DEUXIEME PARTIE
EPUis l'année 1764, que M»"^ de Pompadour était morte, le roi Louis XV s'ennuyait.
Sa Majesté n'avait pas eu, depuis cette époque, de maîtresse en titre ; ses obscures amours du Parc-auX'Cerfs ne lui offraient plus qu'un d^assement passager et insuffisant; d'ailleurs, l'aventure de M"^ de Romans (1), le scandale qui l'avait suivie et les ennuis que cette affaire avait causés au monarque, lui faisaient désirer une liaison plus sérieuse, plus sûre et plus digne de lui.
(i) Sortie du Parc-aux-Ceffs, et installée à Passy, Mlle de Romans avait été, pendant près d'un an« la mattresse secrète du roi. Elle devint enceinte et sollicita la légitimation de Tenfant qu'elle allait mettre au monde ; le roi s'y refusa. La belle accoucha et adressa de nouveau au roi, mais en vain, les plus vives et les plus
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Son ministre, le duc de Choiseul, qui ne négligeait aucun moyen de consolider son crédit et de se rendre de plus en plus agréable et indispensable , tenta d'abord, en 1765, de donner pour maîtresse au roi la belle M""^ d'Esparbès, qui eut en effet un moment de faveur passagère. Mais « cette femme aux belles mains » voulût aller trop vite en besogne, et le monarque, blessé par les prétentions de sa maîtresse, non encore publiquement avouée, la renvoya brutalement chez son père, à Montauban. Le ministre fit alors offrir secrètement au roi, par un tiers, sa propre sœur, l'ambitieuse duchesse de Grammont. Altière, impérieuse, avide de pouvoir à l'excès, elle avait tellement subjugué son frère, que ce ministre si fier, si absolu, se laissait gouverner par elle et à son gré. Ne sachant à quoi attribuer ce singulier ascendant, la malignité des courtisans leur en avait fait chercher le principe dans une amitié plus que fraternelle entre ces deux personnages, d'ailleurs trop au-dessus des préjugés l'un et l'autre pour se laisser arrêter par ceux de religion ou d'honnêteté publique. Quoi qu'il en
instantes supplications. Le roi tint bon ; la maîtresse s'entêta, et publia révénement d'une façon si bruyante, qu'il fut bien vite connu et commenté comme il inéritait de Tétre, non-seulement à Versailles et à Paris, mais dans toute la France.
Le roi fut obligé de faire enfermer pendant quelque temps Mlle de Romans à la Bastille, pour étouffer le bruit de ses plaintes.
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soit, cette anecdote, fort accréditée à la cour, avait été consignée d'une manière adroite dans les quatre vers suivants^ relatifs aux principaux événements d'alors, l'expulsion des jésuites et la mort de la Pompadour :
Après avoir détruit Tautel de Ganymède,
Vénus a quitté Phorizon ; A ses malheurs encor, France, il faut un remède :
Chasse Jupiter et Junon (i).
La duchesse deGrammont ne demandait pas mieux que de devenir la maitresse du roi, mais elle voulait avoir les avantages complets de la position, c'est-àdire être déclarée maîtresse en titre. La succession de la Pompadour avait de quoi la tenter, et un amour secret et éphémère ne pouvait ni la satisfaire ni lui convenir. Il y eut à cette occasion quelques pourparlers qui auraient peut-être abouti, si l'intrigue qui devait élever sur le honteux pavois la maîtresse du comte du Barry n'était venue se mettre au travers des prétentions du duc de Choiseul et de sa sœur, ruiner à jamais les espérances de l'une, et ébranler déjà dans sa base, alors cependant si solide, le crédit et la faveur de l'autre.
La vie du roi s'usait donc uniformément au milieu
(t) vie privée de Louis XV, par Mouffle d'Angerville, publiée sans nom d'auteur. Londres, 1781, 4 vol. Voyal. IV, p. 162.
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des mêmes plaisirs; Versailles, ce grand palais solennel qui rappelait de si puissants souvenirs, n'était favorable ni aux folies de la table ni aux amours légers; aussi le roi s'y plaisait-il moins qu'à Choisy, où il allait deux fois par semaine, en compagnie de quelques seigneurs privilégiés et d'un nombre de dames restreint, mais qui étaient condamnées à un excès prodigieux de gaieté et d'esprit, sous peine de voir le roi s'ennuyer et même s'endormir au ftiilieu d'elles. Dans ce joli et pittoresque château^ si admirablement situé, si coquet, si élégant/ et qui n'avait rien de l'aspect grandiose du majestueux Versailles, le roi autorisait toute licence et permettait toutes folies. Il voulait être amusé avant tout, et l'étiquette était absolument bannie des soupers délicats qu'il offrait à sa petite cour. Douze couverts au plus ; liberté et même ordre de tout dire, de tout faire, récits d'anecdotes graveleuses , critiques, médisances, calomnies où le puissant Choiseul n'était pas lui-même épargné. Plus la farce était drôle, plus le roi était heureux; il riait parfois du bout des lèvres, rarement tout à fait ; mais son air mélancolique et froid se dissipait-il sous un sourire, sa gaieté atteignait-elle par hasard à son paroxysme dans un éclat quelconque rapidement disparu, alors l'assemblée s'abandonnait aussitôt à la plus folle joie, et les chansons méchantes, satiriques
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et même ordurières couraient la table, chantées par les plus fausses voix du royaume.
C'est à l'un de ces soupers qu'il prit fantaisie à ces convives heureux de célébrer, à tour de rôle, leur bonheur dans des couplets improvisés et dont chacun devait successivement dire quatre vers faisant suite aux précédents. Le précieux recueil manuscrit de Maurepas nous a conservé et transmis cette improvisation en huit couplets, simplement curieux à cause de la haute qualité des improvisateurs :
Le duc d'Ayen.
