PALAIS-ROYAL, 1, 3, 5, 7, GALERIE D'ORLÉANS
Tout droiti réieruèi
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trée de ce colosse^ -qu'ils soupçonnaîenV bien d*Ôtfe le vîgoufeijx boucher de la rue du Pôrigord. ,
L'honneur de présider Tassaut avait été vivement disputé. Il était échu en fin de .compte è, M. Barbot des Pierriêpes, ancien maire de Villefranche. Pour ressaisir son . influence et se copsoler des dignités perdues, M. Barbot des Pierrières s'était fait le protecteur des beaux-arts dans tout le département. Il était président de la Société de Numismatique et d'Archéologie de Villefranche. Les Enfants d'Apollon de cette ville et les Masses chorales de Vienne-et- Dordogne Tavaient également mis à leur tête.
Aux concerts de la salle philharmonique, la^ artistes applaudissaient ses soloa de violoncelle. Ils le consultaient comme un maestro 3ur toutes les questions d'art, et avaient bien soin de l'appeler seulement M, des Pierrières.
Mais le moyen de n'avoir pas de délicates prévenances pour ce Mécène, qui subventionnait si bien les sociétés artistiques.
Il eût payé encore plus cher, au besoin,
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siouuès; des cris likletaiils de « AUoûs doi>c ! » lorsqu'il paraissait avoir le dessous, et des bravos enthousiastes lorsqu'il se relevait. ^ Enfin^ il triompha. Un immense cri de : Bravo^ le boucher ! fit aussitôt trembler toute la salle, et on rappela plusieurs fois cet homme fort qui illustrait tant Villefranche.
Mais ce succès fut encore dépassé par celui de Ludovic.
Lorsqu'après plusieurs assauts intermédiaires sans importance, Ludovic fit enfin son entrée, on vit tout de suite à sa démarche, à son air d'assurance, pareil à celui d'un acteur ayant des planches et habitué au succès, qu'on avait affaire maintenant à un maître, et comme malgré soi, on applaudit aussitôt.
Ludovic salua gracieusement du fleuret et parut familier à pareil accueil.
C'était un homme d'une trentaine d'années, entré au service pendant la guerre, où il avait mérité bien des fois la médaille militaire qui brillait sur sa tunique.
Il n'était pas grand, mais c'était un type remarquable de montagnard pyrénéen, agile, robuste, bien charpenté et bien fait. Rien
-JO \ COOUBftKS ET SAÎXBR DAHlrt:» ^ '
(^u'à le Voir marcher, on devinait qu'il était habitué à pauter lestement le long de la -montagne, ^ Sa tête émergeait, droite, énergique, du col haut relevé de sa veste. Deg yeux vifs éclairaient sa physionomie et lui donnaient une belle expression de franchise et de courage.Une fine moustache tranchait agréablement sur son teint ua peu bruni, et ses tempes étaient recouvertes de jolies boucles de cheveux noirs, qui dissimulaient en partie ce que le haut de sa figure avait peut-être de trop saillant.
C'était en somme un assez joli gnrçon et il le faisait ressortir coquettement. Sa veste et son pantalon étaient en drap fin, «r en drap d'officier » d'une blancheur éblouissante.
Une ceinture tricolore le sanglait étroitement et faisait valoir sa taille, Le pantalon très collant, dessinait les formes vigoureuses de ses cuisses^ et ses escarpins noirs étaient d'une élégance remarquable.
Quant à ses fleurets, ils étaient ornés de gardes artistiques comme on n'en avait jamais vu jusque-là dans larmée.
L'adversaire de Ludovic était le maître
d'armes civil de Villefranche, qui avait organisé ia séance. II était jeune encore, de belle taille, ôt possédait quelque réputation.
Mais il ne pouvait rivaliser avec t Je premier maître d'armes du Sud-Ouest ».
Le jeu de Ludovic réunissait ce qu'on ap»pelle le jugement et les moyens physiques.
L'habitude et la science du fleuret, le sentiment du fer et Tà-ptopos se trouvaient chez lui servis par une merveilleuse agilité, <jui doublait l'effet de ces qualités essentielles,
Ludovic plaça facilement tous ses plus beaux coups, et il le fit légèrement, avec une élégance réelle. Il se donnait même le luxe de
petits mouvements d'épée assez inutiles, mais gracieux ; c'étaient de véritables fioritures, de la « fantasia », comme il disait.
Une parade énergique suivie d'un liement ayant fait sauter le fleuret du maître d'aripes civil jusqu'aux galeries, l'enthousiasme gagna même les spectateurs des petites places, où Ton cote de préférence le désarmement et tout ce qui marque une certaine force dans le poignet
Après une brillante série de coups de
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12 COULISSES £T SALLES B'ARMEÇ
finesse, Ludovic eut soin de termiiier par deux coups vigoureux qui devaient achever de rendre son succès populaire. Il froissa si vivement le fleuret de son adversaire, qu'une étincelle jaillit ; et il termina par un contre de prime coupé qui s'abattit en sifflant sur la poitrine du ms^itre d'armes civil.
Mais ce fut rétîncelle surtout qui accéléra démesurément l'admiration des plus indifférents en fait d'escrime.
Ils le préféraient même au terrible amateur masqué. C'était un enthousiasme plus vif encore, tout un vacarme de bravos et de rappels, tout un flot d'acclamations tapageuses saluant avec une sorte de frénésie le nouveau triomphe du fameux Ludovic.
M, Barbot des Pierrières n'était pas le moins empressé prés de lui. « Ce sont de belles armes, disait-il, de bien belles armes. > En- ' touréd'un groupe d'amateurs deVillefranche, il décernait au vainqueur une série d'éloges raisonnes, savants, bourrés de mots techniques qui montraient bien à tous t qu'il n'était pas un profane » .
♦ Ces messieurs rejoignirent enfin la foule
' COULISSES ET SALLES d'^fImES 13
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des autres spectateurs qui s*écoulait lentement et bruyamment; et chacun alla répandre par toute la ville Téloge de Ludovic.
Le soir, au mess des sous-officiers, on lui fit une réception superbe. Il était d'ailleurs très aimé de ses camarades. On alluma un punch gigantesque qui acheva de leur donner à tous une véritable émotion et des élans de tendresse et de fraternité. C'était cet accueil cordial de ses camarades de régiment qui touchait le plus Ludovic en ses jours de gloire.
Il leur raconta, non pour la première fois, la série de ses hauts faits ; et c'était toujours avec une verve amusante, soulignée par son léger accent pyrénéen qui avait résisté à toutes les garnisons. Cet accent n'était point désagréable, et donnait aux récits de Ludovic une tournure méridionale qui en faisait excuser les exagérations.
