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Cotillon III

A plupart des biographes contemporains, mime les plus récents, ont donné à la com- • tesse Du Barry une origine de fantaisie, de tous points contraire à la vérité (i). Ils ont pris au sérieux l'acte de naissance fabriqué pour les besoins de la cause, à l'époque du mariage de la courtisane, et dont nous parlerons tout à l'heure. Mais l'acte vé-

(i) M. Capefigue a publié chez Amyot, en 1858, un incroyable et réjouissant panégyrique de M™« Du Barry. Comme ce complaisant écrivain n'a eu connaissance d'aucune des pièces authentiques et vraies concernant son héroïne, il la fait, sans plus se gêner, descendre en droite ligne de Jeanne Darc, née comme elle à Vaucou-

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ritable et officiel, bien qu'un procès célèbre sous le règne de Charles X l'ait suffisamment mis alors en lumière, a tout à £ait échappé à leur attention , et ils ont tenu pour vraie quand même, et en dépit des

leurs, et il lui improvise naturellement pour père celui que le faux acte de naissance lui a inventé^ Jean-Jacques Gomard de Vaubernier.

A l'époque où M. Capeligne nous donnait sa fantastique histoire de la dernière maîtresse de Louis XV, le savant bibliothécaire de Versailles, le docteur Joseph Leroi, publiait à Versailles même un recueil des documents officiels possédés par la biblio> thèque de sa ville natale, relativement à M™<^ Du Barry. Depuis, M. Leroi a réuni ces documents, à peu près inédits, à d'autres non moins intéressants et ayant trait à divers détails intimes de notre histoire depuis Louis XIII, et il les a publiés à Paris, chez Pion, en un vol. in-8o, sous ce titre alléchant : Curiosités historiques (1864). J'ai emprunté à ce prédeux livre des renseignements dont la qualité et l'autorité de M. Leroi me garantissent l'exactitude, et que je ne pouvais trouver seulement que dans ses divers et consciencieux travaux, ou bien à la bibliothèque même qui les lui a fournis. Son livre, si clairement ordonné, m'a donc évité bien des recherches, et surtout il me permet de placer sous les yeux du lecteur des pièces officielles d'un haut intérêt et d'une authenticité incontestable.

MM. de Concourt ont aussi publié sur VL'^^ Du Barry une excellente étude, dans leur livre bien connu : les Maîtresses de Louis XV (Paris, Didot, 1860). J'ai également eu recours à cet intéressant travail, qui doit aussi une bonne partie de ses documents aux diverses publications de M. le docteur Leroi.

Enfin j'ai consulté à la Bibliothèque impériale, qui est encore, quoi qu'on puisse dire, la mine la plus riche et la plus inépuisable en renseignements de tous les genres, à peu près tout ce qui a été publié pour et contre la Du Barry. D'ailleurs j'ai soin d'indiquer aussi souvent que possible la source de mes assertions et de mes emprunts.

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arrêts de la justice, une pièce apocryphe, où Pétat civil de la célèbre favorite est dénaturé et travesti de la manière la plus grossière, la plus bouffonne et la plus maladroite.

Voici les termes de Pacte de naissance authentique, ^ délivré à Saint-Mîhiel, le 25 septembre 1827, aux héritiers Béqus ou Bécu, alors en procès avec les héritiers Gomard, au sujet de la succession, non encore liquidée, de M^^^ Du Barry :

Extrait des registres de Tétat civil dé la ville de Vaucou< leurs, déposés aux archives du tribunal de première instance séant à Saint-Mihie! (Meuse) :

« Jeanne, fille naturelle d'Anne Béqus, dite Quantiny, est née le dix-neufième aoust de Fan mil sept cent quarantetrois, et a été baptisée le même jour. Elle a eu pour parain Joseph Démange, et pour maraine Jeanne Birabin, qui ont signé avec moy. »

Les signatures sont ainsi apposées sur Pacte :

Jeanne BiRABiNE. L. Galon, vie. de Vau.

Joseph Démange.

Pour copie collationnée sur la seconde minute déposée aux archives.