Que l'on goûte ici de plaisirs!
Où pourrions-nous mieux être ?
Tout y satisfait nos désirs.
Tout aussi les fait naître.
De Soubise.
N'est-ce pas le jardin Où notre premier père Trouvait sans cesse sous sa main De quoi se satisfaire ?
Le marquis de Rouvray.
Ne sommes-nous pas encor mieux
Qu'Adam dans son bocage ? Il n'y voyait que deux beaux yeux,
J'en vois bien davantage 1...
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— 3$ — Le duc de Richelieu.
Dans ce séjour délicieux
Je vois aussi des pommes Faites pour charmer tous les yeux
Et damner tous les hommes.
Amis, en voyant tant d'appas,
Quels plaisirs sont les nôtres!...
Sans le péché d'Adamas
Nous en verrions bien d'autres!...
Le roi.
Il n'eut qu'une femme avec lui,
Encor c'était la sienne :
Ici je vois celle d'autrui
Et n'aperçois pas la mienne !...
Le duc d'Ayent
Il buvait de l'eau tristement
Auprès de sa compagne !
Nous autres nous chantons gatment
En sablant le Champagne ! Si l'on eût fait dans un repas
Cette chère au bonhomme, Le gourmand ne nous aurait pas
Damnés pour une pomme!...
' De leur côté, Mesdames^ filles du roi, qui représentaient presque à elles seules^ dans cette cour licencieuse, le parti de la dévotion et de la piété, avaient imaginé, pour ramener leur père à une vie plus régu-
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Hère, un moyen désespéré, auquel certainement elles seules pouvaient songer.
La reine était morte le 26 juin 1768 <( en pieuse et recommandable personne, » ayant été toute sa vie une femme très-digne et très-honorable, très-estimée et très-vertueuse, mais en revanche fort peu l'épouse qui convenait au débauché Louis XV, à qui il aurait fallu une compagne « moins confite dans le Seigneur, » dIus complaisante et plus mondaine. Ce ménage mal ^sorti faisait cependant au roi un intérieur, un point de réunion de famille où, par habitude sans doute, il aimait à se rendre régulièrement tous les jours dans la matinée avant le conseil, et le soir avant l'heure de son souper. C'est ce ménage, cet intérieur, ce lieu de réunion que les pieuses princesses voulurent rétablir et reconstituer. Elles pensèrent donc à remarier leur père ; elles voulurent donner pour femme à ce vieillard de près de soixante ans, usé et blasé autant qu'on peut Pétre, une adorable et malheureuse princesse, — dont la vie à vingt et un ans était déjà un deuil, et dont la mort devait être si affreuse, — cette belle et sympathique M"« de Lamballe, récemment veuve, et après deux ans de mariage^ de l'ainé des Penthièvre, le plus infâme débauché de la cour, et qui venait de mourir honteusement à la suite d'orgies indes*criptibles.
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Pour plaire aux filles du roi, M"»^ de Lamballe avait consenti à ce que la proposition lui fût faite ; mais, pour le repos et le bonheur de la princesse, Louis XV eut Fesprit de refuser la main charmante qui lui était tendue. M. Capefigue peut bien nous dire que « le roi comprit le ridicule de cette union disproportionnée ; » je crois, pour ma part, que le monarque n'était pas capable d'éprouver ce sentiment élevé et délicat, et que la chaîne du mariage, malgré la légèreté et l'insouciance qui auraient certainement présidé à ce nefveau et déplorable lien, ne lui parut pas bonne à reprendre. Il aimait mieux sa complète liberté, ses maîtresses et ses* orgies; et la proposition de ses vieilles filles, qu'il traitait sans façon ni respect devant ses intimes de a bigotes » et de « cagotes, » n'eut qu'un résultat, celui de faire rire avec eux le sceptique monarque un peu plus que de coutume. C'est au moment même où l'idée de ce mariage fut repoussée, et où d'autre part M"« de Grammont renouvelait chaque jour ses tentatives contre le cœur et les sens de Louis XV, que le duc die Richelieu paria à son maître des charmes, de l'esprit grivois et de la grâce épicée de la belle et célèbre M^^« L'Ange. L'imagination du roi fut aussitôt frappée par la séduisante image que lui fit entrevoir son vieux compagnon de débauches, et il manifesta le désir de connaître au
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plus vite l'objet nouveau qui devait rajeunir et raviver ses plaisirs.
Où le roi vit-il sa maîtresse pour la première fois ? A quelle époque précise? Chez qui et dans quelles circonstances? Voilà ce qu'il serait bien difficile de constater exactement. Il existe sur ce point dix versions également contradictoires et absurdes. Le récit de Dutens, accepté par MM. de Concourt (i), est encore le plus vraisemblable. « Le voyageur qui se repose» raconte qu'un souper fut organisé chez Lebel ; peu de personnes y assistèrent, mais elles furent choisies avec soin parmi celles que la <:ourtisane connaissait assez intimement pour n'avoir point à se gêner devant elles. On la fit boire, « on la monta avec du Champagne au diapason voulu, » et la belle, ne se croyant ni vue ni observée par un invisible témoin, se montra aux convives du pourvoyeur royal sous le jour le plus favorable au rôle qu'on voulait lui faire jouer. Elle fut comédienne habile et intarissable, sans se douter que de sa verve, de ses allures, et de sa licence allait dépendre la destinée de sa vie tout entière. Le roi, caché dans une chambre voisine, la regardait par un jour secret ménagé dans le mur de la salle à manger, et il fut tellement émerveillé,
[i) Dutens, Mémoires, Paris, 1806, vol. II.
