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CHAPITRE III

COTE DES GRAINES. — Village et rivière de (iallinas.

noirs en Afrique.

L'abolition de la tiaito des

Après l'île de Sherboro, Ton arrive au cap Sainte-Anne. A jiartir de ce point et jusqu'au cap Palmas, la côte prend le nom de Côte des Graines. La première rivière que l'on rencontre ensuite est la rivière Shebar dont la position se reconnaît facilement aux redoutables barres de brisants qui s'étendent au large de son embouchure.

Village et Rivière de Gallixas. — A la rivière Shebar succède la rivière de Gallinas dont la barre n'offre pas d'ordinaire de grandes difficultés de franchissement; toutefois la rivière n'est guère accessible qu'à des navires de faible tonnage. Un petit village habité exclusivement par des indigènes se trouve à l'embouchure de la rivière.

Les rives de ce cours d'eau sont liasses, mais couvertes de bois et offrent des sites très pittoresques.

C'est dans les profondeurs de ces bois que le négrier espagnol Pedro Blanco, tristement célèbre par ses exploits de traite, cachait ses esclaves quand il redoutait une visite des bâtiments de guerre chargés de la répression de cette horrible industrie.

Quelques heures avant le moment de l'embîirquement, les esclaves étaient réunis dans des barracons ou hangars établis ta l'entrée de la rivière d'où on les entassait ensuite sur des navires, fins voiliers, qui opéraient leur chargement et disparaissaient en moins d'une nuit.

L'Abolition de la Traite des Noirs en Afrique. — En J848, à la suite des longues et remarquables croisières qu'il fit à la côte occidentale d'Afrique, M. le yice-amiral E. Bouët-Willaumez, alors capitaine de vaisseau, écrivait ce qui suit relativement aux souffrances que les négriers faisaient subir aux malheureux esclaves de cette côte :

Les esclaves une fois vendus aux traitants négriers, sont renfermés par ces derniers dans des cases de paille ou de bambou nommées harracons, où les malheureux sont enchaînés et surveillés avec soin; si ces barracons sont des succursales de traite établies dans l'intérieur, ils n'y séjournent pas longtemps ; dès que leur nombre est suCQsant pour former une caravane, ils sont dirigés vers le foyer de traite principale établi non loin du bord de la mer. Ils partent ainsi sous la garde et la conduite de quelques barraconniers ou nègres ijeôliers^ à la sokle des négriers

européens ; ces barraconniers sont armés jusqu'aux dents et au

nombre de quatre par section de trente esclaves ; les hommes sont liés par une corde ou une pelite chaîne; souvent encore on les attache par le cou à un bâton au nombre de trois ou quatre ; les femmes et les enfants marchent librement. On fait deux haltes par jour pour prendre quelque

nourriture ; chaque esclave porte sur lui ses vivres de toute la route

Bien que les chefs traitants aient intérêt à préserver de toute atteinte la santé. et la vie de leurs esclaves, ils ne peuvent pas toujours arriver à ce résultat, par suite des difficultés qu'ils éprouvent à assurer la nourriture d'une aussi grande agglomération d'êtres humains. La règle consiste à leur donner deux fois par jour une ration assez congrue d'ignames ou de manioc, remplacée par quelques poissons secs quand ces farineux sont rares. Mais il n'arrive que trop souvent que ces mêmes hommes qui entassent les victimes de leur cupidité par centaines dans les barracons, n'avisent pas toujours à s'approvisionner des vivres nécessaires pour leur alimentation ; et alors ce sont les affreuses tortures de la faim qu'ont à supporter les esclaves.

Les calculs de leurs propres intérêts, à défaut de la voix de l'humanité, prescrivent cependant aux négriers de conjurer de pareils résultats; mais une coupable incurie fait qu'ils y échouent souvent ; vainement aussi cherchent-ils à jirévenir chez les noirs de leurs barracons les atteintes de marasme et de tristesse qui les leur enlèvent rapidement à la suite d'affections nostalgicjues. Pour y réussir cependant, ils les font sortir deux fuis | ar jour des barracons et les contraignent à s'asseoir en rond, mais enchaînés, au milieu de la cour de l'établissement de traite ; des barraconniers les accompagnent et les placent en ordre et à rangs serrés côte à cote; l'un de ces satellites noirs, armé d'un fouet, entonne