Saint-Mihiel, le 2) septembre 1827,

Le commis greffier, François.

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C'est donc seulement en 1827, à l'occasion du procès intervenu entre les héritiers vrais et faux de la favorite, que fut produite, pour la première fois, cette précieuse pièce, restituant à celle que beaucoup d'historiens appellent encore de nos jours Marie-Jeanne Gomard de VaubernUr, son simple, vulgaire, mais véritable et seul nom de Jeanne Biqus, fille de Anne Biqus et de père inconnu, c'est-à-dire fille naturelle.

Au moment de sa naissance, un fournisseur des vivres de l'armée, le riche Billard Du Monceau, se trouvait de passage à Vaucouleurs. Anne Béqus était dans le besoin ; on fit appel à la charité du richard, on l'intéressa à la misère et à la position de la mère nouvellement accouchée, et cet homme, bon et généreux, donna un secours d'argent et promit, sans croire s'engager beaucoup , son appui pour l'avenir (i).

En 1749, ^^^^ Béqus épouse, sérieusement cette fois, un pauvre commis aux aides, du nom de Rançon, et vient avec lui habiter Paris. Ce commis avait de petits appointements, ne menait pas une vie fort ré-

( 1) M. Capefigue donne même ce personnage pour parrain à la future Du Barry. « Lé baptême, dit-il, eut lieu avec solennité. » C'est là une pure invention, qui ne repose sur aucune donnée vraie ou fausse , puisque Pacte apocryphe lui-même mentionne un autre parrain.

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guliere, et, le malheur aidaTit, le ménage fut loin d'offrir un parfait modèle de constance et d'union. Le mari vivait beaucoup de son côté, sans laisser à sa femme de quoi faire aller ta maison, et les deux époux en vinrent assez vite à se quitter tout naturellement, sauf à se retrouver et à se réunir plus tard, lorsque Jeanne, toute-puissante, aura fait disparaître, avec de l'argent, les difficultés matérielles qui les avaient séparés.

Sans ressources , incapable de trouver dans son travail des moyens^d'existence suffisants, M°i« Rançon se rappela le financier bienfaisant qui l'avait jadis secourue, et elle ne craignit pas de s'adresser à lui pour réclamer sa protection. La petite Jeanne avait alors un peu plus de dix ans ; elle était déjà fort folie ; sa mine éveillée, sa fraîche figure, l'espièglerie et la jeunesse de son esprit ravirent Du Monceau, qui depuis longtemps avait oublié l'enfant et sa mère. Il commença par faire une petite pension, pour satisfaire aux premiers besoins des deux femmes; puis, quelques mois après, il les plaça chez sa maîtresse, la courtisane Frédérique, qui fit de l'une une espèce d'intendante, et""de l'autre une manière de soubrette intime, faisant, avec l'épagneul de madame, partie inamovible de l'appartement.

On recevait là nombreuse et légère compagnie.

Jeanne devenait de plus en plus jolie, agaçante, fri-^ ponne même, et ses yeux disaient déjà beaucoup de choses que son libre et impertinent langage ne démentait pas trop. La Frédérique, soit qu'elle craignit, dans l'enfant qui allait devenir femme, une rivale dangereuse, soit qu'elle aimât mieux voir Jeanne se perdre ailleurs que chez elle, — ces sortes de femmes ont quelquefois pour les autres des velléités de vertu si surprenantes! — avertit le protecteur du ton, des allures et des libertés que prenait sa protégée. Du Monceau n'était pas un débauché ; il avait une maîtresse parce que c'était l'usage; il dépensait beaucoup d'argent pour elle parce que c'était la mode ; il menait un grand train parce qu'il fallait faire comme tout le monde, sous peine d'être ridicule ; mais il estimait assez l'honneur et la vertu pour chercher à conserver le plus longtemps possible ces précieux biens à la petite Jeanne.

