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DE TOUTES PARTS, S

SENEGAMBIE

A trois lieues en amont de Kayes, se trouve le fort de Médine, où finit la navigabilité du fleuve, en toute saison.

^(^ÎANDES HURLANTES,

Là, en effet, le Sénégal présente un obstacle insurmontable; ce sont les chutes du Félon qui ont l'aspect d'un escalier gigantesque d'où le fleuve descend, torrentueux, brisant ses eaux avec fracas contre les roches, aux formes les plus pittoresques et les plus étranges, dont son lit est parsemé.

Au-dessus de Médine et jusqu'à sa source, le Sénégal présente ensuite une succession de barrages entre lesquels se trouvent des biefs de longueur et de profondeur variables. Parfois, comme devant Bafoulabé, le fleuve coule, sur une longueur de 20 à 30 kilomètres, large et majestueux, au milieu de vastes plaines légèrement ondulées; tantôt, par exemple, entre Dioubéba et Kalé, ses eaux profondes, d'une teinte noirâtre, sont comme emprisonnées dans une sorte de défilé, taillé dans le roc, et dont les parois se dressent droites, sèches, à pic ainsi que de hautes falaises.

Ces barrages donnent lieu à des chutes, à des cascades grandioses que nulle pirogue ne tenterait de franchir, sous peine d'être infailliblement mise en pièces : celles de ces chutes qui offrent le spectacle le plus pittoresque sont les deux chutes de Gouina et de Fangalla. Au-dessus, le fleuve s'étale paisible, majestueux, presque immobile; puis, tout à coup, d'une hauteur de 8 et 10 mètres, la masse des eaux se précipite ou plutôt s'abat brusquement d'un bloc, en mugissant, et s'éloigne en tourbillonnant avec une grande puissance.

D'autres fois, ces barrages sont constitués par une déclivité prolongée mais moins violente du lit du Sénégal, embarrassé à ces endroits de nombreuses roches : ils donnent alors lieu à des rapides; le fleuve, transformé en un véritable torrent, court, bondit avec impétuosité à travers cet amas de roches.

Le plus grand nombre de ces rapides peuvent être franchis par les pirogues, lorsque ces dernières sont montées par des indigènes habiles et entreprenants. Mais ce n'est pas sans difficultés ni grands dangers. Dans le cours de la campagne 1885-1886, nous dûmes effectuer la descente du Sénégal, de Badumbé à Médine, sur une longueur d'environ 160 kilomètres : nous eûmes à franchir ainsi, huit à dix rapides. Il nous fut donné à cette occasion, d'admirer

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l'adresse merveilleuse des noirs du bord du Sénégal à manier leur frêle embarcation, leur audace et leur sang-froid. Campés aux deux extrémités de la pirogue, le corps à demi ployé, ils se laissent entraîner au fil du courant jusqu'au moment où, au signal de l'un d'eux, enfonçant avec force leurs pagaies dans l'eau, ils jettent violemment la pirogue k droite ou à gauche pour éviter le heurt d'une roche invisible à un œil moins exercé, et contre laquelle celle-ci se serait brisée. La pirogue atteint ainsi le rapide, qu'elle descend avec une vitesse vertigineuse, volant au-dessus des remous du fleuve et des flots d'écume.

Une végétation sauvage et rabougrie sert ordinairement de cadre à ces tableaux : rarement, en effet, sur les rives du Sénégal, les arbres atteignent les dimensions de ceux des forêts tropicales; tout au plus, rencontre-t-on, dans les parties du fleuve les mieux abritées, quelques groupes de figuiers et de gonatiers géants, dont les hautes branches se réunissent et s'entremêlent, et dont les racines trempent constamment dans l'eau où elles puisent la fraîcheur nécessaire pour résister à cette atmosphère de chaleur et d'ardente sécheresse.

Partout ailleurs, l'on n'aperçoit sur les bords du Sénégal qu'arbres rabougris à la cime jaunie; derrière ce maigre rideau d'arbres, sont de vastes étendue dse savanes incultes ou de marécages. Dans les anfractuosités des rives ou dans les parties que les eaux abandonnent, quelques bambous, quelques graminées chétives formant une sorte de mousse promptement desséchée; quelquefois, accroché au flanc d'une roche, en plein rapide, un petit arbuste qui frissonne ou se ploie au passage du torrent. L'aspect de ces rives désolées produit ainsi sur 1 ame une profonde sensation de mélancolie et de tristesse.