GODLISâRS ET SALLES » ARHRS
5 deux journaux de Villefrahche courent à l'assaut du Casino de longs 3S. Les deux rédacteurs, l'un bonaite, l'autre républicain, s'étaient récembattus à l'épée. Ils s'étaient touchés tous , et on en avait conclu généralement 'un et l'autre étaient très forts. Leur de Ludovic fut entremêlé de phrases de d'escrime et de souvenirs de leur duel; il restait encore assez de détails sur le phe du maître d'armes pour convaincre force ceux même qui n'avaient pas asà l'assaut.
ssi Ludovic devint-il très rapidement -e à Villefranche.
'squ'il passait dans les rues, on reconlit vite sa tournure martiale et son air table; et sa moustache, coquettement issée, lui valait bien des conquêtes. A sique militaire même, le rendez,-vous du '(/e, des demoiselles du meilleur monde nt autant de regards pour lui que pour illants officiers.
temps de son engagement militaire était sur le point de finir.
GOUUSâEà ET SALLBS d'ARMES 15
— « Si vous quittez Tarmée, lui dit M. Barbot des Pierrières, restez à Villefranche; vous aurez une position superbe. Vous êtes ici très considéré» très admiré et Vous pourrez vous faire de beaux revenus. Vous serez titulaire de la salle d'armes qu'on va fonder au Cercle littéraire et artistique de Villefranche ; chez moi-même, je vous prierai de venir régulièrement me faire plastronner avec mes fils, sans compter une foule d'autres leçons. »
Ludovic remercia vivement M. Barbot des Pierrières ; il paraissait décidé à rester au régiment.
Brusquement il changea d'avis, mais non pour rester à Villefranche*
Depuis quelque temps, les journaux de Paris arrivaient tout rempli» de choses d'escrime.
Une série de duels retentissants et d'autre part l'arrivée de deux maîtres italiens, débarqués à Paris à grands coups de réclame, avaient rapidement augmenté la vogue des^ salles d'armes.
Tout journal qui se respectait avait maintenant sa € chronique de l'épée » et parfois
môme des premiers-Paris étaient consacrés aux grands tireurs.
Leurs noms, qu'on répétait même à Villefranche, bourdonnaient aux oreilles de Ludovic et lui donnaient une sorte de fièvre ; mais il était plus fort, se disait-il sans cesse, que tous ces gens-là. Il en avait connu plusieurs à Técole de la Faisanderie, à Vincennes ; et par exemple il avait battu bien souvent là-bas ce farceur de Kirchoffman, qui faisait tant de bruit dans les journaux, où lui^ Ludovic, n'était même pas nommé.
Cela ne pouvait pas durer. D'ailleurs, les réflexions, les questions de ses amis de Ville franche achevaient de Texaspôrer.
— Sont-ils réellement très forts à Paris? Les connaissez- vous ? Êtes-vous plus fort qu'eux? Les premiers jours il se contenait un peu et essayait de dire en souriant : c Oh ! ils sont très malins, à Paris. Pas moyen de s'y frotter » . Mais il finit par s'emballer, et un beau jour il s'écria : t Laissez-moi donc tranquille avec vos Parisiens. . . ils ne me mangeraient pas plus que les autres. Je les connais, allez ! . . . Ils savent faire de la réclame, et puis, voilà
COULISSES ÇT SALLES d' ARMES ,17
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tout. » Comme on trouvait ces critiques un peu exagérées, Ludovic se dressa de toute sa hauteur et dit : t J'irai les trouver, à Paris, et ils n'y couperont pas ! »
11 résolut de partir.
Son colonel, son capitaine voulaient le retenir au 25°^* chasseurs. Ce ne fut pas sans regrets qu'il leur résista ; et son émotion était grande de quitter son beau régiment, ses amis et cette jolie salle d'armes où il régnait, entouré de sa garde fidèle de jeunes prévols.
Au punch d'adieu que lui offrirent ses camarades, on lui fit une réception si fraternelle, on lui souhaita bonne chance de si grand cœur qu'il faillit rester et se réengager. Mais l'ambition violente qui lui serrait le cœur finit par l'emporter et il se sépara de ses camarades en leur promettant bien, par exemple, € de les rejoindre dans les grandes circonstances » •
Dans la ville, la nouvelle du prochain départ de Ludovic fit sensation comme au régiment. Chacun s'entretenait de cette expédition du maître d'armes â Paris. On le regret-
18 COULISSES ET SALLBS d'aRHBS '
tait, mais en général on l'approuvait, croyant à son succès.
M. Barbot des Pierrières était de ceux, qui hochaient la tête en disant : « A Paris, si fort que soi t Ludovic, il trouvera peut-être bien son niEUtre. Ne vaudrait-il pas mieux rester dans cette bonne ville de Villefranche, où il serait tranquille, heureux, le premier dans son art sans contestation ? >
Mais, malgré tous les efforts de Mf. Barbot des Pierrières, Ludovic fit ses préparatifs de départ.
L'ancien maire de Villefranche lui donna alors une lettre de recommandation pour son ami Saint-Crispin, un célèbre amateur parisien. Car M, Barbot des Pierrières n'en voulait point à Ludovic de son entêtement. Non, il l'excusait; c'était à Paris qu'il en voulait.
— t Oh ! je l'avais prévu, c'était fatal. Ludovic lui aussi devait aller â Paris. Tout à Paris aujourd'hui ; pas moyen de décentraliser. On ne parle plus que de Paris, il n'y a plus que Paris en France. Dans notre pauvre province, nous nous ingénions à découvrir et à faire éclore les talents; nous sommes à
Taffût des hommes de mérite, en toute chose. Dès qu'ils se sont formés, souvent par nos soins et à nos frais, essayez donc de les retenir; ils filent sur Paris à toute vapeur. Ni écrivains, ni acteurs, ni peintres, ni artistes en quoi que ce soit ne veulent rester dans nos trous de province... Moi-même, à leur place, je serais peut-être dès demain sur les boulevards. Pas moyen de décentraliser. >
M. Barbot des Pierrières en voulait si peu à Ludovic, qu'il lui offrit de subvenir à ses premiers frais. Mais Ludovic n'eut qu'à le remercier. De nombreuses leçons en ville lui avaient procuré une somme assez ronde.
La bourse lestée, et le cœur plein de confiance, il monta un beau matin dans le train de Paris,
Arrivée de Ludovic à Paris, — Son Douvel ami, Henri Gardeiltiac. — Première soirée de Ludovic à Paris.
Ludovic s'était mis en grande tenue et semblait aller à une fête. Le long du chemin, il regardait gaiement se dérouler cette série incessante d'horizons. L'hiver avait dénudé tous ces paysages, et le soleil les éclairait faiblement, froidement; mais Ludovic songeait à sa renommée future, et cette vision jetait un mirage brillant et joyeux sur tout ce qu'il voyait.
