c« dont je suis capable. Laissez-moi dans cet état de naïve béatitude et ne le troublez pas par des communications ayant rapport à l'introdtidion. Elle me plaira quand elle aura paru, revue et corrigée par d'excellents amis. Je vous renouvelle la prière de lire cette lettre à ces amis qui me sont û affectueusement dévoués. » Malgré cela, il était impatient de savoir quel effet produirait son travail sur le public français. Le 5 janvier 185I|, il écrivait ; « Je ne saurais vous exprimer issez vivement combien votre lettre m'a rassuré sur l'effet qae pourrait produire l'introduction (aux œuvres d'Arago); j'ai eu à son sujet de cruelles incertitudes. Le genre de composition qui n'a pas un but déterminé, mais qui a seulement un but moral, offre de grandes difficultés, surtout dans la modération du style qu'exige votre admirable et chaste langue. »

Le 16 mai suivant (1854), il écrivait encore jk son éditeur français, au sujet des travaux d'Arago : u Je réclame hardi* ment une marque de bienveillance de la part de M. Barrai (chargé de diriger la publication des œuvres de ce savant illustre). Arago mettait beaucoup d'importance à trois explications qu'il donnait : i" de la couleur de l'eau, surtout de la coaleur bleue de Teau du Rhdne, qu'il rendait verte en fagitanl; 2* de la grotte bleue de Capri ; 3" du singulier phénomine qn'à Genève on nomme la résurrection du Mont-Blanc. U montagne, au coucher du soleil, rougit, comme en

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général toutes les montagnes de la cbaine des Hautes-Alpes, puis elle devient verdfttre, puis pftie et cadavéreuse, puis elle redevient encore visible pour quelques instants; elle reprend la vie. Au chapitre de météorologie optique, auquel je travaille en ce moment pour le quatrième volume du Cosmos, je voudrais parler, ne fàt-ce qu'en peu de lignes, des opinions d'Arago. M. Barrai, à qui vous voudrez bien offrir l'expres^on de haute estime que j'ai pour ses travaux et pour son noble dévouement & la mémoire d'Arago, aura peut-être trouvé quelque chose de précis à cet égard dans les manuscrits. Les notes que j'ai prises sont trop vagues pour que je puisse m'en servir...» Dans la même lettre, Humboldt recommandait vivement à son éditeur français la réimpression de l'Asie centrale. « Que je sois mort ou vivant, soignez un peu un ouvrage qui est votre propriété et qui n'est pas sans quelque importance, puisqu'il a fait connaître le premier la direction des chaînes de montagnes de l'Asie. L'édition en est épuisée depuis des années... »

Ce ne fut que vers la fin de l'année i 857 que parut le qua> trième volume du Cosmos en allemand (l),dont la traduction française, en raison des difficultés nombreuses qu'elle avait présentées, ne devait voir le jour qu'en 1859.

Cependant les forces de Humboldt s'affaiblissaient chaque année , sans que son intelligence baissât ; on eût dit au contraire que l'activité de son esprit augmentait par le désir impatient de faire participer le public aux trésors de sciences qu'il possédait encore et qu'il semblait ne pas vouloir emporter avec lui dans la tombe, ùeux de ses préoccupations étaient que la traduction française du quatrième volume du Cosmos parût de son vivant, et de tâcher de publier un

(1) B J'il reçu hier les premlen axentpl^rea da quatrième Tohime da Coimoi... J'ai toujours l'espoir que la traduction restera cooflâe k H. Galuski, aidé de personnes qui seront bien au fait de la nouvelle nomeadittore gâologrque [rançaisa du Cosmoi... fiarlin, 1S dictmbn fSSl, ■

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cjDqDîème volume de cet important ouvrage sur lequel tout ie monde savant avait les yeux axés.

Ce qui semble presque incompréhensible, c'est que ni l'âge ni la multitude des travaux scientifiques ne l'empêchaient de prendre encore sa part des agitations et des fêtes de la cour à l'occasion du mariage de la fille atnée de la reine d'Angleterre avec l'héritier présomptif du trdne de Prusse. Ou en trouve l'aveu dans la lettre suivante, datée de Berlin, le 13 mars 1858, où il est question du Coitnos. « Mon cher et eicellent ami, il est temps que je vous donne un petit signe de vie, d'amitié, de santé, même pendant les grandes agitations des fêtes auxquelles je n'ai pas eu la philosophie de me soustraire. Mes Torces diminuent sans doute, mais lentement, non l'amour du travail. Je ne regrette pas d'avoir publié le quatrième volume du Coimos, car, malgré les distractions politiques de l'Europe rétrograde, il est reçu avec beaucoup de bienveillance... Je vous prie de me dire ce qui se passe pour ta traduction de ce volume... Si je désire hlter la fin du Cosmos, c'est pour donner un dernier volume du Voyage avx régions équinoxialet , mes manuscrits de Toyages renfermant bien des matériaux, dont seul je pourrais tirer parti. Mais le Dante a dit :

Pour rinfatigaUe vieillard pourtant, vivre c'était moins OKirir à la mort qu'à d'autres travaux. Néanmoins ses forces décrurent sensiblement en 1858. Dans les derniers mois de fumée {NTécédente (octobre et novembre 1857), il avait été Irfet-sensiblement question de donner une nouvelle édition ia-octavo de ses oeuvres les plus susceptibles d'être reproduites avec succès, pour ^re le pendant des œuvres d'Arago. Cette éditi<m devait comprendre le Voyage aux régions èquinoxiaUt (Récits et relaticms de voyages), les Vues des Cordilfiru et monuments du Mexique, VBistoire de la géographie du

