CHAPITRE VII
Où le devoir est plus fort que l'amour.
L'occupation de l'île de la Roqueta avait entraîné la reddition du fort d'Acapulco, et, depuis le jour où, accompagné de ses deux domestiques, le curé de Caracuaro avait quitté son village, vingt-deux batailles qu'il avait gagnées lui avaient soumis tout le sud de la province de Mexico, depuis l'océan Pacifique jusqu'à seize lieues de la capitale de la Nouvelle-Espagne.
Pendant que le général mexicain se prépare à étendre ses conquêtes jusque dans cette môme province de Oajaca , où nous l'avons vu pour la première fois, nous devons l'y précéder et lever le rideau sur d'autres scènes qui s'y passaient en cette même année '1812.
C'était par une ardente matinée du mois de juin ; la saison des pluies n'avait pas encore commencé , et le soleil incendiait de ses rayons la plaine poudreuse de Huajapam. Une ceinture de collines lointaines, dont l'azur se confondait presque avec l'immuable azur du ciel mexicain, servait de cadre à l'un de ces tableaux de désolation et de deuil ;que le génie destructeur de l'homme se plaît quelquefois à composer avec un art infernal.
Aussi loin que l'œil pouvait s'étendre , on voyait d'un côté de nombreux cavaliers battre la plaine déserte au milieu d'habitations saccagées ou fumantes encore du feu de l'incendie. Leurs chevaux, lancés avec rapidité au milieu des champs, broyaient sous leurs pieds de riches épis qui n'attendaient que la main du moissonneur épouvanté et mis en fuite. Le sol, foulé en tous sens, n'offrait plus qu'un amas confus de tiges brisées etéparses, que le cavalier eût dédaigné de donner en pâture à son cheval.
Des groupes serrés de noirs vautours, planant de tous côtés, indiquaient la place où des cadavres d'hommes et d'animaux étaient abandonnés à leur voracité.
D'un autre côté de la plaine, le drapeau espagnol flottait au-dessus des tentes d'un camp de l'armée royaliste, où achevaient de s'éteindre les feux des bivouacs de nuit, où les hennissements des chevaux se mêlaient au retentissement sourd des tambours et aux notes aiguës des clairons.
Plus loin encore , au delà du camp espagnol et à deux portées de fusil de la ligne extérieure de ses retranchements, s'élevaient, au-dessus des maisons basses et plates d'une petite ville, les dômes et les clochers des églises, ébréchés par la bombe. Cette ville , ou plutôt ce bourg, était au pouvoir des insurgés.
De grossiers parapets de terre joignaient entre elles les maisons éparses, la plupart écroulées sous le canon, et formaient un front de fortifications incomplètes en face de celles du camp des royalistes. Enfin, l'espace de la plaine resté vide entre le camp espagnol et le bourg était jonché de cadavres presque tous mutilés.
Huajapam, c'est le nom du bourg, était défendu depuis cent jours par le colonel don Valerio Trujano avec trois cents soldats contre les quinze cents hommes d'une division espagnole commandée par le brigadier Bonavia , gouverneur de Oajaca, et les commandants Caldelas et Régules.
On a entendu le muletier Trujano entonner d'une voix ferme devant l'inondation , et quand il luttait contre sa violence, son De profundis et son In manus; il avait sans doute imposé son esprit religieux aux assiégés : car, de temps à autre, du sein de la ville morne et désolée, le son grave d'un chant religieux proféré par trois cents bouches arrivait jusqu'au camp royaliste.
Dans un moment où les prêtres quittaient l'autel pour le champ de bataille , où rien dans leurs actions , dans leurs paroles , ne rappelait leur première profession , don Valerio Trujano reproduisait l'un des personnages les plus austères de nos guerres religieuses. Il ressemblait à ces héros ascétiques , grands diseurs de patenôtres, dont l'épée toujours levée frappait sans pitié, et qui marchaient au combat en récitant la Bible. Peut-être même ressemblait-il mieux à l'un des héroïques templiers, alors que , fidèles encore à leur humble règle sans se soucier d'un vain renom, ils s'agenouillaient, avant le combat, en face de l'ennemi, et chargeaient les Sarrasins en entonnant le célèbre psaume de l'ordre : Quare fremuerunt gentes, eux qui ne savaient frémir de rien.
Tel était , ce matin-là , le tableau que présentait la plaine de Huajapam : des champs dévastés, des ruines , des cadavres partout , et la bannière royaliste en face du drapeau de l'insurrection.
Maintenant, avant de pénétrer dans la ville assiégée, nous jetterons un coup d'oeil dans l'intérieur du camp des assiégeants.
Au commencement de cette matinée , deux des cavaliers qui battaient la plaine amenaient avec eux un homme et entrèrent dans le camp par le côté opposé à la ville de Huaapam.
Cet homme , qui était à cheval , portait le costume de va- (uero, c'est-à-dire le grand sombrero couvert d'une toile ci- •ée, la veste et les cahoneras de peau de daim d'un rouge
de brique , le zaraps attaché au troussequin de la selle et les longs éperons de fer. Il se disait porteur d'un message pour le colonel don Rafaël Très Villas. De plus, il menait en laisse un beau cheval bai brun.
Encore effrayé de la vue et de l'odeur des cadavres disséminés sur la partie de la plaine qu'il venait de traverser, ce cheval faisait entendre de temps à autre une sorte de ronflement d'une nature particulière.
Les deux cavaliers , vêtus de l'uniforme de dragon , et le vaquero traversèrent une partie du camp et s'arrêtèrent devant une tente assez vaste, auprès de laquelle un des asistentes ' du colonel achevait d'étriller un autre cheval non moins beau ni moins vigoureux que celui qu'on amenait au même instant.
« Quel est votre nom, l'ami? demanda l'asistente au vaquero.
— Julian, répondit celui-ci. Je suis un des serviteurs de l'hacienda ciel Valle, et j'apporte au colonel, qui en est le propriétaire, un message fort important pour lui.
— Bien! dit l'asistente ; je vais avertir le colonel. »
On s'apprêtait au camp à livrer un quinzième assaut à la ville défendue par le colonel Trujano , et don Rafaël Très Villas achevait de s'habiller en grand uniforme pour assister au conseil de guerre qui devait précéder l'assaut, lorsque l'asistente pénétra sous sa tente.
Au mot de message prononcé par le domestique militaire du colonel, celui-ci ne put maîtriser un tressaillement subit ni empêcher qu'une pâleur mortelle ne couvrît ses traits.
« C'est bien ! répondit-il d'une voix qui trahissait son émotion; je connais cet homme, j'en réponds; qu'on le laisse libre.... Dans un instant, vous le ferez entrer. »
L'asistente sortit pour transmettre cette réponse du colo-