Vers le soir, comme il commençait à sommeiller un peu dans l'obscurité du wagon, il s'abandonna tout entier à ces songes de gloire, dont rien ne venait plus le distraire. Son imagination, débordant, et devenue seule
maîtresse de sa pensée, brodait mille fantaisies sûr ses prochains triomphes; et dans cet état de son esprit, le bruit cadencé des roues se transformait en un rhythme et même en une sorte d'air qui se prêtait à la tournure de ses rêveries, les berçait, en augmentait l'effet, en battait son cerveau. Parfois, interrompu par l'arrêt bruyant de la locomotive, cet accompagnement cadencé repartait de plus belle avec la puissante machine, et exaltait de plus en plus les espérances du maître d'armes.
. Enfin, un dernier arrêt le réveilla sous les galeries vitrées de la gare d'Orléans.
Ludovic était à Paris. Il allait, presque étonné, et comme ayant besoin de s'habituer à cette idée, qu'il était à Paris. Il cherchait vainement à rassembler ses idées avec calme et à réfléchir posément, au bruit de cet immense remue-ménage d'une gare de Paris, au milieu de cette foule affairée de voyageurs, d'employés, allant, venant, courant sous les voûtes encore frémissantes du contre-coup des trains.
Arrivé dans la salle des bagages, Ludovic
22 COULISSES ET SALLES d'aAKBS
n'avait pas fait trois pas qa'il vit se préoipiter vers lui un grand jeune homme, mis d'une façon un peu prétentieuse, qui faillit l'embrasser, mais se contenta de lui serrer la main avec énergie, en lui débitant très vite une' foule de compliments. « Comment allez-vous donc, cher maître? Avec quelle impatience je vous attendais ! Savez-vous qu'on va parler fameusement de vous à Paris? J'ai voulu être le premier à vous recevoir ici, et si vous le permettez, je ne vous quitterai plus. Je commence à connaître pas mal mon Paris, et je pourrai vous y être assez utile. J'en serai très honoré, comme très heureux. »
Ludovic, surpris, murmurait avec embarras quelques paroles de remerciement. Henri Cardeilhac, le jeune homme qui l'accueillait si chaudement, le connaissait assez peu ; il avait simplement pris quelques leçons avec lui le mois précédent, et était bientôt reparti pour Paris, où il faisait son droit. En réalité, Cardeilhac ne faisait une réception enthousiaste au maître d'armes que dans un but d'intérêt personnel facile à deviner.
Bês qu'une réputation se forme ou va s©
COUUSSES ET 8ALLK& d'aKI^KS 33
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former, il se trouve toujours quelqu'un pour s'y cramponner et s'en faire remorquer; Cardeilhac avait résolu de jouer ce rôle prés de Ludovic, et comptait bien prendre sans peine, attaché à sa fortune, une part dans ses succès et dans sa renommée. Il fallait un certain aplomb pour réaliser ce projet, puisque de faibles relations avaient réuni jusque-là Cardeilhacet Ludovic, Mais Cardeilhao était de ceux que leur ambition et leurs appétits ai^ guillonnent, surexcitent sans cesse, au point de transformer une nature timide en une volonté implacable et peu à. peu moins scrupuleuse sur la délicatesse des moyens,
Cardeilhac était né assez mou et assez peu osé. Mais le manque de fortune et Tinsufflsance de ses avantages personnels l'avaient forcé de se raidir et de lutter sans cesse pour arriver à satisfaire ses goûts et ses penchants. . Il avait avant tout un faible extrême pour les femmes. Il eût voulu tout simplement posséder les plus jolies de ses contemporaines, comme il disait; et même dans son appétit immense, il se prenait parfois à jalouser sincèrement les amants des belles
24 COflLlSSES ET SALLES d'ARMES
James du lumps jadis. C était chez lui une véritable colère, lorsqu'il voyait passer tant de charmantes Parisiennes qu'il ne pouvait que regarder... t C'est navrant, disait-il, le nombre de jolies femmes queje ne possède pas. » Malheureusement il n'était pas beau garçon. Sa taille pétait grande et assez bien prise ; mais sa figure trop grosse et son teint trop pouge lui donnaient un air un peu commun. Sa barbe, qu'il portait tout entière et dont il prenait un soin méticuleux, aurait peut-être corrigé ces imperfections, si elle n'avait été d'une teinte rousse trop accentuée, qu'il se plaisait à, qualifier de « blond vénitien », en faisant injure à cette nuance charmante.
Cardeilhac n'avait point de fortune à sa disposition pour se consoler de ses imperfections physiques. 11 était comme la plupart des étudiants, dans une « dèche » perpétuelle. H recevait assez peu d'argent de son père, avocat de petite situation à Villefranche. Aussi était-il obligé de recourir à des cousins ou à desamisétablisenprovince,qui n'accueillaient pas toujours très bien ses demandes de fonds.
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' COULISSES ET SAtLES D' ARMES " 25
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En somme, Cardeilhac voyait d'ordinaire son mois mangé à Tavance par de petites dettes criardes, et passait la moitié de son temps à chercher quelques louis. Il y avait des fins de mois terribles, où il battait vainement le pavé du quartier, sans trouver un ami qui voulût ou pût lui prêter de quoi subsister « jusqu'au 1*' ». Du 20 au 30, c'étaient des privations de toute sorte, même de femmes, la plus dure.
Cardeilhac s'était creusé la tête pour sortir de cette situation qui l'usait, qui l'énervait ; elle le rendait tantôt morne et abattu, tantôt rageur, furieux contre tous et presque révolutionnaire. Ne trouvant pas de métier « lucratif et peu occupant », il songeaà faire du théâtre. Le théâtre ne donne-t-il pas tout, de la gloire et des droits d'auteur ? Cardeilhac se mit à écrire des vaudevilles.il inonda les secrétariats de petites pièces en un acte. Quand on daigna lui répondre, ce fut pour l'inviter à retirer ses manuscrits. Cardeilhac eut de longs découragements. Il se remit en pensant que les auteurs les plus illustres avaient commencé par de pareils échecs, et que lui aussi, pro-
bq.blement, finirait par entrer en maître dans les principaux théâtres de Paris. Maïs en attendant, que faire ? '
Cardeilhac résolut de se créer, pour le moment et faute de mieux, une petite célébrité de quartier. Dans ce milieu relativement restreint des écoles, dans cette sorte de petite ville au milieu de Paris, il espéra que d'aimables excentricités et quelques petits potins le mettraient bientôt en vue, hors de pair, connu de tous. Alors, évidemment, les femmes ne manqueraient pas de se l'arracher ; elles l'aimeraient pour ses hauts faits, sinon pour sa figure. D'ailleurs, depuis ses tentatives littéraires, il devenait ambitieux et un peu de bruit autour de son nom commençait à lui paraître chose fort agréable.