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il trouva la personne sifbrt à son gré, et d'une beauté, d'une grâce, d'un entrain si supérieurs à tout ce qu'il avait pu rêver, que le lubrique vieillard voulut assurer sur-le-champ sa conquête. Lebel, prévenu, vint avertir la petite L'Ange que le roi la mandait, et après lui avoir fait la leçon, il la conduisit à la chambre où l'attendait Louis XV.
*• La maîtresse de Du Barry eut, peut-être naturellement et sans arrière-pensée, l'esprit de ne point jouer l'embarras, et la bonne foi de ne pas tromper le roi sur son expérience. Elle mit bas les grimaces d'ingénuité, dont Louis XV était rebattu, et le grand luxe de confusion dont les plus savantes croyaient devoir l'hommage au roi. Elle ne contrefit ni l'ignorance, ni la défense, ni la gaucherie. Elle fut elle-même ; elle traita le roi en homme, et l'homme qui était encore dans le roi sortit amoureux de cette première entrevue (i).*
Et bien amoureux, en effet'! Succédant à Du Barry dans les bonnes grâces de la dame, comme lui-même succédait à Pharamond dans la liste des rois de France; seul à ne pas savoir son' ignoble passé déjà publiquement proclamé non-seulement par les rapports
{i) Les Maîtresses de Louis XV, par MM. de Concourt, t. II, p. 145.
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vrais, mais aussi par les calomnies que les jaloux d'une fortuné d'à peine quelques jours commençaient à faire circuler autour de l'astre naissant ; poursuivi par les coupletiers vengeurs delà rue, au lendemain même de ses nouvelles amours, et chansonné dans, tous les carrefours par son peuple moqueur, ce roi croupissant dans sa fange allait introduire dans le Versailles de La Vallière et de Louis XIV a les vils restes ramassés au ruisseau de la corruption publique !... » Mais ce n'est pas tout de l'aimer en secret ! La maltresse du roi ne doit être ni obscure pi cachée ; c'est le grand jour qu'il lui faut ! Elle sera présentée à la cour, et déclarée maîtresse en titre ! C'est-à-dire que son amant la traitera, à peu de chose près, comme si elle était la reine de France, et que quiconque, à l'exemple de Choiseul, de Praslin ou de la princesse de Guéméné, aura l'audacieux courage de protester contre cette honteuse impudeur, sera brisé comme verre aux pieds de la courtisane toute-puissante.
En la prenant pour maîtresse, le roi ne connaissait pas ou connaissait mal les antécédents de celle qui l'avait si vite captivé. Aussi, quand, après quelques jours d'enivrement et de bonheur, poussée par ses ambitieux protecteurs, qui ne l'avaient lancée si haut que pour tirer d'elle le salaire de sa prostitution et de leur complaisance, la belle se montra exigeante, ré-
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clamant le bénéfice palpable et assuré de ses faveurs ; *quand, voyant le roi à ses pieds, tendre, amoureux, obéissant, elle put calculer l'étendue de son crédit et de sa puissance, et entrevoir aussi bien par ses yeux que par ceux de ses entremetteurs le parti à tirer d'une position inespérée, laquelle pouvait crouler d'autant plus vite que l'élévation avait été plus rapide ; quand enfin, le marché pour ainsi dire à la main, elle voulut être tout ou bien n'être plus rien, son royal amant ouvrit enfin les yeux et se demanda s'il pouvait bien, sans trop de honte et de ridicule, installer sur le trône de ses impudiques amours, où avaient régné tour à tour avec une certaine grandeur Châteauroux et Pompadour, cette fille de la rue sortie du tripot d'un seigneur de souche douteuse et jetée dans sa couche royale sans qu'il se fût seulement inquiété de savoir d'où sa facile conquête était venue!... Lebel dut avouer la vérité, et il la dit tout entière. Il ne cacha ni la naissance illégitime, ni les irrégularités de jeunesse, ni les souillures nombreuses de M"« L'Ange : il fallait bien que le roi sût que le comte Du Barry lui avait vendu sa maîtresse^ dont il commençait à se lasser et dans laquelle, disait-on, il ne voyait plus dans les derniers temps de leur liaison qu'un appât charmant destiné à entretenir et à faire prospérer l'achalandage de sa maison transformée en tripot!... A son
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honneur, il faut le dire bien vite, le roi rougit un moment de l'abjection et de la honte de sa passion nouvelle ; mais l'amour reprenant le dessus, le sexagénaire débauché comprit plus vite encore qu'il n'aurait plus ni la force ni le courage de renoncer aux enivrements inconnus dont il avait goûté les irrésistible? jouissances^ et il chercha le mojen de conserver son bonheur en sauvant au moins les apparences de sa dignité.