DÉPENDANCES DU SÉNÉGAL

.n Phîint ifricaia et frappe des mains en mesure : malhem' à l'esclave ^uite nSas 1 le fouet plane au-dessus des têtes et impnme pa. la

terreur un n.ouvemenl c.orguiiie .Icj.Hr .i,- ,.,.., ... ■ ''•" "= '^ .

meuts de mains à .e vaste cercle de cim.r l.umame ; ""»"«,'':^ *'-";;, nier se barbouille de blanc ou de jaune et tache d exciter de, u.e. pa.

r.ÙTE ocr.iKENTAi.K k'aumuiii:

ses danses et ses contorsions Tels sont les moyens à l'aide desquels

les néo-riers cherchent à combattre dans l'esprit de leurs victimes les souvenirs du toit paternel, de la famille, de la liberté. Ils prétendent pourtant bien mériter de l'humanité, en agissant ainsi ; mais n'est-ce donc pas encore pis (jue d'ahandonner ces malheureux aux mélancoliques

regrets de la patrie absente !

Deux ou trois plans de barriques pleines d'eau destinée aux

esclaves font le lest du navire, et remplissent le fond de la cale ; sur ces barriques sont placées quelques planches qui forment un pont des plus irréguliers : c'est dans cet entre-pont improvisé que sont parqués les esclaves, lesquels ne peuvent s'y tenir souvent que couchés ou à peine accroupis à cause du peu d'espace qui existe entre ces planches et le pont supérieur; souvent même les négriers, faute de planches, entassent leurs victimes sur les barriques mêmes entre lesquelles on jette d'ordinaire quelques rondins de bois d'arrimage. Telle est l'affreuse prison dans laquelle les esclaves croupissent des mois entiers, prison telle, que les souvenirs du barracon leur apparaissent riants comparativement. Ils y sont entassés en si grand nombre qu'ils peuvent à peine s'y remuer, et l'atmosphère qu'ils y respirent est si fétide que les cas d'asphyxie ne sont pas rnres; ils y deviennent la proie d'affreuses maladies sans obtenir aucun secours : aussi la mortalité qui règne dans ces prisons flottantes est-elle vraiment effrayante.

M. l'abbé LafFite, dans l'ouvrage que nous avons déjà cité, le Dahomey, écrit sur le même sujet :

Le transport en quelques heures, de douze cents nègres à bord, tiendrait du [trodige si l'on ne connaissait les moyens employés pour assurer le succès de ces sortes d'expéditions ; ces moyens, comme tout ce qui sert à ce trafic, ont de quoi révolter les cœurs les moins sensibles.

Aleursoi-tie du dépôt, les esclaves sont divisés par bandes : chaque bande comprend de vingt-cinq à trente sujets, de tout âge, de tout sexe, marchant à la suite l'un de l'autre ; un fort anneau de fer leur serre légèrement le cou ; à cet anneau en est rivé un autre plus petit, dans lequel passe une longue chaîne (jui relie tous les nègres ensemble, régularise leurs mouvements, et les empêche de fuir. Si le temps ne presse pas, la bande va lentement, réglant sa marche sur les plus vieux et les plus débiles; mais si la croisière serre la côte, il faut gagner la plage au galop Malheur aux vieillards et aux faibles! Ils s'accrochent en désespérés à leurs comftagnons de misère, et, quand la bande s'arrête pour respirer une minute, il en est qui restent suspendus à leur collier comme une masse inert'-! Les drames sinistres ont marqué souvent ces minutes de repos. Un pauvre esclave est à bout de forces, les coups le trouvent

DEPENDANCES DU SENEGAL S-'iI

insensible; il faudrait quelques minutes pour dénouer la chaîne, et les minutes paraissent des heures aux négriers!... Que se passait-il alors?... Ma plume hésite à l'écrire : on lui tirait un coup de pistolet, on lui coupait la tète, et la bande allégée reprenait sa marche rapide.

Tout étant prêt pour l'embarquement, il n'y avait pas de halte sur la plage. Ce jour-là, par l'ordre du roi, les factoreries étaient obligées de mettre les pirogues à la disposition des négriers. Les captifs, délivrés de leurs fers, se voyaient arracher l'unique lambeau de toile qui leur servait de vêtement; on les entassait pêle-mêle dans les pirogues, et les canotiers, ivres de tafia, se faisaient un jeu de les frapper de leurs pagaies. Ceux qui tombaient dans la mer au passage de la barre, élaient abandonnés aux requins.

Arrivés à bord, ils étaient jetés dans la cale : c'était à eux de s'y caser le mieux possible.

