LE FUTUR CARDINAL MINISTRE
“Ah! grand Dieu! s'écria Tavanne, mais c'est une pleureuse qui nous arrive.”
Effectivement, le personnage qui venait de pénétrer ans le salon des Glaces avait un air de consternation rendu plus lugubre encore par le costume ecclésiastique qu'il portait.
Et cependant c'était l'abbé de la cour le plus spirituel vi le plus gai, c'était Bernis dont d'ordinaire la mine épanouie et le triple menton retombant en cascade respiraient la joie et le bien-être.
Mais ce jour-là de Berni- avait véritablement Pair de la désolation personnifiée. Le front penché, les yeux baissés, les bras balants, un mouchoir humide dans chaque main, le pas traînant, le corps affaissé sr Tuianéme, il s'avançait en poussant des soupir qui eussent suffi pour alimenter les fameux moulins de Don Quichotte,
Sa mine lugubre était d'un effet si comique que tous les assistants partirent d'un fol éclat de rire.
Bernis, la physionomie de plus en plus somure, la démarche de jlus en plus traînante, Pair de plus en plus dramatique, Bernis leva à ln fois ses deux mains et 88 deux mouchoirs
“Ah! fit-il en agitant dans les airs les deux tissus de batiste.
—Qu'y a-t-11#" dit Richelieu.
Tous les gentilshommes entouraient l'abbé qui tête sans répondre, “Qu'y a-t-il? répéta Richelieu — Ah! mon Dieu! prenez pitié de moi! dit Bernie. — Mais qu'avez-vous? que vous est-il done arrivé ? eria la Trémouille,
seCoua
— en =
—Et dire, fit Bernis avec des gestes 1Mmposants, et dire qu'un tel malheur était suspendu sur ina tête, ot que moi, pauvre et imnocente vietime
Oh! dit Maurepas en voyant la parole expirer
sur les lèvres de l'abbé, pauvre, oui! victime.
peut-être !
mais innocent !... Pourquoi cctte amplification ?
—l’est cela, dit Bernis, raillez! Quand un homme est dans une situation douloureuse, ses amis n'ont qu'à l'abandonner, à le mépriser, à le lapider.. .
— Nous n'avons pas de pierres, dit Maurepas.
—Ah çà! s'écria Tavanne.
l'abbé ? Toi, d'ordinaire si gai, te voilà dans les larmes, les Encore une fois, qu'as-tu ?
— Ce que j'aif dit Bernis.
— Oui: qu'estl done arrivé?
—Ce qu'il est arrivé? dit encore Bernis.
Oui! oui! criact-on do tous cotés, Parlez, l'abbé! parlez vite!”
qu'est-ce qu'il te prend, si joveux, si entraînan genisseiments et les cris
Bernis se renversa en arrière en prenant une pose magistrale,
“Messicurs, dit-il, Jusqu'ici, jusqu'à ce jour, jusqu'à cette heure, je m'étais cru issu d'une noble, hornête et inattaquable famille,
Eh bien! eotte convi tion consolatrice vient d'ôtr subitement et abominablement arra-
chée dé mon coeur!”
Et l'abbé termina sa phrase pathétique avec un geste superbe.
“Bravo' dit Créqui avec adnuration. Garrick n'eût pas mieux fait‘
Oui, messieur, continua l'abbé avec un redoublement d'emphase, tel que vous me voyez je suis sous Le coup de la plus terrible catastrophe !”
Les courtisans se regardaient mutuellement, se demandant des veux ce que signifiait cette plaisanterie de l'abbé folâtre et où elle devait conduire,
“Mais enfin, qu'y at-il? demanda encore Richelieu.
__Hélas! dit Pabbé, je ne puis trouver d'expression pour peindre la situation !
Quelle situation? eria Créqui.
La mienne!
Mais en quoi est-elle mauvaise?
Bernis ae tordit les mains.
“Je n'ai erune chose à faire, dit4l, c'est de me jeter à deux ge: ux aux pieds du roi et de Jui demander grace.
Demander grâce au roi! dit Créqui avec étonnement. Pourquoi?
—Pour ne pas être condamne à mourir sur l'échafau
-Ah ça! dit Richelieu en riant, vous ax lonc cominis quelque crime ?
Piñt au el, monsieur le due! an moms ee qu m'arriverait ne serait que justice, tandis que je nocent.
Innocent de quoi?
—Du crime Ah! dit Bernis, ne me le demandez pas:
__Et! l'abbé. cria Tavanne, jusqu'à quand te moi
Hélas ef tit Fi its hélas : iii Bernis. Que F5 dis-
tu vrai, Tavanne! Ah! que j'aimeraia en ce moment à me moquer de vous tous! Mais non’ La cruelle fatalité. d'aveugle destin se plaisent à m'attacher, moi pauvre inhocent, an gibet de ja souffrance! Ah! plaignez-moi bien fort, vous tous qui m'entourez !”
Et l'abbé, joignant les mains avec onction, prit un air béat qui était loin, bien Join d'être son air habituel,
“Mais, l'abhé. parlez donc! cria La Trémouille avec impatience.
— Oui, expliquez-vous ! dit Richelior,
Qu'il par! sjonta Créqui,
—Ou qu'on , administre Ja question ! dit Mauropas. Tout le champagne du château Y passera,
— Bravo! dirent plusieurs seigneurs,
—Et s'il n'yena Pas assez, ajouta Richelieu, on ira chercher celui des caves d'Etioles et du pavillon de Ja Croix- Fontaine.
—Miséricorde ! ‘ dit Pabbé en Joignant les Iälls, je serais condamné à boire tout cela sans m'arrèter ?
Si tu ne peux boire tout ce champagne, dit Tavanne, on te nojera dedans!
—Ah! grand Dieu !”
Et changeant de ton Pour prendre une voix dolente :
“S1 je suis condamné à tout boire, reprit-il, je sup- Porterai la torture avec une résignation qui, peut-être, me donnera la force !
—Ca! dit Richelieu. avant de vous torturer. l'abi, irons d'abord la chose au Clair pour savoir œ qui vous est arrivé. D'où venez-vous ?
—De Paris,
— Vous y étiez retourné ?
— Hier après-diner
—Et qu'y avez-vous fait à Paris?
—Ce que j'y ai fait ? dit l'abbé d’une voix étranglée, Voilà précisément le terrible de ce que jai à vous dire.
— Qu'est-ce que c’est 7”
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Tous s'étaient avancés, entourant l'abbé. Celui-ci fit un effort pour parler.
“C'est... dit-il c'est.
En ce moment le gros et colossal suisse, qui était demeuré impassible sans paraître écouter ce qui se disait dans la salle, se redressa brusquement et fit tourner le bouton de la porte de la chambre du roi.
Ce bruit bien connu arriva à la fois aux oreilles de tous les assistants, et la conversation fut interrompue gomme par un coup de foudre.
Le suisse avait ouvert la porte,
“Passez, messieurs, passez!” cria-t-il de sa voix de [ ptentor.
11 v eut un silence profond dans le salon des Glaces.