‹ Costal l'IndienChapitre 10 sur 42 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Don Quichotte et Sancho Pança.

A un quart de lieue environ de la cascade dont il a été question, s'élevait, comme on en rencontre souvent au Mexique, une petite colline dont le sommet, soit par un jeu de la nature, soit plus probablement par la main de l'homme, avait été aplati et nivelé.

Les antiquaires de la province prétendaient que le cerro de la Mesa1 n'était qu'un piédestal sur lequel on avait érigé jadis un temple à quelque divinité zapotèque.

^ . La colline de la Table.

C'était pour cette raison sans doute que Costal, fidèle au souvenir comme au culte de ses pères, tout chrétien qu'il était, avait fait de cet endroit élevé l'un de ses rendez-vous de chasse.

Il s'y était construit une hutte à la façon du pays, c'est-àdire dont les murs n'étaient qu'une double claie de bambous, dont l'intérieur était garni de terre glaise. Le toit, assez incliné pour faciliter l'écoulement des eaux pluviales, était couvert de ces larges écopes dont se compose le tronc du bananier, disposées en rigoles, à l'instar des tuiles romaines.

Dans ses chasses incessantes aux jaguars, car ils sont si nombreux dans la province de Oajaca que chaque hacendero entretient un ou deux tigreros pour les détruire et protéger ses jeunes bestiaux errants dans les savanes ; dans ses chasses, disons-nous, l'Indien passait souvent de longues heures au milieu de cette solitude.

Costal descendait en ligne directe , ainsi qu'il l'avait dit à Clara, des anciens caciques de Tehuantepec, et le sujet de ses méditations était toujours la grandeur éclipsée de son antique et puissante famille. Profondément indifférent aux querelles politiques des blancs , s'il avait accueilli avec enthousiasme la nouvelle de l'insurrection d'Hidalgo, ce n'était que pour en profiter personnellement et essayer, avec l'or dont il rêvait si follement la découverte, de faire revivre en sa personne et le titre de cacique et la domination qu'avaient exercée ses ancêtres. Les croyances païennes dans lesquelles il avait été nourri, les solitudes dans lesquelles il avait constamment vécu en exerçant son métier, la pratique et la vue de l'immense Océan, dont il avait exploré les profondeurs quand il était plongeur, avaient contribué à donner à un caractère déjà bizarre une exaltation superstitieuse qui touchait à la manie.

Le visionnaire indien avait fini par prendre un tel ascendant sur le nègre Clara, que le don Quichotte zapotèque,

différant en cela du gentilhomme manchego, eût fait aussi facilement prendre à son noir écuyer des moulins à vent pour des géants, qu'un capitaine des dragons de la reine pour la Sirène aux cheveux tordus.

C'est au sommet du cerro de la Mesa, ou de la Table, que nous retrouvons les deux aventuriers , une heure environ après le départ de don Rafaël Très Villas.

Ils achevaient de transporter sans trop de peine la légère pirogue de Costal sur la plate-forme de la colline et de la déposer, la quille en haut, le long des parois de la hutte dont nous venons de parler.

« Ouf ! dit le noir en s'asseyant sur l'embarcation, je crois que nous avons bien gagné un instant de repos. Qu'en pensez-vous, Costal?

— N'avez-vous pas longtemps parcouru la province de Yalladolid? demanda l'Indien sans faire de réponse à la question oiseuse du nègre.

— Sans doute, et celle d'Àcapulco aussi, et je les connais toutes deux et bien d'autres , depuis le moindre sentier jusqu'à la plus fréquentée des routes royales, pour les avoir parcourues en qualité de mozo de mulas. avec mon maître don Valerio Trujano, que je n'ai quitté que pour devenir propriétaire dans la province de Oajaca , » ajouta-t-il en appuyant avec une certaine fatuité sur ce mot de propriétaire.

Clara faisait allusion à un jacal * en bambous, qu'il avait bâti sur quelques pieds de terrain concédés par le propriétaire de l'hacienda de las Palmas, auquel il se louait pour les récoltes de la cochenille, ce qui explique l'état d'indépendance oisive dont il jouissait une partie de l'année.

