CHAPITRE III
ASCENSIONS DU PIC DE TÉNERIFFE. — Ascension au haut du pic de Teyde, par M. Bouquet de la Grye. — Ascension du pic de TénérilTe, par ^I le vice-amiral Bouët- Willaumez. — Ascension par J. Leclercq.
Ascensions du pic de Teyde ou pic de Ténériffe. — Enfîu nous terminerons ce qui est relatif aux îles Canaries par la relation de quelques remarquables ascensions effectuées au haut du pic de Ténériffe, et par quelques renseignements sur les garnisons que l'Espagne entretient dans ces îles.
Ascension du haut pic de Teyde, par M. Bouquet de la Grye. — L'ascension du pic de Teyde comporte quatre parties bien distinctes :
1° D'Orotava, au pied de la montagne, à l'Estancia de los Ingleses;
2° De TEslancia à Alla Yista, station où séjourna Piazzi Smith en 185G;
-S** D'Alta Vista à la Rambleta;
4" Et enfin de la Rambleta au sommet du pic.
La première section n'offre point de dilficultés spéciales; en revanclie elle est loni;ue, et il faut sept ou liuit heures pour la parcourir.
Après avoir dépassé les terrains cultivés, on entre dans les broussailles en prenant en écharpe le revers ouest de l'île, et après avoir contourné force ravins dénués d'eau, on entre, par une large coupure située à 2,700 mètres d'aUitude, dans un des plus grands cratères de notre globe, car il a plas de 20 kilomètres de diamètre.
Au nord et à l'est, ce cratère — cette canada, pour lui doinier son nom espagnol — est limité par des escarpements de plus de 300 mètres de hauteur; à l'ouest, cette barrière renversée a laissé s'écouler sur le
penchant de la montagne et jusque dans la mer, des fleuves successifs de lave, que leur couleur rend encore distincts. Devant soi, et presque au milieu du cirque, se dresse la montagne du Teyde.
La Canada a encore, à l'heure actuelle, l'apparence d'une fournaise à peine éteinte; elle est parsemée de petits cônes d'éruption qui ofi"rent l'apparence de ces petites pustules que l'on voit dans les images lunaires ; un grand volcan, le Chabora, les dépasse, mais lui-même est efTacé parle
Teyde, dont la hauteur semble seule en rapport avec la dimension de la Canada.
Aucune végétation, en dehors de quelques rétamas en boule, ne se montre dans cette vaste enceinte, et les couleurs noires, rouges, violettes, roses et blanches s'y détachent en tons crus, grâce à la transparence de l'air.
Entre la Estancia, où nous passâmes la nuit à 2,960 mètres d'altitude, et Alta Yista, le sentier est encore praticable pour les chevaux, mais on monte en faisant des lacets continuels sur une pente de 30°, et il faut deux heures pour arriver à une plate-forme qui a été aussi un centre
ILES CANARIES
d'éruption : pierre ponces, coulées de basalte, rien n'v manque, et devant vous se dresse encore, dans l'angle sud-ouest cïu plateau,' le Teyde, qui ne paraît guère avoir diminué de hauteur.
Fig. 281. — Chasseur à pied espagnol (armée des îles Canaries).
C'est là, à une hauteur de 3,260 mètres, que nos chevaux furent déchargés et conduits dans les enceintes de pierre qui avaient été faites par Piazzi Smith, notre guide.
Puis, l'ascension sérieuse commença au milieu d'un chaos prodigieux de rochers halsatiques et de blocs de scories rejetés par le volcan, chemin en casse-cou où les indigènes seuls peuvent retrouver la trace de ceux qui ont passé avant eux.
Si l'on n'était si fort occupé de savoir où l'on doit poser le pied, on admirerait l'aspect de la Gaiiada vue de cette hauteur; mais, deux heures durant, aux difficultés de la route se joignent de vives angoisses; les yeux sont injectés de sang par suite de la dépression de l'air, on a des bourilonnements dans les oreilles, on éprouve une soif ardente que l'on ne calii:!e pas en mangeant de la neige, les mains sont bleuies par le froid, malgré l'ardeur du soleil presque vertical.
