CHAPITRE VIII
DAKAR ET GOREE. — De la rade de Saint-Louis à la rade de Dakar. — Aspect de la côte. — Importance de Dakar. — Gorée.
De la rade de Saint-Louis a la rade de Dakar. — A six heures du soir, écrit M. Marche clans V Afrique occidentale (Hachette, éditeur), nous levions l'ancre pour Dalcar et le lendemain matin on nous signalait la presqu'île du Cap-Vert. La côte assez Lasse se relève, pour se terminer à la pointe en une falaise abrupte. C'est cette falaise qui forme le Cap-Vert, que pendant la saison ou j'y arrivai on pourrait plutôt appeler le Cap-Gris. Tout était mort et aride : les quelques baobabs, arbres classiques du Cap, que nous apercevions, étaient entièrement dépouillés de leurs feuilles et leurs tons grisâtres se fondaient dans la teinte générale du paysage.
La côte sud de la presifu'île se creuse en un demi-cercle qui forme une rade vaste et sûre; au fond se trouve Dakar : en face de Dakar, à deux milles au large, commandant la rade et le mouillage, sort de l'eau l'îlot de Gorée; c'est un simple rocher qui a de 800 à 900 mètres dans sa plus grande largeur; sa circonférence n'atteint pas deux kilomètres et demi.
Aspect de la côte. — En arrivant en rade de Dakar J devant cette terre stérile où l'œil n'aperçoit pour toute végétation que quelques baobabs et de rares palmiers, le voyageur éprouve un sentiment de tristesse, et se demande quelle désolation avaient pu rencontrer les Dieppois lorsqu'ils longeaient cette côte d'Afri-
que, pour qu'ils aient donné le nom de Cap-Vert au promontoire aride sur lequel est bàli le village de Dakar.
En effet, à part l'herbe, qui croit haute et fournie au temps de l'hivernage, la végétation des environs de Dakar est rare et maigre pendant tout le reste de l'année. Les regards, dans ces plaines grisâtres que l'éclat des rayons solaires couvre d'un manteau d'argent, ne peuvent se reposer que sur quelques cactus, sur des arbustes épineux rabougris, sur des figuiers de Barbarie, bas, rampants à terre et dont les fruits, d'un rouge ardent, y tracent comme des larmes de sang.
Gà et là quelques tamariniers; quelques baobabs séculaires aux branches massives, dépouillées de feuilles, et qui font l'effet d'autant de bras éplorés tendus vers le ciel.
Cette aridité, qui marque comme d'un cachet de désolation et de tristesse cette côte du Sénégal, rehausse singulièrement l'aspect des quelques parties boisées, des rares bosquets de verdure qui s'y trouvent disséminés. C'est ainsi que le petit jardin de Dakar, embelli et entretenu par les disciplinaires de la marine; que les bords du marigot voisin, le Hann, avec leurs mimosas verdoyantes; avec leur petit bois de palmiers et de bananiers, entremêlés de légumineuses aux fleurs éclatantes, prennent, au milieu de cette nature morte, l'aspect de riants bocages, de petits sites enchanteurs.
Importance de Dakar. — Cet embryon de ville (Dakar), dit M. le D'" P. Barret, a devant lui beaucoup d'avenir. Tout paraît l'y destiner, et surtout la situation de sa belle rade, que dix jours seulement de traversée séparent de la France
Dakar sera donc bientôt le centre d'attraction du commerce de la Sénégambie tout entière, et peut-être d'une partie des régions du Soudan occidenlal. Dès maintenant, trois lignes de pacjuebots, dont une anglaise, y touchent régulièrement; l'importante Compagnie des Messageries de Bordeaux, sur la route de l'Amérique du Sud, y a établi son escale déplacée de Saint-Vincent des Iles. A terre, l'établissement français, avec ses vastes dépendances, les communautés mixtes de religieux européens et indigènes; les factoreries, desservies par 30 ou 40 blancs, représentent seulement les tendances de la civilisation, à côté des agglomérations nègres ({ui n'ont jusju'à ce jour voulu rien lui^emprunter et sont restées elles-mêmes dans leur sordidité.
