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café de la rue du Cardinal-Lemoîne, le café de la Licorne.
C'était une salle assez curieuse, imitant les tavernes moyen-âge, suivant une mode qui commence à se répandre. L'imitation d'ailleurs est assez préterflieuse et rappelle aussi peu la réalité que les bergères Watteau rappellent les véritables paysannes. Aux fenêtres, d'assez jolis vitraux gothiques représentaient de beaux pages, levant les yeux vers de douces châtelaines. Sur les murs, de grandes tapisseries se recouvraient de dessins fantastiques, comme ceux des antiques cathédrales. Les tables étaient massives en vieux bois sculpté, et Ton s'asseyait sur des escabeaux de même genre, ou sur de larges bancs recouverts de grosses étoffes vieux style .
Cardeilhac vint là avec Ludovic rejoindre ses amis. C'étaient des jeunes gens s'occupant presque tous d'art et de littérature. Ils formaient, disait Cardeilhac, un véritable cénacle appelé évidemment au plus brillant avenir.
L'un d'eux, Wormans, grand garçon taillé en carabinier, et à tête assez énergique, avait publié récemment un roman naturaliste, où il
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avait accumulé de parti pris toutes les exagérations du genre. Au fond il n'avait pas la moindre conviction pas plus en littérature qu'en politique. Il avait d'ailleurs quelque originalité et n'était pas sans talent. Mais son principal mérite était une ténacité étonnante, jointe Aune grande facilité de travail. 11 écrivait sans se lasser, sans m décourager, aborïus les genres ; il envoyait aux théâtres iries de drames, de vaudevilles, de lil'opérette, et jetait des articles de toutes dans les boites des journaux de n'im- (uelle nuance. Au besoin, il savait très e présenter tout seul dans les bureaux action. Un jour même, enthousiasmé 3 qu'il venait d'écrire, il alla voir sucjmentcinqousi.^dipectenrsdejournaux, poposa d'emblée, copie en main, comme , queur de premiers-Paris. Ûh ! cen'était nplomb qui lui manquait; et il était tout braver pour faire son chemin, à iusculer.
voisin et ami Calamer, musicien im- >t chevelu, se donnait un mal infini pour r exactement tous les bruits de la
nature ». 11 fallait voir de quel air sérieux il déclarait piocher tous les traités d'harmonie et apprendre tous les instruments possibles pour trouver des combinaisons de sons capables de reproduire, par exemple, le murmure du vent, « ou le gazouillement de l'eau IK bouillante, ou le bruit multiple de la rue ». Il avait pour toute autre musique des haussements d'épaule à se rendre bossu, un mépris ([a ' complet, de la colère même.
La poésie avait là pour représentant Descourtis, jeune homme pâle orné d'une jolie barbe et d'un flot de cheveux bouclés qu'il secouait de temps en temps en arrière. Il avait gardé les traditions du romantisme en exagérant, selon le goût du jour, le culte rigide des rimes riches. Il tenait absolument à faire rimer des mots entiers, si bien que ses vers finissaient par ressembler à un recueil de calembours. Il mettait un temps infini à cultiver ces jeux d'esprit. Aussi n'avait-il encore publié que deux petites plaquettes, qui remplissaient une dizaine de pages avec le secours des culs-de-lampe. Cela n'avait eu aucun succès, mais une chose le
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consolait de tout : il avait dîné chez Victor Hugo.
Un autre fervent de Tidéal était le peintre Ja-hyer, On l'avait surnommé « Plein air » à cause de sa manie de disserter sans cesse sur cette question, à la mode en peinture, de
la reproduction des tons du plein air.
Lorsqu'il parlait de l'art, il prenait l'air' inspiré d'un prophète, et fermait les paupières à demi, pendant que, suivant ses expressions, sa main arrondie traçait dans l'espace les contours merveilleux qu'il rêvait. Il y avait d'ailleurs dans ses œuvres une assez grande délicatesse de touche, mais on y voyait toujours beaucoup d'inachevé, d'indécis, défaut que le choix des sujets, fait avec assez de goût, n'arrivait qu'à rendre plus visible.
