LE PETIT LEVER
Deux pages, beaux enfants de quatorze ans. portant l'uniforme royal et les armes de France brodées sui l'épaule, étaient Campés à droite et à gauche de la porte, à l'intérieur, le Pong sur là hanche, le nez au vent, d'oeil au guet et la mine insolente et railleuse.
Un gentilhorme. vêtu d'un costume splendide et avant les insignes d'officier 29 la chambre, s'avanca jusque sur le seuil de la port en adressant un salut aux: fourtisans. C'était M. lo * d'Ayen, qui remplissait ses fonctions de Premier geatilhomme de la chambre pn quartier,
Tous ceux qui étaient dan salon des (Glaces s’a- Nancérent lentement, tête nu marchant par ordre hiérarchique, suivant la coutu: ui voulait qu'on cédûât le pas à ses supérieurs, ce dont ceux-ci abusaient singulièrement.
“Passez. messieurs. Passez” répéta le suisse une S6+ sonde fois. ‘
Tous s'étaient réspectueusement inclinés. [ls pénét rès rent dans la chambre sans faire aucun bruit et sans Prononcer une parole,
La chambre rovale à Choisy était haute, vaste, spacieuse et magnifiquement meublée. comme tous les an. Partements de cette époque où le bon goût du mobilier
était dans toute sa splendeur. Elle était matelassée de damas de soie blanc et marron, avec des crépines d'or.
Le lit, placé debout, comme tous les bts d'honneur, était en méme étoffe que la tenture, et entouré d’une palustrade en bois doré qui en interdisait l'approche, Aux deux extrémités de cette balustrade se tenaient debout deux pages. Deux autres étaient en face du lit, dans l'embrasure d'une fenêtre, Avec les deux pages gardant la porte d'entrée, cela faisait six pages, nombre réglementaire des pages de la chambre, qui avaient pour chef le premier gentilhomme en quartier.
Au fond, à la tête du lit, à droite, se tenait, à la dlisposition du roi, le premier valet de chambre. Ce Jourlà, c'était Binet qui était de service. Au reste, Binet était de service à peu près tous les jours, car le roi ne pouvait se passer de lui, et les trois valets de chambre qui, eux aussi, devaient avoir leur quartier de service, jouissaient d'une véritable sinécure,
Huit valets de chambre ordinaires étaient épars dans da chambre, attendant les ordres de Binet,
De l'autre côté du lit était la Pevronie, le chirurgen du roi, qui, avec Quesnay le médecin, devait tons jours être présent au Lever. Puis il v avait encore dans l'intérieur de la balustrade le barbier ordinaire, les deux porte-chaises et les deux maîtres de la garde-robe.
Le roi venait de se lever, et les deux pages Ini avaient présenté ses pantoufles, car c'était là ur de leurs priviueses,
[ répondit au salut profond des courtisans par une aimable inclination de tête.
Un silence profond régna dans la cha@ibre. Personne ne devait, suivant les lois de l'étiquette, adresser la parole an roi,
Louis XV avait une habitude, commode au reste pour les courtisans : c'était, @haque matin en se levant, da prononcer la même phrase adressée tantôt à l’un, tantôt
à l'autre, mai: formulé de même manière, Cette phrase était ainsi conçue :
“Eh bien! ce matin, que me conterez-vouns de neuf et d'amusant !”
Ce matin-là, où nous assistons au petit lever de Choi- Sy, le roi adresen sa question ordinaire au marquis de Créqui :
“Sire, répondit le marquis, ce n'est pas moi qui puis répondre à Votre Majesté: c'est l'abbé de Bernis qui arrive de Paris et qui affirme qu'il lui est survenu l’aventure la plus étrange, la plus étonnante, la plus douloureuse, la plus pénible...
— Vite! qu'il nous conte cela,” dit le roi.
Les courtisans s'étaient écartés, faisant place à l’abbé qui se tenait hurublement à l'écart, au fond de la chambre, paraissant n’oset ni avancer, ni reculer.
“Eh bien! ce matin, que me conterez-vous de neuf et d'amusant, monsieur l'abbé 2 reprit le roi,
—Sire! dit Bernis, l'événement le plus étonnant et le plus pénible. ,
! —Süire! dit Richelieu en souriant, ayez pitié de la mine piteuse de ce cher abhé. Tel que vous Je voyez, il Avoue, lui-même, avoir mérité l'écha faud !
—L'échafaud! répéta le roi.
—Oui, sire!
—Comment !”
Bernis leva les mains vers le ciel, puis, courant au roi. Il se précipita à ses Pieds :
“Sire! dit-il, que Votre Majesté me fasse grâce !
— Grâce! répéta le roi sans trop savoir si Bernis parlait sérieusément où s’il se permettait une de ces plaipanteries autorisées à Choisy, le château des Intimes,
— Oui, sire, grâce!
-Pour qui?
—Pour moi!