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CHAPITRE VII

Les cousins, moustiques, maringouins au Sénégal.

Les cousins, moustiques, marixgouixs au Sénégal. — Il y a, diton, farjots et fagots .• il y a de même moustiques et moustiques. Tout explorateur a pu faire, à ses dépens, la distinction entre les différentes variétés de l'espèce.

La classification que ^nous en donnons ci-après, si elle n'est pas encore admise par ^LM. les naturalistes, a du moins le mérite d'être fondée sur le degré de sociabilité des individus qui la composent. Au premier rang, citons donc le moustique des lieux habités; c'est une sorte de moucheron anémique, sans vigueur, qui opère par nuées considérables comme pour compenser par le nombre, l'innocuité de ses agressions.

A côté de ce citadin, nous pouvons placer son congénère, le cousin, tout aussi inoffensif que le précédent pour un épiderme tant soi peu basané. Parle bruissement léger qui annonce sa présence et qui marque ses évolutions aériennes, le cousin est souvent même, pour le voyageur, dans sa solitude, un sujet de distraction, un compagnon plutôt qu'un ennemi.

Vient ensuite le moustique de la plaine ! Ah! deja, la fine trempe

de son dard laisse de cuisantes traces! Ma,s combien ce sont U

e sTres bénignes, en comparaison des -"^-nces mt^^^^^^^^^^^^^^

nrovoduéespar l'aiguillon du maringoum oumou»tique du lieuse

et des marais. Ce n'est que dans les bas-fonds pestilentiels qut

VOL D'AIGRETTES DANS j

SENEGAMBIE

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l'engendrent que cet affreux insecte peut puiser le venin, dont à chacune de ses piqûres, il insère une gouttelette dans vos veines. Du maringouin il faut se défier comme du plus cruel ennemi; au dire de notre ami, M. Tessa, — un enfant, il est vrai, des bords de la Garonne, célèbre déjà par la découverte du serpent de mer du

Constitutionnel, — même le cuir épais de la botte est impuissant à protéger la jambe contre la pointe acérée de la trompe du maringouin! De plus, qu'il agisse isolé ou par bandes^ il n'est ruse qui ne lui soit familière, ni savantes attaques qu'il ne sache combiner pour atteindre sa proie; et c'est alors un vampire affamé, impitoyable, qui s'acharne sur sa victime jusqu'à ce qu'il soit gorgé de son sang; puis, démesurément enflé, il regagne avec peine sa retraite d'un vol alourdi.

Peu de pays peuvent se flatter, autant que le Sénégal, de posséder une collection aussi complète de ces intéressants animaux. C'est pourquoi nous ne saurions trop recommander aux touristes que le démon des explorations pousserait vers ces contrées, de ne négliger aucune précaution pour se garantir de leur redoutable aiguillon. Une cruelle mésaventure advint un jour à l'un d'eux, qui crut pouvoir impunément braver leurs attaques.

C'était en 186... Un étranger de marque, dont nous tairons le nom pour ne pas paraître vouloir jeter de la déconsidération sur l'un des plus dignes citoyens d'une nation amie, débarqua à Saint-Louis. Master B.... était un homme d'une belle prestance, à l'aspect grave et imposant; sa figure était ornée de magnifiques favoris rouges, entretenus avec un soin minutieux; de gros yeux ronds toujours cachés par des lunettes bleues, des extrémités fort épaisses déparaient un peu ce bel extérieur. Quant au moral, Master B... possédait le caractère le plus morose et le plus flegmatique qu'on puisse imaginer; avec cela un sans-gêne complet, une imperturbable assurance, et dans le fond de son cœur, le plus profond mépris pour tout ce qui ne portait pas la môme marque d'origine que sa chère personne.

Master B..., dont l'arrivée avait été précédée de nombreuses lettres de recommandation, se proposait, disait-il, d'entreprendre un voyage d'agrément dans la Sénégambie. On lui attribuait, à la vérité, un autre dessein, celui d'étudier de près notre colonie et de se préparer, par des excursions dans les environs de Saint-Louis, à un voyage plus sérieux et plus intéressé qu'il avait pour mission d'entreprendre vers les vallées aurifères du haut Sénégal.

Ayant manifesté au gouverneur le vif désir de commencer ses

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excursions, celui-ci l'engagea à profiter d'une tournée d'une durée de deux à trois semaines, que son aide de camp devait effectuer dans les provinces voisines de Saint-Louis, et dont le départ était fixé au lendemain même.

Cet otïicier présentait, sous le rapport du caractère, un contraste saisissant avec l'étranger; jeune, vif, alerte, un regard qui dénotait la plus grande franchise, un tempérament bouillant et l'humeur la plus joyeuse du monde.