Mais le plus curieuxde tous était Michelon, un bohème célèbre, aussi connu sur la place Pigalle et même au boulevard que sur la rive gauche. Les journaux avaient donné en nouvelles à la main plusieurs de ses mots, inventés au milieu de la demi-ivresse qui était son état habituel ; ses mots résumaient fort bien cette situation. Il passait pour avoir été très
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fort au fond, plus fort que certains de ses amis, qui avaient réussi dans la presse et qu'on accusait d'avoir souvent recouru à son esprit. Beaucoup regrettaient de le voir s'user complètement dans cette vie de cafés et de
brasseries qui caractérise la bohème. Il n'avait travaillé qu'une fois, pour composer l'invocation d'un poème sur le Chaos ; et il en assommait les petits Jeunes gens qui espéraient s'amuser de lui, sous prétexte qu'ils lui offraient quelque consommation . Leur unique consolation était de voir de près ses vêtements d'une excentricité toujours étonnante, mélange curieux de toutes les modes et de toutes les couleurs. Il ne se plaisait vraiment qu'avec les artistes, avec les « jeunes > qui le recevaient fort bien. 11 se gardait d'ailleurs d'abuser de leur générosité et trouvait le moyen de se suffire presque entièrement avec une rente viagère de cent francs par mois, héritage d'un oncle prudent.
Ce fut avec une solennité inaccoutumée en pareille société que Cardeilhac présenta Ludovic à ses amis. Ludovic craignait môme d'être tombé au milieu de gens trop graves.
11 se rassura vite. Sitôt connues ses profession et qualité, on raccuèillit avec empressement, non comme un profane, mais comme un véritable artiste, et vivement on le pria de raconter ses exploits en la noble science des armes.
— « C'est exquis, c'est merveilleux, disait Michelon ; en vous écoutant, j'ai la vision de ces beaux hommes d'armes d'autrefois, la rapière au côté. Moi aussi, je devrais manier l'épée, mais, que voulez-vous, je n'ai pas le temps^ je suis pris au café toute la journée. »
Calamer, lui, se frappa le front en déclarant qu'il venait de trouver une inspiration éblouissante, dont il ne savait comment remercier Ludovic.
— «c Je mettrai votre prochain assaut en musique, dit- il au maître d'armes complètement étonné; je vois ça de là, je tiens un accord qui reproduira si bien le cliquetis du . fer, qu'en l'entendant vous vous mettrez en garde. »
Wormans n'était pas le moins empressé près de Ludovic. Il l'accablait de questions, il l'accaparait presque ; c'est qu'il avait songé
tout de suite, en garçon pratique cherchant tous les moyens dô placer sa copie, à aller se présenter dans quelque journal comme chroniqueur d'escrime, à titre d'ami • intime » de Ludovic. Et il relisait déjà son article de début, plein de faits, rempli de documents, grâce aux renseignements innombrables qu'il demandait au maître d'armes.
Il ne connaissait point l'escrime, mais il ne s'embarrassait pas pour si peu. En feuilletant rapidement un bon traité, il trouverait vite de quoi parsemer sa prose d'une foule de mots techniques.
L'arrivée de deux jeunes filles assez jolies, maîtresses de Cardeilhac et de Jahyer, qui les soupçonnaient d'ailleurs de n'avoir été cruelles pour aucun de leurs amis, fit changer la , conversation, qui prit un tour très léger et même pornographique, suivant le mot à la mode. Quant à la chose, elle avait toujours été à la mode près du petit cénacle de la rue du Cardinal-Lemoine, et Jahyer et Descourtis eux-mêmes ne cherchaient point à gazer le récit de leurs amours rarement platoniques.
Seulement, il y avait toujours dans les
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conversations de Cardeilhjc et de ses amis un effort visible d'être spirituel, ou tout au moins de garder une forme littéraire, même dans les plus légers sujets ; ils mettaient de Tamourpropre à leur récit, et sous l'apparence de laisser aller qu'ils affectaient entre eux, ils rivalisaient de recherche, et parfois de prétention, même à l'occasion d'histoires grivoises.
Cardeilhac était le plus fort de tous en pareille matière. Il racontait avec verve des raffinements curieux par lui expérimentés et il en parlait avec tant d'animation qu'il avait l'air de respirer la poudre.