Il la fit sortir de chez la Frédérique et la plaça au couvent des filles de S'ainte-Aure, rue Sainte-Geneviève. C'était un asile de protection ouvert à toutes les jeunes filles qui préféraient la vertu au vice, mais qui craignaient, en ce temps de facile perdition, de n'avoir pas la force nécessaire et suffisante pour résister aux séduaions nombreuses d'une vie trop indépen^ dame et uop libre. Le prix de la pension était de deux

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cents livres par an; il fallait apporterun petit trousseau, « deux paires de draps et six serviettes, » mais la règle de la communauté était sévère, le travail obligatoire, et u les badineries, les petits airs délicats^ les ris outrés, toute phrase plaisante, tout ton railleur, » sévèrement proscrits et punis.

Quelle cruelle transition pour cette jeune fille habituée depuis assez longtemps déjà au luxe fastueux d'une courtisane célèbre, et se trouvant tout à coup dans cette maison fermée à toutes les visites et à tous les regards, astreinte à une règle pleine d'uniformité, de sévérité, de monotonie, et par conséquent d'ennui! La tenue était grossière : a deux voiles noirs d'étamine, une guimpe commune sans empois; sur la tète, une bande de toile cachant les cheveux et les trois quarts du front, une robe de serge d'Aumale blanche et des souliers de veau jaune, attachés avec des cordes à l'avenant. » Cette réclusion, ces habitudes nouvelles et comparativement si dures et si odieuses, ne pouvaient convenir longtemps à la petite personne qui avait si fort scandalisé la Frédérique. Sa légèreté et ses folies la firent, peu de -temps après son entrée, renvoyer prestement du couvent, et cela « à son grand contentement et à sa joyeuse satisfaction! »

Jeanne rentra alors momentanément chez la Frédérique, déjà fatiguée de la mère Béqus, qu'elle avait

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gardée jusqu'alors par charité, mais en la soupçonnant, à tort ou à raison, de malversation dans l'administration de son intérieur, d'espionnage à l'endroit de sa conduite, et même de connivence impudique avec un moine Picpus du nom de Gomard, qu*elle voyait, paralt-il, un peu trop fréquemment. Sur ces trois chefs d'accusation, plus ou moins prouvés, Anne Béqus et sa fille furent, sans autre forme de procès, jetées hors du logis de la Frédérique, et se retrouvèrent, comme devant, dans la misère et dans le besoin.

Le moine Picpus Gomard, soupçonné par U mai* tresse de Du Monceau, ëtait l'oncle ou passait pour l'oncle de la jeune Jeanne; il se pourrait même qu'il fût son père (i). Après la brusque expulsion opérée par la courtisane, il se remua de son mieux pour établir sa famille; il acheta à Jeanne un éventaire portatif, et la future maîtresse royale alla de porte en porte vendre des objets de quincaillerie et de bijouterie de mauvais aloi, qu'on lui acheta beaucoup plus pour la grâce et l'espièglerie de son sourire que pour leur valeur même.

A ce moment, le frère Gomard, en quête de ressources, devint le directeur spirituel de la riche veuve d'un fermier général, M"^ de La Garde, proprié-

(i) M. Capefigue tue, en 1752, le père quMl a inventé à la Du Barry, et qu'il appelle avec compassion « sa seule espérance! »

taire du magnifique domaine de la Courneuve, où elle passait une grande partie de l'année. Gomard, pris sans doute pour tout faire, remplissait en même temps dans cette aimable maison le rôle de souffleur de la comédie de société du château. La dame du lieu n'était plus jeune, mais elle aimait à recevoir nombreuse compagnie, et comme elle ne pouvait plus prendre une part bien active aux plaisirs trop bruyants, elle avait imaginé, pour elle et pour sa société, des amusements plus calmes, de façon cependant à contenter et à occuper tout le monde. Puis, elle avait deux fils, Tun fermier général, l'autre maître des requêtes, qu'elle tenait à attirer et à retenir chez elle, en leur faisant trouver dans son château toutes les distractions possibles. Tous deux jeunes encore, légers et viveurs à la mode de l'époque, ne devaient pas rester longtemps insensibles aux charmes de la jolie Jeanne. Ils en devinrent à la fois, et sans se confier l'un à l'autre, éperdument amoureux; ils le dirent, le montrèrent et peut-être le prouvèrent à la belle enfant, aussi facile à convaincre qu'à séduire. Il y eut scandale, esclandre ; la pieuse dame, que les licences de la comédie grivoise n'effarouchaient pas, mais qui redoutait pour ses fils la perdition éternelle, fit ouvrir à deux battants la grande porte de son château, par laquelle sortirent à

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la fois, la mère, la fille et le moine, une fois encore aussi misérables qu'avant leur passagère fortune.