Master B... accepte. La présentation faite : « Je doute fort que mon mode de voyager vous agrée, lui dit le jeune officier. Pour être toujours dispos, je réduis mon personnel à la plus simple expression. Eu tout : un spahi, qui me sert à la fois d'escorte, d'ordonnance et de cuisinier. Sur celui-ci ou sur sa bête sont chargés une couverture, une toile à paillasse, quelques ustensiles de campement et l'objet de première nécessité pour tout voyageur en Sénégambie : une bonne moustiquaire. Dans les sacoches quelques boîtes de conserves et un peu de biscuit.

« Pas de cantines, pas de suite encombrante! Je voyage ainsi sans souci de rim, pas même du dîner auquel pourvoient d'ordinaire, dans la brousse un coup de fusil, du lait et du couscous à proximité des villagt^s. »

En conséquence, il proposa à son futur compagnon de route, pour lui épargner les fatigues d'une excursion accomplie dans de si pénibles conditions, de retarder le départ de quelques jours, ce qui lui permettrait d'assurer à son hôte le confort qui convenait, sans doute, à ses goûts et à ses habitudes.

Master B... se récria. Il avait fait le tour du monde, et avait accompli mainte exploration dans des conditions autrement difficiles (pie celles ((ue présentait la simple promenade projetée. 11 insista, au contraire, pour que rien ne fût changé, ni à la dale du départ, ni à ce mode de voyager. « A demain donc, dit l'officier en le quittant. Cn cheval et un spahi vous attendront à votre porte. Surtout, n'ouljiiez pas d'emporter votre moustiquaire. — Je connaisse raustic, » répondit l'étranger avec un air de superbe suffisance.

Le lendemain, au point du jour, la petite caravane est réunie,

Au moment de se mettre en route : « Et votre moustiquaire? » demande l'officier. (c Je connaisse », répond laconiriuement Master B..., visiblement mécontent de l'insistance que mettait le jeune homme à lui renouveler une recommandation à propos d'un sujet d'aussi minime importance.

La journée se passa sans incident notable. L'on traversa cette campagne d'une tristesse désespérante des environs de Saint-Louis: une succession de dunes alternant avec de petites plaines, le tout présentant par places quelques cases de nègres et quelques bouquets d'arbustes, véritable Eden cependant, comparée aux vastes étendues sans fin, sans horizon, de l'intérieur, que recouvrent de rares buissons épineux, et des herbages jaunis, brûlés par le soleil et sur lesquels la vue ne peut longtemps se poser sans éprouver une vive sensation de souffrance. Une longue halte fut faite vers le milieu du jour pour permettre de déjeuner et de laisser s'écouler l'heure accablante de la chaleur, puis Ton se remit en route.

Le soir venu, l'on s'arrête, pour y passer la nuit, sur le bord d'un petit marigot. L'emplacement du bivouac choisi, des feux sont allumés pour tenir les fauves éloignés; et bientôt, à la lueur de la flamme haute et pétillante, assis sur le sol, à l'orientale, les deux voyageurs procèdent au souper frugal qui a été préparé par le spahi, au moyen de quelques pièces de menu gibier abattues pendant la route.

La nuit est tombée sur la campagne; des milliers de diamants scintillent dans la voûte azurée. A la chaleur suffocante du jour a succédé une température tiède et douce! La soirée promet d'être des plus agréables.

Mais déjà quelques bruissements, prélude de mauvaises intentions de la part d'invisibles ennemis, se font entendre. Ce sont des éclaireurs qui viennent rôder autour des deux commensaux comme pour reconnaître les victimes que la Providence des moustiques leur envoie.

Bientôt, dans l'air calme, s'élève, de la plaine, un sourd bourdonnement, pareil au frémissement lointain du feuillage agité par une légère brise; c'est l'armée des cousins qui s'ébranle, et qui, guidée par la lueur des feux, marche, par épaisses colonnes, à l'attaque.

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« Ah! ah! c'est la décharatioii de guerre! » s'écrie gaiement le jeune otïicier! Et frappant ses mains l'une contre l'autre, il immole sans pitié des poignées de combattants!

Cependant la légion ailée se grossit sans ccs.x' (l('})artisans accou rus du sommet des tiges des hcrlios envirouiiaiites. A hnir tour, le moustiques et les mari/Kjouins entrent en scène. Daucuns, pli., hardis, s'aventurent sur la figure, sur les bra- et les jimbes dr.-

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vovaçîeurs. Master B..., fortement pris à partie, se contente tout d'abord de promener lentement une large main sur son visage pour éloigner l'insecte incommode. Mais les grêles stylets des implacables maringouins deviennent plus pressants. Tout à coup, vivement aiguillonné sur toutes ses faces, oubliant la dignité dont il ne s'est pas encore départi un seul instant, il riposte avec furie pour châtier leur audace téméraire; et frappant par-ci, par -là, sans réserve, s'applique, dans ses gesticulations désordonnées, quelques claques vigoureuses qui réveillent par leur éclat les échos de la solitude.

