Soldats, domestiques d'un officier
nel; les dragons qui avaient amené le vaquero s'éloignèrent, et le laissèrent seul attendre le moment où il pourrait délivrer son message.
Nous profiterons de cet instant d'attente pour dire de l'histoire de don Rafaël , depuis son départ au galop pour Oajaca jusqu'à ce jour, ce qu'il est bon qu'on n'ignore pas.
Quand la douleur causée par le meurtre de son père se fut un peu apaisée, quand le trouble mortel qu'il éprouvait depuis le terrible engagement qu'il avait pris envers lui-même commença à se calmer, une seule ligne de conduite s'offrit à sa pensée : ce fut d'aller trouver à Oajaca le commandant de la province , le brigadier don Bernardino Bonavia, et d'obtenir de lui un détachement pour se mettre à la poursuite des insurgés assassins de son père.
Malheureusement, malgré l'accueil distingué que lui fit le général, l'esprit de fermentation était tel dans la ville de Oajaca, que les quinze cents hommes qu'il avait sous ses ordres suffisaient à peine pour la contenir. Don Rafaël ne put, en conséquence , décider Bonavia à affaiblir des forces déjà trop peu nombreuses.
Sur ces entrefaites , un capitaine espagnol , don Juan Antonio Caldelas, craignant les dangers auxquels étaient exposés ses compatriotes, s'occupait à former à ses frais, dans un petit endroit à peu de distance de Oajaca , une guerrilla en faveur de la cause espagnole. Don Rafaël , altéré de vengeance, n'hésita pas à se joindre au capitaine Caldelas, qui, de son côté, faisait aussi ses préparatifs pour marcher contre Antonio Valdès.
Caldelas n'avait pas, comme don Rafaël, de motifs d'animosité personnelle contre le guérillero; mais il voulait, en détruisant sa troupe, anéantir l'esprit de révolte dont il s'était fait le propagateur et le soutien. Ce fut de grand cœur qu'il mit au service de la vengeance de don Rafaël la poignée d'hommes réunis sous ses ordres. Tous deux marché-
rent contre l'insurgé , et le joignirent au ccrro (colline) de Chacahua, où l'ancien vaquero s'était retranché, et, malgré la résistance qu'ils trouvèrent, ils parvinrent à le déloger de cette position , mais sans pouvoir réussir à s'emparer de sa personne.
Une quinzaine de jours s'écoulèrent en vaines poursuites jusqu'à ce que enfin , après une action acharnée , les gens de Valdès, mis en fuite, ne le virent plus revenir à l'endroit assigné d'avance pour se rejoindre en cas de malheur.
Ils n'entendirent plus parler de leur chef, qui, dès ce moment, venait de disparaître pour ne plus se montrer. Valdès fuyait lorsqu'il entendit sur ses pas le souffle ardent et rauque d'un cheval lancé à fond de train après lui. C'était le bai brun du capitaine Très Villas , qui , en quelques bonds . l'eut bientôt atteint.
Une courte lutte s'engagea entre les deux cavaliers, et, en dépit de son habileté équestre, le vaquero, enlevé de ses arçons par une main vigoureuse , fut jeté si rudement à terre , qu'il n'eut pas la force d'empêcher le lazo du capitaine, aussi bon cavalier, aussi adroit qu'aucun des dompteurs de chevaux de son père, de s'abattre sur lui, de l'étreindre et de l'entraîner attaché à son cheval.
Au bout de quelques minutes d'une course rapide , Valdès était mort, et ses plus dévoués partisans n'eussent jamais reconnu les traits défigurés de leur chef, si une main n'eût écrit au-dessus de sa tête, clouée à la porte de l'hacienda del Valle , et le nom du bandit et celui de l'homme qui avait tranché cette tête.
Cependant, quand les passions fougueuses du capitaine furent un peu calmées par la mort de la première victime offerte aux mânes de son père, des sentiments qu'avait refoulés au fond de son cœur la soif de la vengeance reprirent peu à peu le dessus. Don Rafaël sentit le besoin de justifier sa conduite, inexplicable en apparence, aux yeux
des habitants de l'hacienda de las Palmas; mais un juste orgueil l'en empêcha : un fils qui avait vengé son père devait-il être tenu d'excuser l'accomplissement d'un saint devoir? Fallait-il qu'il se fît pardonner d'être devenu l'ennemi d'une cause qui ne pouvait plus désormais être la sienne ? ;
Le fier silence du capitaine devait achever de ruiner ses espérances, et rendre plus infranchissable encore la barrière élevée tout à coup entre son amour et son devoir.
