LA FINANCIERE
“Miséricorde! mais vous allez nous faire rouler dans la rivière si vous vous acharnez à passer!” cria une voix lamentable, -
Un abbé venait d'apparaître à la portière du carrosse de louage. Le corps à demi sorti, l'abbé avait les mains jointes, les veux levés au ciel et l'expression de la terreur pente sur son visage gras, rond, haut en couleur et à menton triple.
Le marquis de Créqui partit d’un joyeux eclat de rire.
“L'abbé de Bernis! dit-il.
—Bernis! répéta Richelieu en se penchant à son tour.
—M, de Créqui! S'écria l'abbé en étendant les rss, Ah! vous n'allez pas nous faire niassacrer !
— Dieu m'en garde, cher abbé, vous êtes un trop aimable convive ; et puis Mlle Gaussin ne me pardonnerait pas: À qui se confesserait-elle, si vous n’étiez plus de ce monde ? Cependant, cher abbé, il faut que nous passions.
— Mais j'ai une peur abominable dans ce carrosse qui chante, en voulant, comme un panier de ferraille,
—Eh Lien! desendez de votre carrosse et montez dans le nôtre. Ensuite, on pourra pousser celui-là dans ia rivière, s'il ne vent pas nous laisser passer.
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— Ah! bien volontiers, ” répondit l’abbé dont le visa-
ge s’épanouit.
Les deux voitures s'étaient arrêtées, l’une barrant la route à l’autre. Un valet de pied s'était élancé à terre ; il ouvrit la portière du carrosse de louage ; l’abbé descendit. Le second valet abaissa le marchepied de la voiture,
“Mais, dit l'abbé de Bernis en s'avançant, je ne suis pas seul.
Ah! ah! dit Richelieu, vous avez une pénitente dans votre carrosse ?
——Non, c’est un homme.
—Qui ?
— Monsieur de Voltaire.
— Voltaire est avec vous? dit Créqui.
—Oui.
—Eh mais! qu'il vienne donc aussi prendre place dans cette voiture. Dites-le-lui. ”
Richelieu sourit railleusement.
“Vous ne connaissez donc pas Voltaire? dit-il.
—Si fait pardieu! je le connais, repondit Créqui.
—Alors, en lui faisant dire par l’abhé de venir, vous savez qu’il ne viendra pas ?
— Pourquoi ?
—Parce qu’il faut l’inviter autrement. ”
Richelieu appela du geste le valet de pied.
“Allez dire de notre part à M. de Voltaire, qui est dans ce carrosse, dit-il, que nous le prions de nous faire honneur de prendre placé dans le nôtre. ”
Le valet s’inclina et, le tricorne à la main, il alla à la portière du carrosse de louage. Après quelues instants, un homme grand, sec, maigre, vêtu simplement, mit lentement pied à terre.
Cet homme était Arouet de Voltaire. Il avait alors cinquante ans, et il était dans tout l'éclat non pas de sa gloire (car la gloire dans l’acception propre du mot ne
lui fut décernée que longtemps après), mais dans tout l'éclat de sa brillante et bruyante réputation.
“ Montez donc, mon cher Arouet!” dit le duc de Richelieu en saluant amicalement le grand écrivain.
Voltaire s’élançca dans la voiture dont la portière fut aussitôt refermée.
Pendant ce temps le cocher du Carrosse avait mis Pied à terre, et, tirant ses chevaux par la bride, il était Parvenu à dégager la route. Le brillant équipage pasea rapidement.
“ Maintenant, messieurs, dit le Marquis de Créqui, où désirez-vous que nous vous conduisions ?
—Mais, dit Voltaire, nous ne Saurions souffrir l’ombre d’un dérangement
—Où alliez-vous ? demanda Richelieu.
—À Etioles! dit l'abbé de Bernis.
—— Vous allez à Etioles ?
—Oui! dit Voltaire.
Eh pardieu ! cela tombe à merveille. Nous y allons aussi.
— Vous connaissez donc Mme d’Etioles ? demanda Richelieu,
—Mais je la connaissais quand elle était Mlle Poisson.
—-Poissor ! Poisson ! répéu Créqui. I] y a eu jadis un Poisson qui a failli être pendu Pour malversation.