Il commença par se lier avec tous les « jeunes » et tous les bohèmes un peu connus de la rive gauche. Cela lui fut très facile, une fois présenté par un ami à la société littéraire des Hydrophobes ; Cardeilhac eut le courage d'y aller subir assidûment d'interminables lectures. Mais il eut l'honneur d'être élu Hydrophobe, de traiter en camarades les plus illustres
.C0UUS3ÈS Et SALLES d' ARMES 27
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Hydrophpbés ^ et même d'être le collabo do l'un d'eux, le spirituel Charançol, assez influent pour faire jouer des revues au Chalet, le.cafô-concert du boulevard Saint-MicheL
Ce qui fit surtout remarquer Cardeilhac, ce fut le soin minutieux qu'il eut désormais d'arborer des costumes fantaisistes, tantôt de gommeuK exagéré^ tantôt de rapin ou d'étudiant 1830.
Parfois même, dans la rue, on croyait qu'il avait conservé un de ses déguisements du bal BuUier.
Plusieurs avaient fait sensation. Pendant toute la durée du carnaval, Cardeilhac avait dépensé l'imagination la plus dévergondée et inventé des raffinements particuliers de ridicule pour apparaître mieux déguisé que tout autre à ce bal Bullier qui remplace près des étudiants la fameuse Cioserie des Lilas.
Cardeilhac s'y promenait triomphalement, dans ses costumes à sensation, tout fier de se faire « monter un bateau >. Parfois, il affecta de prendre la chose très mal, flanqua quelques coups et renversa quelques
tables uniquement pour avoir l'honneurd'être
mis au bloc, devant tout le bal.
jCardeilhac ne cherchait pas moins àbriller ans ces brasseries servies par des femmes, si
ombreuses au quartier latin. 11 y allait ré- ■alièrement presque tous les soirs, accomigné de plusieurs amis. Et là, il causait ec assez de verve, et avec une bizarne d'expressions et d'intonation qui roses façons et à ses costumes
, /, *)ndait bien vx. ■
..v^ranges.
o. ^*?î Cardeilhac eut bientôt une réputation d'ex-
ïntricité solidement établie. Mais il s'aperçut ^'elle ne lui donnait pas tous les avantagés pérés, particulièrement près des femmes.
Iles n'appréciaient pas ses plaisanteries, verve parfois assez parisienne, et le consiiraient avant tout commeun poseur, faisant 3S originalités contre sa nature. S'il avait ^é franchement excentrique et bohème, elles uraient peut-être trouvé drôle ; mais, leur 'paraissant un jour en bohème, le lendelain en gommeux, il ne faisait que leur porr sur les nerfs.
Il le voyait bien, le malheureux, et avait
coulissï;s et salles d'armes 29
le découragement d'un bouffon qui ne fait pas rire. 11 ne savait plus qu'imaginer.
Il eut même de vagues projets de suicide; il n'en avait pas le courage. Parfois il songea * à rentrer tout bonnement dans sa province où il s'ennuyait pourtant si ferme pendant les vacances. Puis il se décidait à rester à Paris, en se promettant bien de piocher son droit très sérieusement. Mais il était incapable d'un tel effort, n'ayant aucun goût pour le code; et c'était à peine s'il l'étudiait un peu à la veille de ses examens, qu'il avait passés en partie, tant bien que mal, « à la botte ».
Il he trouvait plus embarrassé que jamais, dans un désarroi complet, lorsqu'un ami lui écrivit de Villefranche les projets et l'arrivée de Ludovic à Paris. Ce fut une inspiration soudaine chez Gardeilhac , il résolut de s'attacher ou plutôt de se cramponner â la fortune de Ludovic et d'en pretidre sa part.
Ludovic était trop peu naïf pour ne pas deviner des motifs intéressés dans l'accueil chaleureux d'un ancien élève jusque-là si peu lié avec lui. Mais, somme toute, il ne se voyait pas d'autre connaissance à Paris; et il se dé-
3(> CUULISSKii ET SALLES D' ARMES
cida  acceptei* l'invitation du jeuoehomme, au moins pourquelque temps.
Cardeilhac s'empressa de commencer son rôle de compagnon et de guide dans Paris, avec l'habileté et le dévouement que son intérêt personnel lui commandait.
Et d'abord, il engagea Ludovic à demeurer dans un des meilleurs hôtels des boulevards ou des grandes rues voisines. ■ Voyez-vous, il est absolument nécessaire que vous soyez 'bien logé. À Paris, il faut faire du chic, c'est encore plus utile que le talent. Et pour vos habits surtout, allez-y carrément; habillezvous chez un des premiers tailleurs. C'est ça lUS transforme un homme et vous donne ssiette. Je sais bien que ça coûte cher, vous y gagnerez encoreméme à ce point B. Vous serez beaucoup plus coté, et l'on rapasvousoffrirdes cachets dérisoires. »
maître d'armes résolut de suivre ces Li^uils. Il avait un fonds de roulementassez jer pour pareil genre de vie, mais il corap- . t bien rattraper promptement ses premiers lis.
Cardeilhac le conduisit à l'Hôtel de la
Guyenne, rue Richelieu. L'hôtel avait de la réputation, et était bien situé, près des boulevards et dans le quartier des salles d'armes.
Pendant le trajet de la gare d'Orléans à la rue de Richelieu, Cardeilhac ne cessait (Jei parler, dans son contentement d'avoir si bien réussi près du maître d'armes. Il le tenait donc, il le possédait, ce premier maître d'armes du Sud-Ouest, qui demain allait occuper tous les journaux. Il aurait voulu déjà faire savoir à tous sa liaison, son intimité, avec Ludovic et d'un peu plus il l'aurait crié aux passants.
Ludovic, lui, n'écoutait guère son babillage. Il regardait Paris. Les quartiers qu'il traversait n'étaient guère animés à cette heure de la soirée où presque tout le mouvement reflue vers les boulevards. Mais Ludovic n'en était pas moins enchanté de tout ce qu'il voyait, et trouvait plus vivant, plus beau que jamais ce Paris qui allait lui donner tant de renommée.
Le maître d'armes fut interrompu de ses rêveries par Tarrêtde la voiture devant l'hôtel de la Guyenne. C'était une grande maison vieux style, massive, solide et d'une architec-
32 COUMBSRS ET SALLES D'aRMES'
lure sévère, H y avait là un air de bon ton et de tenue, et tout le personnel de ta maison présentait une raideur britannique irrépro- •le.
1 vieille dame préposée au bureau de el reçut les arrivants avec une politesse le, de cet air des gens réduits par des leurs à une position relativement subale, qu'ils jugent tout à fait indigne d'eux.