Nous trouvons dans la relation (Vune campagne faite pnr ÏEldorado, de 1850 à 1859, les renseignements ci-après sur la manière dont s'effectuait l'embarquement des esclaves sur les navires négriers :

Il arrive souvent à des négriers de s'approcher de terre sept ou huit nuits de suite, avant de voir la disposition convenue des feux qu'on y allume indiquer que le moment est opportun. Ils mouillent alors, tout en se tenant prêts à appareiller à la première alerte, et des pirogues ou des embarcations plates, suivant les points de la côte, leur amènent leur marchandise, qu'ils arriment avec un provisoire qui ne saurait être plus affreux que l'entassement définitif. Les « barracons » qui renferment ces malheureux sont généralement assez rapprochés de la mer, et on ne les fait sortir que pour être jetés sur le négrier, à moins que la présence d'un croiseur ne force à changer le point d'embarquement et à mobiliser le troupeau d'esclaves.

Quoi(}ue les individus préposés à la direction dos entrepôts de traite ne se piquent pas d'une libéralité excessive en ce qui touche la nourriture de leurs captifs, auxquels ils n'allouent guère [lar jour que queliiues bananes et un ou deux poissons fumés, il n'en est pas moins arrivé quelquefois que l'impossibilité de les embarquer les a portés à faire massacrer ces malheureux. Une scène de cette nature, et dont la pensée seule donne un frisson de dégoût, se passa presque sous nos yeux au villag." de Lagos. Neuf cents esclaves, réunis sur le bord de la mer depuis plus de trois mois, sans qu'on j)iit trouver une occasion favorable pour les livrer à un bâtiment négrier, furent égorgés le même jour. Un agent commercial français, M. B..., établi flcpuis plusieurs années dans le pays,

nous écrivit les détails de cette affreuse boucherie et nous assura avoir compté de ses propres yeux plus de huit cents tètes.

Dans V Afrique occidentale (Ghallamel, éd.), M. le D"^ P. Barret écrit sur cette question :

La iruitc, mot trop fameux de la marchandise humaine égalée, sans autre dilférence que le prix de revient, à la troque des pays exotiques, itourvoyait de bétail africain les colonies européennes transatlantiques. L'Afrique occidentale n'était pas l'unique débouché du trafic de « bois débène «, comme on l'appelait, mais un des plus courus pour la beauté

NÈGIUEK FOKCANT SES ESCLAVES A CHAN

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des produits et des mieux achalandés. Entre les nombreux marchés qui florissaient du Sénégal au Congo, ceux de la côte de Bénin, dite « des Esclaves, » étaient réputés les plus lucratifs. En ce pays, personne n'est assuré de sa liberté. Chacun, sur la route, prend son esclave, s'il est le plus fort, et quelquefois un peu plus loin est volé lui-même avec son bien. S'il s'agit de puissants, comme le roi guerrier du Dahomey, qui font métier de rapt et de pillage, on s'explique le vaste développement donné à ce genre d'affaires. C'était non seulement des prisonniers de guerre, mais, à défaut, les habitants du sol, de copieuses saignées faites à ces populations denses et vigoureuses, des troupeaux d'hommes, de femmes, d'enfants, conduits à la côte, entraves aux pieds, la corde au cou. Ces

:mpêchei{ dkti.'K atteints de nostalgie.

infortunés provenaient quelquefois de très loin dans l'intérieur. Des mains du ravisseur ils étaient transrais de proche en proche, de village en village, jusqu'au courtier du bord de la mer; celui-ci en recevait le dépôt et se chargeait de le négocier à l'arrivée du négrier.

L'abolition de la traite des noirs sur la cote occidentale de l'Afrique a eu comme heureuse conséquence de diminuer considérablement l'exportation en masse dans les tristes conditions que nous venons de voir, des esclaves que les pourvoyeurs des bâtiments négriers allaient demander aux chefs indigènes et qui étaient le produit de véritables battues faites par ces derniers chez les populations voisines, ou au besoin chez leurs propres sujets. Il ne faut point croire cependant que la situation des esclaves sur cette côte comme aussi dans l'intérieur de l'Afrique soit aujourd'hui moins misérable que par le passé. Pour s'en convaincre, il suffit de lire les récits des voyageurs qui parcourent ces contrées. Tous ont été les témoins, de la part des marchands d'esclaves, d'actes de la plus révoltante cruauté ; tous constatent avec une émotion douloureuse que l'esclavage est encore aujourd'hui cette même plaie hideuse qui désole depuis si longtemps le continent africain :

« Pour la première fois, écrit l'un d'eux, M. Noirot, je vois des captifs (esclaves) : des hommes, des femmes, des enfants. Mon cœur se révolte à la vue de tant de misères. Presque sans vêtements, nus pour la plupart, quelques-uns ont des plaies repoussantes à voir.