Ludovic était un peu de ce genre. Il trouva dans ses souvenirs de garnison quelques histoires quifurentjugéesà l'unanimité dignes de la Revue galante, et Wormans se chargea de les rédiger, en gazant bien entendu, car le journal aurait été saisi.
Cet incident acheva de rendre Ludovic enchanté de ses nouveaux amis. On se sépara dans les meilleurs termes avec promesse de se revoir souvent.
— « Pour moi, dit Michelon, en comptant sur
ses do'gts comme s'il s'agissait d'un calcul un peu embrouillé, vous me trouverez toujours ici : V au mazagran du matin ; 2"* à l'apéritif de cinq heures ; 3* au mazagran du soir. >
Cardeilhac avait évité dans cette première visite de Ludovic à ses amis, les longues discussions littéraires où ils s'engageaient d'habitude avec des fantaisies de langage et de raisonnement qui auraient pu effrayer le maître d'armes. Mais comme il le lui dit, il ne l'en tenait pas quitte.
Son intérêt personnel demandait que Ludo vie réussît aussi entièrement que possible. Cardeilhac avait donc entrepris de compléter son éducation, et il déclarait d'un air dévoué, vouloir absolument que Ludovic s'instruisît en toute chose, et surtout sur ces questions d'art et de littérature qui jouent un si grand rôle à Paris.
Ludovic savait bien à quoi s'en tenir sur le dévouement de Cardeilhac, mais il suivait ses conseils qui, pour être intéressés n'en étaient que meilleurs. Dans sa tenue principalement, il n'avait pas manqué d'imiter Cardeilhac
et de s'adresser à Tun des premiers tailleurs de Paris. La coupe irréprochable de ses vêtements faisait ressortir ses formes vigoureuses et non sans élégance. Sa démarche laissait bien un peu à désirer, car il avait gardé des balancements et des allures militaires trop caractérisées. Mais somme toute, il ne présentait pas mal, et sa tenue faisait dire à des amateurs très collet-monté « qu'on pouvait le sortir ».
Il trouvait maintenant une foule de leçons parliculières. Ses élèves se liaient vite avec lui, car ils voyaient que son tact naturel et sa prompte intelligence suppléaient à cette éducation pT^emière, dont le manque se fait si vivement sentir chez tant de maîtres d'armes, et rend très imprudente avec eux la moindre familiarité.
Ludovic va régler au théâtre des Folies du Boulevard le combat et le duel du « Petit Vicomte ». — Mily, rétoile des Folies. -^ Première répétition donnée par Ludovic.
Ducormier, le directeur des Folies du Boulevard, cherchait un clou pour sa nouvelle pièce, le Petit Vicomte. Le deuxième acte renfermait un combat ; il imagina de le faire régler par Ludovic. Dès que l'idée lui en vint, il fut enchanté et émerveillé de sa propre habileté, ^
— « Quel clou, mes enfants ! s'écria-t-il au foyer des Folies. Faire régler le combat de deux par Tillustre Ludovic, c'est ce qui s'appelle pincer de l'actualité en artiste. Moi, je me fiche de Tescrime, je n'y connais rien, mais elle est à la mode : va pour l'escrime,
et puisque Ludovic est le maître d'armes qui fait le plus de potin dans les journaux, je lui flanque un pont d'or pour qu'il vienne diriger nos petits exercices. »
— <r Voilà un pont dans lequel je ne coupe pas ï, dit l'acteur Christeballe, célèbre par ses plaisanteries et ses calembours.
Il est certain que Ducormier avait une réputation de grigou solidement établie. Quoi qu'il en soit, Ludovic accepta ses conditions, et le lendemain même de leur traité, une note paraissait dans les échos de théâtres, disant « que l'ambition de Ducormier devenait décidément insatiable, qu'il voulait s'annexer toutes les célébrités en tous genres, et que la veille encore, le célèbre Ludovic avait été engagé aux Folies, pour régler un brillant combat singulier, dans le Petit Vicomte. Ce ne serait pas le moindre attrait de cette pièce nouvelle dont on disait le plus grand bien. >
La note ajoutait comme toujours que ce n'était pas le secrétaire de Ducormier qui avait eu cette idée, mais lui-même.