La nouvelle' de la mort de Valdès, apportée par un voyageur passant par; l'hacienda, avec la teneur de l'inscription qui en révélait l'auteur, ; y tomba, comme un coup de foudre. Par malheur, ce même voyageur n'avait pu apprendre à ses hôtes ce qu'il ignorait : le meurtre de don Luis Tre's Villas.' cause de cette sanglante représadle. >{<hvii
De ce moment, les habitants de l'hacienda ne considérrèrent plus le capitaine que comme un traître qui, sous les dehors du plus pur patriotisme, avait caché: ses ardentes sympathies pour les oppresseurs du pays qui l'avait vu" naître.
Toutefois l'amour de Gertrudis avait entrepris la justifie^ tion que dédaignait la fierté de don Rafaël*- ■ ■> ani I
k Ôh ! mon père ! disait-elle au milieu de la douleur profonde :qui la frappait, il est impossible que d'un jour ' à l'autre un message de; don -Rafaël ne nous explique pas sa conduite. ; ■...;.,■
— Eh! quand il l'expliquerait, répondait don Mârianlo,!en/ serait-il moins un traître à son pays? Non! Il sait que VièW' ne peut l'absoudre; -et il: n'osera même pas essayer I dé se ' faire pardonner son indigne conduite. »
Le message, en effet, ne Venait pas, et Gertrudis fut! contrainte de dévorer ses larmes en silence. Cependant Taudaicieux défi à l'insurrection que sa main avait inscrit sur 'la11 porte du domaine de! Valle avait quelque chose de trop rJhc- 200 o
valeresque pour qu'il ne plaidât pas quelque temps encore la cause de l'absent. Un moment même elle fut gagnée; car on venait d'apprendre enfin que la tête du chef insurgé n'avait fait que remplacer celle du père de don Rafaël, et que le sang avait payé le sang.
Si, en cet instant, le capitaine se fût présenté, don Mariano, il est vrai, n'eût sans doute pas consenti à contracter une alliance avec un transfuge de la cause de l'émancipation mexicaine ; mais une explication franche et sincère eût du moins écarté de l'esprit de l'hacendero et de celui de sa fille toute idée de déloyauté et de trahison de la part de don Rafaël. Celui-ci, de son côté, ignorant que la mort de son père n'avait été connue à l'hacienda que postérieurement à celle d'Antonio Yaldès, négligea tout naturellement la chance favorable qui s'offrait à son insu.
Combien d'irréparables malheurs n'ont eu pour point de départ que ce motif : faute de s'entendre !
Les deux capitaines royalistes, Caldelas et don Rafaël, avaient fait de l'hacienda del Valle , qu'ils avaient fortifiée avec du canon fourni par le commandant de la province, une espèce de citadelle qui pouvait défier toutes les forces de l'insurrection dans le pays.
Pendant ces courses acharnées à la poursuite des deux autres assassins de son père, Arroyo et Bocardo, don Rafaël laissait à Caldelas le soin de garder leur forteresse. Le capitaine Très Villas, n'écoutant plus que la voix de son cœur, avait fini par une transaction entre son amour et sa fierté. Repoussant l'idée d'un message, il avait résolu de se présenter personnellement à l'hacienda; mais, emporté par l'ardeur de sa vengeance, le capitaine, pour ne pas s'exposer à faiblir en revoyant Gertrudis, avait remis néanmoins toute explication avec elle et son père jusqu'à l'accomplissement d'une partie du vœu téméraire que lui avait inspiré sa douleur filiale.
On n'oublie pas , en effet , qu'il avait fait serment , sur la tête de son père, d'arracher la vie à ses meurtriers et de chercher à noyer dans le sang cette insurrection cause de sa mort.
Mais ses efforts désespérés n'avaient abouti qu'à détruire homme à homme la troupe des deux assassins, ceux-ci échappant sans cesse à sa poursuite. Enfin, après plus de deux mois depuis la mort de Valdès, le bruit se répandit qu'Arroyo et Bocardo avaient quitté la province pour aller grossir l'armée d'Hidalgo avec les débris de leur guérilla.
Don Rafaël regagna l'hacienda del Valle, gardée par Caldelas. Pendant son absence, un ordre du général commandant l'armée du vice-roi lui avait été expédié pour lui enjoindre d'aller reprendre son poste au régiment des dragons de la reine.
Avant d'obéir, quoique déjà il fut en retard, don Rafaël résolut de s'occuper un seul jour de ses affaires de cœur et de se rendre à las Palmas pour y courber son orgueil devant son amour.
Une justification devenait plus difficile alors qu'elle ne l'eût été deux mois auparavant aux yeux de don Mariano Silva. Les apparences s'étaient converties en réalités, les soupçons en certitudes, et don Rafaël n'était plus pour lui qu'un renégat vulgaire. Quelques mots formulaient et résumaient l'opinion de l'hacendero à l'égard de don Rafaël, et ces mots retentissaient a chaque instant du jour aux oreilles de doha Gertrudis comme un triste présage désormais accompli :
« Ne pleure pas la défection de don Rafaël, disait don Mariano en essayant de tarir la source des larmes de sa fille ; i il mentait à sa maîtresse comme il mentait à son pays. »
Et, chose étrange aux yeux du père ! les larmes de sa fille i n'en coulaient que plus abondantes et plus amères.