Que faire ? que devenir ? On avait subi toutes les vicissitudes^ essayé de toutes les positions et de tous les emplois ! mais partout, le diable sans doute s'en mêlant, on avait éprouvé un échec et une déception. L*oncle Gomard vint encore au secours des deux femmes ; iPfit entrer Jeanne, la jolie Jeanne, cette suivante des grandes dames, habituée successivement au luxe impudemment étalé d'une courtisane à la mdde, puis à la vie large et princière d'une riche parvenue ; ayant pris chez l'une les fatales leçons d'une coquetterie par où elle devait se perdre, après avoir sans doute laissé chez l'autre plus encore que la vertu, que la première lui avait peut-être ^u moins conservée ; ayant enfin gardé de son séjour dans ces deux maisons, si différentes d'allures et de conduite, certains dehors gracieux et distingués qui pouvaient empêcher de penser à l'obscurité de son origine et à la vulgarité de sa vie ; il la fit entrer, dis-je, sous le nogti du mari de sa mère le sieur Rançon, chez une célèbre marchande de modes de la rue Saint-Honoré, M"»^ Labille. Le magasin était situé non loin de la barrière des Sergents. Le mari, M. Labille, était en nom sur la devanture et dans la signature sociale ; mais en réalité

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sa femme seule dirigeait et faisait prospérer sa maison. Quant au mari, qui aurait vécu en oisif dans l'association, il avait ouvert dans. la maison voisine un bureau de loterie qui attirait nombreuse pratique. Les deux commerces se faisaient ainsi valoir et s'enrichissaient mutuellement, ''en se renvoyant l'un à l'autre leurs clients communs. Il y avait donc foule dans les deux boutiques, et foule brillante, légère, inoccupée et composée en grande partie de jeunes seigneurs qui luaient le temps en courantles aventures galantes, ne craignant jamais de se compromettre dans les plus folles tentatives, et se moquant parfaitement du qu'en dira-t-on.

Comme tous les magasins de modes à cette époque > celui de M"« Labille était le rendez-vous de tous les jeunes seigneurs du quartier; on y agaçait les ouvrières, on leur envoyait des billets doux, on leur lançait les œillades les plus assassines, mais généralement aussi les moins meurtrières : car ces jeunes filles étaient loin d'ajouter grande confiance aux beaux discours de ces jolis parleurs, et elles préféraient de moins brillants, mais de {)lus discrets et de plus solides amoureux. Les rapports se bornaient donc avec eux à de simples escarmouches et à de vaines paroles qui faisaient passer plus vite la journée, remplissaient plus gaiement les heures du travail, mais dont le ré-

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sultat était rarement perfide et dangereux. L'élégante tournure, la physionomie vive et éveillée de Jeanne, devaient naturellement frapper tous les regards; elle séduisit bien vite la jeune et folle cohue (i). Les billets doux tombèrent aussitôt drus comme grêle dans la corbeille où elle serrait son ouvrage. La chronique lui prête alors trois faiblesses, trois amants, un commis de marine, le beau Duval; un petit gentilhomme, M. de la Vauvenardière, et enfin un simple coiffeur, Amet, le plus connu et le plus authentique de ses premiers galants. Celui-ci eut Tindignîté, après quelques mois de bonheur, d'abandonner sa maîtresse dans une petite maison qu'il avait louée, meublée et embellie à son intention ; un matin, il partit sans rien dire pour l'Angleterre, et la perfide Albion n'a point rendu l'amoureux infidèle !