La dame n'avait pas d'aïeux f On pouvait lui en faire. Son état civil était irrégulier? Il était facile de lui en constituer un nouveau, faux il est vrai, mais qu'on pourrait ainsi rédiger comme il semblerait utile et bon. Enfin, elle n'avait ni nom ni état dans le monde ? On pouvait encore remédier à cela. Il s'agissait tout bonnement de marier la courtisane à un personnage coniplaisant qui consentirait, moyennant un prix raisonnable, à s'éloigner aussitôt après la cérémonie, en laissant à sa femme la liberté complète d'agir en tout et pour tout à son gré. Au premier abord, découvrir un tel homme pouvait paraître chose impossible! Mais Dominique Lebel n'était jamais à bout d'expédients; il avait des connaissances nombreuses, des relations utiles et des amis dévoués ; le roi se reposa sur lui du soin de pourvoir à rétablissement de sa maîtresse. Celui-ci s'en vint trouver son
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digne et excellent ami et complice; Phonorable comte Du Barry, à qui il fit part des ordres du roi. C'est alors que le roué regretta sincèrement de ne pouvoir remplir lui-même le rôle de ce mari accommodant qui semblait si difficile à trouver ! Il s'était, hélas ! marié pour avancer ses affaires, et sa femme ne lui avait été jusqu'alors qu'une incommodité et qu'un ennui. Il jura ses grands dieux — car il jurait beaucoup ! — mais un peu. tard, qu'on ne l'y prendrait plus. Il aurait pu être le mari de la maîtresse du roi!... Échapper à un tel honneur!... Être obligé d'avoir recours à un autre qu'à soi-même pour occuper un poste aussi en* viable et aussi glorieux !... Après s'être bien dit inutilement tout cela, Du Barry, songeant que ces regrets rétrospectifis ne pouvaient rien contre l'immuable impo8sil»lité de sa situation, réfléchit en même temps qu'il lui était facile de se substituer un autre lui-même, lequel, stylé, conseillé et soufflé par lui, tiendrait avec le même zèle et la même conscience l'office de mari in partibus qu'on désirait acheter à beaux deniers comptants. Puis, ne voulant pas que l'honneur de fournir un mari à la prostituée du roi manquât au lustre de sa famille, il proposa son frère Guillaume comme parfaitement apte et propre à remplir l'emploi désiré.
Il importait fort peu au roi que sa maîtresse f&t
d'une noblesse bien considérable et bien authentique. Il lui voulait avant tout un titre, un nom et une position : le roi de France pouvait bien afficher M«« la comtesse Du Barry et s'afficher lui-même avec elle , mais décemment il était impossible qu'il songeât à faire accueillir par sa cour, si dégradée et si obséquieuse qu'il pût la supposer, une fille de rien, sans famille connue ou avouable, et dont le passé trop publiquement célèbre devait être nécessairement, tant bien que mal, lavé, blanchi et relevé aux yeux de tous. Ce Guillaume Du Barry habitait alors Toulouse, où résidait également sa mère. Eut-elle une louable pudeur et se boma-t-elle à donner son consentement par procuration, pour s'épargner la vue d'une telle fiancée et d'une telle alliance? A la rigueur on peut le supposer, car en présence du honteux empressement de son fils à se conformer aux ordres du roi et à J'invitation de son frère, elle refuse de le suivre à Paris, l'autorise par acte à contracter mariage « avec telle personne qu'il jugerait à propos, » et par cet oubli volontaire du nom de la future dans la pièce qu'on va lire, elle évite en quelque sorte de sanctionner l'union infâme qui se prépare :
Par-devant le notaire royal de la ville de Toulouse et témoins bas nommés, fut présente dame Catherine de Lacaze,
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veuve de noble Antoine Du Barry, chevalier de 1/ordrc militaire de Saint- Louis,, habitant de cette ville ;
Laquelle a fait et constitué pour son procureur général et spécial M. Jean Gruel, négociant, rue du Roule, à Paris, auquel elle donne pouvoir de, pour elle et en son nom, consentir que noble Guillaume Du Barry, ancien officier d'infanterie, contracte mariage avec telle personne qu'il jugera à propos, pourvu toutefois qu'elle soit approuvée et agréée par ledit sieur procureur constitué et que la bénédiction nuptiale lui soit départie suivant les constitutions canoniques, par le premier prêtre requis, sans cependant que ladite dame constituante entende rien donner à son fils dans son contrat de mariage ; voulant en outre que les précédentes vaillent, nonobstant surannotation et jusqu'à révocation expresse, promettant, obligeant, renonçant.
<K Fait et passé audit Toulouse, dans notre étude, le quinzième jour du mois de juillet, avant midi, l'an 1768, en présence des sieurs Bernard Joseph Fourmont et Bonaventure Calvet, praticiens, habitant cette ville, soussignés avec ladite dame constituante, et Saus , notaire.
« Signé : de Lacaze du Barry, Fourmont, B.
Calvet, et Saus, notaire, avec paraphe. »
Muni de cet acte élastique, Guillaume Du Barry accourt à Paris, vient trouver son frère, prend ses derniers ordres, et le contrat de mariage s'élabore activement. Mais pour se marier, alors comme aujourd'hui, il fallait avant tout pro3uire un acte de naissance. Or, nous l'avons dit, Jeanne Béqus est fille na-
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turelle, son nom n'a rien d'élégant, et le roi ne veut pas livrer aux officiers ministériels ni au clergé qui vont procéder à l'union de sa maîtresse le secret de sa vulgaire et illégitime extraction. Et pour compléter les accessoires burlesques de cette burlesque comédie, on fabriqua un faux acte de naissance! Comment futil possible d'obtenir officiellement la curieuse expédition de ce faux acte, revêtu de tous les caractères d'une parfaite authenticité ? C'est ce qu'on ne sait pas très-bien. Quoi qu'il en soit, voici l'acte qui fut produit au mariage, annexé à la pièce constatant sa célébration religieuse à la paroisse Saint-Laurent,. et qui a depuis séduit et trompé presque tous les biographes de M™eDii Barry:
Extrait des registres de baptême de la paroisse de Vaucouleurs, diocèse de Touls, pour Pannée mil sept cent quarante-six.
a Jeanne, fille de Jean-Jacques Gomard de Vaubernier, et d'Anne Bécu, dite Quantigny, est née le dix-neuf août mil sept cent quarante-six, a été baptisée le même jour, a eu pour parrain Joseph de Mange, et pour marraine Jeanne de Birabin, qui ont signé avec moi :
« L. Gaon, vicaire de Vaucouleurs; Joseph de Mange; Jeanne de Birabin. »
a Je soussigné, prêtre-curé de la paroisse et ville de Vaucouleurs^ diocèse de Touls, certifie, à qui il appartient, le présent extrait conforme à Poriginal.