La situation n'étant plus tenable, force fut de capituler et de mettre tîn au repas. Cependant les deux spahis ont procédé à Tinstallation de la literie sommaire de campagne, consistant dans les toiles à paillasses que Ton a bourrées d'herbe sèche; mais quelle n'est pas, à ce moment, la stupéfaction de l'officier, en n'apercevant qu'une seule moustiquaire! Master B... dans sa sotte obstination avait omis, à dessein, d'emporter la sienne! a A la guerre comme à la guerre, s'écrie philosophiquement le jeune homme : rapprochons les paillasses, ma moustiquaire nous abritera tous deux. ))

u Pas possible », s'écrie Master B... avec un accent de comique indignation et d'un ton de pudibonderie qui n'admettait pas d'insistance.

« Tant pis », réplique son compagnon; « mais comme je ne veux pas que vous soyez la proie des maringouins, voilà votre moitié! » Et malgré les énergiques protestations de Master B..., il divisa en deux parties la précieuse moustiquaire; puis, tant bien que mal, s'installa pour passer la nuit.

Cette dernière marque de courtoisie fut considérée presque comme un outrage par Master B..., qui se mit alors à arpenter vivement le terraiu du bivouac pour échapper aux dangers d'une immobilité prolongée.

Enfin, anéanti, brisé par la fatigue, il s'affaissa, à son tour, sur sa couche pour prendre un peu de repos. Hélas, la nuit ne fut qu'une suite de tribulations que la plume est impuissante à décrire, de tourments dont aujourd'hui encore le seul souvenir doit faire frémir Master B... d'effroi. En vain ses paupières appesanties tentent-elles de se fermer. Les assaillants fondent sur lui, affamés,

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innombrables! 11 a beau les chasser, les bourdonnements incessants annoncent de nouveaux et terribles assauts, et, debout, couché, partout où il se porte, jusque sous la couverture dans laquelle il se roule au risque d'étouffer, il est poursuivi par la légion impitoyable et criblé de cruelles piqûres.

Enfin, de guerre lasse, pour échapper à ces tortures, Master B... se blottit auprès des spahis, la tête prés du brasier au risque de s'enfumer. Mai» là encore, comme son corps n'a ni la rudesse ni l'odeur nauséabonde qui préservent le noir des attaques des moustiques, il est à la merci de ses implacables ennemis.

Quand le jour parut, l'étranger était méconnaissable, tant ces piqûres lavaient défiguré. A sa vue, pris de commisération, l'officier lui propose de rebrousser chemin. Master B... se récrie, et reprenant cette imperturbable assurance qui est particulière à ses compatriotes et est devenue proverbiale, il déclare qu'il en a vu bien d'autres et qu'il est, au contraire, plus disposé que jamais à continuer son excursion.

La plus grande partie de la journée fut toutefois consacrée, à réparer, dans une longue et bienfaisante sieste, les ravages de celte nuit agitée. Puis, dans l'après-midi, l'on se remet vaillamment en route. A la chute du jour, les voyageurs s'arrêtèrent pour bivouaquer. Ils n'étaient pas encore établis que quelques susurrements de mauvais augure vinrent leur révéler la nature des habitants qui peuplaient les alentours. Quelques croassements sinistres qui se firent entendre achevèrent de les renseigner sur la proximité des perfides mares, retraites chères aux maringouins.

Pris «le terreur, à la pensée que la nuit qui commençait serait peut-être une répétition, plus terrible encore, des tourments de la nuit précédente, Master B... vaincu par l'adversité, se rappela tout à coup qu'il avait négligé, avant son départ pour cette malencontreuse partie de plaisir, de remplir à Saint-Louis certaine formalité d'une très grande importance relativement à l'objet de son voyage.

Il annonça à l'officier sa résolution de se remettre aussitôt en route, pour regagner sans délai cette ville. « Dans ce cas, mon devoir est de vous accompagner » lui répond simplement celui-ci qui n'était nullement dupe du mobile de cette retraite déguisée.

Et, sans laisser aux animaux le temps de se reposer, les deux

voyageurs reprirent le chemin de Saint-Louis où ils n'arrivèrent que dans la matinée du lendemain. Master B... Lrisé par les émotions de ces deux journées, la figure minée par l'insomnie, les vêtements déchirés par les ronces du chemin, était dans un état de délabrement qui lui donnait un aspect à la fois piteux et grotesque.

Un vapeur était en partance pour Dakar; sans se donner le temps

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