« Tous les noirs de ces pays, paraît-il, ont des esclaves. A la guerre, les hommes sont tués, les femmes et les enfants emmenés en captivité. Aujourd'hui, il n'est guère possible aux différents peuples qui bordent le Rio-Nunez de se faire la guerre. Notre poste de Boké les intimide ; mais ils se procurent des captifs amenés de l'intérieur par les courtiers noirs.

«. Oiiaud donc ferons-nous l'esser cet état de choses? Quand ne verrons-nous plus des malheureux vendus comme une vile marchandise?... »

^11 est pénible d'avouer que, comme cela ressort de l'extrait ciaprès de l'ouvrage : Campagnr dans le haut Sénégal et le haut Niger, le commerce des esclaves s'exerce encore librement dans nos possessions du haut Sénégal et du haut Niger, en quelque sorte

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SOUS la protection des forts où flotte le drapeau national, et cela pour des considérations politiques, de peur de nous aliéner les lionnes grâces des roitelets nègres avec lesquels nous sommes en contact.

« On rencontre ces caravanes marchant sur de longues files, composées d'hommes hâves, amaigris, épuisés par le manque de nourriture, abrutis par les coups, ployant sous leur fardeau ; de femmes infirmes, aux jambes grêles et couvertes de plaies hideuses, obligées de s'appuyer sur de longs bâtons pour se soutenir dans leur marche; de vieillards tout cassés, le corps courbé par la fatigue.

« De chaque côté de la caravane, sur des sentiers parallèles au chemin suivi par les esclaves, le fouet ou la lance à la main, marchent les Dioulas, frappant à coups redoublés sur les retardataires. Si lun de ces misérables tombe épuisé sur la route, le Dioula, moins pour abréger ses souffrances que pour bien montrer aux autres qu'ils n'ont point de salut à espérer en restant en arrière, d'un coup de couteau lui coupe la gorge, et abandonne le cadavre aux hyènes et aux vautours.

(( Les Dioulas ont hâte de s'éloigner de ces contrées des bords du Niger où, naguère encore, ces captifs qu'ils chassent devant eux comme un vil troupeau, vivaient dans une douce liberté ; ils redoutent que, dans leur désespoir, préférant la mort aux tortures qui les attendent, ces derniers ne tentent de briser leurs chaînes pour s'enfuir vers les rives regrettées. Aussi n'est-il pas de supplice que le maître barbare n'invente pour les réduire et pour empêcher les évasions. Pour faire un exemple, il brisera, d'un coup de feu, la tête aux plus récalcitrants, ou bien les chargera de fers et entourera leur corps, mis entièrement à nu, de branches d'épines qui, au moindre mouvement, arracheront aux malheureux des cris déchirants.

« Arrivés à Médine et à Bakel, les Dioulas échangent leurs captifs contre des armes, de la poudre, des balles et des barres de sel ; puis, sous la protection de notre ligne de postes, ils se rendent de nouveau chez Samory, qu'ils approvisionnent ainsi de marchandises de guerre ('changées contre d'autres captifs. »

La suppression de la traite des noirs et l'abolition de l'esclavage

sont une cause trop juste pour que, dans un jour prochain, une solulion conforme aux lois de Thumanité n'intervienne pas en sa

faveur.

Il appartiendrait au dix-neuvième siècle, qui a vu s'accomplir tant d'œuvres grandioses, de résoudre cette question philanthropique : aussi nous associons-nous fermement aux efforts que des cœurs généreux tentent à cette heure pour faire cesser, par une sorte de croisade internationale, un état de choses si contraire aux idées de civilisation et de progrès qui sont en honneur dans, les États des deux mondes.

En ce qui concerne la Sénégamhie, nous avons la conviction que d'heureux résultats pourraient déjà être obtenus dans la situation des esclaves, si les nations étabHes dans cette partie de l'Afrique se concertaient pour y appliquer les deux mesures suiA^antes, dont nous avons proposé l'adoption : Interdiction de la vente des armes et des munitions de guerre; et désarmement des peuplades rebelles à l'influence civilisatrice.

CÔTE OCCIDENTALE d'aFKIQL'E.

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