CHAPITRE VI
Combat de nuit contre des indigènes du haut Sénégal, passage du fleuve par une colonne ramenant le butin pris à l'ennemi.
Complétons ce qui est relatif au fleuve le Sénégal, en donnant le ré^it du passage de ce fleuve par une colonne qui ramène le ])utin qu'elle a pris à l'ennemi.
Combat de nuit contre des Indigènes du haut Sénégal, passage
DU fleuve par une colonne ramenant le butin pris a l'ennemi.
Le 13 mai 1886, une colonne française, chargée d'opérer contre les bandes du faux prophète Mahmadou Lamine, prend position, sur la rive gauche du Sénégal, devant Gagny, village sarrakholais situé à cinquante kilomètres environ en aval du poste de Kayes.
Sur la rive opposée, à une centaine de mètres du bord du fleuve dont il suit scrupuleusement les sinuosités, on distingue le grand village sarrakholais qui, vu de loin, présente un aspect des plus singuliers, avec ses longues lignes de cases basses, agglomérées, enfumées, tranchant corniDc une traînée de conlcnr noirâtre sur le sol éclatant de lumière, avec ses milliers de toits pointus surgissant de cette sombre masse, hérissés, comme les ])iqnants d'nn monstrueux reptile.
Le passage du gué est forcé; et le village occupé par les Sarrakliolais est attaqué et enlevé; quelques-uns de ses défenseurs payent de leur vie leur résistance.
Le commandant de la colonne décide ensuite d'effectuer, le soir même, une incursion dans le Guidimakha, pour surprendre le village de Bokhoro, situé à quelques lieues dans l'intérieur, et dans lequel se sont réunis les guerriers de vingt autres villages dévoués à Malimadou Lamine.
Ce dernier, pour donner du cœur à ses partisans, leur annonce sa prochaine arrivée; il vient, à cet effet, d'envoyer cà Bokhoro son tam-tam de guerre, qui, chez ces peuplades à demi-barbares, est entouré du même culte que notre drapeau et est en même temps considéré comme un précieux talisman destiné à protéger le village contre toute attaque de la part des blancs.
Au reste, une garde de 500 à 600 Sarrakholais, choisis parmi les meilleurs guerriers de tous ces villages, veille, établie en permanence en avant de Bokhoro, sur la route de Gagny.
Le petit corps d'opération, réduit par les pertes et par les maladies, ne comprend, au total, que 350 hommes de toutes armes et quelques centaines d'auxiliaires, fantassins ou cavaliers, dont la plus grande partie, sous la conduite du chef indigène Oussouby, s'est jointe à la colonne moins pour combattre qu'avec l'espoir de trouver une bonne occasion d'effectuer quelque prise lucrative.
Empruntons le reste du récit à l'ouvrage : Campagne dans le haut Sénégal.
«. A 7 heures du soir, la colonne se met en route dans la direction de Bokhoro. Elle s'avance sur trois files parallèles, disposées de manière à pouvoir, en cas d'attaque, former rapidement un carré. La marche est favorisée, au début, par la clarté de la lune, haute sur l'horizon; puis, ainsi que cela arrive quelquefois à cette époque de l'année, période de transition entre la saison sèche et l'hivernage, le ciel commence à se charger de gros nuages qui, passant pesamment à une faible distance au-dessus du sol, semblent raréfier encore la quantité d'air respirable, et rendre la température plus lourde, plus suffocante. Bientôt la voûte céleste tout entière prend une teinte cuivrée, puis noirâtre, et la colonne se trouve plongée dans la plus grande obscurité.
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« A 9 heures 30, les guides préviennent que Bokhoro n'est plus qu'à quelques kilomètres.
« Pour tourner le gros d'ennemis qui garde Bokhoro et les embuscades qui ont sans aucun doute été tendues en avant^ le colonel ordonne aux guides de diriger la colonne à travers bois; de manière qu'elle se présente devant le village par la face opposée. La colonne s'engage alors à travers un fourré de broussailles basses et épineuses qui rendent la marche des plus pénibles. Le silence de la nuit n'est troublé que par le bruit sourd des herbes foulées sous le pas des hommes et des chevaux, le bruissement des feuilles mortes, et le craquement de quelques branches cassées au passage. Cette marche lente, au milieu des ténèbres, de ces trois files d'hom.mes qui se tenaient serrés, pressés les uns contre les autres, pour ne i)as s'égarer, avait quelque chose de saisissant, propre à faire courir le frisson dans le corps des plus braves. Chacun sentait que le moment était solennel, qu'un événement grave se préparait.