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« A Vaucouleurs, ce quatre juillet mil sept cent cin* quante-neuf.
« L. P. Dubois. »
c< Nous, Claude François Duparge , licencié ès-loix , conseiller du roi, commissaire enquesteur-examinateur en la ville et prévôté de Vaucouleurs, faisant les fonctions de " M. le président prévost, al)sent, certifions que les écriture et signature ci-dessus sont du sieur Dubois, curé de Vaucouleurs, et que foy y est et doit y être ajoutée. En témoignage de quoi .nous avons signé les présentes et scellé de notre cachet.
« A Vaucouleurs, ce quatre juillet mil sept cent cinquante-neuf.
a Signé: Duparge, avec paraphe.
a Approuvé récriture, Duparge (i). »
Une chose curieuse à remarquer tout d'abord dans la confection de cette fausse pièce, est la date même de sa soi-disant délivrance. Le mariage a lieu en 1768, et, pour éloigner tout soupçon, on produit pour sa célébration un prétendu acte de naissance qu'on aurait eu ainsi en réserve depuis l'année 1759!
Il est probable, dit M. Le Roi, que celui qui joua le rôle le plus important dans la fabrication de cet acte fut cet abbé Gomard, aumônier du roi, qu'on va
(i) Bibliothèque de Versailles. V. Curiosités historiques de J. A. Le Roi, p. 337 et suivantes.
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voir figurer à la célébration du mariage comme fondé de pouvoirs de la mère et du beau-père de M^^ Du Barry. Depuis longtemps cet abbé était lié avec le ménage Rançon, et les pamphlets du temps disent qu'il connaissait très-bien le père de Jeanne Béqus ou Bécu ; il était de plus intime avec Lebel et avec le comte Jean. Ori peut donc supposer que ce fut lui qui fil -placer dans cet acte le nom de son propre frère, Jean-Jacques Gomard de Vaubemier/ mort depuis longtemps, comme père de celle qu'il fallait anoblir, et en fit ainsi une fille. légitime (i).
Il est curieux, au reste, d'examiner les transformations que l'on fit subir à l'acte primitif. D'abord, et c'était la partie essentielle, on donne un père à la fille naturelle; et comme le nom de Gomard tout court est encore bien bourgeois, on y ajoute celui de Vaubemier. Puis, comme le parrain et la marraine doivent être à la hauteur du père de l'enfant, on fait du simple Joseph Démange, M. Joseph de Mange, avec une particule, et de Jeanne Birabin, qui, suivant l'usage de la campagne, est appelée la Birabine et
(1) Cet abbé Gomard était un pauvre hère qui dut facilement se prêter pour de l'argent au rôle qu'on lui fit jouer dans cette afiaire^ On voit dans les papiers de la Du Barry, réunis à la bibliothèque de Versailles, qu'aussitôt installée à la cour, elle lui donna de Par-
i gent, le fit habiller par son tailleur, et qu'on le nomma aumônier
V du roi.
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signe comme on est dans l'habitude de l'appeler, on fait M^*" de Birabin. Enfin, comme ii paraîtra plus agréable au roi de lui donner pour maitresse une demoiselle noble et mineure qu'une fille naturelle et majeurey on retranche trois ans de l'acte primitif, et on fait naître U^^ Du Barry le 17 août 1746 au lieu du 19 août 1743 (i).
Tels sont les préliminaires de cette honteuse et ignoble comédie! C'est à l'aide d'un faux qu'on parvient à constituer un état et un nom à cette bâtarde vulgaire, et on se demande comment un roi de France a jamais pu prêter la main à de semblables machinations. Mais ce n'est là que le commencement de sa décrépitude morale, et nous le verrons passer par bien d'autres abaissements volontaires avant l'heure prochaine où une mort honteuse — non moins honteuse que sa vie — - doit le jeter putréfié et pourri dans la tombe!...
L'acte de naissance obtenu, on ne perdit pas de temps^ et le contrat de mariage put être signé huit jours après l'autorisation donnée par sa mère au futur mari.
Voici tout au long cette singulière pièce :
(i) Curiosités historiques.