C'est à ce moment que les libellistes à gages du parti Choiseul ont trouvé bon de faire figurer Jeanne Béqus au nombre des pensionnaires de la Gourdan. Cette Gourdan était la plus célèbre entremetteuse de son temps; elle gagnait .beaucoup d'argent dans l'exploitation de son édifiant commerce, car sa maison était fréquentée non-seulement par les riches person-

( 1 ) Jeanne de Vaubernier, dit M. Capefigue, qui continue à traiter notre héroïne comme une grande dame abaissée forcément par le malheur, travailla dans ce magasin « arec grâce et imelUgeoce... »

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nages de la cour et de la ville, mais aussi par tous les étrangers importants qui venaient demander à Paris des délassements et des distractions de tous les genres. Elle accueillait volontiers et sans grande recommandation les jolies filles qui préféraient l'oisiveté dans la honte à l'honneur dans le travail, et il ne serait certainement ni invraisemblable ni impossible que Jeanne Béqus se fût adressée à elle dans son dénûment ou dans son ennui. Mais rien non plus n'autorise à croire semblable chose. Paris et l'étranger ont été inondés, pendant et même après la faveur de la comtesse Du Barry (i), d'écrits et de brochures plus infâmes les uns que les autres, et où la vie première de la maitresse du roi est racontée, travestie, défigurée et calomniée à plaisir (2). C'est dans ces petits recueils or-

(i) On publiait à Paris, en 1790, une prétendue vie de Mn>e pu Barry, sans nom d'auteur, comme la plus grande partie de ce genre de productions. Ce livre anonyme et mensonger porte pour seule indication : Imprimerie de la Cour. En tête on voit un soi disant portrait de Phérolne, avec des vers commençant ainsi : La Messaline que tu vois...

(2) Et d*abord le Gazetier cuirassé de Thévenot, sous le pseudonyme de chevalier de Morande, « ci-devant escroc à Paris, disent les écrits du temps, et qui ne Test pas moins devenu à Londres. » En effet, la favorite paya mille guinées le manuscrit qu'elle fit détruire, ce qui n'empêcha pas la publication d'une seconde copie, dont les exemplaires sont au jourd'hui rarissimes. On y Ut des choses de ce genre, parmi celles que l'on peut citer :

o W^^ Du Barry vient d'instituer un nouvel ordre : celui de

duriers et dont la plupart sont suffisamment connus pour que tout écrivain sérieux soit aussitôt mis en garde contre Jeurs assertions, qu'on trouve seulement

Sainte-Nicole ; les conditions pour les femmes sont très -rigoureuses : il faudra avoir vécu avec dix personnes différentes au moins. Les hommes seront dispensés de faire des preuves ; mais quoique la comtesse assure qu'elle ne nommera chevaliers que ceux qui sont bien avec elle, on croit que cet ordre sera plus nombreux que celui de Saint-Louis... » (Page J4.)

« Les soupers des petits appartements sont plus voluptueux que jamais ; la comtesse y a introduit la gaieté franche et les plaisirs bruyants de la Courtille .. » (Page 61.) '

« L'Académie a proposé un prix pour celui qui prouvera que le chancelier est un honnête homme et la Du Barry une femme de bien. » (Page 9 j.)

Ces citations donnent une idée suffisante de l'absurdité de ce livre dont « les saletés, » je le répète, ne sauraient être réimprimées.

2° Vie d'une courtisane sur le trône de France, (1770), la Haye, I vol. in-80.

)0 Comment une p devint maîtresse d*un roi, brochure in-S®,

Londres, 1771.

4° Les Mémoires authentiques de la comtesse Du Barry, maîtresse de Louis XV , 2 vol traduits de l'anglais, 1772.

$0 Mémoires secrets d'une femme publique, ou Essai sur les aven^ tures de la Du Barry, depuis son berceau jusqu*au lit d'honneur, in-S®. Londres, 4 vol. 1774 .