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La ville noire dissémine ses villages jusqu'au pied, des Mamelles, Les cases qui les composent ne brillent pas par une construction soignée ni élé'^ante. Ce sont des sortes de niches à parois de paille entrelacée, sans cheminée, ni fenêtres, couvertes d'une toiture de chaume. Elles sont réunies en un certain nombre, par tribu, dans un enclos de lianes où le chef de famille est « roi », comme au temps des patriarches.
GoRÉE. — L'île de Gorée est située à deux milles environ du Cap-Vert, en face de la ville de Dakar. C'est un rocher, ayant, suivant les indigènes, la forme d'un ventre. Aussi ceux-ci l'ont-ils nommée Berr (ventre). A l'une des extrémités de l'île se trouve le Castel, position fortifiée servant en outre de caserne à la garnison.
La population de Gorée qui était en 1878, de 3,200 habitants, est tombée en quelques années seulement à 1,900. Aujourd'hui elle atteint à peine ce chiffre.
A Gorée, l'on jouit d'un panorama des plus pittoresques; d'un côté, la vue s'étend sur l'immense océan et n'est bornée que par l'horizon; de l'autre, sur la cùte du Cap-Vert.
Le point le plus pittoresque et le plus mouvementé de l'île est la place du marché dont nous empruntons la description à V Afrique occidentale de M. le D' P. Barret (Challamel, éditeur).
La population noire se remue; elle s'agite autour de négresses accroupies à l'umbre de tristes palmiers; celles-ci offrent avec beaucoup d'instances leurs maigres poules, des galettes, de la farine de miliet par petits tas, propre à apprêter le couscous, des tamarins et des feuilles émoUientes du baobab, les fruits farineux de ce géant, appelés « pains de singe », des piments rouges... en somme, rien de très appétissant. Les marchandes crient à pleine gorge, sans faire tourner la tête aux chalands; les acheteurs, n'ayant pas d'argent, passent dédaigneusement drapés dans leur boubou de couleur
Des négrillons comme passés au noir de fumée, la tête rasée et couverts, en fait de vêtement, du seul manteau du ciel, gambadent et se roulent dans la poussière; des buveurs et aussi, il faut le dire à leur honte, des buveuses de sançjara (eau-de-vie) se chamaillent à la porte des échoppes: les femmes dodelinent nonchalamment, en marchant, leur poupon noir, enveloppé derrière le dos dans un pli du pagne; ailleurs, une mère exerce sa petite fille à danser baniboula, tirant du battement de ses deux mains des sons plus cadencés que mélodieux; la mulâtresse, toute fîère du sang blanc qui coule dans ses veines, passe d'un port de reine.
SENEGAMBIE 195
exhibant avec ostentation son chapelet, son livre de prières et sa vanité
qui se gonfle sous le madras bariolé
Les jeunes négresses sentent aussi leur prix et savent qu'elles font aisément tourner le cœur des guerriers du Kayor. Les vierges d'entre elles marquent leur innocence à l'enseigne de deux mèches de cheveux tordus retombant vers le front. Avec un mépris de la souffrance, méritoire s'il n'était pour plaire, le reste de la chevelure des femmes, jeunes ou vieilles, est séparé du chaos d'une masse de laine en un grand nombre de fines tresses. Des yeux fauves, qui brillent sous cette toison de brindilles flottant à chaque mouvement, leurs dents souriantes et si blanches, des traits fins et quelque peu brouillés, leurs formes délicates et pures à leur courte saison d'adolescence, cet ensemble n'en fait pas des beautés assurément, mais arrête par je ne sais quel charme exotique. Le vêlement bariolé relève de son éclat la couleur éteinte d'un visage trop foncé. Ce sont des pagnes voyants, des verroteries mullicolores et de ces grisgris traditionnels, que les marabouts savent accommoder à la coquetterie de leurs pénitentes. Le nègre aime ce qui est faux or et clinquant.
PLACE ET MARCHÉ Dl
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ne aquarelle inédite de Noiisvcaiix.
Fig. lU. — Cap de Saintc-Marlc de Batturst.