était la première fois que Ludovic entrait i un grand hôtet comme celui c de la enne ». Malgré son aplomb méridional, et lilieu même de ses rôves de grandeur, ii ouvait s'empêcher de se trouver un peu icieux, au fond, de vouloir se loger là, nme un prince». Et machinalement, il se rdait, analysait ses vêtements, y décpu- ; des imperfections qu'il n'avait jamais içonnées et regrettait bien de n'être pas lié déjà par ces tailleurs parisiens dont lit Cardeilhac. Un instant même, sous ■up d'œil froid et observateur de la vieille e, le malheureux Ludovic eut une vague éhension de n'être point admis dans le id Hôtel de la Guyenne. Quelle ridicule
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huiijiiiatioa c'eut eié à la veille de tant de succès ! Mais il n'eut pas à la subir^ et se traita de naïf, d'homme t bien trop modeste » lorsque la vieille dame, influencée d'ailleurs par l'assurance de Cardeilhac et par les grands airs qu'il savait sortir à l'occasion, ordonna de faire visiter l'hôtel à ces messieurs.
Ils choisirent un petit appartement assez joli, composé d'une chambre à coucher et d'un salon. Là, Ludovic attendrait confortablement le jour, prochain sans doute, où il pourrait se mettre dans ses meubles.
Il était pressé de prendre possession de son petit appartement, dont il était enchanté. Mais il lui tardait plus encore de marcher un peu dans Paris, d'y prendre pied, d'y faire le soir même une bonne reconnaissance.
Il sortit donc avec Cardeilhac , et ils s'en allèrent bras dessus, bras dessous, comme deux vieux amis.
Cardeilhac amena tout droit Ludovic à la place de l'Opéra, ce point central et le plus merveilleux des splendeurs de Paris.
Le soir surtout, à l'heure où y arrivait Ludovic, par cette froide et claire nuit d'hiver,
34 coui-isap.s p.t .sam.es n'ARHES
les mises en scène somptueuses qu'on 4evinatt à travers le portique resplendissant et féerique de l'Opéra, ne pouvaient rivaliser avec le spectacle & décors prodigieux que formait ce rayonnement de boulevards, d'avenues, de »iiiiDinnD»nifi/iiiAo hni-iiés ds pslais, éclaîrés de l'électricité comme ébordant de vie et de e ce va-et-vient incesce grondement impo-
ui passait à travers ic se disait que ce jes souverains et que •e qui faisait ou bri-
it, l'énervajt. Jamais 1 toutes les séductions îvant cette animation 3 des boulevards. A et de la mort d'une IX encore pleins de 1 se trouvait d'autant ié devant toute cette vement.
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\ COtJLlSSES ET SALLES d'armés* 35
Il devenait impatient, agité; il aurait voulu qu'on s'occupât déjà de son arrivée ; d'un peu plus, il eût cherché si les journaux du soir ne l'annonçaient pas. Et il se demandait comment avancer l'événement à sensation de ses débuts.
Tout préoccupé, il quitta bientôt Cardeilhac, en lui promettant de le revoir le lendemain.
Une fois retiré dans sou petit appartement de l'hôtel de la Guyenne, dont l'apparence, luxueuse pour lui, le surprenait et lui rappelait sans cesse sa nouvelle existence, il se prit à réfléchir indéfiniment et à laisser reparaître comme malgré lui dans sa mémoire tous les incidents de sa vie, depuis son enfance dans la montagne, jusqu'à ses années de bons et glorieux services dans l'armée.
A la veille d'un événement solennel, décisif, on se laisse aller ainsi à regarder à perte de vue les années écoulées, qui passent devant soi comme un panorama mouvant dont les premiers tableaux seraient effacés confusément sur la toile. Et cette évocation du spectacle de notre vie prête toujours à de vagues rêveries philosophiques sur la fuite du temps,
30 COULISSES £T SALLES i)' ARMES,
qui assombrissant notre peuâée, si beau que s'annonce Tavenir, si exceptionnel qu'ait été le bonheur du passé.
Devant cette foule de souvenirs qui envahissaient son cerveau, Ludovic ne pouvait donc se défendre d'une certaine mélancolie.
Il réfléchissait machinalement, assis sur un fauteuil sans pouvoir se décider à se coucher. Mais il avait un trop heureux tempérament et une nature trop en dehors pour ne pas chasser bientôt toutes les réflexions philosophiques. Sa bonne humeur ordinaire reprit le dessus et il se coucha gaiement, en se promettant bien de s'entendre le lendemain même avec M. Saint-Crispin, qui lui trouverait vite l'occasion d'c épater » les Parisiens* Il s'endormit dans cette flatteuse espérance.
be célèbre amateur Saint^Grispio.-- L'article d'Adolphe . Crack. — Débuts de Ludovic à Paris.
M. Saint- Crispia était au fond un bon bour^ geois qui avait eu quelques veliéités de romantisme; illes avait satisfaites en se faisant pilier de salle d'armes. Chez lui, il devait porter des bonnets de coton et des robes de chambre à la propriétaire, mais à la salle, il se revêtait toujours do pourpoints rouges, de hauts de chausses en velours et d'escarpins à rubans. Il lui eût été impossible de tirer sans ces oripeaux fantaisistes qui amusaient bien la galerie, d'autant qu'ils accusaient les formes trop maigres de Saint-Grispin, grand et efflanqué. Cela achevait de lui donner un air de Don Quichotte et il rappelait parfaitement
COtlLISSRS ET SALLES D AftMF.S
Lesueur dans ce rôle fameux. De sa il était assez pacifique et eût été très avoir un duel, malgré sa force en ; mais il était heureux de frapper de coups d'estoc et de taille et de vivre au lu bruit des armes. II portait une imsuperbe et se donnait les fîères allures 'fîcier en retraite, avec ses longues es boutonnées haut, comme des vestes . Il avait loujours des pantalons à la e et des chapeaux haute forme à lards plats, crânement renversés sur Sa position favorite était de se tenir légèrement appuyé sur une solide épée ; il tournait la tète bien en face interlocuteur, mais son corps était u de profil et très effacé comme en
I lançait de tiers regards qu'il se toraccentuer au moyen d'un monocle
II avait môme quelquefois la mine nte et l'air de vouloir tout manger.
s qu'il parlait, on était tout surpris de garder toujours, suivant son exprès-^ le exquis© urbanité. On s'apercevait G c'était au demeurant le meilleur
GOULfSSES £T SALLES D*ARMRS 39
Lomme du monde ; aussi était-il encore plus imé'que blagué dans îes salles d'armes de ^arîs, où il était devenu légendaire.
Il avait acquis une certaine force en escrime î
Mais à la réputation de cet amateur distingué n*avait pas nui l'amitié d'un journaliste connu, Adolphe Crack, son ancien camarade de collège. Crack n'aurait vraiment pu refuser de temps en temps un peu de publicité à son vieux copain, un si bon type, et qui vantait si souvent dans les salles d'armes les mérites de son illustre ami le journaliste.
Chaque mois, c'était fatal^ Crack imprimait dans le Boulevardier que Saint-Crispin était une des cinq premières lames de Paris.
