‹ Côte occidentale d'AfriqueChapitre 60 sur 71 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

HABITANTS DES ILES CANARIES. — Les Guanches de l'île Ténériffe. — Habitants de la ville. — Habitants de la campagne.

Les GrUAxcHES DE l'île Ténériffe. — Les indigènes des îles Canaries, et en particulier ceux de l'île Ténériffe, étaient désignés sous le nom de Guanches, race aujourd'hui disparue.

Ceux-ci n'avaient d'autres armes offensives que les dards et les pierres; ils acquéraient, dès l'enfance, une habileté surprenante à se servir de ces engins et à éviter les projectiles lancés par leurs adversaires. Ils ignoraient absolument l'usage de l'arc et des flèches. C'est avec ces faibles armes et avec leur courage naturel qu'ils purent lutter pendant un siècle contre les Espagnols, lors de la conquête de l'île par ces derniers.

Ces insulaires ignoraient également l'art de la navigation, à un tel point qu'ils ne communiquaient même pas d'une île à l'autre.

Les Guanches étaient d'une agilité extraordinaire; le jeu suivant auquel ils se livraient est rapporté par un historien de cette époque :

« Deux hommes de la plus haute stature prenaient une longue baguette, qu'ils tenaient chacun par son extrémité, en levant les bras aussi haut qu'ils pouvaient, et il se trouvait nombre de naturels qui franchissaient l'obstacle à pieds joints. »

« Les Guanches de Ténériffe, écrit M. J. Leclercq, gravissaient

les montagnes avec une incroyable légèreté. Il n'y avait ni précipice ni barranco qui put leur couper le passage, et les chèvres qu'ils poursuivaient à travers les abîmes ne pouvaient leur échapper. Les insulaires habitaient généralement des cavernes situées sur des rochers escarpés qu'on ne peut gravir aujourd'hui qu'à l'aide de cordes; et cependant ils y entraient comme nous entrons dans nos

Fi^. 'l'ih. — Fi'ininu du TOiicritTe (costume de fête),

maisons; ils se servaient, dans ce but, d'une lance de neuf à dix pieds de longueur, et s'appuyant sur elle, ils sautaient de rocher en rocher et s'élançaient ainsi sur des pitons qui n'avaient pas six pouces de largeur. Hawkins rapporte qu'il vit ces insulaires escalader de cette façon des montagnes inaccessibles, dont la vue seule fait frémir. »

: Les historiens s'accordent à vanter la beauté physique des

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"Guanches, leur physionomie sympathique^ leur force musculaire. Leurs cheveux étaient lisses et longs, le nez droit, les lèvres minces, leur teint hrun clair.

Les femmes, dit encore M. Leclercq, étaient d'une remarquable beauté. Les Espagnols à qui il répugnait de s'unir avec les Maures ne faisaient

Fig. '270. — Habitant do Ti-noriffe (costume de voyage).

aucune difficulté de contracter mariage avec les Guanches. De ces unions est provenue la race canarienne a«tuelle, qui a gardé quelques-unes des qualités qui distinguaient les anciens insulaires, notamment la franchise et la générosité. C'est surtout dans la population rurale que l'on retrouve les traces du sang Guanche

Les habitants des villes sont généralement de race espagnole pure; ceux de la campagne, comme le remarque de Lœhr, ainsi que la classe

injfime de la population ont une autre physionomie, une autre conformation physique, et même des coutumes et des mœurs différentes.

Nous extrayons de la relation d'un Voyage j^ittoresque à Vile de Ténériffe, effectué au commencement de ce siècle, les descrip-

Fig. i'û. — Habitant de la Grande-Canaiie.

tions ci-après que donnait M. J. Milbert, de Sainte-Croix de Ténériiïe, des habitants des villes, et des gens de la campagne :

Les maisons pour la plupart sont construites en bois, et recrépies de chaux ; les habitants sont dans l'usage de les faire reblanchir de temps autre. Il est impossible d'y fixer les yeux lorsqu'elles réfléchissent directement les ratons du soleil. L'éclat de cette blancheur éblouit et fatigue extraordinairement la vue...

Quelques vues des habitations, surtout celles qui sont situées dans

ILES CANARIES

le voisinage de la mer, offrent un aspect varié. Les fenêtres sont si bien barricadées de jalousies, que les femmes sont privées du plaisir de voir, et surtout d'être vues. Chacun des châssis s'ouvre séparément dans sa partie inférieure ; et c'est seulement par ces tristes ouvertures qu'elles peuvent satisfaire leur curiosité.

Fig. -278. — Marchande de Ténériffe (costume du dimanche).

Habitants de la ville. — Les femmes ne sortent presque jamais seules; leur costume est à peu près uniforme; elles sont en général vêtues de noir, et sont affublées de grands voiles de crêpe. On peut tout au plus deviner leur taille ; mais il est impossible d'apercevoir leur figure; elles-mêmes ne peuvent voir qu'en écartant un peu leurs voiles.

Celles de la première classe n'ont i)oint de chapeaux ; leur mante ou leur voile est de serge fine, ou d'un tissu à peu près semblable au crêpe;

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CÔTE CCCIDENTALE T»'AFFiiyLE.

celles du secoiul ordre relèvent par-dessus leur tête une espèce de jupe retenue à leur ceinture avec celle de dessous. Les femmes du peuple portent aussi des mantes, mais elles ont im chapeau de feutre par dessus la tête : ces chapeaux sont de fabrique anglaise... La plupart des femmes de Sainte-Croix sont loin d'être jolies; mais presque toutes se distinguent par une physionomie expressive; leurs cheveux sont noirs comme de l'ébène ; elles ont l'œil agréable, le sourcil noir et arqué, le teint légèrement olivâtre, couleur ordinaire des Espagnols.