60 Les Hauts faits de la comtesse £)...., petit in-S^ de 96 pages, sans date d'édition.

Et bien d'autres encore, sans compter toutes les publications, biographies, notices, bâties, arrangées, inventées et amplifiées, à l'aide de cette série de bètes et sales calomnies, qui n'ont pu amuser un moment certains lecteurs du temps qu'à cause de leur proscription et de leur à-propos.

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la mention d'un séjour de Jeanne Béqus chez l'illustre procureuse. Et puis qu'importe, après tout, qu'elle aU oui ou non passé dans ce sérail à tant la nuit ? Sa vertu en sera-t-elle augmentée ou amoindrie, honneur diminué ou rétabli ?

D'ailleurs, si elle n'a point fait nombre dans lection de beautés de contrebande de la Gourdan, nous la trouvons plus certainement et à peu près à cette même époque dans un endroit qui ne valait pas beaucoup mieux. Une M"* Duquesnoy tenait alors, rue de Bourbon, une maison de jeu qui attirait chez elle une société aussi variée que nombreuse. Cette dame, sous des dehors honnêtes et mielleux, était une franche coquine, qui ne se gênait pas pour opérer chez elle, et clandeslinemeat, de passagères liaisons entre les personnages des deux sexes qui lui faisaient l'honneur d'entretenir son tripot. Elle se composait d'abord un fonds de société recruté parmi d'aimables filles, qui passaient pour ses nièces^ pour ses parentes sans degré désigné, et plus simplement et plus généralement pour ses amies. Elle n'était pas difficile sur le choix de ses autres relations, et on venait chez elle un peu comme on voulait, pourvu qu'on eût le gousset garni et qu'on le vidât sur le tapis vert de la maison, soit pour cause d'amour, soit pour cause de jeu. C'est M™^ Rançon qui procura

cette honnête connaissance à sa fille, sans se douter que cette relation de hasard allait être pour elle la source inespérée de la plus haute fortune que puisse rêvÊT une courtisane.

tmi les personnages qui fréquentaient alors le tripot de la Duquesnoy, on remarquait surtout le comte Jean-Cérès Du Barry, que ses contemporains, bons I juges de sa vie et de sa conduite, ont surnommé le Roui; 11 était né à Lévignac, près de Toulouse, en 1722, et avait vécu dans cette dernière ville jusqu'en 17569 au milieu des scandales de tous les genres. Son nom et sa personne étaient rapidement tombés dans le mépris général. A vingt-huit ans, il quitta Toulouse pour venir chercher fortune à Paris. Comme il avait en peu de temps dissipé la petite part qui lui était revenue de son mince patrimoine, il espérait, grâce à son nom, à ses quelques relations et aussi un peu à ses intrigues, se créer bien vite à Paris une position et des ressources nouvelles.

La prétention des Du Barry, qui n'étaient cependant guère connus avant l'illustration fatale qui allait bientôt leur survenir, était de descendre des Barri- Moore, branche cadette des Stuarts; on lisait en devise dans leurs armoiries le fameux Bouttez en avant! qui leur avait été, disaient-ils, octroyé par le roi Charles Vil, et que devaient tant plaisanter plus tard la

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duchesse de Grammont et ses amis!... Malgré cette noblesse plus ou moins authentique, le comte Jean Du Barry échoua dans toutes ses tentatives auprès des ministres Rouillé, de Bernis et de Choiseul, à qui il fut successivement recommandé. Le bruit de sa conduite à Toulouse l'avait précédé à Paris et ne plaidait guère en sa faveur. Il briguait un poste diplomatique à l'étranger; on le berça de promesses en Pair, de places imaginaires et de fonctions idéales qui ne passèrent que fort peu à l'état de réalités (i). il attendit, patienta, vivant on ne sait trop comment, du jeu et de la débauche; puis enfin, lassé d'être promené inutilement dans les bureaux et les antichambres du ministère, il donna sa démission de diplomate en expectative, et tourna ses vues d'un autre côté. Il obtint à la fois, par je ne sais quelles faveurs singulières, trois sinécures assez grosses en bénéfices, et permettant à leur titulaire de vivre à sa fantaisie des revenus qu'elles rapportaient, sans s'occuper aucunement de leur gérance. On lui délégua d'abord un intérêt dans la fourniture des vivres pour la marine, puis pour la guerre, puis enfin pour la Corse, dont la cession à la France

(t) Il fat un moment chargé d'une mission en Russie, puis d'une seconde en Angleterre; mais ces deux absences furent de très-courte durée, et ne servirent qu'à mieux constater son incapacité et son inconduite.