Saint-Crispin accueillit fort bien Ludovic, mieux encore que ne l'espérait celui-ci. Il avait conservé bon souvenir de son ami Barbot des Pierrières ; et puis il était flatté de se voir choisi pour présenter et lancer à Paris le premier maître du Sud-Ouest. Il songeait, comme Cardeilhac, que sa célébrité rejaillirait sur lui-même et lui vaudrait de longs éloges dans tous les journaux. Tout de suite, il se
40 COULISSES ET SALLES d'aRHER
montra bon garçon avec Ludovic et même presque familier. U lui demanda le récit de ses débuts en escrime et l'écoula avec intérêt.
Mais il lui tardait de voir par lui-même si le maître d'armes méritait réellement sa réputation, lllui proposa une botte séance tenante. Ludovic se garda bien de remporter sur lui un avantage trop marqué. L'amour-propre blessé de Saint-Crispin en eût fait un ennemi déclaré. Mais tout en lui laissant placer quelques-uns de ses coups, Ludovic tira avec sa — —nce et son agilité habituelles et Saintpin fut absolument enchanté.
Parfait ! c'est parfait, s'écria-t^il en serrant mains de Ludovic avec effusion. Voua un bien joli tireur, et nous allons épater salles d'armes, surtout si vous suivez ques conseils que vous permettrez bien à neille expérience de vous donner, idovic s'inclina avec respect.
Dès aujourd'hui, reprit Saint-Crispin, lis prévenir mon ami, le fameux journa- Adolphe Crack du Boulevai'dier. Oh! nous nés très bien ensemble. Vous allez me ler quelques détails sur vous-même ; j'y
, . „. ^rr)-....
joindrai mon appréciation personnelle sur votre jeu, et avec tout cela Crack nous taillera un premier-Paris à sensation.
Le maître d'armes se confondit en remerciements et donna à Saint-Crispin tous les renseignements qu'il désirait.
Le lendemain même, Crack s'amusa à faire sur le compte de Ludovic un grand topo fantaisiste, une sorte de légende de cape et d'épée qui rappelait le beau temps des Troiis Mousquetaires. Ludovic fut représenté comme un nouveau d'Artagnan, encore plus héros de roman, plus friand de la lame et plus coureur de femmes. D'après Crack, Ludovic avait l rempli les Pyrénées du bruit de ses exploits ^ amoureux et guerriers. Impossible de con- | naître le nombre des femmes qu'il avait mises à mal; ses duels, toujours heureux, naturellement, n'étaient pas moins innombrables, et telle était la terreur mystérieuse qu'il était arrivé à inspirer, qu'un jour, arrêté dans la montagne par une troupe de brigands, il n'avait eu qu'à se nommer pour les voir tous s'agenouiller,, tremblants. /
Crack racontait ces histoires avec un luxe
42 COULISSES ET SALUS d'aRHES
d'expressions enthousiastes, avec un déborde' ment d'imagination qui semblait inspiré par le haschich. Au fond, il s'en amusait bien et riait joliment tout le premier de cette excel- Iftntfi fumisterie.
,nd Ludovic lut cet article, il ne put ècher de trouver que c'était e un peu [■é ». Et son ravissement de voir sou iccuper pour la première fois la chroparisienne on fut quelque peu troublé, il craignit vaguement que les petites :ationsduSowZewa/"(/ierneluifissenttort .'opinion publique. Il songeait à aller ter Gardeilhac, lorsque celui-ci arriva Litôt se précipita chez lui, brandissant 6 de Crack, et l'air radieux :
Vous avez lu ya, n'est-ce pas, dit-il au 1 d'armes en lui serrant les mains, larfait, c'est admirable, vous devez être ité. > ovie hasarda l'objection qui le tourmen-
C'esttrès bien fait, mais ne trouvezascommemoiqueM.Cmck apeut-étre i exagéré? J'aime bien qu'on fasse mon
V> • "TyT
éloge, maïs, avant tout, la vérité. C'eët que je ne tiendrais pas, vous comprenez, à passer pour un charlatan.
— Allons donc, dit Cardeilhac en riant.
Rassurez-vous, quand on vous verra à l'œuvre, on saura bien ce que vous valez. Pour le moment, il s'agissait de vous annoncer, de vous faire connaître, et ce n'était pas une petite réclame par le temps qui court, qui eût appelé l'attention sur vous. Crack vous a servi à souhait, et vous n'avez qu'à lui envoyer votre carte avec vos remerciements. Si vous n'aviez pas de valeur, parbleu, c'eût été vous rendre mauvais service que de faire un tel bruit autour de votre nom, mais c'est excellent, puisque vous êtes à la hauteur. »
Cardeilhac acheva de rassurer le maître d'armes en lui faisant une dissertation sur les réclames du jour.
Il est certain qu'elles ont atteint souvent une telle impudence, que le public commence à s'en scandaliser beaucoup moins. L'article de Crack ne souleva donc aucune indignation contre Ludovic. On ne fît que s'en amuser.
On se méfiait bien d'un nouveau venu si
brusquement vanté et si empliatiquement ; maïs enfin, cela appelait l'attention sur lui ; on voulait le voir à Toeuvre, d'autant mieux qu'il reste toujours quelque chose même des éloges évidemment exagérés.
Il était donc certain que le début de Ludovic serait loin de passer inaperçu et qu'un premier assaut heureux suffirait à établir d'emblée sa réputation.
Saint-Crispin n'eut que l'embarras du choix pour trouver une salle qui donnât l'hospitalité à son nouvel ami, pour ce début à sensation.
D'ailleurs, l'arrivée de Ludovic n'avait pas été mal aôcueillie de ses confrères de Paris. Le bruit de sa renommée naissante excitait bien un peu leur jalousie, mais ils avaient pour la plupart trop de confiance en leur propre force pour le redouter. Les plus modestes espéraient faire avec lui au moins jeu égal et prendre leur bonne part des éloges. De plus, ils pensaient avec raison que tout ce bruit qui commençait à se faire* autour de * Ludovic achèverait de donner à l'art en fin de compte une sorte d'actualité et une vogue plus grande.
Après quelques hésitations, Saint-Crispin engagea et décida Ludovic à donner la préférence à la salle Prince.
Le maître d*armes pouvait être sûr d'y débuter devant un public distingué, car depuis . sa fondation, la salle Prince s*est fait remarquer par une clientèle dont l'annuaire forme, a-t-on dit, un véritable almanachde Gotha.
Restait à chercher pour Ludovic des adversaires de grand renom, dignes de lui.
Appuyé par l'influence de Saint-Crispin, il obtint de tirer avec Prince fils, l'un des premiers professeurs de Paris, et avec le comte Orlando Mefistolini, un de ces deux maîtres italiens qui faisaient tant de bruit.
