CHAPITRE VIII
La colline enchantée.
Nous touchons au dénoùment de ce drame, et le moment est venu de tirer le rideau de devant le dernier tableau que nous ferons passer sous les yeux du lecteur.
Les constellations marquent environ dix heures, et un ciel étoile couvre une vaste étendue de terrain, tour à tour boisé, découvert et fangeux, ou sillonné de mornes pelés semblables à des dunes; un lac, ou plutôt un étang immense, en occupe à peu près le centre : c'est le lac d'Ostuta.
La lagune a cette apparence morne et désolée, que, au dire des voyageurs, présente la mer Morte, depuis que la colère de Dieu l'a maudite.
Ses eaux, épaisses et noires, ne réfléchissent aucune
étoile; elles battent tristement, sous le souffle du vent qui semble se plaindre, une plage marécageuse couverte de roseaux aux tiges grêles et aux panaches flétris.
Au nord , des collines prolongées à perte de vue ; au sud , un bois touffu marquant de deux côtés l'enceinte de l'étang; à l'est , la plaine qui se déroule et sous laquelle filtrent les eaux dont le lac s'alimente; et enfin, à l'ouest, un épais rideau de cèdres au feuillage sombre, cachant leurs cimes dans l'épaisseur de la brume.
Au milieu de ce lac s'élève une colline dont la masse , d'un noir verdàtre, ressemble plutôt à un écueil immense qu'à une île.
D'épaisses vapeurs, qui se dégagent de l'eau et que la fraîcheur de la nuit condense , forment un voile de nuages autour de son sommet. Aux innombrables fissures qui sillonnent ses flancs, on dirait que ce n'est qu'un amas confus de décombres et de débris de lave, vomi jadis par quelque volcan. Pendant la nuit, les rayons de la lune, frappant obliquement les couches superposées dont se compose cette colline, leur donnent une vague ressemblance avec les écailles qui couvrent la hideuse carapace de l'alligator. En même temps, sur la rive déserte, on entend le monstrueux reptile se vautrer dans le limon fangeux du lac, et les roseaux craquer sous le poids de son corps.
L'aspect lugubre du lac, le ton terne et livide du paysage qui l'entoure presque de tous côtés, le silence éternel qui règne alentour, tout dans ces lieux inspire un sentiment pénible et justifie amplement le choix qu'en avaient fait les anciens sacrificateurs indiens pour y fixer la demeure de leurs dieux sanguinaires; et telle est la puissance de la tradition, que de nos jours le lac d'Ostuta et le Monapostiac ' conservent encore leur ancien prestige et sont pour la popu-
\ . Mot indien signifiant en français : la colline enchantée.
lation ignorante de la contrée un objet de crainte vague et superstitieuse.
Sûr de trouver dans cette solitude une retraite à l'abri de tout danger, le domestique de don Mariano, qui lui servait de guide, y avait fait faire halte pendant la nuit, et les voyageurs s'étaient arrêtés sur la lisière du bois qui borde le lac au sud.
Pour écarter de l'esprit de sa jeune fille les idées sombres qui l'accablaient, l'hacendero voulut qu'elle fût placée dans l'endroit le plus riant de la foret. Il se chargea lui-même d'en faire choix, et ce fut avec une sollicitude que n'aurait pu dépasser celle de don Rafaël lui-même.
Au milieu d'un groupe épais d'arbres de toute espèce était une étroite clairière, boudoir délicieux formé par la main de la nature: une mousse odorante et flexible en était le tapis; mille et mille lianes, qui serpentaient jusqu'à la cime des plus hauts palmiers et dont les feuilles et les fleurs s'enroulaient sur elles-mêmes en gracieux contours, en formaient les tentures. Un magnifique plafond se déployait somptueusement au-dessus : c'était un pan du ciel parsemé d'innombrables étoiles, qui se montrait à travers le vide de la clairière.
C'est là qu'avait été déposée Gertrudis, et, au moment où nous la retrouvons, elle dormait d'un court et léger sommeil sous la toile de sa litière, dont les rideaux entr'ouverts laissaient yoir son pâle et doux visage sur les dentelles de ses oreillers.
La nature avait déjà presque réparé l'outrage volontaire fait à sa chevelure, mais la vie semblait s'être épuisée dans son sein. Gertrudis, dans son sommeil, était l'image d'une des blanches fleurs de la Passion qui s'épanouissaient autour d'elle; mais ce n'était que l'image de la fleur arrachée à la tige où naguère elle puisait sa vie et sa fraîcheur.