« Pourquoi me faites-vous ces questions? reprit-il.

— Parce qu'il ne me convient pas plus qu'à vous d'aller nous enrôler comme soldats dans l'armée du prêtre Hidalgo.

4. Nom que les Indiens mexicains donnent à leurs huttes. 200 o

Le descendant des caciques de Tehuantepec peut bien servir, en qualité de chasseur de tigres , un propriétaire de son pays ; mais il ne consentirait jamais à porter l'uniforme..

— C'est cependant bien beau d'avoir des pompons rouges, des habits verts et des pantalons jaunes comme le plus beau jmcamayo ' de ces bois. Je doute, du reste, que le seigneur curé généralissime et capitaine d'Amérique, Hidalgo, ait assez d'uniformes à sa disposition pour vous chercher querelle à ce sujet. Mais , à moins de nous enrôler comme capitaines, je ne vois pas trop, si nous ne sommes pas soldats....

— Ce que nous ferons? interrompit Costal; nous nous présenterons comme guides , batteurs d'estrade , puisque vous connaissez par cœur une partie du royaume. De cette façon, nous irons et viendrons à notre guise , en quête de la déesse des eaux.

— La déesse des eaux est donc partout?

— Sans doute ; elle peut apparaître à ses fidèles serviteurs partout où elle trouve une flaque d'eau pour se mirer, une rivière ou une cascade pour se baigner, ou la mer pour y chercher les perles qui ornent sa longue chevelure.

— Ne l'avez-vous jamais vue, quand vous faisiez la pêche des perles, sur les bords du golfe de Tehuantepec?» demanda Clara en jetant un regard de côté sur la plaine éclairée par la lune , tandis que le sourd et lointain murmure de l'inondation ajoutait à cet aspect solennel.

Le nègre baissait involontairement la voix.

«Sans doute, répondit Costal; plus d'une fois, la nuit, sur les rivages des placers de perles , j'ai vu la Sirène tordre, au clair de la lune, ses longs cheveux en chantant, et parer son cou des perles que nous cherchions en vain. Plus d'une fois aussi, sans que ma chair tressaillît, sans que ma voix tremblât , je l'ai appelée pour qu'elle me révélât les gise-

\ . Perroquet.

ments des riches bancs de perles ; mais on a beau ne pas sentir son cœur se troubler à son aspect , il faut être deux pour que la Sirène aux cheveux tordus vienne à vous.

— Cela se conçoit, dit Clara: son mari est jaloux et ne lui permet pas les tête-à-tête.

— A vrai dire , ami Clara , continua Costal sans féliciter le nègre de sa perspicacité , je n'espère guère réussir à la faire se montrer à nous avant que je n'aie atteint cinquante années révolues, Si j'explique bien des traditions un peu obscures que j'ai reçues de mes pères, jamais Tlaloc ni Matlacuezc ne se montreront pour révéler leurs secrets à l'homme qui n'a pas vécu un demi-siècle. Le ciel a voulu que, depuis les caciques jusqu'à moi , aucun de mes ancêtres ne vécût au delà de quarante-neuf ans. Seul je les ai dépassés, et en moi seul de tous les membres de ma famille peut se vérifier la tradition conservée chez nous de père en fils; encore n'aurai-je pour cela qu'un jour : celui de la pleine lune qui suivra le solstice d'été de l'année où j'aurai complété mes cinquante ans. Cependant je veux toujours tenter la fortune en attendant, et faire aussi aux Espagnols la guerre la plus acharnée , tout en me réservant mon indépendance pour le grand jour du solstice d'été.

— Ah ! s'écria le nègre , je m'explique à présent pourquoi ce soir nous avons fait d'inutiles efforts pour voir la déesse; quand donc aurez-vous atteint la cinquantaine?