Par-devant les conseillers du roi, notaires au Châtel«t de Paris, furent présents :
Haut et puissant seigneur messire Guillaume, comte Du Barry, chevalier, capitaine des troupes détachées de la marine, demeurant à Paris, rue Neuve-des-Petits-Champs paroisse de Saint-Roch, majeur, fils de défunt messire Antoine, comte Du Barry, chevalier de Tordre royal et militaire de Saint-Louis, et de dame Catherine Delacaze, son épouse, actuellement sa veuve, demeurant à Toulouse, contractant pour lui et en son nom ;
Sieur André-Marie Gruel, négociant à Paris, y demeu-* rant, rue du Roule, paroisse Saint-Germain-PAuxerrois, au nom et comme fondé de la procuration spéciale, à l'effet du mariage dont va être parlé, de ladite dame Du Barry mère, passé devant Saus, notaire à Toulovse, en présence de témoins, le I $ juillet présent mois, dont l'orignal, dûment contrôlé et légalisé, est, à la réquisition du sieur Cruel, demeuré annexé à la minute des présentes, préalablement de lui certifié véritabje, signé et parafé en présence des notaires soussignés ;
Ledit sieur Cruel, audit nom, assistant et autorisant autant que de besoin ledit seigneur comte Du Barry, d'une part;
Et sieur Nicolas Rançon, intéressé dans les affaires du roi, ti dame Anne Bécu, son épouse, qu'il autorise à Peffet des présentes, demeurant à Paris, rue du Ponceau, paroisse ^ Saint-Laurent, ladite dame auparavant veuve du sieur JeaiH Jacques Goma^d de Vaubernier, intéressé dans les afaires du roi, stipulant pour Mii« Jeanne Gomard de Vaubernier, fille mineure de ladite dame Rançon etduditfeu sieur Gomard de Vaubernier, son premier mari, demeurant avec eux, à ce présente et de son consentement pour ^lle et en son; nom ;
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lesquels, dans la vue du mariage proposé et agréé entre ledit sieur comte Du Barry et ladite demoiselle Gomard de Vauber- «icr, qui sera célébré incessamment en face d'Église, ont pris par ces présentes volontairement fait et rédigé les clauses et Jes conditions dudit mariage ainsi qu'il suit , en la présence et de Tagrément de haut et puissant seigneur messire Jean, comte Du Barry-Cérès, gouverneur de Lévignac, frère aîné dudit seigneur futur époux, et de Claire Du Barry, demoiselle majeure; sœur dudit seigneur futur époux :
Article premier. — Il n'y aura point communauté de biens entre ledit seigneur et demoiselle future épouse, dérogeant à cet égard à la coutume de Paris et à toute autre qui l'admette entre conjoints ; et, au contraire, ils seront et demeureront séparés de biens, et ladite demoiselle future épouse aura seule la jouissance et l'administration des biens, droits et actions, meubles et immeubles qui lui appartiennent et pourront lui appartenir dans la suite à tel titre que ce soit. •
Art. 2. — La demoiselle future épouse se marie avec les biens et droits qui lui appartiennent et qui lui appartiendront par la suite, dentelle aura l'administration, comme il est ci-devant dit. Et son mobilier consiste en la somme de 30,000 livres, composé de bijoux, ' diamants, habits, linge, dentelles et meubles à son usage, le tout provenant de Ses gains et ses économies, et dont, pour éviter la confusion avec le mobilier dudit sieur futur époux, il a été fait et dressé un état, transcrit sur les deux premières pages d'une feuille de papier à lettre, lequel est, à leur réquisition, demeuré annexé à la minute des présentes, après avoir été desdites parties contractantes signé et parafé, en présence des notaires soussignés.
Art. j.— Tous les meubles et effets qui se trouveront
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dans les maisons qu'occuperont les futurs époux , tant à Paris qu'à la campagne^ autres que ceux désignés dans rétat ci-annexé, seront censés appartenir et appartiendront en effet audit seigneur futur époux ; et si dans la suite ladite demoiselle future épouse fait quelque achat de meubles et effets, elle sera tenue de retirer quittances en forme et pardevant notaire du prix d'iceux.
Art. 4. — Tous les biens appartenant aux demoiselle et seigneur futurs époux, et ceux qui leur échoiront pendant le mariage, à tel titre que ce soit, tant en meubles qu'immeubles, seront réputés propres à chacun d'eux et aux leurs, de côtés et lignes respectivement.
Art. 5. — Ledit seigneur futur époux a doué et doue la demoiselle future épouse de i ,000 livres de rente de douaire préfix, dont le fonds, en denier 25, demeurera propre aux enfants à naître dudit mariage.
Art. 6. — Arrivant le décès de l'un des futurs époux, le survivant aura et prendra sur les biens du prédécédé, par forme de gain de survie, en meubles et effets prisés sans criée, la somme de 10,000 livres ou ladite somme en deniers comptants, au choix dudit survivant.
Art. 7. — Il est convenu que ladite demoiselle future épouse demeurera chargée seule de la conduite et de toutes les dépenses du ménage, tant pour la nourriture que pour les loyers ou appartements qu'ils occuperont, gages de domestiques, linge de table, ustensiles de ménage, entre- . tien d'équipages, nourriture de chevaux et toutes autres dépenses quelconques, sans exception, tant envers ledit seigneur futur époux qu'envers les enfants à naître dudit mariage, qu'elle sera tenue d'élever et faire éduquer à ses frais, à la charge dudit seigneur époux, ainsi qu'il s'y oblige, de payer à ladite demoiselle future épouse la somme de
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6,000 livres de pension, pour tenir lieu de sa moitié dans lesdites dépenses et entretien du ménage, par chaque année, de six mois en ^ix mois, et toujours d'avance, en sorte que les six premiers mois seront exigibles le lendemain de la célébration du mariage.
C'est ainsi que le tout a été convenu et arrêté entre les parties, promettant, obligeant, renonçant.
Fait et passé à Paris, en la demeure dudit seigneur comte Du Barry, futur époux susdésigné.
L'an 1768, le 23 juillet, après midi, et ont signé :
J. GOMARD DE Vaubernier, le chevalier Du Barry, GruÉl, le comte Du BÀrry-Cérès, A. BÉcu, C.-F. Du Barry, Rançon.
La minute des présentes demeurée à M^ Garnier-Deschênes, l'un des notaires, etc.
Comme on le voit^ c'est bien un mariage de complaisance, car ce- bizarre contrat, stipule en faveur de l'épouse des droits de liberté extraordinaires et annule absolument tous ceux qu'a généralement Tépoux. Ce contrat déclare encore que la future possède en propre une somme de trente mille francs en objets divers « provenant de ses économies. » Voici le détail non moins curieux de ces objets^ toujours d'après les pièces annexées au contrat de mariage, possédées par la bibliothèque de Versailles, et publiées par le savant M. Le Roi dans le précieux livre auquel nous faisons ces emprunts :
État des meubles,- habits, linge, hardes et bijoux, dentelles et autres effets appartenant à M^c Gomard de Vaubernier :
1» Un collier de diamants fins évalué à. . . 8,000 11 v.