« Quand on eut effectué de cette manière un long circuit, la marche fut suspendue. Le sous-lieutenaut Yoro Coumba est alors envoyé en reconnaissance avec quelques tirailleurs. 11 rend compte que le village est situé à huit ou neuf cents mètres eu avant; qu'un groupe d'une centaine d'hommes est campé de ce côté; qu'aucun feu n'est allumé, signe certain que l'ennemi se tient sur ses gardes.
« Pendant ce temps, la colonne a pris sa formation de combat en carré. La '2' compagnie, capitaine Ferrât, la 3" compagnie, capitaine Robert, forment la première face; chacune a une section de réserve en arrière du flanc extérieur. Les deux pièces d'artillerie prennent position entre ces deux compagnies. Le détachement de la ('/ compagnie, lieutenant Michel Angéli, forme la ïdce de droite; le détachement Coytier la face de gauche. Le peloton de spahis, lieutenant Guérin, et les auxiliaires d'Oussouby ferment la marche. Au centre du carré sont les mulets de munitions et les porteurs. Enfin, le détachement de disciplinaires et le détachement de spahis à pied constituent la réserve.
« La marche est reprise, pas à pas, avec précaution, dans le plus grand ordre. Dans une éclaircie rapide des nuages, Bokhoro apparaît comme une masse sombre, couvrant une partie de l'bnri-
zon. Au-dessus se détache la tête de trois ou quatre hauts palmiers, dont les branches rares, éployées, semblent, dans la nuit, d'immenses oiseaux de proie planant sur le village.
(( La colonne est arrêtée. Tout à coup des éclairs sillonnent le ciel : deux obus et une gerbe de balles passent dans l'air avec fracas et vont tomber sur le village. Une rumeur indescriptible, formée de clameurs de toutes sortes, plaintes, exclamations d'effroi et cris de rage, s'en élève. Les habitants se précipitent en foule hors de Bokhoro; les populations nombreuses qui étaient campées dans les environs s'enfuient de tous cùtés; les plus braves se jettent audevant de la colonne.
(( Le combat est engagé; d'un côté, des feux de salve scandés, réguliers; de l'autre, une fusillade nourrie, désordonnée. Qi^ielques minutes s'écoulent; soudain, à l'improviste, une bande d'hommes hurlant, vociférant, se rue avec furie sur la face de droite : c'est la garde de six cents guerriers qui accourt prendre part au combat. La 6" compagnie reçoit le choc sans broncher. La masse des assaillants devient plus nombreuse, plus serrée. Heureusement le terrain par lequel se p^L^oduit l'attaque est complètement découvert.
« Les disciplinaires sont envoyés pour renforcer la face attaquée, qu'im feu rapide de quelques minutes suffira à dégager.
« Mais les auxiliaires, frappés d'épouvante, ont perdu la tête : ils se jettent, dans un désordre indescriptible, dans le carré, bousculant les porteurs, se renversant, se piétinant les uns les autres, tout en déchargeant leurs armes dans toutes les directions. Entraînés par l'exemple, les tirailleurs se mêlent à la fusillade. Le moment est critique : l'affolement va devenir général ; la voix des chefs n'est plus écoutée. Au-dessus du carré, sifflent en tous sens des projectiles provenant autant des auxiliaires que des ennemis.
« Le colonel, suivi du clairon indigène qui l'accompagne toujours, se porte rapidement sur une butte de quelques mètres de hauteur. 11 fait sonner « Cessez le feu )>. En vain la sonnerie est vingt fois répétée. Un instant la fusillade se ralentit. Élevant la voix de toutes ses forces, pour dominer le tumulte, il s'adresse, dans leur langue, aux auxiliaires, les rassure, leur fait honte de leur poltronnerie, de leur terreur non justifiée, et leur ordonne [de se tenir couchés, sans tirer, pour ne pas causer de nouveaux désor-
CÔÏK (iCCIItKNTAI.K ll'.M- IIIIJIK.
COTE OCCIDENTALE D'AFRlgTE
dres. Il exhorte en même temps les officiers à sévir avec la dernière rio-ueiir contre quiconque enfreindrait l'ordre donné de ne plus tirer sans commandement. A la voix du chef, la confiance renaît chez les auxiliaires, le calme revient parmi tous. Quelques coups de feu partent encore, de-ci de-Là, de quelques points du carré, pour répondre à la fusillade ininterrompue de Tennemi; puis le silence se fait. De son côté, l'ennemi, après quelques nouvelles décharges, va se rallier.