On parvient enfin à la Rambleta et l'on y trouve un troisième centre d'éruption plus petit que le précédent, car il n'a pas plus de 80 mètres de diamètre dans sa plus grande largeur. Cette plate-forme, couverte de pouzzolane, laisse par places l'ossature de la montagne et l'on peut s'y reposer en se chauffant les pieds au feu du volcan, car une vapeur brûlante sort de plusieurs fissures.
Toujours au sud-ouest se dresse le pic terminal, qui n'a que 160 mètres de hauteur; il faut pourtant uuh heure pour le gravir, tellement la cendre volcanique est meuble; on y entre par instant jusqu'aux genoux.
Le Teyde est loin de vouloir s'éteindre; parfois l'on voit, pendant la nuit, des llammes bleuâtres couronner sa cime; le temps n'est pas loin où il a fait de nombreuses victimes.
Si la tête d'Atlas ne touche pas le ciel qu'il devait soutenir, ses pieds fouillent encore dans les entrailles de la terre.
Ascension du pic de Té.nériffe, par M. le vice-amiral Bouet-Wil- LAUMEZ. — Nous venons de déjeuner à Orotava, charmante ville bâtie au pied du pic. Il est dix heures; nous enfourchons nos mules; nous voilà en route. Nous traversons d'abord une zone de champs, puis une zone de vertes bruyères, puis, un peu plus haut, des landes arides. Nous voilà arrivés dans la région des nuages : quelques sapins rabougris par-ci, par-là; de la pierre ponce sous les pieds de nos mules; des blocs énormes de lave à droite et à gauche ; nous avons déjà fait sept lieues. Il est cinq heures du soir, nous mettons pied à terre à la Estancia où nous bivouaquons. Le thermomètre manjuezéro; aussi ne pouvons-nous guère fermer l'œil.
A cinq heures du matin, branle-bas; nous nous remettons en route, mais à pied, cette fois, avec un bâton ferré à la main. Nous gravissons péniblement tantôt un sol mouvant, formé de poussière et de pierre ponce, tantôt des blocs de lave anguleux, sur lesquels nous sautons de pointe en pointe, comme des chamois.
Nous vciici à la station dos Niveros, au pied même du pain de sucre qui forme le pic extrême; mais la pente en est si rapide, le sol si mou-
ILES CANARIES 499
vaut, que pour avancer d'un pas il faut en faire quatre ou cinq. Un dernier effort! Nous voilà enfin au sommet, c'est-à-dire sur le bord du cratère mal éteint de cet immense volcan. Il est midi : notre thermomètre accuse deux degrés au-dessous de zéro, et quinze degrés dans le cratère même! Des vapeurs sulfureuses s'en échappent... La brise est fraîche; des flots de nuages sont à nos pieds et nous cachent la vue de la mer; nous sommes à 3,808 mètres au-dessus d'elle.
Ascension par M. J. Leglercq. — Voici maintenant la région des laves. Ce sont des blocs gigantesques, de couleur noire, de forme ovoïde plus ou moins régulière... Quelques moments encore et nous arrivons à l'Estancia de los Ingleses (2,891 mètres d'altitude). Il est d'usage de passer la nuit ici à la belle étoile... Malgré sa simplicité plus que primitive, l'Estancia présente un aspect pittoresque. Au pied d'un grand rocher, les chevaux mangent leur avoine. Notre domicile occupe un espace de quelques mètres carrés compris entre deux blocs volcaniques de quatre ou cinq mètres de hauteur. Sur le sol sont déposées toutes nos richesses; le baril, les provisions, les couvertures... Le dernier cône ou le pain de sucre, qui n'a guère que 150 mètres de hautenr, est la partie la plus pénible de l'escalade. Il faut grimper sous un angle de 45" à travers des fragments de scories et de pierre ponce qui, à chaque pas, se dérobent sous les pieds et vous font glisser en arrière; c'est l'histoire désespérante de toutes les cimes volcaniques.