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i continent, avec des additions et des notes susceptibles de la mettre au niveau des dernières connaissances acquises, VAsie centrale, les Tableaux de la nature, ['Essai sur la géographie des plantes, des résumés scientifiques de ses travaux sur la zoologie, sur l'astronomie, sur le nivellement tiypsométrique, sur le magnétisme terrestre, les Mélanges de géologie et de physique générale, et enfin le Cosmos, u Cela formera, écrivait-il, plus de quinze à vingt volumes de la grosseur de ceux des œuvres d'Arago ; mais quoique je sois pour M. Ttiiers une des gloires de ce siècle, je ne crois pas qu'il y ait lieu de faire en ce moment une édition comme celle des œuvres d'Arago... n Cette entreprise, disait-il dans la même lettre, serait n plus utile après ma mort, qui aura lieu en 1859 dans un triste accroissement de faiblesse. » Quelque publicité ayant été donnée à cette dernière prévision de Uumboldt, il s'en émut un peu, comme d'une de ces choses qu'wi se dit bien à soi-même, mais que l'on aime autant ne pas entendre répéter. « Quant à la promesse que je fais de mourir en 185d, écrivait-il le k août 1858, c'est une politesse qui peut déplaire à M. Cotta (son éditeur allemand), qui cependant ne devrait pas désespérer, puisque aujourd'hui même je corrige des épreuves du cinquième et dernier volume du Cosmos (1). Il n'en est pas moins vrai que depuis l'heure où mes forces musculaires ont décliné très-sensiblement, ma démarche est devenue très-embarrassée, et le travail ne se soutient que par la forte volonté dont la nature m'a doué. Je ne vais pas aux grandes fêtes de Weimar, je ne vais pas au ^nd jubilé de trois siècles célébré à léna. Mes plus longues courses ont été de Berlin à Sans-Souci et à Tegel où réside une partie de ma famille. J'ai de la faiblesse d'âge sans aucune maladie. Les médecins pensent que pour conserver le peu de forces qui me reste, je dois éviter de changer de lieux.

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jcn'rez-inoî, da grice, quelques lignes el dites-mol les causes du relard dans la traduction française duCosmos... » Humboldf termiDait câtte lettre par la nouvelle qu'il venait de recevoir de l'état désespéré de son ami Bonpland; quand cette nouvelle lui arriva, le compagnon de ses voyages était déjimort en Amérique, le 11 mai 1858, après avoir éprouvé les plus rudes traverses.

Destiné à survivre ik tous les amis de sa laborieuse jeunesse, Alexandre de Humboldt était cependant sur )e point de ka suivre. Dans l'état d'affoUsement de ses forces, il faisait encore en quelque sorte des études sur lui-même, et compl*it, jour par jour, heure par heure, ce qui lui restait à vivre. Néanmoins, il s'occupait encore, avec la même ardeur qu'autrefois, des travaux qu'il avait sur le chantier, des quelques améliorations de détail à apporter à la réimpression de son itic centrale, u J'ai écrit de Berlin à Pétersbourg pour vous procurer des détails sur la production de l'or depuis iSi|3. Je De perds pas de vue les intérêts de mes amis; mais 11 faut hisser à l'Asie centrale le caractère de l'époque de mon expéditxHi. n Dans la lettre du 9 janvier 1859, de laquelle nous •naoDS d'extraire ce fragment, l'illustre vieillan) interrompt ci el là ses phrases et en laisse souvent le sens incomplet, I ï cause, dit-il, de la grande foihlesse de ses mains, u

H eut la satisfaction de voir paraître le quatrième volume de la traduction française du Cosmos. La dernière lettre qu'il écrivit à l'éditeur fut pour témoigner de ce contentement ; elle est en date de Berlin, le 15 avril 1859. Voici cetle lettre oit la vie littéraire et scientifique respire encore : « Cher et excellent ami, j'ai reçu avec une bien vive reconnaissance la traduction du quatrième volume du Cosmos, qui a tardé beaucoup sans doute, mais qui est faite avec un sointrèskxtaUe. J'ai lu une vingtaine de pages dans une partie entièrement minéralogique, et je n'y ai pas trouvé une seule erreur. J'ai transmis de bien sincères éloges à M. Galuski. l'tUeuds toujours de Saint-Pétersbourg le tableau général de

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I.'i prodactîoD de l'or de Sibérie, pour la nouvelle édition de VÀsie centrale. Je n'uî rien changé à la carte dont le grand mérite est d'avoir deviné en 18Ii3 la direction des montagnes que les Schlagintweit ont reconnue il y a quatre ans. Il est inconcevable que mon Asie empale n'ait pas été traduite en anglsjs. Veuillez faire hommage, de ma part, de la traduction du quatrième volume du Cosmos à l'Académie des sciences, à l'Académie des inscriptions, à la bibliothèque de l'École polytechnique. Ma faiblesse musculaire est toujours la même. Je souffire sans être malade. 11 me parait incertain que je vive assez pour terminer le cinquième volume. Si de là haut on peut voir ce qui se passe à Paris, je verrais avec plaisir que vous puisnez Eaire paraître mes œuvres, en y ajoutant un extrait du Voyage d'Asie, tiré de la Relation de mes voyages. Je vous écrirai la prochaine fois sur la facilité d'imprimer, après ma mort, un sixième volume de VExamen critique {de l'Histoire dé la Géographie du noutiMU conlinent.)» Cette lettre qu'il promettait encore, il ne devait pas l'écrire. Le 6 mal 1859, cet homme universel, ce génie encyclopédique, ce grand généraliaateur et vulgarisateur s'éteignit dans sa quatrevingt-dixième année, laissant, après lui, sur la terre, le flambeau toujours vivant, toujours lumineux, de ses vastes connaissances, de ses œuvres mukiples , pour éclairer les "^es.

G. GiK.

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