‹ CouleursChapitre 45 sur 50 · US · texte numérisé non relu

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UAND le capitaine entra dans la petite salle où elle travaillait avec sa mère, Berthe se sentit comme assommée. Elle ne put

se lever qu’en comprimant son cœur. Vite retombée sur sa chaise, elle baissa la tête. Ayant l'air de plier son ouvrage, elle frissonnait, heureuse.

La mère se répandait en grâces et en paroles inutiles et vulgaires :

«On ne l’attendait pas de si bonne heure.

Onaurait voulu s’habiller et le recevoir dans le salon. On aurait mis, puisque c’est la

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mode à Paris, quelques fleurs dans les vases de la cheminée. Et surtout, on eût prié Monsieur Bernard d’être là, car rien n’est plus intimidant pour des pauvres femmes qu'un brillant officier. »

Elle avait très peur. L’ordonnance, qui était venue dans l'après-midi, en courrier, visiter la chambre, déballer un portemanteau de campagne, n’avait pas donné à la vieille domestique une idée très avantageuse du capitaine.

== C’est un rude homme,allez, avaitil dit, grand deux fois comme moi et qui mange comme un diable.

= Seigneur Jésus, est-ce possible! On va lui faire un bon dîner et un bon lit, à ce bon monsieur,

= Ce n’est pas un bon monsieur, c’est uni dur ANCUIT NTSC MlANARSIxe Nelires:

Maintenant, salut à la compagnie.

= Vousallez bien boire un coup tout de même, monsieur le militaire.

= Tout de même.

Et en buvant, le militaire avait précisé l’idée qu’il se faisait de son capitaine : une belle brute. Aux propos répétés, toute la maison avait tremblé, mais non pas Berthe. Monsieur Bernard était allé inviter à dîner le percepteur, homme avisé, pour n'être pas seul face à face avec un être aussi redoutable.

= Nous le griserons, avait-il décidé.

Ce sera le moyen d’en venir à bout!

Madame Bernard se disait, de son côté :

« Je le gâterai. Les sucreries, 1l n’y à que ça pour amadouer un homme. »

Berthe avait songé aussi. Elle avait songé : « Voilà donc un homme! Je verrai enfin un homme. Ah! qu'il y a longtemps! Peut-être qu’il me fera du mal?

Peut-être! Peut-être! »

Et elle avait voulu absolument travailler comme tous les jours à sa broderie, pour n'avoir pas l’air de s’émouvoir :

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« Allons-nous avoir l'air de gens qui ne reçoivent Jamais personne? »

Et tout en tirant l’aiguille, elle répétait en elle-même :

« Est-ce que mon heure est venue, enfin, l’heure définitive?

On parlait des grandes manœuvres, du pays, de sa fraîcheur, de lherbe, des arbres. L’officier esquissait des tableaux champêtres, vantait le charme de la petite rivière sous les saules, déplorait d’avoir été obligé de laisser piétiner un coin de pré vert tout fleuri de boutons d’or.

Berthe, étonnée, le regardait, déçue de tant de douceur, lorsqu'il accentua son admiration en claquant son genou et en proférant : |

= N. d.D.! le Joli coin de terre! I] y avait une grande fille qui continuait de battre son linge et de temps en temps se levait pour en étaler une pièce sur un têtard. Boufre! si J'avais été seul! »

GRO BAUNREES

Berthe, redevenue heureuse, songea :

« S'il avait été seul avec elle, il serait arrivé deschoses terribles, c’est évident. Oh! si je pouvais être seule avec lui ? »

Comme lofficier louait le jardin, qu'il avait entrevu en entrant, Berthe parla pour la première fois :

= [lest très simple, mais si vous voulez le voir ?

= C’est cela, dit la mère, et tu couperas quelques fleurs. Je vous rejoins dans un instant.

Au premier rosier, le capitaine voulut prendre le sécateur :

= Je couperai celles que vous me direz.

Je ne veux pas que vous vous blessiez les doigts devant moi.

= Non, non. Me croyez-vous si maladroite ?

Elle fit semblant de lutter, tout en se laissant prendre l’instrument. Il Jui ouvrit les doigts doucement.

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= Bon augure, dit-il. Avoir touché une si Jolie main donne envie de toucher le cœur.

Elle ne répondit pas, songeant :

= Tout va encore se passer en fadeurs!

