‹ Costal l'IndienChapitre 39 sur 42 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

La double tâche de conteur et d'historien que nous nous étions imposée est près d'être terminée , et il ne nous reste plus que peu de chose à ajouter à notre récit pour le compléter.

Nous devons d'abord parler de la mission du capitaine Lantejas, et, à cet effet , nous croyons ne pouvoir mieux faire que de nous reporter à l'époque où le bon chanoine de Tepic , don Lucas Alacuesta , voulut bien nous raconter ses aventures. Nous emprunterons à son propre récit ce qui a trait au sujet qui nous occupe.

« A mon arrivée à Oajaca, me dit don Lucas , où toutefois je n'avais pu pénétrer qu'après avoir couru de fort grands risques, je me rendis chez mon oncle, qui avait cru prudent, pendant les troubles qui agitaient le pays, de quitter son hacienda de San Salvador et de se retirer dans la capitale de la province. J'avais remarqué dans ses diverses conversations une certaine tendance à blâmer les actes du gouvernement, et j'avais cru voir en lui quelque partialité pour l'insurrection. Je me décidai donc, dès les premiers jours, à m'ouvrir à lui. en lui faisant connaître ma situation auprès de Morelos , ainsi que la mission dont j'étais chargé. Mais que je m'étais grossièrement trompé ! A peine avais-je fini de parler, que mon oncle, les yeux enflammés de colère , pouvant à peine se contenir et se signant comme s'il eût déjà vu pousser en moi les cornes et les pieds fourchus prédits par le vénérable évêque de Oajaca, m'ordonna de vider les lieux à l'instant même, ainsi que l'Indien et le nègre

qui m'avaient accompagné. « Et estimez-vous heureux , seio gneur don Cornelio Lantejas, » ajouta-t-il en me poussant par les épaules, « que, retenu par l'amitié que je porte à « mon frère, je ne livre pas à la vindicte publique son mi- « sérable fils qui déshonore notre maison.

« — Mon oncle, lui dis-je, je vous supplie....

« — Je n'ai pas de neveu parmi les ennemis du roi d'Es- « pagne, » s'écria— t-il avec tant de violence, que je craignis un instant d'éprouver le sort d'Ochoa, qui, demandant grâce à son frère Luciano, à la bataille de Acuicho, reçut de lui le coup mortel, accompagné de ces mots : Je n'ai pas de frère parmi les insurgés.

« Tel fut le résultat de ma première tentative d'embauchage, qui m'enseigna à mieux observer à l'avenir les personnes auprès de qui j'aurais à exercer ma mission.

« Peu de temps après , Oajaca se trouvait au pouvoir de Morelos, que cette dernière conquête rendait paisible dominateur d'une immense et riche province, de toute la côte du sud et de presque toute la partie de l'océan Pacifique qui baigne le territoire mexicain.

« La fortune de l'ex-curé de Caracuaro était parvenue à son apogée. Les noms de Morelos et de Galeana , continua le bon chanoine avec un air de mélancolie profonde , avaient eu tout le retentissement que ces deux illustres champions de l'indépendance pouvaient désirer; mais le moment n'était pas loin où tous deux allaient disparaître de la scène qu'ils avaient si glorieusement remplie. Moins de six mois après1, la bataille de Puruaran devenait le tombeau de la gloire militaire de Morelos, et, quelques mois plus tard2, j'assistais au dernier combat que livra l'intrépide Galeana.

« Ah! ce fut un moment sublime que celui où, accablé déjà par la supériorité du nombre , mais brandissant fièrement sa

*. 5 janvier \ 8*4. — 2. 27 juin 1814.

lance et jetant à l'ennemi son terrible cri de guerre : Àqui esta Galeana! le mariscal s'élança au galop, et vit deux compagnies s'ouvrir devant le poitrail de son cheval et lui livrer passage. Un instant nous espérâmes la victoire; mais, emporté par son ardeur, don Hermenegildo, en revenant à la charge, se frappa violemment au front contre une mèrebranche d'arbre, et, des deux chênes qui se heurtaient, le chêne humain succomba. Je vis le mariscal chanceler sur sa selle et vider les arçons : quatorze dragons l'entourèrent, et l'un d'eux déchargea , à bout portant , son mousqueton dans sa robuste poitrine. Tandis que, de ses mains défaillantes, le général cherchait à tirer son épée du fourreau , le dragon mit pied à terre et lui trancha la tête. La bouche du héros ne devait plus proférer son cri de guerre toujours victorieux, et je vis bientôt cette noble tête, pâle et sanglante, élevée au bout d'une lance, comme le plus glorieux trophée que l'ennemi eût à envoyer au vice-roi.