— D'ici à vingt mois , répondit l'Indien , et , quoi qu'il en soit , il est convenu que nous partirons demain pour Valladolid ; nous nous servirons de la pirogue pour retourner à l'hacienda et prendre congé de don Mariano , comme doivent le faire deux serviteurs respectueux.

— C'est convenu; mais nous oublions une chose essentielle.

— Laquelle ?

— Ce pauvre diable d'étudiant que l'inondation va surprendre, et que cet officier a laissé près des tamarindos.

— Je ne l'avais pas oublié ; nous irons le prendre, s'il vit encore, c'est-à-dire s'il a eu la présence d'esprit de monter sur un arbre pour se mettre à l'abri de l'inondation ; nous le conduirons à l'hacienda, où nous le laisserons.

— Oui, s'il vit encore. Entendez-vous avec quelle fureur les eaux grondent là-bas? Qui sait si l'officier lui-même aura eu le temps d'y échapper?

— Le fait est, répondit Costal, qu'il aurait mieux fait de passer la nuit ici avec nous; mais il paraissait si pressé d'arriver à las Palmas ! Peut-être avait-il ses raisons pour cela ; aussi ne lui ai-je pas proposé de rester.

— Il est bon d'être en sûreté ici, dit le noir, et si, à propos de cela, vous aviez, dans votre hutte, un morceau de tasajo oublié en quelque coin , je m'en accommoderais assez avec un verre d'eau.

— Soyez tranquille, j'ai là ce qu'il faut pour vous satisfaire. »

La réponse de l'Indien mit fin à la conversation. Il entra dans la hutte , suivi de Clara.

Un feu clair de broussailles ne tarda pas à pétiller sur la pierre du foyer; quand il ne resta plus que des braises , Costal y jeta quelques lambeaux de viande séchée au soleil , et bientôt, au milieu du sentiment profond de la sécurité qu'ils goûtaient sur le sommet de la colline, les deux associés se mirent à savourer leur frugal repas.

Après, ils s'étendirent sur le sol et se laissèrent bercer au bruit toujours plus rapproché de l'inondation.

Ils dormaient déjà, et le grondement qui précédait les eaux, quand elles envahirent la plaine de leurs fougueux tourbillons , n'eut pas le pouvoir de les arracher à leur sommeil. Cependant , Clara s'agitait de temps en temps en croyant entendre le rugissement des jaguars qui l'avaient si fort effrayé se mêler aux mugissements des eaux, dont il avait une perception confuse.

S'il eût été éveillé, il eût vu , en effet, la sauvage famille des tigres raser en bondissant le pied du cerro de la Mesa. Les quatre animaux rugirent en sentant que deux hommes en occupaient le sommet ; mais , remplis d'un terreur profonde par les eaux qui les poursuivaient et auxquelles leur légèreté seule pouvait les faire échapper, ils passèrent outre et ne tardèrent pas à disparaître en précédant la masse liquide, dont la course égalait presque la rapidité de la leur.

Nous profiterons du sommeil de l'Indien et du nègre pour retourner un instant vers le pauvre étudiant don Cornelio Lantejas , après l'avoir si longtemps négligé , et clore ainsi les événements de cette journée, qu'a ouverte le récit de ses aventures.

Nous l'avons laissé dormant dans le hamac que sa bonne étoile lui avait fait rencontrer si à propos.

Tout à coup , il s'éveilla en sursaut , les membres glacés par une fraîcheur soudaine, et se vit suspendu dans son hamac au-dessus d'une mer en furie qui roulait des vagues énormes , à un demi-pied de distance de son corps. L'étudiant poussa un cri terrible, auquel répondirent, comme dn sommet des deux tamariniers, des grondements sourds et des sifflements aigus.

Cornelio promena un œil effrayé autour de lui et, aussi loin que ses regards purent atteindre , il ne vit qu'un lac immense aux vagues écumeuses. Dès lors , tout lui fut expliqué : la fuite des habitants des campagnes et ces canots suspendus aux arbres. Les bruits qu'il avait entendus n'avaient pour cause que l'approche d'une de ces inondations annuelles qui ont lieu presque à jour fixe dans la province de Oajaca , où il se trouvait , et qu'il aurait évitée dans la maison de son oncle, sans la lenteur désespérante de son cheval de picador.