Alors, elle se fit agressive. Comme le capitaine tendait une rose d’une main toute balafrée :

= Du sang? N’en mettez pas sur mes fleurs, au moins. |

= Mais, c'est beau, le sang.

= Non, c’est sale.

Je ne croyais pas que l’on dît jamais cela lun otciémiautaliontanftecesà moitié fendue d’un coup de sabre.

Elle le regarda. « C’est qu’il a vraiment l'air fort en colère. S’il osait, il me battrait. Que lui dire pour l’exciter davantage?» Elle ne trouva rien, et il y eut un long silence.

« Encore un, songeait-elle, qui est maître de ses émotions. Je m'étais trompée. Il ne m'attaquera pas. Ah! que je suis lasse! »

« En somme, se disait le capitaine, elle m'a insulté. Ce n’est qu’une femme, soit.

Elle m'a tout de même insulté. Il me faut une réparation. »

Le capitaine regarda autour de lui. Ils étaient dans un endroit écarté, clos par des massifs de verdure.

= Le panier est plein, je crois, dit-il, voici le sécateur.

Et, commeelle tendait les doigts, un peu inquiète, malgré sa résolution, du changement d’attitude dans l’homme qu’elle observait, elle sentit deux mains s’abattre sur ses épaules et, aussitôt, une bouche s’écraser sur la sienne.

Son geste de vengeance achevé, de vengeance ironique, le capitaine lâchait les épaules, et se reculait, quand il éprouva qu’on lui rendait avec passion son rude baiser. De l'épaule, une de ses mains descendit sur le sein gonflé; l’autre bras soutenait la taille qui se ployait. Pose éminemment

classique et dont les suites, non loin d’un lit de verdure, sont les maladresses à relever une jupe prise sous le corps affaissé. Il faut le plus souvent que la tendre victime, qui n’a point perdu le sens des plis, vienne délicatement en aide au brutal. «Oui, oui.

murmurait Berthe ».

Mais, du côté de la maison, une voix appelait : « Berthe, Berthe ».

En se redressant, elle dit :

« Nous avons la nuit. Je viendrai. En attendant, silence, froideur ou galanterie fade ».

L’officier, au grand étonnement de ses hôtes, mangea et but fort modérément. Il ne fuma que deux cigarettes, mais accepta beaucoup de café. Son attention, toute la soirée, se concentra à deviner les motifs de conversation qui pouvaient déchaîner l’éloquence de ses partenaires. Il fut assez heureux pour les trouver. Pendant qu’ils parlaient, il réfléchissait :

« Vierge? Un amant? Des amants?

Innocence? Perversité ? Curiosité? Bêtise?

En tous les cas, c’est grave. D'abord ma conscience ? Ensuite... le mariage? Je mettrai le verrou. »

L’instant d’après, le mâle songeait à la belle fille qui se livrait :

« Pourquoi des scrupules ? Quoi, ne pas cueillir la fleur le long du chemin? »

Enfin : « $Sije ne prends pas, j'aurai des remords pendant deux ans, peut-être toute ma vie. »

I] la regarda sans affectation, cependant qu’elle lui versait une tasse de thé, et il osa dire :

= Oh! pas tant, il est très fort, vous allez m'empêcher de dormir.

Pour toute réponse, elle leva la tête, le regarda et baissa les paupières. Il sentit que sa tête tournait. Certes, ce n'était pas sa première bonne fortune, mais il n’en avait pas encore eu d’une telle qualité. Cette

jeune bourgeoise de campagne décidément l’exaltait au plus haut point. Quel était ce sphinx à cheveux roux? Il en humait d'avance la nudité avec un tremblement. Il la voyait toute blanche, pareille aux statues de marbre qu’il avait désirées jadis plutôt qu’admirées.

= Vous allez coucher dans la chambre orange, dit Madame Bernard, qui commençait à somnoler. Un caprice de ma fille, qui l’a voulue toute de cette couleur. Mais vous l'avez vue, déjà. J’espère que vous y dormirez bien.

Ce dernier mot futatroce pour officier.

Cette intervention maternelle le rejetait dans son indécision.

Berthe devina peut-être l’impression mauvaise, car elle ajouta :

= Orange, c’est ma couleur. Il me semble que je suis moins laide au milieu de cette flamme, où je me fonds. Personne n’y couche jamais, dans cette chambre, mais

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