Don Mariano jetait sur elle des regards pleins de tendresse
et faisait de vains efforts pour repousser cette ressemblance qui lui déchirait l'âme; car il ne pouvait se dissimuler que la fleur, dès qu'elle est cueillie, est irrévocablement destinée à mourir.
A quelque distance du père et de la fille, plus près du lac, trois des domestiques de don Mariano, assis et faisant le guet, essayaient en causant de tromper la longueur d'une nuit sans sommeil.
Le quatrième domestique s'était éloigné pour chercher le gué qu'il avait promis de trouver; ses compagnons attendaient son retour.
A travers les derniers arbres de la lisière du bois , la colline enchantée laissait voir sa sombre et morne silhouette.
Dans quelque pays que ce soit, tout ce qui semble échapper aux lois ordinaires de la nature ne manque pas d'agir puissamment sur l'imagination du vulgaire; les gens de don Mariano étaient loin de faire exception à cette règle.
« J'ai cependant entendu affirmer, dit l'un d'eux, que les eaux épaisses et fangeuses de ce lac étaient jadis, il y a bien longtemps de cela, d'une limpidité merveilleuse, et que ce n'est que depuis qu'il a été consacré au démon qu'elles ont changé de nature.
— Au démon! interrompit un autre; alors pourquoi Castrillo a-t-il choisi cet endroit maudit pour un lieu de halte?
— Parce que les bandits d'Arroyo n'oseraient pas s'aventurer par ici, sans doute, répliqua le troisième.
— C'est cela même , reprit le premier, qui semblait en savoir plus long que ses camarades; on dit qu'il s'est passé de terribles choses sur cette montagne verdàtre , et que c'est pour voiler aux yeux celles qui s'y passent encore, que le Dieu des anciens Indiens, qui n'est que Satan lui-même. a étendu ce voile de brouillard à son sommet.
— Mais alors, si on ne court pas de risques ici de la part des hommes, n'y a-t-il pas d'autres dangers dont un chré-
lien doive s'effrayer? Que s'est-il donc passé au sommet de cette montagne, dont la forme et la couleur ne ressemblent à aucune de celles que j'ai vues?
— D'abord, répondit le narrateur, à certains jours de Tannée, les prêtres indiens y sacrifiaient en si grand nombre fies victimes humaines, auxquelles ils arrachaient le cœur, que le sang, coulait parfois le long des fissures du roc. comme l'eau de la pluie après une averse. Puis ensuite on raconte que l'un de ces malheureux, à qui on avait enlevé le cœur.... Mais à quoi bon vous effrayer.... et m'effrayer aussi, ma foi! par le récit que j'ai ouï faire?
— Dites toujours! s'écrièrent les deux compagnons du domestique, tout en frémissant malgré eux, car au même instant un son étrange venait de sortir des roseaux; avezvous entendu ce bruit?
— Oui; c'est un caïman qui fait claquer ses mâchoires l'une contre l'autre. Eh bien! puisque vous le désirez, continua le conteur, il paraît qu'un jour on venait d'ouvrir la poitrine de l'un de ces malheureux, et, au moment où le sacrificateur en arrachait le cœur, il le saisit vivement luimême dans la main du prêtre stupéfait, se dressa sur ses jambes et essaya de le replacer dans sa poitrine; mais sa main tremblait , son cœur lui échappa et roula dans le lac. La victime poussa un cri terrible et s'élança dans l'eau pour le rattraper. Un pareil homme ne devait pas mourir, ainsi que vous le pensez bien, et, depuis près de cinq cents ans, l'Indien erre sur ces bords désolés, la poitrine ouverte et cherchant vainement le cœur qu'il veut y renfermer de nouveau. Il n'y a pas plus d'un an qu'on l'a vu plongeant clans le lac , à ce qu'on m'a dit. »
Le domestique se tut, et ses auditeurs effrayés jetèrent un regard involontaire et mal assuré sur la colline que le sang humain n'avait que trop réellement rougi jadis, et audessus de laquelle se balançait son chapiteau de brouillards.
« C'est peut-être sous cet amas de vapeurs que se cache l'Indien qui cherche son cœur, reprit-il; car on ne m'a pas dit ce qui s'y passe.
— Il est plus probable, cependant, qu'au lieu de se blottir là-haut la nuit, il doit continuer ses recherches.... Pourvu toutefois que nous ne le voyions pas! Ah! du diable soit de Castrillo, qui nous a conduits ici!