(( Peu à peu le feu de l'ennemi a cessé. L'ordre est rétabli, le carré reformé. Mais de nouvelles attaques sont encore à redouter. Pendant qu'une partie des officiers et des hommes se reposent, étendus sur le sol, l'arme à portée de la main, l'autre partie veille, un genou à terre, le doigt sur la détente.
« Ace moment, l'obscurité est complète. Un silence lugubre règne dans le camp, interrompu seulement par quelques recommandations des officiers faites à voix basse, par les gémissements plaintifs des blessés auxquels ou donne les premiers soins.
(c Pèle-méle, blottis, pressés les uns contre les autres, les auxiliaires et leurs chevaux forment à terre une masse épaisse, informe, qui dans la nuit noire semble aussi bien un amas de décombres qu'un amoncellement de cadavres.
« Dans le lointain, sur plusieurs points, les tam-tams de guerre ont commencé à battre le rappel des guerriers. Entre tous, un distingue le tam-tam du marabout, dont les coups plus retentissants arrivent jusqu'au camp comme les sons d'un glas funèbre. Tout autour ce ne sont que rumeurs vagues, produites par les populations de vingt villages, qui, réfugiées à Bokhoro, se sont dispersées dans là campagne au premier coup de feu et maintenant s'appellent, se cherchent à travers les ténèbres, pour se former en groupes et s'éloigner de ce théâtre de mort. Ce sont des milliers de bœufs qui, sans guides, errent inquiets en mugissant autour du camp. Par moments, des chants de guerre dominent ces bruits : c'est im chef qui excite les guerriers au combat, et à venger la mort] de leurs frères.
« Nous connûmes tous, cette nuit, les souffrances de la soif. La] provision d'eau était épuisée dès les premières heures de la marche. Avec quelle peine parvint-on à recueillir dans tout le camp quel-j
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ques litres du précieux liquide, qui furent consacrés à étanclier la soif des blessés, et dont une petite quantité fut parcimonieusement distribuée à quelques Européens sur le point de succomber! De quel sommeil fiévreux dormirent sur ce sol encore surchauffé ceux qui, exténués de fatigue, fermèrent un instant les yeux!
(( Les tam-tams de guerre ont cessé; les premières lueurs du jour vont apparaître. Un silence gros de menaces se fait du côté du
Fig. 101. — Soldat d'infanterie de marine.
village. Les cœurs redoublent d'anxiété. Le commandant Com])es, à qui le colonel, pendant qu'il prend un peu de repos, a confié la. sécurité du camp, vient de faire relever les gardes quand, tout à coup, la première face du carré est attaquée avec une violence sans égale. Ce sont les plus braves d'entre les guerriers, ceux ([iii ouf. juré de combattre jusqu'à la mort, qui recommencent l.i lutte. Rampant à terre, ils se sont glissés à la faveur de l'oltscuriLé jusque dans une dépression de terrain, à cent mètres du carré.
« Pour mieux diriger leurs coups, pour mieux voir cette butte de laquelle étaient partis les exhortalions et les commandements du chef, ils avaient eu la ruse d'incendier les herbes au delà de la face opposée à l'attaque. Le camp, se profilant sur la flamme, était alors apparu un moment à leurs yeux dans tous ses détails.
« A cette attaque, seule la fraction de garde répond par quel-
l'ASSAGE DI FLi;i VE L H Sl-XLt.M- PAK IN
SÉNÉGAMBIE
ques coups de feu; quelques boîtes à mitraille sont tirées; puis le sous-lieutenant Suleyman, avec un peloton de la 6^ compagnie, se précipite sur l'ennemi à la baïonnette.
« Après un combat corps à corps de quelques minutes, l'ennemi est mis en fuite.
(( Cette poignée de braves s'établit sur le terrain abandonné et
Dînant UN i-okt butin uins jsuk l'ennkmi.
envoie au camp plusieurs prisonniers. Enfin lentement, lentement, le jour se fait.
« Les spahis et un peloton de tirailleurs vont reconnaître les environs du village. Ils constatent que celui-ci a été abandonné.