Qu'allait devenir le voyageur? à peine savait-il nager, el. pût-il pu rivaliser avec l'un des pêcheurs de perles de Te-

huantepec , que toute son habileté ne lui eût servi à rien au milieu d'un lac à perte de vue, au-dessus duquel surgissaient seules les cimes des tamariniers entre lesquels il était suspendu.

Sa situation, déjà effrayante, ne tarda pas à le devenir davantage.

Des yeux de feu que l'étudiant vit briller comme des vers luisants, ou, pour mieux dire, comme des charbons ardents, au milieu du feuillage des arbres , ne tardèrent pas à lui expliquer aussi la nature des grondements sourds qu'il venait d'entendre : quelques animaux féroces, des jaguars, sans doute, s'étaient réfugiés sur les tamariniers pour fuir l'inondation. Eux seuls pouvaient grimper ainsi au-dessus du sol. Nous ne ferons pas le récit de ses terreurs , pendant cette nuit terrible , où il se vit suspendu , au milieu d'un si effrayant voisinage, sur un océan qui pouvait grossir encore et l'emporter.

Nous dirons que le jour vint enfin et que toute une nichée de jaguars, mâle, femelle et petits, lui apparut à la cime des arbres dont il occupait le milieu, et que, non loin d'eux, de longs et hideux serpents, effrayés, s'enroulaient aux branches.

Au-dessous de lui s'épandait une mer houleuse , aux flots jaunis , où tourbillonnaient des arbres déracinés , emportant avec eux des daims effarouchés , au-dessus desquels des oiseaux de proie planaient en poussant des cris perçants.

Partout un spectacle horrible de désolation et de mort ; à de fréquents intervalles, l'instinct féroce des jaguars affamés luttait contre leur frayeur à l'aspect d'une proie presque à leur portée; mais la terreur l'emportait, et Lantejas les voyait refermer leurs yeux comme pour échapper à la tentation de le dévorer.

Puis les serpents , de leur côté , enroulaient et déroulaient sans cesse leurs corps visqueux au-dessus de lui, terrifiés par la présence de l'homme et des jaguars,

Plusieurs heures s'étaient bien longuement écoulées , pendant lesquelles le lac, sans cesser d'être gonflé, était devenu moins agité , lorsqu'il crut entendre sur la surface des eaux un bruit que cette fois il ne sut comment définir. C'était retentissant comme le son d'une trompette de guerre ou grave comme le rugissement que faisaient parfois entendre les deux formidables voisins de l'étudiant.

A cette étrange mélodie , on a reconnu le son de la conque marine de Costal, qui, chemin faisant, évoquait encore, à tout hasard , la présence de la déesse des eaux.

Bientôt l'étudiant distingua dans le lointain, et dansant sur la houle , la petite embarcation montée par les deux associés. De temps à autre, l'Indien, accoutumé à cette danereuse navigation, lâchait ses avirons pour emboucher l'instrument , dont Lantejas entendait l'inexplicable harmonie.

Absorbés par leur singulière préoccupation , ni Costal ni Clara n'avaient encore aperçu don Cornelio , tapi dans son hamac, où il n'osait faire un mouvement. Cependant, le cri étouffé d'une voix humaine venait de frapper leurs oreilles.

« Avez- vous entendu, Costal? s'écria le noir.

— Oui, comme un cri; c'est sans doute le pauvre diable d'étudiant qui nous appelle. Mais où donc est-il? Je ne vois qu'un hamac suspendu entre ces deux tamariniers, là-bas.... Eh! il est dedans, parbleu! »

Costal fit entendre un formidable éclat de rire , que l'étudiant accueillit comme une musique du ciel. On l'avait vu, sans doute , et il rendit à Dieu de ferventes actions de grâces.

Clara partageait l'hilarité de l'Indien, quand une musique d'un genre tout différent vint glacer le rire sur ses lèvres.