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allait être bientôt opérée. Tout cela le mit à même de gagner et de dépenser beaucoup d'argent, sans rien faire d'utile ou de sérieux. Il mena alors plus que jamais à grandes guides la vie de débauches qui lui allait si fort, et son train prit des allures tout à fait princières. Cependant, au milieu de cette existence si remplie par le jeu, les femmes, les folles entreprises et les sollicitations ambitieuses, il avait trouvé le temps, justement dans l'intérêt de ses affaires, de prendre femme , non pas pour faire une fin , — en ce temps-là le mariage était un moyen de commencer et non, comme on dit aujourd'hui, d'enterrer la vie de garçon, dans le sens où il faut prendre ici ce mot, — mais pour se poser davantage et faire concourir avec les siennes les influences et les protections de sa femme à la réussite du but qu'il poursuivait, et qu'il n'atteignit pas. La comtesse Du Barry ne devait pas être et ne fut pas heureuse avec un tel mari ; on prétend qu'elle le fut avec d'autres, et qu'elle se consola aisément de la solitude où la laissa bientôt son époux. Mais cela est fort indifférent à ce récit, et la comtesse Jean Du Barry ne peut nous occuper que pour mémoire.

Ce comte Jean avait encore deux frères : l'un, Guillaume, qui va bientôt jouer un rôle, et lequel, grand Dieu !... l'autre, ËHe, qui sera fait, pendant la faveur

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de sa belle-sœur , comte d'Hagicourt ; puis deux sœurs «de médiocre esprit et d'assez grande laideur, » Isabelle et Françoise. Les deux frères cadets et leurs sœurs n'étaient pas à Paris ; ledemier était soldat ; Guillaume, le second, officier des troupes de la marine rivale, vivait à Toulouse avec une maîtresse, et, plus rangé que son frère aîné, il se contentait Je ses petits revenus, sans dévorer son capital. L^ur mère, la comtesse Ou Barry, née de La Gaze, habitait également Toulouse. Jeanne devait^ dès le premier jour, plaire à ce roué, qui paraît être, en somme, le seigneur le plus influent et le plus distingué que reçût la Duquesnoy dans son infâme tripot ; ce qui permet de se demander, en bonne conscience, de quel acabit, en matière d'honneur et de moralité,, devaient être les autres personnages qui le fréquentaient comme lui!... La vue de ce joli et fripon minois, si fin, si éveillé, si rose et si jeune, inspira d'abord à ce débauché une passion d'autant plus vive que toutes les beautés qu'il avait rencontrées jusqu'alors n'avaient point pour elles la séduction très-grande et très-rare de l'esprit naturel^ primesauti%, vivace et même égrillard qui brillait au plus haut degré dans les traits^ les saillies, le caquet babillard, en un mot dans toute la personne de cette étincelante et fraîche jeune fille. Dans son enthousiasme, il la baptisa dès le premier jour du nom de

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l'Ange, qu'on lui a conservé, en supprimant l'apostrophe, qui le caractérisait trop.

Ce fut pour die et pour lui une vie toute nouvelle. Il fut un moment fidèle à ce nouvel amour; il reçut sa mait^sse dans son hôtel de la rue Neuve-des-Petits- Champs; il l'entoura de tout le faste qu'il put déployée, lui donna des fêtes, lui prodigua les cadeaux, les dentelles, les bijoux, et la produisit avec orgueil devant ses amis, qui, non moins débauchés que lui, célébrèrent les beautés de la déesse dans des orgies où elle leur tint tète à tous, avec le sang-froid le plus intrépide et le plus cynique. Cependant Jeanne se perfectionna dans cette société, qui, malgré le relâchement et la licence de ses mœurs, avait un vernis d'élégance et de politesse et l'habitude des grandes manières et du ton à la mode, toutes choses qu'elle avait un peu oubliées et perdues depuis son escapade et son expulsion de chez la veuve du fermier général. Elle devint la véritable comtesse Du Barry chez le frère de celui qui allait bientôt lui donner le droit de porter officiellement ce nom.