« Dans la précipitation de sa fuite, l'ennemi a laissé quarante chevaux, deux cents ânes et plusieurs milliers de tètes de bétail. Il a eu soin d'emporter la plus grande partie de ses morts. Toutefois, quelques cadavres gisent à terre ; ils sont complètement couverts de gris-gris ('). De plus, autour du camp et du village, sur la route suivie par l'ennemi dans sa retraite, des mares de sang encore tiède attestent l'étendue de ses pertes.
« De notre coté nous avons deux officiers blessés légèrement, dix tirailleurs ou spahis blessés, dont trois grièvement. Une vingtaine de volontaires ont été tués ou blessés.
« Bokhoro est livré au pillage. Des brancards sont improvisés pour le transport de nos blessés et de ceux des auxiliaires.
« L'affaire de Bokhoro fut, pour une partie des officiers et soldats de la colonne, un glorieux baptême de feu. L'émotion du combat, jointe à l'horreur d'une action de nuit, pouvait ébranler des âmes moins bien trempées. Tous firent leur devoir en soldats; tous méritaient d'être nommés.
I. Les noirs, musulmans ou fétichistes, lorsqu'ils vont au combat, ont les vêtements surchargés de gris-tjris ; quelquefois leur boubou igrande blouse) disparaît entièrement sous ces amulettes. Ces gris-gris consistent généralement en des sachets de cuir contenant des versets du Coran; en de petites cornes d'agneaux; en des dents, des griffes d'animaux lues à la chasse par le guerrier. Ils sont portés sur la poitrine, au bras, au cou, suivant la partie du corps qu'ils sont destinés à protéger.
La confiance du noir dans refïîcacité des gris-gris est inébranlable. Nombre d'anecdotes pourraient être contées à l'appui de cette assertion; nous nous bornerons à citer les deux faits suivants qui se sont passés sous nos yeux.
Un jour, à Kayes, un palefrenier voulant prouver à d'autres noirs la vertu d'un grisgris dont il venait de faire l'emplette auprès d'un marabout en renom, saisit une épéebaïonnelte et s'en porta un coup dans le ventre.
Une autre fois, c'est le tirailleur Sambadieri, cuisinier des officiers, qui, persuadé également ([u'il possédait un talisman magique, se transperça le bras d'un coup de couteau.
Malgré le résultat bien négatif de l'épreuve, leur foi ne fut pas un instant ébranlée.
A peine guéri de sa blessure, chacun d'eux alla narrer sa mésaventure au marabout et, lui remettant le gris-gris : « Tu dois avoir négligé de prononcer quelque formule sacramentolb', lui dit-il, puisque Ion gris gris ne m'a pas préservé du coup de couteau; répare Ion oubli et rends-moi un gris-gris bien efficace. »
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(( Quant aux auxiliaires, seuls les chefs, ayant conscience de leur devoir, ont montré un réel courage; les autres se sont conduits pour la plupart en poltrons et en pillards. Au point du jour, ces derniers, encore sous le coup de la stupeur et de l'effroi dont ils avaient été frappés, paraissaient comn::e sortir d'un cauchemar; puis, rassurés par Tabsence d'ennemis, ils se mirent à chanter victoire et n'étaient pas éloignés de s'attribuer tout l'honneur du succès. Sans l'intervention de nos soldats, des actes inouïs de rapacité eussent été commis par plusieurs de ces auxiliaires. Tout en donnant des consolations banales à quelques-uns de leurs camarades qui gisaient à terre, expirants, ils les dépouillaient successivement de leurs armes, de la peau de bouc qui contient leurs vivres, de leurs vêtements, au point de les mettre entièrement à nu. »
Dans la matinée, la colonne est remise en route et regagne les bords du Sénégal, en ramenant le butin pris à l'ennemi; puis elle procède au passage du fleuve.
Cette opération offre l'un des spectacles les pliis pittoresques que l'on puisse voir.
Une petite avant-garde, composée de quelques spahis et de quelques tirailleurs, s'établit au préalable sur la rive opposée pour protéger le passage contre les bandes ennemies qui seraient tentées de lïnquiéter, et aussi pour empêcher les auxiliaires de détourner, à leur profit, une partie du butin conquis, en la faisant disperser dans la campagne au fur et à mesure qu'elle aborde sur l'autre rive.
En même temps, un cordon de cavaliers et de tirailleurs se poste au milieu du fleuve pour jalonner la direction du gué; en amont et en aval de ce dernier, quelques pirogues armées en guerre vont et viennent, observant les deux rives.