« Encore ! » s'écria-t-il avec effroi en entendant gronder audessus de la surface des eaux un morceau d'ensemble modulé par les quatre jaguars postés au-dessus de la tête de l'étudiant.

Le cri poussé par lui avait excité les rugissements des ti-

gros, auxquels se mêlait aussi le sifflement des serpents enlacés aux branches des arbres.

« C'est étrange! dit l'Indien, ces rugissements partent du même côté que la voix de cet homme ! Eh ! seigneur étudiant! cria-t-il à Lantejas, êtes-vous seul à faire votre sieste, à l'ombre de ces tamariniers? »

Mais l'étudiant ne répondit à Costal que par un cri inintelligible; il était incapable de prononcer un seul mot, tant la terreur profonde qu'il éprouvait paralysait sa langue.

Son bras tremblant s'éleva seul au-dessus du hamac, pour indiquer à l'Indien les terribles hôtes de ses deux tamariniers. Toutefois, l'épaisseur du feuillage, en dérobant les jaguars à l'œil de Costal, rendit le geste de l'étudiant aussi peu intelligible que son cri.

(( Doucement, pour l'amour de Dieu ! s'écria Clara, que la peur rendait plus prudent que Costal : les tigres se sont peutêtre réfugiés sur ces tamariniers !

— Raison de plus pour y aller voir. Devons-nous laisser ce jeune homme se morfondre dans ce hamac jusqu'à ce que les eaux se soient écoulées? »

En disant ces mots, Costal reprit ses avirons et poussa vers l'étudiant , tandis que Clara répétait d'un ton lamentable :

« Si ce sont nos tigres d'hier, comme je crois les reconnaître aux miaulements des petits, songez combien ces animaux doivent être aigris contre nous.

— Croyez-vous donc que je ne le sois pas contre eux, moi? » reprit Costal en continuant à ramer.

Quelques coups d'aviron le mirent aune distance suffisante .de l'étudiant pour qu'il pût se rendre compte de la position critique dans laquelle il se trouvait.

Il était environ sept heures du matin, et le malheureux théologien avait compté plus de huit mortelles heures dans ce hamac, où il paraissait indolemment couché comme un satrape sous ce dais de tigres et de serpents à sonnettes.

A travers les mailles du réseau, l'étudiant suivait d'un œil terne les manœuvres de l'Indien. Il le vit montrer du doigt à son compagnon l'étrange tableau qu'offraient les tamariniers. Puis, tandis que le noir le contemplait d'un regard justement effrayé, don Cornelio entendit l'Indien, incapable de modérer les élans de sa gaieté, se livrera d'intempestifs éclats de rire.

L'étudiant ne songeait guère pourtant à s'en formaliser, quoiqu'il ne vît pas précisément qu'il y eût si ample matière à rire de sa position et de l'effrayante étude de tigres à laquelle il se livrait si involontairement depuis le point du jour.

« Si nous nous écartions pour tenir conseil ? balbutia le nègre d'une voix mal affermie.

— Nous écarter pour tenir conseil ! s'écria l'Indien en reprenant enfin son sérieux; il ne peut y avoir deux partis à prendre.

— C'est vrai, reprit Clara; il n'y a qu'à pousser au large, ce ne sera que la besogne d'un moment. »

Alors l'Indien, avec autant de sang-froid qu'il en avait peu montré depuis quelques instants, déposa ses avirons au fond de la pirogue, et prit sa carabine, dont il renouvela prompiement l'amorce.

« Qu'allez-vous faire? s'écria le nègre.

— En viser un, parbleu ! répondit Costal ; vous allez le voir. »

Et, reprenant ses avirons, il poussa droit au-dessous de l'un des deux jaguars.

« Tenez-vous tranquille, seigneur étudiant, » dit-il à Lantejas, toujours aussi immobile que muet et effrayé.

