Dieu m'en garde
au tigrero, et finit en le complimentant sur le bonheur qu'il avait eu d'échapper aux dangers qu'il venait de courir.
— C'est ma foi vrai, répliqua l'Indien. J'étais tout en sueur, et cette eau qui vient des montagnes est si glaciale, que j'aurais fort bien pu y attraper une pleurésie. »
L'étudiant regarda avec un étonnement naïf l'homme assez intrépide pour penser que le seul danger qui le menaçât pendant sa lutte dans l'eau avec un animal furieux fût une tluxion de poitrine.
« Qui êtes-vous donc? s'écria-t-il.
— Le tigrero du seigneur don Matias de la Zanca, jadis, aujourd'hui celui du seigneur don Mariano Silva.
— Don Matias de la Zanca? dit l'étudiant; mais c'est mon oncle.
— J'en suis aise. Cependant, si vous le trouvez bon, je ne vous conduirai pas à son hacienda, située dans les montagnes , qu'on serait fort embarrassé d'atteindre avec une pirogue; puis, vous n'avez plus de cheval.
— Les eaux l'auront emporté; mais j'ai de bonnes raisons pour ne pas le regretter.
— Je n'en dirai pas autant de ma carabine , une arme excellente qui ne rate pas plus d'une fois sur cinq. Vous concevez qu'on ne peut la laisser ainsi au fond de l'eau , et avec votre permission, seigneur étudiant, maintenant que je ne suis plus en sueur. ...»
En disant ces mots, le tigrero se dépouillait de ses vêtements, et, quand il en eut quitté le dernier, l'ancien plongeur examina avec attention l'endroit où la pirogue avait chaviré, et pria le nègre de ramer jusque là. Quand Clara eut donné quelques coups d'aviron dans la direction convenable. l'Indien s'élança la tête la première et disparut de nouveau sous les eaux.
Un espace de temps, que les deux spectateurs trouvèrent prodigieusement long, s'écoula avant que l'Indien se re-
montrât. Le bouillonnement de l'eau au-dessus de lui prouvait seul qu'il se livrait à une recherche active de son incomparable carabine. Enfin, sa tête dépassa la surface trouble du lac, et d'une main il nageait vers la pirogue, tandis que l'autre soutenait l'arme dont le Zapotèque faisait un si pompeux éloge , et un éloge si justement mérité.
Tout cela n'avait pas laissé de prendre du temps, et le soleil était déjà brûlant, quand le nègre, l'étudiant et l'Indien reprirent , dans leur frêle embarcation , le chemin ou plutôt la direction de l'hacienda de las Palmas.
Chemin faisant, don Cornelio interrogea ses deux libérateurs sur les motifs qui les avaient conduits vers lui.
« C'est un cavalier paraissant fort pressé de gagner la demeure de don Mariano , dit Costal , qui nous a envoyés vers vous aux Tamarindos. Reste à savoir s'il a été aussi heureux pie vous, et s'il a échappé à l'inondation. Ce serait dommage qu'il n'eût pas pu gagner à temps l'hacienda ; car c'est un vaillant jeune homme, et les braves sont si peu nombreux !
— Heureux ceux qui le sont! dit l'étudiant.
— Tenez, voici Clara qui ne craint guère les hommes, et qui a peur des tigres comme un enfant. »
Bien que la première fureur des eaux se fût apaisée, il n'était pas facile néanmoins d'en remonter le cours dans une petite pirogue comme celle qui portait les trois navigateurs. La houle était forte encore , et il fallait soigneusement éviter le choc des arbres en dérive comme de ceux que leurs racines tenaient immobiles sous l'eau.
11 était donc midi environ, quand, à travers la cime verdoyante des palmiers semblables à des bouquets de verdure lont la tige baignait dans ce lac immense, apparut le clocher de l'hacienda de las Palmas; puis peu à peu le bâtiment ui-même sembla sortir du sein des eaux. Don Cornelio se éjouit à cette vue, car la faim le dévorait, et l'abondance Hait derrière ces murs.
Tout à coup le son clair d'une cloche, qui semblait inviter à passer au réfectoire, arriva jusqu'à ses oreilles par volées joyeuses comme le chant des oiseaux. C'était Y Angélus de midi.
En même temps deux barques, différemment chargées, apparurent aux regards de l'étudiant.
La première portait deux rameurs , un cavalier en habit de voyage et une mule sellée et bridée.
Dans la seconde étaient assis don Mariano Silva, ses deux filles , dont d'épaisses couronnes d'oeillets rouges et de fleurs de grenadier couvraient la tête , et dont les mains délicates maniaient l'aviron suivant l'usage du pays; puis enfin, à côté de don Mariano , don Rafaël Très Yillas.
Les deux barques se dirigeaient vers les montagnes qui bornaient la plaine noyée du côté du nord, et bientôt celle qui portait le cavalier et sa mule toucha le bord. La mule y sauta d'elle-même après le cavalier, qui salua de la main en signe d'adieu ceux qui étaient venus l'accompagner, se mit en selle et s'éloigna aux cris plusieurs fois répétés de :
« Adieu! adieu! seigneur Morelos. »
Après quoi la barque reprit la direction de l'hacienda, et, celle de Costal suivant la même route, l'étudiant en théologie put bientôt mieux apprécier le gracieux aspect de la seconde embarcation et la beauté de celles qui la montaient.
Les draperies de damas de soie ponceau qui couvraient les bancs de la petite chaloupe se repliaient sur les bords et frappaient de tons de pourpre la surface jaunâtre des eaux. En enfonçant dans le lac son aviron peint de diverses couleurs , doua Marianita faisait tomber autour d'elle en riant une pluie d'œillets et de fleurs de grenades détachés de sa coiffure, tandis que, à l'abri de sa couronne pourpre, dona Gertrudis jetait de temps en temps un humide regard sur l'officier assis à côté de son père.
« Seigneur don Mariano, voici un hôte que j'amène à
votre seigneurie , dit Costal en désignant don Cornelio Lantejas.
— Qu'il soit le bienvenu , » répondit don Mariano.
Et tous prirent bientôt pied en face de la porte de l'hacienda, sur le talus que battait la vague.