Cependant, la colonne se rapproche des bords du fleuve; elle chasse, ou plutôt elle pousse devant elle, au milieu d'un nuage de poussière, une véritable cohue formée d'animaux de toute sorte qui s'avancent dans un pêle-mêle indescriptible : bœufs, veaux, ânes, chevaux, chèvres, moutons, et jusqu'aux chiens des villages, qui, n'ayant plus de maîtres, inquiets, la queue basse, suivent les trou-
peaux, comme s'ils voulaient s'associer à l'infortune de ceux dont ils partageaient l'existence.
Devant la large nappe d'eau qui s'étale sous leurs pieds, miroitante, scintillant au soleil de mille petits feux fulgurants, les premiers arrivants s'arrêtent, hésitants. C'est qu'eux aussi ne quittent pas sans regrets la rive qui les a vus naître, et où se trouvent leurs pâturages habituels.
Armés de hâtons, de fortes lanières, indigènes et Européens de frapper alors à coups redoublés, à tort ec à travers dans la masse grouillante.
Peine inutile... Il faut lancer en plein fleuve quelques boeufs, quelques chevaux, et les entraîner, les porter presque sur l'autre rive. D'autres animaux s'engagent dans le gué à leur suite et, peu à peu, s'organise un lent et interminable défilé de bêtes et de gens.
C'est alors, dans le bouillonnement de l'onde, un fourmillement bizarre de cornes, de têtes, de corps émergeant, bondissant hors de l'eau, sillonnant le fleuve dans tous les sens; tandis que quelques animaux s'échappent sur la rive même, remontent la berge et s'enfuient dans la plaine, d'autres, déjà parvenus au milieu du fleuve, presque sur l'autre rive, retournent en arrière en poussant des gémissements, des hennissements furieux; d'autres encore, entraînés par le courant, nagent en souillant bruyamment, puis, prenant pied sur un fond de vase, s'enfoncent, se débattent en désespérés et s'abîment dans les eaux, où ils deviendront la proie des immondes caïmans.
Poiu' augmenter encore la confusion et le tumulte, aux cris étourdissants des animaux se mêlent les cris perçants des indigènes, excitant ces derniers de la voix, se donnant mutuellement des ordres ou s'invectivant par de rauques imprécations.
Le soleil est à son déclin : depuis plus de deux heures, le lent écoulement de la colonne continue, entrecoupé de mille incidents divers, quand tout à coup un parti d'ennemis est signalé à l'horizon, de l'autre côté de Gagny. Ce sont des Sarrakholais de Bokhoro qui, a[)rès le départ de la colonne, se sont ralliés et ont suivi sa marche, dans res])oir de surprendre quelques traînards sur lesquels ils puissent assouvir leur vengeance, ou d'arracher au vainqueur quelques bribes de leurs troupeaux.
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L'ordre est aussitôt donné d'incendier le village de Gagny, pour
couper la retraite aux animaux rebelles, qui courent encore sur la rive droite et aussi pour arrêter l'ennemi^ s'il tentait une attaque.
COTE OCCIDENTALE U AKP.iyUE.
Des indigènes, munis de brandons enflammés, parcourent le villa^^e abandonné de ses habitants, et mettent le feu à quelques toits en paille. L'incendie vole de toit en toit, de case en case, et comme une traînée de poudre, se communique aux clôtures, aux herbes et aux broussailles de la plaine, à ce moment d'une extrême sécheresse.
Pendant ce temps, chacun redouble d'efforts pour tenter le passage; lorsque la colonne tout entière, établie sur la rive gauche du Sénégal, prend ses dispositions de bivouac pour garder les troupeaux, rassemblés le long de la rive, la nuit a envahi la campagne; mais, à l'horizon, le spectacle est saisissant.
Gagny est en feu ; dans l'air, qu'aucun souffle n'agite, droit vers le ciel, s'élèvent d'épaisses colonnes de fumée noirâtre, à travers lesquelles, comme des feux follets, voltigent en tous sens des flammèches et des brindilles enflammées. Au-dessous, un brasier immense qui, comme une lave incandescente, s'étend de plus en plus sur le sol. De ce brasier jaillissent des gerbes de flammes hautes, de toutes couleurs, qui se tordent en tout sens, comme les replis onduleux d'immenses serpents de feu : leurs reflets projettent sur les eaux du fleuve des lueurs sinistres, des teintes sanglantes, et bientôt, du riche village sarrakholais, il ne restera plus que les murs noircis des tatas et des cases.
Fig. 107. — Soldat d'infanterie de marine à la fin d'une campagne.