L'un des jaguars lança un rugissement dont résonnèrent les échos et qui fit vibrer de terreur tous les muscles de Clara; puis, déchirant de ses griffes acérées l'écorce du tamarinier, la gueule béante et les lèvres retroussées au-dessus

de ses crocs aigus, l'animal fixait ses yeux sur l'homme. Un regard terrible jaillissait de ses prunelles dilatées ; mais le chasseur parut ne pas subir la fascination de l'œil du tigre Il l'ajusta tranquillement au défaut de l'épaule, et fit feu. La bête féroce tomba lourdement dans l'eau, dont le courant l'entraîna. C'était le mâle.

«Vite, Clara, s'écria Costal, un coup d'aviron pour nous éloigner. »

En même temps il dégainait un poignard tranchant pour se mettre en défense.

Mais, quelque diligence que voulût faire Clara, dont la peur troublait les facultés, il n'était plus temps.

La femelle, furieuse de la mort de son compagnon et pleine de sollicitude pour ses petits, ne poussa qu'un court et affreux rugissement, et, oubliant son effroi, elle s'élança d'un bond par-dessus la tête de l'étudiant et vint tomber comme la foudre sur le canot.

L'embarcation chavira. Le chasseur, le nègre et le jaguar disparurent un instant sous l'eau.

Au bout d'une seconde, tous trois reparurent à la surface, Clara éperdu de terreur et nageant avec toute l'énergie du désespoir. Heureusement pour le nègre, l'ancien pêcheur fendait l'eau comme un requin, et se mit en un clin d'œil entre le tigre et lui, son poignard aux dents.

Les deux ennemis se mesurèrent des yeux : l'homme, calme et résolu; l'animal, rugissant de fureur.

Tout à coup le chasseur plongea , et le tigre , étonné de la disparition de son ennemi , nageait dans la direction de l'arbre sur lequel il avait laissé ses petits , quand on le vit se débattre comme si quelque tourbillon l'eût attiré, s'enfoncer à moitié, puis reparaître flottant sans vie, le ventre ouvert, tandis qu'une teinte de sang se mêlait autour de son cadavre à la couleur fangeuse des eaux.

Le chasseur reparut à son tour, jeta un regard autour de

lui et nagea vers son canot, que le courant avait déjà entraîné; il le rejoignit, et, quelques minutes après, il était remonté dans sa barque, remise à flot, et se dirigeait vers l'étudiant. Lantejas n'était pas encore revenu de la surprise et de l'admiration que lui avaient causées l'audace et le sangfroid de cet inconnu , quand , du même couteau avec lequel il avait éventré le tigre, l'Indien ouvrit le fond du hamac pour livrer à l'étudiant plus facilement accès dans son canot. « Et les peaux des jaguars que vous laissez échapper! cria Clara. Yoilà vingt piastres au moins qui s'en vont à vaul'eau !

— Eh bien ! courez après, répondit l'Indien en retirant Lantejas, plus mort que vif, du fond de son réseau de cordes..

— Dios me libre1! s'écria le nègre, les peaux n'auraient qu'à vivre encore. Qu'elles aillent au diable! Et vous, Costal, faites-moi donc le plaisir de ramer vers moi; je n'ai nul souci de remonter en canot sous ces festons de serpents à sonnettes.

— Voyez-vous la petite-maîtresse, dit l'Indien en dirigeant la pirogue vers Clara , qui ne put y reprendre pied qu'avec grand risque de la faire chavirer.

— Jésus Dieu ! soupira don Cornelio , qui retrouvait enfin la parole, mais qui, les sens encore troublés, ne se voyait pas sans quelque appréhension entre ces deux inconnus, l'un rouge, l'autre noir, tous deux ruisselants d'eau et les cheveux couverts d'une fange jaunâtre.

— Eh ! seigneur étudiant , reprit Clara d'un ton de bonne humeur, c'est là tout ce que vous dites à Costal pour le remercier du service qu'il vient de vous rendre?

— Excusez-moi. J'avais tellement peur! répondit Lantejas, qui, sa tranquillité d'esprit une fois reconquise, commença par rendre avec une ferveur exemplaire des actions de grâces

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