Cependant, telle était l'aifection que i don Mariano i avait jadis vouée à ce jeurœ officier, tels étaient les trésors de tendresse entassés dans le cœur <le Gertrudis,: que sans doute, en se présentant à l'hacienda le front haut et resplendissant de l'orgueil du devoir accompli, la franchise de son regard et la loyauté de ses paroles eussent dissipé bien des nuages. .
Malheureusement le sort avait décidé que don Rafaël ne franchirait plus, du moins comme ami, le seuil hospitalier de las Palmas. .
Le capitaine avait été signalé dans la contrée comme un des ennemis les plus acharnés de l'insurrection, et, quoiqu'il n'y eût pas plus d'une lieue de distance- entre les deux domaines del N'allé et de las Palmas, don Rafaël avait, jugé prudent de se faire accompagner dans le trajet par une demi-douzaine de ses cavaliers. : I
La précaution n'était pas inutile, comme on va voir, ri
Après avoir franchi la chaîne de collines dont le sommet, nous le rappelons,: dominait les terrasses du. bâtiment, don Rafaël et son escorte se présentèrent à la porte qui servait jadis desortie sur ce côté. Cette porte était récemment murée, et don Rafaël se mit en devoir de faire le tour deï'ha^cieuda pour se présenter devant la grande entrée de l'esplanade ; mais à peine avait-il doublé l'un des angles du bâtiment que sa petite troupe se vit tout à coup cernée par une dizaine de cavaliers à figures féroces. . I
<( Mort au traître ! mort au coyote
. En même temps que ces cris retentissaient aux oreilles de don Rafaël surpris, l'un des agresseurs poussait si violemment du poitrail de son cheval le flanc de .celui de. ¥oîficier* qye, pris du fort au faible, l'animal s'abattit avec son cavalier.
I. Chacal C'est ainsi que les insurgés désignaient les Espagnols. ;
C'était fait de don Rafaël si, avec l'agilité qui accompagnait chez lui la force herculéenne dont il était doué, il ne se fût dégagé des étriers, puis élancé d'un bond sur le cheval der l'un 'des hommes de son escorte , qui , au même instant ', tombait de sa selle poignardé par l'un des assaillants.
Ranimés par la voix de leur chef qu'ils avaient cru mort, les cinq hommes qui restaient avec don Rafaël s'étaient fait jour malgré l'inégalité du nombre, puis s'étaient jetés dans les montagnes, où les insurgés n'avaient pas osé les suivre.
Un homme tué et son cheval bai brun perdu, tel avait été le résultat matérielde la tentative du capitaine pour se justifier après deux [mois de silence. 11 reprit la route de l'hacienda del Valle. t
Le fiel et la douleur gonflaient son cœur. Cette hacienda de las Palmas, dont il avait été l'hôte bien-aimé, ne renfermait plus à présent que des ennemis qui avaient soif de son .sang.
■ « C'est étrange, dit l'un des cavaliers de l'escorte qui le suivait à distance; on prétendait qu'Arroyo et Bocardo avaient -quitté le pays, et, si je ne me trompe....
*-j Ce sont bien eux, répondit le second cavalier; je les ai reconnus, mais je me suis bien gardé de le dire au capitaine. 11 est si enrage contre eux, que, s'il eût appris à quels hommes il venait d'échapper, nous n'aurions pu le décider à fuir devant eux. » . . ' '
Pendant ce temps, lés agresseurs, désappointés, rentraient à l'haciendai f '<. \ i, loi '
« Triple sot, disait à l'un de ses compagnons un homme à la figure féroce et brutale et aux- membres épais comme -son -encolure' de taureau, au lieu de le laisser pénétrer dans l'baciéndaj où, quand nous l'aurions tenu.... »
Arroyo, car c'était lui-même , acheva sa phrase par un formidable eeste. .f ' <' t; - ' ' )
« Don Mariano ne l'aurait pas permis, » reprit son compagnon au corps grêle et à la figure astucieuse et féroce à la fois, comme celle de la fouine.
Ce personnage était Bocardo, l'associé d'Arroyo.
« Nous nous serions passés de sa permission, reprit Arroyo avec un regard farouche; aussi bien nous ne sommes plus au service de don Mariano. Le temps est venu où les serviteurs doivent être les maîtres de leurs maîtres. Que m'importe à moi l'émancipation du pays ? ce que je veux, c est le sang et le pillage! »
A ces mots, qui trahissaient les véritables sentiments du féroce insurgé, un éclair de rage brilla dans ses yeux.