Ludovic .avait accepté ses conditions sans hésiter ; il était peu payé, mais il comptait
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sup la réclame qui accompagne d'ordinaire ces affaires de théâtre. Et puis, il n'était pas fâché d'aller faire un petit tour, lui aussi, dans les coulisses.
— € Je suis curieiix,disait-il à Cardeilhac, de les voir de prés ces actrices de Paris. Elles ne m'intimideront pas, allez. J'ai connu des actrices à Toulouse et à Bordeaux. 11 v a même la petite Lucy de l'Alcazar de Bordeaux, que j'ai connue... pas comme une sœur. Rudement gentille, celle-là. Sans doute qu'elles sont ici, comme ailleurs, les actrices. Elles posent peut-être un peu plus. Mais si elles veulent faire leur tête avec moi, je leur dirai : Vous me prenez pour un autre, vous savez, c'est moi, Ludovic. »
Cardeilhac ne manqua pas de l'encourager fortement à signer avec les Folies. Il espérait bien l'y accompagner quelquefois et y flirter de son côté dans les bons coins avec les jolies pensionnaires de Ducormier. Sans compter que celui-ci consentirait peut-être à jouer un de ses petits actes, par égard pour le maître d'armes.
Malgré son aplomb et ses gasconnades,
Ludovic avait pas mal d'émotion lorsqu'il vint donner sa première répétition aux Folie? du Boulevard. Au fond, ce mot de théâtre de Paris lui faisait grande impression. L'extérieur vulgaire, le corridor obscur et étroit des Folies du Boulevard lui paraissaient beaucoup plus imposants que les splendeurs de TAlhambra de Toulouse ou de TAlcazar de Bordeaux.
Ducormier, tout feu et flamme^ le reçut avec empressement, et le pr^^fffeC triompha-' lement au foyer. Auteurs, acteurs, actrices le dévisagèrent avec curiosité, les actrices surtout. Sous leurs regards Ludovic était un peu embarrassé de sa contenance et fronça le sourcil pour garder un air fier. On ne lui trouva pas, somme toute, mauvaise mine, et le fameux comique Dechossal résuma l'opinion générale en disant que Ludovic avait une bonne tête de Lagardère . Aux Folies on ne parla plus de Ludovic qu'en l'appelant Lagardère.
Le combat du deuxième acte avait pour principal personnage le Petit Vicomte, joué en travesti par l'étoile de la troupe, la célèbre Mily.
Dans ce rôle de héros d'opérette, elle devait découdre à grands coups d'estoc et de taille toute une troupe de maris jaloux. Euxmêmes se blessaient entre eux, en croyant atteindre leur adversaire, qui tantôt parait, tantôt glissait adroitement sous leurs épées ; un seul parvenait à poursuivre le Petit Vicomte et à lutter un moment avec lui. C'était dans ce duel surtout que Mily devait montrer une véritable science de l'escrime.
Mily faisant des contres de quarte et de tierce avec désinvolture, c'était un clou infaillible.
Une fois ce rapide scénario indiqué par les auteurs, Ducormier présenta tout particulièrement Ludovic à cette étoile des Folies qui devait être sa principale élève.
C'était bien là plus séduisante actrice de tout Paris. Ellle était admirablement jolie, avec ses grands yeux expressifs, son nez rose et coquet, sa bouche mignonne et ses adorables boucles blondes qui retombaient sur son front en semblant le caresser.
C'était en même temps l'esprit et la grâce même. Elle avait des façons de dire
qui rendaient un rien spirituel ; elle trouvait des clignements d'yeux, des claquements de langue qui remplaçaient délicieusement le mot absent. Son sourire inimitable soulignait la moindre galanterie ; elle ne détestait pas les mines grivoises, les sous-entendus très élastiques; et comme elle avait une voix exquise, une fraîche voix d'enfant^ avec de doux tremblements, c'était un contraste d'un charme irrésistible, un entraînement inouï de toute la salle, quand sa bouche mignonne lançait des mots lestes avec ces intonations enfantines.
Cependant, au fond, elle était très froide, c'était dans sa nature; puis l'amour du théâtre et un désir toujours inassouvi de triomphes et de renommée avaient fini par l'accaparer tout entière. Il faut dire que ses débuts en amour n'avaient pas été sérieux.