— Ne parlez pas du diable dans sa maison , » ajouta le second des auditeurs à voix basse.
Un craquement soudain dans les broussailles arracha un geste d'effroi simultané aux trois domestiques; mais il ne fut que de courte durée. C'était Castrillo qui revenait de son excursion.
Castrillo ne paraissait pas rassuré lui-même.
« Eh bien! qu'avez-vous vu? lui demandèrent ses compagnons.
— J'ai été presque jusqu'à San Carlos, dit-il; les abords en paraissent libres, et il n'y a plus de feu sur les rives du fleuve; je me serais hasardé à pénétrer dans la maison, mais j'ai vu des lueurs si étranges briller derrière les carreaux des fenêtres, que, ma foi! le cœur m'a manqué.
— Qu'était-ce donc?
— Des lueurs rouges, violettes et bleues, comme doivent être les flammes qui ne s'éteignent jamais, reprit Castrillo d'un ton solennel; et cependant j'hésitais encore, car enfin don Fernando Lacarra est bon chrétien ; mais , comme je me consultais, j'ai vu un fantôme blanc se glisser sous les arbres, et j'ai pris le galop jusqu'ici, remettant au jour de demain à m'expliquer ces mystères des ténèbres. »
Le rapport de l'éclaireur n'était pas de nature à dissiper les craintes superstitieuses de ceux qu'il venait de rejoindre.
« Et, par ici, vous n'avez rien vu de capable de vous alarmer?
— Non, tout est désert, et à l'exception d'un Indien qui cherche....
— Son cœur? s'écria l'un des domestiques.
— Son cœur? vous êtes fou! non, son âne. A l'exception de cet homme, je n'ai rien vu, continua Castrillo.
— Caramba ! vous nous aviez fait peur avec votre Indien , depuis que Zefirino nous a raconté l'histoire de celui qui plonge dans ce lac depuis cinq cents ans, dit l'un des auditeurs du conte si effrayant de l'homme sans cœur.
— Cela ne veut pas dire que nous ne le verrons pas , reprit l'autre, et j'avoue que ces flammes et ce fantôme ne me paraissent rien présager de bon. »
Castrillo laissa ses camarades former à loisir leurs conjectures sur l'étrange conte qu'ils venaient de lui faire, et fut rapporter à son maître ce qu'il avait vu.
Don Mariano , en l'entendant s'approcher, laissa retomber les rideaux de la litière de Gertrudis pour la dérober à tout regard indiscret.
« Parlez doucement, dit-il; ma fille dort. »
Le domestique commença son récit à voix basse, et allait l'achever, quand don Mariano l'interrompit.
c La peur vous a troublé le jugement, s'écria-t-il; ces flammes n'existaient probablement que dans vos yeux.
— Oh! seigneur maître! elles n'étaient que trop réelles, et si vous les aviez vues comme moi grandir, se rapetisser et changer à chaque instant de couleurs, vous n'auriez pu douter ni de vos yeux ni de votre jugement. Plaise à Dieu, du reste, que je me sois trompé ! »
Il y avait tant de conviction dans l'accent de son domestique , que don Mariano ne put s'empêcher de se sentir troublé, non pas par une superstitieuse terreur, mais par un secret pressentiment de quelque grand malheur, que sa raison combattait en vain et que Castrillo venait de réveiller en lui.
<r Et vous dites que les abords du gué sont libres à présent? reprit-il.
— Les abords du fleuve sont déserts, et cependant je n'oserai conseiller à Votre Seigneurie de se mettre en marche avant le jour.
— J'y penserai, » répondit don Mariano en congédiant son domestique.
Et il resta seul, livré à d'affligeantes pensées, près de sa fille endormie , et ne repoussant qu'à peine l'idée qu'un terrible danger menaçait , loin de lui , la sœur de Gertrudis.
Les rideaux de la litière s'ouvrirent tout à coup et interrompirent pour un moment ses douloureuses réflexions.
« Le sommeil m'a soulagée, dit sa fille en s'accoudant sur son oreiller; ne pourrions-nous nous remettre en marche? Le jour va bientôt venir, sans doute?
— Il n'est pas minuit, répondit don Mariano; le jour est loin encore.
— Alors pourquoi ne dormez-vous pas, mon père? Nous sommes en sûreté, ce me semble, ici?
— J'en conviens; mais je n'ai pas sommeil, je ne veux dormir que sous le toit où vous serez réunies toutes deux , Marianita et toi.