Auprès de chacun de ces barrages, chutes ou rapides, est établi, pendant la période des opérations des colonnes, un petit poste qui sert de magasin de transit aux approvisionnements de toute espèce que l'administration expédie de Kayes, i»;ir la voie du fleuve, aux détachements échelonnés dans les contrées comprises entre le haut Sénégal et le haut Niger.

Le matériel, déchargé en aval du barrage, est porté à bras

d'hommes dans le bief d'amont où d'autres pirogues le reçoivent et le transportent jusqu'au barrage suivant.

La garnison de ces petits postes, dits ^^os^^s de ravitaillement, ne comprend d'ordinaire qu'un soldat d'infanterie de marine, aidé de deux ou trois manœuvres ou de tirailleurs sénégalais choisis parmi les éclopés.

C'est souvent un bien triste roman que le séjour de l'un de ces

Fig. 98. — Chute de Gouina'^haut Sénégal), d'après une photographie de M. le lieutenant Hubert.

soldats dans ces petits postes du haut fleuve, éloignés des centres de population, des forts, et quelquefois situés en dehors même des sentiers suivis par les colonnes expéditionnaires.

Nous détachons d'ane sorte de journal composé par l'un d'eux, les lignes suivantes ({ui, dans leur navrante simplicité, en disent plus que de longues phrases.

« Quatre mois entiers se sont écoulés, pendant lesquels j'ai reçu l'unique visite d'un Européen. Quatre mois, toujours face à

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face aA-ec Tinconnu, exposé à mille dangers, et dans un isolement de jour en jour plus pesant! Ouatre mois longs comme des années d'amères souffrances !

(( Pour toute habitation, près de la berge abrupte, une hutte en paille, protégée, du côté opposé au fleuve, par une palissade, contre les bêtes fauves ou Tentreprise de quelque maraudeur.

« Aucun confortable dans un pays où les forces s'épuisent si vite ! A peine le strict nécessaire !

« Tout autoLir de moi, la solitude cruelle, qu'interrompent

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Fig. 99. — Le Sénégal, iirùs de Kayes (M. M.J.

le bruit monotone du rapide qui gémit, incessant, pareil à une plainte éternelle et, de temps à autre, le cri perçant de quelque aigle jtêcheur qui plane au-dessus de ma tête.

« Pendant la nuit, ce sont alors les rauques rugissements des fauves qui rôdent dans la campagne environnante à la poursuite de quelque bête apeurée, ou bien la lourde cluite des corps des monstrueux hippopotames qui, de retour de leurs pacages nocturnes, regagnent leurs retraites habituelles dans les eaux profondes du fleuve.

« Gomme société, deux indigènes dont j'ai peine à me faire comprendre; pas d'ami dans le sein duquel je puisse épancher mes

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sentiments de tristesse, puiser de réconfortants encouragements, avec lequel je puisse parler du pays, de la famille. Que de nuits passées dans Tinsomnie à évoquer la chère image du foyer paternel; l'esprit tourmenté par une pensée incessante, atroce, que tout espoir de le revoir doit être abandonné !

« Que de fois devant Fliorreur de cette situation, las de lutter, abattu par la fièvre, j'ai versé d'abondantes larmes, j'ai éclaté en sanglots, à l'étonnement stupide de ces indigènes qui ne comprenaient rien à une aussi profonde douleur.

« Pendant que je transcris dans ce journal les angoisses de mes tristes journées, dans une échappée de vue sur la nappe d'eau immobile, éblouissante de lumière et de chaleur, je distingue au loin une pirogue. La petite toiture en paille qui, en forme d'arcade, la surmonte, m'indique qu'elle porte des Européens.