Il y eut donc une assistance nombreuse et très bien composée à l'assaut de la salle Prince. Cette salle occupe dans le quartier Saint-Honoré un appartement style premier Empire, orné d^une foule de portraits de tireurs remarquables, qui brillaient pour la plupart dans la première moitié de ce siècle, et dont le costume, d'apparence déjà bien archaïque, fait songer à une galerie d'estampes rares.
lublic des assauts, à Paris, est en partie, comme celui des premières, s le même. Aux premiers rangs, près ident, qui d'ordinaire est un général, om d'un général fait très bien sur le Qme, — aux premiers rangs prennent 5 amateurs les plus connus, dont un nombre sont étrangers. — Leur quarangers n'a pas nui d'ailleurs à avan- ' renommée. Car on ne cesse pas à 'avoir un faible marqué pour un nom auteur et d'un son bien exotiques, Tiêmes places, on remarque plusieurs stes influents, qui sont eux-mêmes des rs d'une certaine force, juelques journaux se contentent d'enîs reporters de faits divers pour rédiger te rendu des assauts. Ces reporters ont l'imprudence de ne pas démarquer les de leurs confrères plus sérieux, najeure partie de l'assistance se 3 de la foule des amateurs inconnus, connus, venus là, soit par mode, amour de l'art, soit pour se montrer
et se faire peu à peu remarquer au moins par leur assiduité, faute de mieux.
Parfois aussi, le public renferme un certain nombre de gens très ignorants en fait d'escrime. La chose ne les intéresse pas, mais ils ont des billets de faveur, ils veulent en profiter. Ils restent jusqu'à la fin, regardent consciencieusement les assauts, les applau* dissent tous indifféremment et contemplent avec respect le c tout Paris » de l'escrime.
Entre eux, ils se prennent eux-mêmes pour des membres de cette phalange, et de bons bourgeois, aussi maladroits que M. Jourdain, en arrivent à ne pas oser se fixer, se figurant chacun que l'autre est un terrible homme d'épée.
Tel est le public ordinaire des assauts à Paris.
Pour lo début de Ludovic, l'assistance était particulièrement choisie, et parmi ceux des hommes du monde qui restent d'ordinaire indifférents à ces fêtes de Tescrime, beaucoup étaient venus là rejoindre un grand nombre d'amateurs de toutes les salles.
On regarda de façon distraite et presque
ISES ET SALLItS D ARMF.S
assauts où ne paraissait pas on songeait aux chances que lui le choix de ses adversaires ; , pensait-on, au moins par
)rlando Mefistolini, le premier Ludovic, était arrivé à Paris sorte de légende diabolique, où odigieusement ses exploits de
après avoir mangé quelque
lestement, il avait eu le bon as croire déroger parce qu'il ître d'armes, profitant d'une
force qui l'avait tiré d'aflux ou trois duels. 11 aurait iprès quelques études sérieuts, un tireur très remai;- 1 s'était jugé déjà invincible et de fonder une école. Il innova )pelait le jeu « passionné », où ut ce que les tireurs italiens
de fantaisiste, et poussait ce 'à. l'extravagance, faisant de la a besoin plutôt que de l'escrime
"iT."
parce ^
itali^^-
:criïî^^
paraissâi' et entremêlant ses bonds et ses sauts pérîl-
chaDCfr leux d'une tempête de cris siauvages qui
'âdvei^' avaient la prétention d'effrayer l'adversaire,
moifl^ mais n'arrivaient guères qu'à assourdir et
agacer les spectateurs.
• le prêt ^^ f^^* reconnaître cependant que des ti-
,' rà à ft reurs d'une certaine force, se laissant par-
knfc foî^*^ effrayer, désorienter par tout ce qui
iQJf; n'est pas la routine régulière des salles
d'armes, perdent ainsi une grande partie de
j^ leurs moyens devant un jeu aussi irrégulier,
' , i aussi étrange que celui du comte Mefisto-
lini.
Promptement, on vit que pareil danger n'était pas à craindre pour Ludovic. Il parut, l'air un peu ému, mais confiant ; il évita
Il r 7 y
^ .^. toute pose, sachant bien que cette attitude
plaisait d'autant mieux qu'elle contrastait singulièrement avec les regards et l'allure de '^^^ son adversaire. Le comte Mefîstolini était
^ ^ entré d'une façon théâtrale et regardait cha-
^^ ' cûn d'un œil terrible, tout en faisant bomber
ses pectoraux sous son pourpoint noir et sa
^^^ , collerette blanche. Ils firent le mur ; Ludovic
1* ^ simplement, Mefistolini, en faisant résonner
Si
ses longues bottes et en essayant déjà quelques effets de voix.
Dès le début dé Tassaut, Ludovic resta ferme, solide, toujours Tépée en ligne devant les bonds de son adversaire. Il conservait un calme et un sang-froid parfaits, même dans ces corps à corps où le comte Mefistolini déployait toute son énergie et donnait toute sa voix. Ses cris, pas plus que ses mouvements fantaisistes ne réussirent à ébranler Ludovic, qui, pour garder le calme nécessaire contre un pareil jeu, ménageait et retenait son agilité habituelle, aussi grande au besoin que celle du maître italien.
Il se contenta d'observer froidement son adversaire sans bouger devant ses attaques furieuses. Il parait ainsi avec beaucoup de sûreté et lançait avec plus d'à-propos ses attaques et ses parades au moment où le comte Mefistolini retombait sur terre du haut de ses bonds.
Ce fut donc un succès complet, et Ludovic fut couvert d'applaudissements. Mais restait une ^utre épreuve plus décisive, son assaut avec Prince jeune.
COOLISSES ET SALLES D^ARUES 51
C'était, celui-ci, un type achevé de l'école française dans toute sa régularité, sa science et son habileté. Fils d'un maître d'armes, € enfant de la balle >, il avait été commencé de bonne heure par son père, un tireur fameux, et avait passé toute sa vie au milieu d'une salle célèbre, luttant dès dix-huit ans avec les amateurs les plus remarquables . Il était devenu rapidement Tun des premiers professeurs dQ Paris, et Ton ne mettait au-dessus de lui que Vaillant et Marsillac.
Contre lui Ludovic changea de tactique dès qu'il eut tâtéle terrain. Il possédait d'ailleurs tous ses moyens, € était en main », encouragé dans sa confiance par son premier succès. Voyant qu'il était simplement égal à son nouvel adversaire en régularité et en finesse, il joignit à ces qualités toutes les ressources de son agilité, que Prince ne pouvait atteindre, et qu'il dédaignait un peu du reste, pour un jeu entièrement posé et réfléchi.