—C’est son père, dit Voltaire.
Et quelqu'un l'a fait Sauver à Hambourg, dit Richelieu.
—C'est Tournehem !
—{Ce fut alors, dit l'abbé de Bernis, que pour le dédommager, on lui fit donner la fourniture des viandes à hôtel des Invalides, Qui donc le protégea ?
—{C’est Tournehem ! dit Voltaire.
—Tournehem ! Tournehem ! répéta Créqui en riant mais c’est donc le bienfaiteur de la famille Poisson.
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—1l est assez riche pour être le bienfaiteur de l’humanité s’il le veut, dit Bernis, car il cat bien vingt fois millionnaire.
—Et qu'a-t-il fait encore pour la famille Poisson ?
—1l a complètement débarrassé ce cher Poisson, revrit Voltaire, des fatigues, des ennuis, des chagrins et des inquiétudes de la paternité, en s’occupant d: sa fille, la jolie petite Antoinette, de l'éducation de laquelle il s’est chargé.
—Et il a pleinement réussi, dit l’abbé, car a dix-huit ans Mile Antoinette était tout simplement une jeune fille accomplie.
—C'est véritablement une femme instruite, dit Richelieu.
—Mieux que cela! s’écria Voltaire, c’est une artiste et une artiste intelligente. Elle est excellente musicienne, elle peint merveilleusement, elle jette sur la toile de charmants paysages, sur le carton d’adorables pastels et elle aime avec ardeur, avec passion, avec un entrainement irrésistible l’esprit de conversation, la société brillante, la chasse, le plaisir, la dépense folle,
—C'est ce que je vous disais, Créqui! s’écria Richelieu. Elle est parfaite, cette petite femme! Aussi quand Tournehem, son parrain, l’a lancée dans le monde et qu’il a donné fête sur fête pour la mieux produire, vous rappelez-vous quel succès elle eut ?
—Etourdissant! On ne parlait que d’elle à la cour et à la ville.
—Vive Dieu! qu'elle était jolie le jour de ses noces !
—Ët que Le Normand était laid! dit Bernis.
—Qu'il l’est encore! ajouta Voltaire.
— Oui, mais il était fermier général et le mariage se fit.
—Le Normand d’Etioles, c’est le neveu de Tournehem? dit Créqui.
—QOui.
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—De sorte que Mme d’Etioles s'est attaché à Tourne hem par tous les liens. 11 est à la fois son parrain, son oncle, son bienfaiteur..
-—Aussi, Lloisson lui en est-il profondément reconnaissant !
—{Combien y a-f-il d'années qu'ils sont mariés ?
—Trois ans.
—Et quel âge a-t-elle ?
—Je puis vous dire tout au juste l’âge de Mine d'Etioles, dit Voltaire, car le jour même de sa naissance, je dinais chez Tournehem, et ce jour-là était le 29 décembre de l'an de grâce 1721.
—Donc elle a aujourd'hui vingt-quatre ans,
—Le plus bel âge de la femme.
— Et c’est chez cette charmante fen:me que nous nous rendons, reprit Créqui en s'adressant à Richelieu.
—Oui, mon cher, reprit le duc.
—Et qu'est-ce que nou: allons y faire
—Ve que vont faire tous ceux qui posent le pied dans son salon: l’adorer.
—Et c'est pour me conduire auprès de Mme d’Etioles, que vous m'avez fait lever si tôt ce matin et que nous sommes partis si vite ?
—Mon Dieu oui! Quand vous serez arrivé, marquis, vous ne vous plaindrez pas, car vous allez rencontrer là la société la plus gaie, la plus aimable, la plus spirituelle et la plus pimpante que vous puissiez désirer.
—Te n’en doute pas.
—Et vous pouvez douter d'autant moins que vous avez devant vous deux représentants de cette aimable société, et qu'aux noms de MM. de Voltaire et de Bernis, dont s'enorgucillissent les salons de Mme d’Etioles, vous pouvez joindre ceux de Maupertuis, Cahusac, Monesquiou, Marmontel, Gentil-Bernard et bien d'autre encore...