(( Quelle joie ! mon cœur bat violemment. Enfin je vais revoir un visage ami; presser la main d'un camarade, peut-être ! Ah! ceux qui ont supporté le poids écrasant d'un si terrible isolement, peuvent seuls comprendre la vive émotion qui, en ce moment, étreint mon àme; et le désir d'affection qui m'attire d'une manière irrésistible vers celui qui arrive, qu'il soit chef ou soldat, quelque grandes quG soient les distances que la hiérarchie ait tracées entre nous !

« Pendant plusieurs jours, je ne me suis plus senti le courage de reprendre le triste récit de mes peines, interrompu sur de si douces pensées.

« Une douloui'euse déception m'attendait; mon àme en est encore brisée.

« La pirogue au devant de laquelle j'accourais avec tant de hâte et de bonheur, ramenait deux soldats malades, évacués par la colonne et impuissants, vu l'état de leur faibh'sse, à suivre la route ordinaire des étapes.

« L'un d'eux, dans son impatience de gagner au plus tôt la cote, soutenu par le stimulant que donne au cœur la joie du retour, a voubi continuer son voyage, sur l'heure même, malgré nos plus vives instances.

(( Son teint hâve, son corps amaigri laissent présager que si les

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fatigues de la route doivent se prolonger quelque temps encore, ses forces trahiront sa volonté.

« Je souffrais de ne pouvoir lui venir en aide : ni viande fraîche, ni vin, ni œufs, ni lait à lui offrir. Du biscuit, des conserves, tels sont les seuls aliments dans ces petits postes !

(( Je lui ai confié deux lettres destinées à mes parents. Puisset-il atteindre Kayes, revoir la France, retrouver les siens!

(( L'autre soldat, trop malade pour pouvoir continuer la route, a été débarqué près du poste. Il était deux heures du soir; Theure de l'accablante chaleur.

« Les piroguiers et moi, avec des précautions inouïes, nous l'avons porté jusque dans l'intérieur de ma hutte.

Fig. lOlt. — lie de Guive.

« Lcà, il s'est affaissé et pendant longtemps est demeuré sans connaissance.

(( Quand il est revenu à lui : « Ma mère, ma mère », balbutiat-il d'une voix presque éteinte; ce sont les seuls mots qu'il put articuler et qui revinrent dans la suite plusieurs fois encore sur ses lèvres.

« Un instant, une lueur subite passa dans ses yeux; il venait de me reconnaître. C'était, en elîV't, un enfiiut de Paris, comme moi, engagé volontaire, et l'un de mes camarades du régiment.

« Je ne quittai plus le chevet de la couche de paille sur laquelle il reposait; attentif à le consoler, à calmer ses douleurs, à l'entourer de tous les soins que dictait un cœur de frère.

« Ah ! si je pouvais le ravir à la mort ! pensais-je dans mon ardente affection. Et je m'ingéniais à trouver dans mon esprit un remède qui put le sauver.

(f Ilélas, à peine la nuit venue, à la pâle lueur de l'astre qui montait lentement de l'horizon, je vis son corps ruiné par la dys-

senterie, miné par les fièvres, se raidir dans un spasme violent; puis retomber inerte ; un froid glacial avait saisi ses membres.

« Ma souffrance fut atroce; je pensais que la vie allait aussi m'abandonner.

« Le lendemain, aidé d'un tirailleur, je creusai une fosse, à l'ombre d'un arbre voisin : nous l'y ensevelîmes avec ses vêtements de soldat.

Fig. 101. — Le Sént^jial devant Bafoulabé.

« J'ai conservé les quelques objets qui composaient son bagage et que j'irai remettre à ses parents si je revois la France.

« Depuis ce jour, il me semble que tout s'écroule autour de moi et que mon être tout entier va sombrer dans cet abime. »

Afi<'u:ents du Sénégal. — Ce sont : sur la rive droite, la rivière de Koniakary qui se jette dans le fleuve près de Kayes; les lacs Cayar et Ton-Yaya. Sur la rive gauche, la Falémé, qui se jette dans le fleuve au-dessus de Bakel, le lac de Guier sur lequel est construit l'ancien fort de Mérinaghen; et enfin un certain nombre de marigots dont le plus important est le marigot de Kliassak, qui est commandé par le fort de Lampsar.

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