« Il va nous falloir fuir, maintenant, ajouta-t-il; car, si cet enragé capitaine apprend que nous sommes ici, il n'est pas de motif au monde qui l'empêche de venir mettre le feu aux quatre coins de cette hacienda pour nous y brûler tout vifs ! Triple sot que je suis moi-même de t'avoir écouté!
— Oui eût pu prévoir qu'il nous échappât ? répondit Bocardo, épouvanté de l'expression du visage de son associé.
— Toi ! » s'écria le bandit.
Et, dominé par la fureur d'avoir laissé échapper son plus mortel ennemi, Arroyo tira son poignard et en frappa du manche un coup si violent dans la poitrine de Bocardo, que celui-ci tomba comme une masse de son cheval, avec un hurlement de douleur.
Laissant son compagnon se relever comme il pourrait, le guérillero sembla se raviser , et , précipitant son cheval par la porte de l'hacienda, il mit pied à terre dans la cour et disparut dans le bâtiment, sa carabine à la main.
Quelques minutes 'après, don Rafaël, toujours pensif, montait la côte inclinée qui conduisait au sommet des collines, quand un coup de feu, tiré de la terrasse de l'hacienda, vint frapper mortellement celui des cavaliers de l'escorte qui était le plus près de lui.
Un sourire d'amère tristesse effleura les lèvres de don Rafaël, et une douleur aiguë pénétra jusqu'au fond de son cœur, en comparant ce dernier adieu qu'il recevait des habitants de l'hacienda à celui qui avait accompagné son départ deux mois auparavant. La balle venait de frapper précisément le cavalier qui avait jugé prudent de cacher à son capitaine le nom de deux de ses agresseurs.
« C'est Arroyo qui a fait le coup ! s'écria involontairement celui qui avait cru reconnaître le bandit.
— Arroyo est dans cette hacienda et vous ne me le disiez pas ! s'écria le capitaine avec un accent de fureur, tandis que ses moustaches se hérissaient comme celles du lion qui va fondre sur sa proie.
— Je ne savais.... je n'en étais pas certain.... » balbutia le cavalier.
Peu s'en fallut que , dans l'impétuosité de sa colère , don Rafaël ne le traitât plus rudement encore qu'Arroyo n'avait traité son associé. 11 se contint cependant; mais, sans réfléchir aux conséquences qui allaient en résulter, le fougueux capitaine dépêcha le cavalier le mieux monté de sa troupe avec l'ordre de lui ramener, sans perdre une seule minute, cinquante hommes bien armés, avec quelques pétards, pour faire sauter la porte de l'hacienda.
Le cavalier partit au galop, et don Rafaël, se postant avec les trois hommes qui lui restaient derrière un pli de terrain qui les mettait à l'abri des balles , attendit le retour de son messager.
La chaleur de son sang ne tarda pas à se calmer, et il entrevit alors avec une douleur profonde l'acte d'hostilité qu'il allait accomplir contre le père de Gertrudis.
Un violent combat se livrait chez lui entre des sentiments contraires et d'une puissance presque égale. Qu'il persistât •ou qu'il faiblît, c'était un sacrilège qu'il lui semblait commettre; et cependant, la voix du devoir et celle de la passion
parlaient aussi haut l'une que l'autre- au fond cfô.son c<$ur. Laquelle des deux allait être écoutée^ tin -h • • ? •. J fr
La lutte, aussi longue que violente entre ces deux, antago,nistes, n'était pas encore ; terminée quand ; le /détachement arriva. Quoi qu'il en pût advenir, dou Rafaël ne pouvait ,dér sormais reculer. Le devoir cette fois encore l'emporta. h
L'officier tira son épée, se mit: à la tête du ; détachement. et, sur un signe de lui, le clairon sonna la marche et apprit aux habitants de l'hacienda? qu'un corps de cavalerie i ranchissait la chaîne de collines'. ' . ■ : ; . .
i Quelques minutes plus tard, le détachement se mit en rangs -devant l'esplanade : un Cavalier s'avança, sonna de nouveau du clairon, et, au nom du. capitaine, de L'armée royale ! don Rafaël Très Villas, somma don Mariano Silva d'avoir à livrer, morts ou vifs, deux bandits insurgés, Arroyo et.Bocardo. i • .:';•'; ; ;
■ /.Cette sommation faite, don Rafaël , immobile sur sa selle*, mais le front pâle et le cœur bondissant, attendit la réponse de-idoti Mariano à sa demande. ■■' '.
Le plus profond silence y répondit seul. Iho; ■ ih'i |.*:n -,'i ■ .-: , ' 1 h O'jino'l ■ , ■ ■ j
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