Mais l'amour du roué pour Jeanne ne fût pas, diton, longtemps pur de toute intrigue et de toute ambition. Il recevait dans sa maison de plus riches seigneurs que lui, auxquels il donnait à jouer après boire ; il est permis de supposer, et les pamphlets ne se sont

pas fait faute de le crier bien haut sur tous les tons, qu'à bout de ressources, et comme moyen de s'en procurer de nouvelles, Jean Du Barry fit trafic de la beauté et des charmes de sa maîtresse. Mais une fois lancé dans ce domaine des suppositions et des choses possibles et certifiées, mais qui ne sont peut-être pas arrivées, on peut aller si loin, qu'il faut se défier un peu de tout. Les mœurs, la conduite, les dépenses, les besoins toujours renaissants et jamais rassasiés du comte Du Barry, autorisent malheureusement toutes les hypothèses ; sur ce point les gazetiers de la duchesse de Grammont ont pu imaginer et dire tout ce qu'il leur a plu, sans qu'il soit toujours facile ou même possible de contrôler leurS assertions et de prouver qu'ils ont inventé et menti. A défaut de preuves bien authentiques, je renvoie le lecteur à cette s^rie d'ouvrages indigestes publiés à Londres et à Paris de 1 768 à 1775, et je ^"^ conseille de né lire tout ce fatras, s'il en a le courage, qu'avec la plus grande et la plus constante précaution.

D'ailleurs, la célébrité de^la courtisane devait promptement dépasser le cercle dans lequel elle vivait. Son nom, porté de bouche en bouche, le bruit de sa réputation de beauté et d'esprit, de libre vivacité, el même de sa dépravation, arrivèrent aux oreilles royales par l'entremise de deux personnages bien

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dignes des passions honteuses qu'ils allaient servir!... Dominique Lebel, pourvoyeur des plaisirs soi-disant secrets de Sa Majesté, était connu de ce Du Barry. L'entremetteur se plaignait un jour devant le comte de la difficulté d'amuser le monarque blasé, fatigué du ParC'HuX'Cerfs ^ lassé des maîtresses prises à la cour, poursuivi par des idées noires, nées de sa mélancolie et de «on oisiveté, et priant qu'on lui trouvât, à tout prix, « de quoi se distraire. » Le comte flaira aussitôt une affaire lucrative dans l'examen de la situation. Si le roi s'ennuyait si fort, de quel prix ne payerait-il point l'instrument et l'objet d'un plaisir nouveau? Ce fut donc une sorte de part à deux qu'il proposa tout d'abord à sa maîtresse. Celle-ci ayant accepté avec joie, il la présenta à Lebel au milieu d'un souper dont elle fit les honneurs avec une gaieté, un entrain et une verve endiablée qui mirent aussitôt le feu aux poudres. Lebel revint enchanté, séduit, enthousiasmé; il courut trouver le duc de Richelieu, l'un des trois ou quatre débauchés que le roi avait institués ministres de ses plaisirs, et il lui fit part de son admiration pour la maitresse du comte, lui donna le désir de la voir, et lui en ménagea les moyens.

Le duc eut une entrevue avec la belle Jeanne^ après laquelle la machination de son élévation au poste de maîtresse royale fut sur-le-champ ourdie, entreprise et

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amenée à une réussite aussi rapide que complète. En effet, le tableau qui fut fait au roi des séductions, inédites pour lui, que savait déployer la maltresse de Du Barry fit naître aussitôt dans le coeur du cynique vieillard le désir irrésistible d'une possession immédiate.

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