KS GRAINES
l'état de Libéria ; malheureusement nous ne pûmes pas y descendre à terre, messieurs les habitants de cette glorieuse république n'aimant pas à voir les blancs se promener en curieux chez eux.
Libéria est, comme on le sait, une création des philanthropes des Etats-Unis. Ils y ont transporté une foule d'esclaves affranchis auxquels on a donné toute sorte de ressources. Ces noirs ont un président, des fonctionnaires, des maîtres d'école, des ministres de la religion, tous de leur couleur. Les blancs ne doivent pas y posséder.
Les Yankees, qui ne vont pas y voir, citent ce pays avec enthousiasme, comme une sorte d'Eden créé par les hommes de couleur. La vérité est, qu'il règne à Libéria le plus parfait gâchis ; que le gouvernement ne paye aucune de ses dettes ; exemple que s'empressent de suivre les particuhers; que les désordres et la violence y sont journaliers et qu'il est vivement à désirer que quelque nation européenne intervienne dans des affaires qui tourneront sans doute aussi mal que possible.
Après avoir dépassé le cap Mesurade, on rencontre^ sur la côte, un grand nombre de petites rivières qui se jettent directement à la mer et dont le cours offre les sites les plus pittoresques qu'on puisse trouver.
Quelques-uns de ces sites ont été rendus par le pinceau d'artistes distingués, notamment par MM. Xousveaux et Darondeau.
Au nombre de ces rivières citons celles de Sestros et de Garroway dont l'hydrographie détaillée a été faite par MM. les viceamiraux Bouët et Fleuriot de Langle, lors de leurs remarquables croisières à la côte occidentale d'Afrique.
Ces rivières coulent à travers des plaines boisées, d'une végétalion luxuriante; à leur embouchure, l'on distingue des villages indigènes aux cases spacieuses, de forme habituellement quadrangulaire, et au milieu desquels s'élèvent de grands arbres qui ont l'aspect d'immenses parasols. L'un de ces villages, Garroway, est devenu une possession française, à la suite de traités passés par le commandant Bouët-AVillaumez avec les chefs indigènes.
L'accès de ces rivières est facile malgré les nombreuses roches, de couleur noire, qui, comme la roche Fétiche, la roche des Trois Requins, etc., se dressent à leur entrée : ces roches, situées à hauteur des brisants, présentent en effet l'avantage de neutraliser en partie la violence de la mer, et de rendre ainsi la barre franchissable presque en toute saison.
DEPENDANCES DU SÉNÉGAL 263
Cette partie de la cote des Graines prend quelquefois le nom de
côte de Krou.
Les Kroumex. — La nombreuse tribu des Kroumen, écrit P. Branda dans Récifs et Nourcllcs, occupe la longue étendue de côte couiprîse d'une part entre Sierra-Leone et le cap des Palmes, et de l'autre part entre le cap des Palmes et la rivière de Lahou.
Des formes herculéennes, une taille gigantesque, une couleur moins foncée distinguent cette peuplade de tous les nègres. A l'âge nubile, les Kroumen se tatouent le visage de signes particuliers, suivant le village auquel ils appartiennent, mais tous portent une raie noire du haut du front à l'extrémité du nez. On arrache aux enfants la dent du milieu de la mâchoire inférieure, les deux dents correspondantes supérieures sont limées en pointe. Ils se donnent ainsi un air féroce tout à fait démenti par la douceur de leur caractère; c'est un pur sentiment de coquetterie qui les porte à se défigurer ainsi.
Les habitants de la côte de Krou, de très haute taille, de carrure énorme, ont la poitrine fort développée.
Véritables amphibies, ils semblent au milieu des brisants dans leur élément même ; leurs poumons, habitués à contenir en réserve de prodigieuses quantités d'air, sont de véritables soufflets de forge.
Nous lisons également dans Niger et Bénué de M. A. Burdo :
A peine avons-nous stoppé, qu'une multitude de pirogues nous entourent, et qu'en moins de rien, plus de deux cents noirs se hissent sur ie pont, criant, hurlant, gesticulant; aux cris succèdent d'abord les querelles, puis aux querelles les coups; les combattants se jettent ou sont jetés à la mer, et en toute hâte rejoignent leurs canots. Les autres assaillent le capitaine, les officiers, les matelots, à qui ils s'adressent tous ensemble, en s'aidant du geste quand les quelques mots anglais qu'ils savent ne se présentent pas assez vite à leur esprit. Sans armes et presque nus, ces braves gens sont des Kroumen : ils olfrent leurs services et demandent à travailler, soit à bord, soit aux comptoirs européens de la cale....
On emploie les Kroumen aux rudes travaux auxquels la chaleur et l'insalubrité du climat empêchent de soumettre les matelots anglais; à partir de Krou, l'Européen se doit effectivement ménager beaucoup.
Le tatouage qui est décrit ci-dessus est le signe distinctif de la race des Kroumen. Au temps de la traite des esclaves, ce tatouage les faisait reconnaître comme appartenant à une race libre dont, en aucun cas, les membres ne pouvaient être vendus...
A cette époque, beaucoup de Kroumen préférèrent, dit- on, la mort à l'esclavage qu'on voulut leur imposer.
M. de Compiègne écrit encore à leur sujet', dans Y Afrique équatoriale :
Dans les colonies anglaises ou françaises, le gouvernement enrôle un grand nombre de Kroumen que l'on emploie surtout aux travaux des roules et à la manœuvre des embarcations; on en fait aussi d'excellents cbauffeurs, ce qui est précieux dans ces pays brûlants. Toutes les grandes maisons de commerce ont, à l'instar du gouvernement, une ou plusieurs troupes de Kroumen qui sont chargés de tous les travaux pénibles. Ils sont très dociles, apprennent les langues avec une facilité iaouïe, et travaillent énormément pourvu qu'on les nourrisse bien et qu'on les laisse chanter pendant qu'ils travaillent.
Le salaire qu'on leur donne est minime. Aussi les noirs des autres pays qui leur voient faire tant de besogne pour une si faible rémunération les traitent d'esclaves, et ont pour eux le plus profond mépris.
Les Kroumen sont de bons marins et nagent comme des poissons.
La côte des Graines se termine au cap Palmas ou cap des Palmes.
Près du cap Palmas s'élève le petit village de Harper, construit par des noirs libérés, sous le patronage d'une société philanthropique de Baltimore.
C'est, dit-on, l'un des points les plus salubres de cette partie de la côte d'Afrique.
Jusqu'en 1860, Harper était le chef-lieu de la petite république indépendante de Maryland : à partir de cette époque, cette république fut rattachée à la république de Libéria, dont elle constitue aujourd'hui l'un des quatre comtés.
Population. — La population totale des territoires protégés par les quatre comtés de la République de Libéria serait, d'après quelques écrivains, de 600,000 habitants. Nous estimons que ce chiffre est très exagéré; la population de la côte de Libéria ne présentant pas une densité beaucoup plus grande que celle de la Sénégambie.
COTE OCCIOEXTALK DAFRIQL'E.