— Elle est bien heureuse , Marianita ; la vie n'a été pour elle jusqu'ici que comme l'un de ces sentiers fleuris que nous avons traversés dans les bois, » ajouta Gertrudis en souriant à l'idée du bonheur de sa sœur.
Don Mariano soupira et répondit :
« Le bonheur viendra aussi pour toi, Gertrudis. Tu ne tari deras pas à voir don Rafaël arriver en toute hâte.
— Oui , parce qu'il a juré sur son honneur qu'il reviendrait à l'appel convenu; mais voilà tout, répliqua Gertrudis
i avec un douloureux sourire.
— Il n'a pas cessé de t'aimer, mon enfant! s'écria don
Mariano en affichant une conviction qu'il n'avait pas ; il n'y a entre vous qu'un malentendu.
— Un malentendu dont on meurt , mon père ! »
Et Gertrudis essaya de cacher ses pleurs en laissant retomber sa tête alourdie sur ses oreillers.
Il y eut un moment de silence.
Puis tout à coup, par une de ces réactions soudaines d'une âme malade , Gertrudis parut accueillir quelque espoir.
« Pensez-vous que le messager ait eu le temps de trouver don Rafaël? demanda-t-elle.
— Il faut trois jours pour aller de Oajaca à l'hacienda del Valle ; il y en a bientôt quatre qu'il est parti. Si, comme on nous l'a dit, don Rafaël se trouvait devant Huajapam , c'est là que notre messager le joindra demain, sans doute. Dans trois jours , quatre au plus , le colonel pourra être à San Carlos , où il sait que nous nous rendons.
— Quatre jours , c'est bien long! »
Gertrudis n'osa pas dire qu'à peine ses forces dureraient ce laps de temps. Elle reprit après un instant de silence :
« Et cependant, quand, la rougeur sur le front et les yeux baissés, j'entendrai la voix de don Rafaël qui me dira : « Vous « m'avez appelé, Gertrudis, me voici ; » que lui répondrai-je ? Je mourrai de honte et de douleur, car lui ne m'aime plus : en me voyant si défaite, en ne retrouvant que l'ombre de celle qu'il a laissée brillante de santé et de fraîcheur, peutêtre , par générosité , condescendra-t-il à feindre un amour qu'il n'éprouvera plus, et moi je ne pourrai le croire : quelle preuve me donnera-t-il qu'il ne ment pas par compassion pour moi ?
— Qui sait ? répondit don Mariano : peut-être te donnerat-il une preuve de sincérité que tu ne pourras révoquer en doute.
— Ne le désirez pas , si vous m'aimez ! s'écria Gertrudis ; car , si cette preuve était de celles qu'on ne saurait récuser,
j'en mourrais de bonheur! Pauvre père! ajouta-t-elle avec un sanglot et en jetant ses bras autour du cou de don Mariano ; pauvre père ! qui, de toute façon, ne vas bientôt avoir qu'un seul enfant. »
A cette douloureuse exclamation , don Mariano sentit son cœur se briser , et il ne put que mêler de sourds gémissements et d'abondantes larmes à celles de sa fille. Non loin d'eux, le centzontlé1 répétait leurs sanglots d'une voix mélancolique.
En ce moment, la lune, dégagée du voile de nuages qui la couvrait , se montrait pleine et radieuse , et tout semblait se ranimer sous le flot de lumière blanche qu'elle lançait sur la solitude. La forêt devenait moins sombre; des flancs aigus du Monapostiac s'échappaient des lueurs transparentes et verdàtres comme les vagues d'une mer agitée. La surface du lac se colorait de teintes blafardes ; des formes noires et hideuses , semblables à celles des alligators 2 , s'allongeaient dans les roseaux, puis une rumeur sourde et vague se fit entendre dans les fourrés voisins.
Un frisson de terreur passa sur le corps des quatre domestiques , immobiles et les yeux fixés devant eux sur le lac.
« N'avez-vous rien entendu? » dit Zefirino à voix basse.
Tous écoutèrent en pâlissant. On eût dit, en effet , qu'une voix humaine, quoique indistincte, s'élevait du fond des roseaux en bizarres et lointaines cadences.
Mais la voix se tut assez tôt pour que chacun crût s'être trompé et avoir pris pour la voix de l'homme les rumeurs vagues du bois.
« C'est égal, dit l'un des domestiques, je voudrais bien que cette nuit fût achevée ; mais il y a encore au moins cinq heures d'ici au jour.