Ludovic le toucha rarement, car Prince parait avec une sûreté admirable, mais il fut touché encore moins, grâce à des retraites lestement faites, avec une souplesse élégante
qui ne rappelait en rien les bonds désordonnés du comte Mefistolini, et qui laissait Ludovic solide, ferme en garde et toujours plein de sang-froid. Ces retraites étaient un peu fréquentes, mais Texécution et le succès pratique en avaient été si heureux et elles avaient été suivies de retours offensifs si prompts et d'attaques si habiles, que des bravos, des rappels et des acclamations unanimes saluèrent Ludovic. Remporter l'avantage sur Prince jeune, c'était un succès éclatant, et si la tenue empêchait les spectateurs de trépigner et de casser les banquettes comme à Villefranche,ce n'en était pas moins un véritable triomphe.
Ludovic tenait enfin l'admiration des Parisiens. Jamais il ne s'était senti aussi envahi de fierté et de joie. C'était comme un souffle puissant qui venait dilater et remplir son cerveau, sa poitrine, au point de l'étouffer.
Un joueur qui vient de jouer toute sa forlune et qui a gagné, a besoin de se répéter, dans son tremblement, qu'il a réellement gagné. Ludovic était ainsi, après coup, presque effrayé parfois de cette bataille qui s'était
heureusement terminée, mais dont il voyait mieux après l'avoir gagnée, toute l'importance et toute la difficulté.
Les compliments de chacun l'habituèrent bientôt à l'idée de sa victoire. Saint-Crispin particulièrement ne le quittait pas, l'accablant d'éloges et prenant pour lui-même une bonne part de ceux adressés au maître d'armes.
N'était-ce pas lui qui l'avait deviné, qui l'avait lancé ? sans lui, que serait Ludovic ?
Non moins heureux était Cardeilhac et d'un peu plus il aurait embrassé le maître d'armes, dont le succès appuyait si bien ses espérances. A toute force il voulait l'emmener dîner. Mais Saint-Crispin avait pris les devants et tenait à l'accaparer toute la soirée.
Ludovic sortit bientôt avec le célèbre amateur. Il respirait le grand air avec soulagement et regarda si sur la rue on ne le regardait pas déjà d'une façon particulière. Pas encore ; mais ça ne tardera pas, pensait-il.
Saint-Crispin le conduisit dans un grand restaurant du boulevard ; Ludovic se figura qu'il menait déjà la grande vie qui devait récompenser son talent. Une aussi
ce pensée et le souvenir triomphant de journée achevaient de lui faire trouver uis les vins généreux. Décidément la vie enait biea belle pour lui, et son âme se lait de booheur attendri. Quel excellent ime lui paraissait ce Saint-Crispin! Tout nonde du reste était excellent.
6 son côté, le célèbre amateur fêtait Luic et chassait toute mélancolie. Sous pré- 9 qu'on apprécie mieux les vins de France jis qu'ils se font rares, il leur fit un accueil eureux, et peut-être qu'en sortant, le bras -.udovic ne lui fut pas inutile pour passer int la dame du comptoir avec toute sa le habituelle.
udovic en avait vu de trop grises' au régit pour ne pas garder son aplomb, et s'il a toute la soirée un peu nerveux et agité «t surtout en songeant aux comptes lus du lendemain. Il faillit ne pas se cou- • pour attendre les journaux du matin, uels beaux articles on allait lui faire dans îhroniques de l'épée ! Quels éloges il verimprimés dans tous les journaux de s ! Quel tapage autour de son nom et
COULISSES ET SALLES d'aRIÏES 55
— ^-^ ■ III < , — . i« ■■ II. I
comme cela retentirait en province, à Villefranche, à Bordeaux, partout où il avait passé, et même au fond de la montagne, dans les villages perdus de son pays natal ! Pourquoi donc son père et sa mère n'étaient-ils plus là ! Ils auraient été si fiers de leur fils. C'était là son grand regret, au milieu de son triomphe.
Toutes ces louanges", toute cette renommée qui allait éclater brusquement, bourdonnaient dans son cerveau. C'était dans sa tète un perpétuel tourbillon des phrases qu'il croyait déjà lire dans les comptes rendus.
Par une sorte de divination, d'évocation, il les voyait imprimées, les lisait en songe, puis elles disparaissaient^ mais le souvenir en restait et devenait le point de départ d'un va-etvient confus de nouveaux rêves.
Le matin, il n'y put tenir ; si peu qu'il eût dormi, il voulut se lever de très bonne heure pour aller voir les journaux. Ils n'étaient pas encore rendus lorsqu'il arriva aux kiosques du boulevard. Craignant d'être vu et de laisser surprendre son impatience, il se cacha dans une petite rue latérale. Il marchait là fiévreusement et le temps lui paraissait singulièrement
fiG COULISSES KT SALLES D ARMES
long. Plusieurs fois il revint au boulevard, en relevant le col de son pardessus jusque sur sa rigure. Entîn il vit arriver les journaux et se précipita vers un kiosque.
— < Quel journal, monsieur ?
— Tous les journaux ! »
La marchande, enchantée, le couvrit de feuilles sentant bon l'impression fraîche et i donna même la collection des journaux un sou. Ludovic paya rapidement et s'enit chez lui, comme s'il tenait un trésorvolé. \, alors, il fit la plus belle orgie de lecre de sa vie.
Naturellement, tout le monde le couvrait Sloges et il y avait dans tous les articles de loi satisfaire l'amour-propre le plus exigeant. Cependant Ludovic ne fut satisfait entière entque de quelques-uns, ceuxoCi on le proimait le premier tireur de Paris même ant Vaillant et Marsillae.
Ludovic n'avait pas vu tirer ces deux maî- ;s et ne se figurait pas le degré exceptionnel leur force. Il ignorait d'ailleurs les coteries, j partis pris de dénigrement dont ils sont ibjet, surtoutMarsillac. Aussi prenait-il pqur
argent comptant les flatteries de ceux qui
sans hésiter le déclaraient déjà supérieur à l'un et à l'autre. C'étaient les seuls qui lui parussent dire toute la vérité et faire son éloge complet.
Il acheta une niasse d'exemplaires de leurs journaux, en regrettant toutefois de n'avoir pas été mis en premier-Paris. Quelques exemplaires restèrent chez lui, dans ses archives. Quant aux autres, il en expédia des ballots par toute la province. Il riait bien en pensant € à la tête » que feraient là-bas ceux qui tremblaient de le voir s'attaquer aux Parisiens ! . . .
IT
l,e cénacle du Café de la Licorne. — Les amis de Cardeilbac. — Succès de Ludovic.
Cardeilhac était si ravi de la gloire naissante de son ami Ludovic qu'il au^ai^ voulu
le promener partout le soir même, pour le présenter à tous ceux qu'il connaissait, et particulièrement aux jolies femmes dont il cherchait à être l'amant.
Mais il réfléchit que mieux valait attendre que la renommée du mnître d'armes fût bien établie et bien connue. En le présentant alors, ses relations avec lui feraient beaucoup plus d'effet et achèveraient de le poser.
le moment, il se contenta de^^ire '6 à Ludovic quelques amis intimes.
se réunissaient d'ordinaire dans un