—Singulière existence que celle de cette jeune fem-
1 en fut mILILS fit} ! lil pr it tu! | coie un petit commis dans la On e, elle avait devant el enr de plus triste, mais est nn enfant gûté de ln l! et out à juil leva QTENAL al ga bin QUES À pour lk t loin de sur l euiiur {to i elle Hitl (ht tt le i l tivs Us ji HUCTS pds SsoNvr:! ant che une route belle, ranto ot lendidement pi rée de flou Qu peut savoir ou une telle route abo Liru | L'1« lo) tu | : dit Repnis 4 quill M. de Jeholjeon donne a&1 souvent ja
ain, ajouta Voltaire en souriant malice ensoment, Richelieu sourit aussr en vouardant Ve cum Une pensée rapide {ul échangée dur co resard de
Guux honimes St profondément spiritu ls tra: d'un Die
prit st différent: R chelieu avait touies les roueriés di
a cour, Voliaire toutes les roueries de Ja philosoplie Depuis quelones cnstants la voiture voulait en plier
loret, Les chevaux dans les montées et dans !es des
contes valonaient avoc une régularité d'allur prouvant un faveur de leur force.
» = } l Î Bientôt on pui OPOETCOVOIT, x (travers les branchages
S6CS, IC ciocher dieu lu Joli villace er NOISV-S us- Et les, Qui, groupant ses inaisonnettes au fond de la vallée. se ire dans les caux lipides de la Seine. en s'abritant des vents du nord et du nord-ouest sous les coteaux du village dont Son non. au resta. idiquait a saprématt
Etioles domine absolument Soir.
En face de Soisy, sur l'autre rive. 2 desenait «ur
ciel bou le Château de Potit-Bourg. veite ancienne demeure de Mme de Montespan. UT appartenait à son fils le duc d’Antin.
La voiture, sans ralentir son allure tourna à watuche
SUIVANT ja Dora du fleuve, et ellé arriva «4 ludo von
ne 15 —
ee 'Etioles, en haut de laquelle se dressaient les là isons du village, dominées par le chateau.
Onze heures sonnaient à l'horloge de l'église au moe ment où le bmflant équipage de chasse traversait ou galop la grande place,
Nous arriverons précisément à l'heure dite, fit ohe server Richelieu, Nous ne potivons pas rester longtemps au château,
Eee" L l
réqui, Car 1 faut que je sois à l'ouverture de la chasse : ma chorge l'exivo. Il ve pins que prob: ble que le roi voudra aujourd'hut forcer un anatier
Nous partirons anssitô que vous le voudrez ré poudit Richelieu, muis attendez d'abord que nous s0yon arrivés ! ?
La voiture roulait rapilement dans une avenue fort be?l, \ droite, en contre-bas, la Seine 4e déroulait jar. ge et belle, s'étendant eu ligne droite Jusqu'aux promières maisons de Corbeil, qu'un grand pare, formant trait ‘ Union, rattachait à cellos l'Evri.
Nous voici arrivés, dit l'abbé de Bernis au mo- Debt où l'équipage franclussait au galop le seuil d'une itajestueuse grille dorée, ] laus une allée decorée à droite et à zauche de pié! aux surmontés de statues.
# voiture s'ongauug
loute la mytholou: <recque avait 1à des représeniants dus aux ciseaux des meillours artistes, Derricre les statues et leur servant de repoussoir, comme disent es artistes, une haie vive, haute de dix pieds, formait une inurallle de verdure. À l'extrémité, était une grande cour ayant un bassin à son centre. des commun: en brique à droite et à gauche, et au fond la façade du château avec «es toitures aiguës, ses flôchos el son aspect siesneurial.
La voitur: décrivit un deniercle et vint s'arrêter devant le perrou. De nombreux donrestiques, en livrévs différentes, se tenaient sous le vestibule, et plu.
sieurs eqhipages, slalonnant dans la cour, indiquent un flot de Visiteurs Richelieu, Créqu, l'abbé de Bermse et Noliwire des cendirent de !
Ionnnes nr henur: rent NO Deu eh ufrlert
avait pris de bras de Richelieu.
a voit ire, qui -'éloig li ul pas PT dit