2° Une aigrette et une paire de boucles d*oreilles en girandole, le tout estimé à. . . 8,000 —
30 Un lit complet, les rideaux, cieJ, dossier et bonnes grâces de damas vert ; une tenture servant de tapisserie, de pareil damas; huit chaises, quatre fauteuils et deux rideaux de fenêtres aussi en pareil damas vert, le tout évalué à 3,600 —
40 Trente robes et jupons de différentes étoffes de soie or et argent, de toutes saisons, évaluées à.. . , , J,ooo —
50 Dentelles d'Angleterre, de Bruxelles, de Valenciennes, d'Argentan et autres, tant en garnitures de robes qu'en manchettes, bonnets ou autrement 6,000 —
60 Six douzaines de chemises fines de toile de Hollande, garnies de manchettes de mousseline brodée; douze déshabillés complets de différentes étoffes de soie et autres, deux douzaines de corsets et plusieurs autres linges et effets à Pusage de ladite demoiselle de Vaubernier, le tout évalué à 2,000 —
Total. . • . 30,000 liv.
Ce trousseau magnifique, c'est le roi qui l'a fourni. Cette maltresse de quelques mois seulement â déjà
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puisé à pleines mains dans les coffres de l'État, et nous verrons bientôt que ce premier cadeau fut modeste, à le comparer à ceux qui devaient le suivre !... Le \^ septembre 1768, cette incroyable aventure parvient à son complet dénoûment : la farce s'achève en pleine église, celle de Saint-Laurent, où a lieu la cérémonie du mariage, en secret, en l'absence de la mère du marié et de celle de la mariée, qui ont toutes deux transmis leurs procurations à des tiers, ainsi que cela est énoncé dans l'acte de célébration, ainsi conçu :
Le i« septembre 1768, après publication de trois bans sans empêchement, en cette paroisse Saint-Laurent et en celle de Sainl-Eustache, les 24, 2$ et 31 juillet dernier, va la procuration donnée par la mère de Pépoux à Jean Grue!, négociant à Paris, rue du Roule, auquel elle donne pouvoir de, pour elle et en son nom, consentir au présent mariage; vu pareillement la procuration des beau-père et mère de répouse, donnée à messire Jean-Baptiste Gomard, prêtre, aumônier du roi, auquel ils donnent pouvoir de les représenter lors de la célébration de ce mariage ; les fiançailles célébrées aujourd'hui, ont été par nous mariés messire Guillaume, comte Du Barry, ancien capitaine, et demoiselle Jeanne Gomard de Vaubernier, âgée de vingt-deux ans, fille de Jean-Jacques de Vaubernier, intéressé dans les affaires du roi, et d'Anne Bécu, diteCantigny, etc.
Après le mariage, et selon les conventions faites,
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le mari, gorgé d'or et de promesses, repart aussitôt pour Toulouse, où il est condamné à résider jusqu'à la mort du roi. Je dirai plus tard ce qu'il advint de lui et de sa famille. Quant à la nouvelle mariée^ devenue comtesse Du Bany par le fait de cette union, et portant ainsi un nom et un titre qui peuvent permettre au roi moins de retenue et de secret dans sa passion, elle est installée aussitôt et définitivement à Versailles.
^Sonjappartemenl^ ilit M. Le KoL était situé au deuxième étage, précisément au-d essus de celui du [ roi (i). Louis XV pouvait s'y rendre à toute heure et sans être vu, soit par un escalier aboutissant au balcon de la cour des Cerfs, soit par la bibliothèque, située au-dessus du grand cabinet, dont une porte ouvrait sur un petit palier donnant entrée dans un des deux cabinets placés de chaque côté de l'alcôve de la chambre à coucher de M"« Du Barry. De ce moment, M™« Du Barry allait avoir un équipage et des gens ; il fallaft les loger en ville et avoir un hôtel comme tous les grands seigneurs qui habitaient Versailles. Le 22 décembre 1768, on passe un bail en son nom avec
(i) Sous Louis XVI, ce même appartement fut changé dans sa disposition et devint le petit appartement particulier de la reine Marie- Antoinette.
Singulière époque, où les reines et les courtisanes se succédaient dans le palais comme dans le cœur des rois!...
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la veuve Duru, pour un hôtel situé à Versailles, rue de l'Orangerie, et c'est là qu'elle établit sa maison.
Et maintenant, si l'on veut savoir comment la courtisane était logée à Versailles, il faut lire la curieuse description de sa 'demeure et de son ameublement, donnée encore par M. Le Roi, d'après les mémoires des fournisseurs et autres^ conservés aux archives de la préfecture de Seine-et-Oise. Tout ce que le luxe a imaginé pour complaire aux besoins de frivolité et de superfluité d'une courtisane riche et puissante se trouve réuni dans cette relation comme dans une sorte de catalogue de vente publique ^ où miroite aux yeux d'acheteurs éblouis une série incommensurable de merveilles inutiles ! Toutes les splendeurs du rococo, toutes les magnificences du style mjniéré, précieux et délicat de ce siècle dégénéré, se succèdent dans cette description. Et si l'on pouvait mettre en face de chaque objet le prix qu'il a valu, on aurait l'idée des sommes énormes qu'avait déjà coûté à la France, après si peu de temps de faveur, cette fille publique qui régnait dès lors à Versailles!...