« Il y a quelquefois de singulières coïncidences dans la vie de l'homme, continua don Lucas; Galeana était né à Teipam, il avait passé une partie de sa vie sur son hacienda del Zanjon ; c'est de cette propriété qu'il avait tiré le canon el nino; c'est de là qu'il était sorti inconnu, et c'est à la bataille de Teipam, près de cette même hacienda del Zanjon, qu'il revenait mourir aussi renommé qu'il était obscur quatre ans auparavant.

« Dieu devait une récompense à celui qui, toujours miséricordieux, n'avait jamais fait couler une goutte de sang après la victoire; aussi lui envoya-t-il une mort glorieuse et presque douce , tant elle fut rapide. Il lui accorda aussi la consolation d'entrevoir, à son dernier moment, le vague contour du lieu. qui l'avait vu naître.

« Le même sort n'était pas réservé à Morelos.

« Galeana , dont la lance et l'épée n'avaient jamais frappé que sur le champ de bataille, devait, quand son heure fut

venue , y terminer noblement sa vie et mourir de la même mort que celle qu'il avait tant de fois dorinée à ses ennemis.

« Morelos, au contraire, qui si souvent avait abusé de la victoire envers ses prisonniers, devait à son tour connaître l'une après l'autre toutes les angoisses et toutes les tortures qu'inflige au vaincu le vainqueur sans pitié.

;< Prisonnier lui-même à l'affaire de Tesmaluca * , il fut traîné de prison en prison , les fers aux pieds , jugé par le tribunal de l'inquisition , et condamné , comme prêtre rebelle et dissolu , à être passé par les armes , dégracié enfin des ordres sacrés; il écouta toutefois sa sentence avec calme, et sa bravoure et sa grandeur d'âme ne se démentirent pas un seul instant Mais sa mort physique, si je puis m'exprimer ainsi, fut plus cruelle que sa mort morale. Atteint d'abord de quatre balles qui le renversèrent, il jeta un cri horrible, se releva pour retomber aussitôt, et ses membres. qui frappaient convulsivement la terre après la seconde décharge, indiquaient combien son agonie était affreuse et quelle terrible expiation Dieu lui réservait pour sa dernière heure. »

En prononçant ce jugement sévère, mais impartial , le bon chanoine baissait la tête comme si son cœur eût gémi des aveux que lui arrachait sa conscience en parlant de son général bien-aimé. Mais , se redressant bientôt sur son siège , il s'écria d'une voix ferme :

« S'il a commis d'inutiles cruautés quand la clémence était si facile et ne lui eût rien coûté, s'il a refusé bien souvent la grâce qu'on lui demandait, il a refusé aussi la vie que lui offrait un ami courageux et dévoué, pour ne pas compromettre celle d'un geôlier et enlever à sa famille ses moyens d'existence. Un seul moment de faiblesse de sa part eût mis en danger la tête de plus de mille personnes : tout cela

t. \'o novembre 1815.

n'est-il pas une compensation, et les taches de sa carrière politique et militaire l'empêcheront-elles d'être le plus grand des chefs de l'insurrection mexicaine ? »

L'histoire a confirmé le jugement du chanoine.

Ce dernier, en terminant son récit, m'avait également instruit de ce qui le concernait personnellement.

Après la mort de ses deux chefs, dont il n'avait jamais pu se résoudre à se séparer, il avait quitté le service actif sans toutefois accepter Yindulto1 du gouvernement espagnol. Profitant, sous le nom d'Alacuesta, qu'il avait définitivement adopté, de l'asile que lui offraient, tantôt dans une province, tantôt dans une autre, les successeurs armés de Morelos, il avait repris ses études théologiques, abandonnées pendant près de cinq ans.

Après bien des difficultés et des traverses, il était parvenu à se faire conférer les ordres, et il jouissait enfin d'un doux loisir qui s'accordait si bien avec ses goûts pour l'étude et pour la paix.

Costal rêvait toujours l'ancienne splendeur de ses ancêtres; à d'assez fréquentes excursions près, il n'avait jamais quitté son ancien capitaine , et était devenu l'hôte , le commensal et l'ami du bon chanoine.

Quant à Clara , il n'avait rejoint que plus tard le Zapotèque, son ancien compagnon d'aventures ; ses goûts de vagabondage lui avaient fait refuser l'hospitalité que lui offrait don Lucas, dans l'histoire de qui il avait à peine marqué, et qui lui payait plus que sa dette en fournissant à ses plus urgentes nécesssités.

Don Rafaël , uni à la femme qu'il avait si longtemps désirée , était au comble de ses vœux. Son serment de combattre sans relâche l'insurrection mexicaine l'obligeait à rester au service. Le grade de général qu'il avait obtenu,

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