Habitants de la campagne. — Les gens de la campagne enferment leurs cheveux dans une résille, filet de laine ou de soie; ce même filet est orné de nœuds de distance en distance; le sommet de la tête est surmonté d'un nœud plus gros que les autres; la chevelure, réunie en une longue tresse, pend par derrière. Cet ornement n'est guère d'usage que les jours de fête; ils portent par-dessus un grand chapeau; une veste sans manches laisse voir celles de la chemise. Quand il pleut ou quand il fait froid, ils mettent par-dessus une autre veste plus grande et plus large; leurs culottes de drap brun sont courtes et garnies de rubans sur toutes les coutures. Les bas sont de laine ou de coton chamarrés.

Les jours de grande parure, ils ont sur leurs souliers d'énormes boucles d'argent qui leur couvrent une grande partie du pied.

Les montagnards font usage d'une chaussure appelée esparteillas : elle est composée de cordes artistement tressées, et s'attache autour de la jambe avec des courroies.

Quant aux hommes de la dernière classe, qui n'ont ni industrie, ni asile, ils sont couverts de guenilles ou tout à fait nus.

Les individus des deux sexes sont presque tous d'une taille au-dessus de la moyenne; ils ont la tête régulière et bien faite, une physionomie expressive, un air grave et sérieux, mais sans dureté. Le nez est généralement aquilin, la bouche un peu large, les lèvres médiocrement épaisses, l'œil un peu enfoncé dans l'orbite ; enfin ils ont une démarche ferme, aisée, et le ton fier.

Nous ferons suivre ces descriptions de celles données par quelques voyageurs qui ont récemment visité les îles Canaries.

Les bergers de Gomera, l'une des sept grandes îles, dit l'éminent ingénieur hydrographe, M. Bouquet de la Grye, ont un langage sifflé qu'ils tiennent des Guanches; les modulations représentent des idées et des articulations, et les sons qu'ils émettent s'étendent à des distances prodigieuses.

Le général Carlos de Riveira, commandant l'archipel, de qui je tiens

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ce fait et qui en avait vérifié l'exactitude en faisant converser à distance deux Gomériens, voulut bien me remettre une note à sujet. J'estime avec lui qu'il serait digne des philologues d'étudier ce langage presque préhistorique conservé sur un sommet qui a pu appartenir à l'antique Atlantide.

Le général croyait qu'aucun voyageur n'avait encore signalé ce langage, qui fera rêver les adeptes de la nouvelle musique dite descriptive. En recherchant dans les relations des chapelains de Béthencourt, j'ai vu pourtant qu'ils notent une manière de parler des Gomériens « faite avec les lèvres », parce qu'ils descendent, paraît-il, d'une peuplade dont tous les membres, prisonniers de guerre, avaient eu la langue coupée. Ici encore, la légende ne nous met-elle pas sur la trace d'une vérité? Les historiens espagnols disent, d'autre part, que les bergers conduisent leurs troupeaux en sifflant, ce qu'ils font d'ailleurs si fortement qu'un Anglais qui s'était mis tout proche pour les entendre en resta sourd pendant quinze jours!

Pendant la guerre de la conquête, ajoute un autre auteur, les sifflements des Guanches partaient parfois de tous côtés, si terribles que les plus braves en étaient émus.

Ne serait-il point intéressant d'analyser la formation de ce langage, de rechercher les relations qui l'unissent au vocabulaire guanche dont bien des mots ont été conservés, et de pénétrer plus avant dans le passé de "cette race que les chroniqueurs nous dépeignent comme belle, vertueuse et pleine de courage?

L'archipel habité par les vainqueurs des Guanches ne mériterait-il pas aussi de reprendre dans nos atlas son ancien nom d'îles Fortunées, pleinement justifié par la douceur du climat et l'affabilité des habitants.

Dans son ouvrage déjà cité, M. Jules Leclercq écrit :

C'est par suite sans doute des habitudes d'amphibie particulières aux habitants des îles Canaries que les vêtements nécessaires chez nous ne paraissent pas indispensables à Ténériffe. Les enfants courent absolument nus; la plupart des femmes du peuple n'ont rien de plus qu'une chemise qui laisse voir leur poitrine ; et j'ai vu, au môle, des portefaix qui n'avaient pour tout costume, horribilc dictu, qu'un chapeau de paille à larges bords : pourvu qu'ils aient la tête garantie du soleil, ils ne se croient pas obligés de vêtir le reste de leur personne. Arago l'a dit avec raison dans son Vonarje autour du Monde : On ne sait pas ici le sens des mots pudeur et modestie.

Cette population canarienne est fortement basanée de la tète aux pieds : le teint café au lait se rapproche beaucoup de celui du mulâtre.

Le mélange du sang espagnol et du sang guanche a produit une belle et forte race.

Ce qui est plus charmant encore que la promenade, ce sont les promeneuses qui s'y viennent faire admirer chaque soir, suivant une habitude, pour ne pas dire une passion, qui se retrouve dans tous les pays espagnols. Quelle prestance! quelle taille cambrée! quelles splendides chevelures de créoles! Sous ce ciel béni elles se promènent décolletées, nu bras, en toilette de bal. Il y a dans leur manière de poser coque-ttement la mantille sur le haut du peigne d'écaillé, à l'arrière de la tête, et surtout dans l'art compliqué avec lequel elles manient l'éventail, un arsenal de séductions capables de fondre les neiges du pic de TénérifTe.

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