Dans le salon, on voyait sur la cheminée une magnifique pendule à coloiines, ornée de figures de porcelaine; et au milieu, une superbe table ornée de porcelaines de France: le dessus, qui était le morceau principal, représen-
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tait ufi tableau en miniature d'après Leprince^ les garnitures de bronze, parfaitement ciselées et dorées d'or mat. — Il y avait aussi un très-beau forte-piauo anglais, qu'on avait fait organiser à Paris par le fameux Clicot, avec flûtes et galoubet, un mouvement pour le luth et deux autres pour les cymbales ; la caisse que l'on fut. obligé d'y ajouter pour contenir les tuyaux et les soufflets était plaquée en bois rose et à mosaïques blanches et bleues, et très-richement garnie de bronzes dorés d'or mat. — Sur un des côtés était une superbe commode d'ancien laque, de la première qualité, le panneau du milieu à magots très-richement habillés, les frises plaquées en ébène, les garnitures de bronze, ciselées et dorées d'or mat, le marbre blanc de statuaire. - — Et de l'autre côté une autre belle commode, ornée de cinq morceaux de porcelaine de France , à fleurs et filets d'or, trèsrichement garnis de bronzes bien finis et dorés d'or mat ; le devant doublé en tapis vert et galonné d'or ; le marbre blanc de statuaire. Sur chacune de ces commodes se trouvait : d'un côté, un très-fort groupe de bronze et de couleur antique, composé de quatre figures représentant l'enlèvement d'Hélène par Paris, le tout sur un pied de bronze doré d'or moulu ; — et de l'autre côté , un autre groupe de bronze plus petit et d'après Sarrazin, composé de cinq enfants qui jouent avec un bouc , le tout sur un pied de marqueterie de Boule et orné de bronzes dorés d'or moulu, — Enfin un fort lustre de cristal de roche, à six luminaires, et ayant coûte 16,000 livres, était appendu au milieu de la pièce. Comme l'on jouait souvent dans ce petit salon, M™e Du Barry avait fait faire une boîte de jeux dont ces mémoires nous ont conservé/a description.
Cette boîte était en acajou, doublée en tapis bleu, galonnée en or ; elle renfermait quatre boites à quadrilles en ivoire, le trèfle, le pique, lecœuret le carreau en or incrustés
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sur chacune desdites boites , et entourés d'un cartouche avec nœuds de mbans, le tout en or et aussi incrusté; — les quatre-vingts fiches et les vingt contrats distingués par le trèfle, le pique, le cœur et le carreau, aussi en or et incrustés.
Dans la chambre à coucher, il y avait une commode ornée de tableaux de porcelaine d'après Watteau et Wanloo, très-richement garnie de bronzes très-bien finis et dorés d'or mat; un secrétaire en armoire, de porcelaine de France, fond vert et à fleurs, richement garni de bronzes dorés d'or moulu. On voyait sur les meubles deux cuvettes à mettre des fleurs, en porcelaine de France, fond petit vert, à marines en miniatures. — Une cuvette gros bleu <:atllouté d'or, avec des sujets de Téniers en miniature, et <leux autres moins grandes et décorées de même. — Sur la cheminée, une pendule dorée d'or de Germain ; elle représentait les trois Grâces supportant un vase dans lequel était un cadran tournant, et au-dessus un Amour indiquant l'heure avec sa flèche; le tout était élevé sur un piédestal très- bien ciselé et doré.
Le cabinet ne le cédait point au reste. Sur la cheminée était une pendule à vase et serpent, en bronze doré d'or moulu, le cadran tournant ; le piédestal garni de trois mor- <:eaux de porcelaine de France, fond bleu, avec des enfants en miniature ; le dard du serpent fait en maréassite. On y voyait aussi une très-jolie table à gradins, çn porcelaine de France fond vert et cartouches à fleurs, très-richement ornée de bronzes dorés d'or moulu, le dessus du tiroir couvert d'un velours vert et les pièces d'écritoire dorées. Sur des étagères on remarquait, parmi une quantité d'objets de toutes sortes : une cassette d'ancien laque, fond noir, ouvrage en or de relief et aventurine, avec paysages et magots ; cinq tasses et soucoupes d'ancien saxe à tableaux et
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à miniatures, avec la théière et la botte à thé pareilles ; — une cave, confposée de quatre gros flacons, un gobelet et sa soucoupe, le tout de cristal de roche ; six petits flacons de cristal de Bohême , deux cuillers et un entonnoir d'or ; les dix flacons garnis d'or, et le tout dans une boîte de bois des Indes garnie de velours rouge.
Cette jolie cave avait été achetée à la vente de M>n« de Lauraguais. — Enfin, on remarquait encore dans ce cabinet un baromètre et un thermomètre de Passemant, montés très-richement en bronzes dorés d'or moulu, et ornés de trois plaques de porcelaine de France, à enfants en miniature.
Tout, jusqu'aux lieux les plus secrets de ce petit appartement, portait le goût du luxe de la comtesse. Ainsi, dans .e petit couloir qui menait à la garde-robe, on voyait audessous de la croisée une commode à portes de cinquantedeux pouces de long, en bois rose et garnie de bronzes dorés d'or moulu^ le marbre en brèche d'Alep ; et dans la garderobe un meuble de toilette secrète à dossier, en marqueterie, fond blanc à mosaïques bleues et filets noirs, avec rosettes rouges, garni de velours bleu brodé d'or, et sabots dorés d'or moulu ; la boîte à éponges et la cuvette en argent , deux tablettes d'encoignure, aussi en marqueterie, garnies de bronzes dorés d'or moulu ; et une chaise de garde-robe en marqueterie pareille aux autres meubles, la lunette recouverte de maroquin, et les poignées et sabots dorés d'or moulu (i).
(i) Curiosités historiques^ p. J j8 ^t suivantes.