A seize ans elle fit un mariage ridicule, inexpérimentée et dirigée d'ailleurs par une mère assez sotte. Celle-ci, qui dans son temps avait fièrement cabotine et roulé en province, s'était prise sur le tard d'un profond respect « pour la tenue et le décorum »
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comme elle disait. Le mot seul de mariage la mettait en extase. Aussi le premier qui fit la cour à sa fille pour le bon motif fut agréé ou plutôt saisi, harponné par la brave femme, comme si elle eût craint de ne plus trouver Toccasion de faire de sa fille une femme mariée.
Le gendre si vite choisi était un petit coiffeur provençal qui aimait passionnément Mily et qui le soir même de ses noces ne put le lui prouver si peu que ce fût, ni ce soir-là ni les autres.
Il s'en arrachait les cheveux avec un désespoir comique ; car on ne pouvait le prendre au sérieux, ce diable de petit méridional, avec son bagout étourdissant et son fond inaltérable de gaieté, qui perçait au milieu même des grands * désespoirs. Mais à Ten croire il était effrayant ; il avait proféré des serments épouvantables de se tuer si Mily ne voulait l'as l'épouser ; de nouveau, il jurait ses grands dieux de c se détruire » s'il ne parvenait pas à se réhabiliter de sa nuit de noces. Lui qui avait tant de fois parlé de son tempérament amoureux et de son étonnante
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excitabilité ! . . . < Voyez-vous, avait-il dit à la mère de Milyavec son air remarquable de conviction et sa verve provençale,voyez-vous, chère madame, j'avais une position superbe à Marseille : j'étais le coiffeur pour dames à la mode. Les plus belles femmes de Marseille, — il y en a de bien belleé ! — ne voulaient être coiffées que par moi ; elles m'assiégeaient, elles faisaient queue chez moi, elles me suppliaient de les coiffer. Je les coiffais; eh bien, que voulez-vous, ça me faisait trop d'effet. C'était trop capiteux pour moi; je ne pouvais plus y tenir; non, ce n'était plus une vie. J'ai quitté Marseille, et même je ne coiffe plus que des homnies. >
La mère de Mily l'avait cru, l'avait admiré et s'était dit : « Ma fille sera heureuse avec ce Marseillais ». Et voilà que justement, c'était le contraire d'un « tempérament » qui se révélait en liii. Quelle déconvenue ! Quelle humiliation ! Hélas, il eut une bonne volonté immense, employa tous les moyens connus, et ne parvint jamais à s'électriser suffisamment. Il prétendit pour se défendre que c'était le fait d'une intimidation toute person*
nelle, d'un excès même d'amour et de vénération pour Mily ; qu'avec les autres femmes il était certain de se tirer d'affaire facilement, brillamment môme ; et «que c'était seulement près de Mily qu'il perdait son aplomb et sa force, comme s'il se fût compris indigne de ce morceau de roi. Somnie toute, c'était flatteur pour elle, et elle ne lui en voulut pas; le moyen d'ailleurs d'en vouloir à ce pauvre garçon qui développait ses excuses avec animation, avec un entrain étonnant, toujours amusant et toujours gai, même malgré lui.
Par curiosité plutôt qu'autrement, Mily ne voulut pas en' rester à un début en amour aussi incomplet et se fit initier complètement aux doux mystères par un beau baryton des Ambassadeurs, ancien camarade de sa mère.
Malgré ce brillant guide en amour, Mily trouva ça assez indifférent. Sa seule passion était dès lors le théâtre. Elle prit des leçons de déclamation et de chant, et débuta au café-concert dont son amant était la gloire.
Elle eut un grand succès de femme et môme d'artiste, quoique son jeu fût un peu indécis et qu'elle cherchât encore sa manière. Un
compositeur célèbre la remarqua et la fit engager aux Fantaisies-Dramatiques, où le talent de Mily se développa rapidement. Son fameux rôle de la Belle Gantière la révéla grande artiste, et ce fut bientôt Tétoile de Topérette, la c divette en vogue * .
Ludovic ne l'avait pas bien aperçue en entrant aux Folies du Boulevard. Sa préoccupation et son embarras l'avaient empêché de regarder chacun en particulier et lui avaient laissé jeter seulement un regard vague et confus sur Tensemble des assistants.
Mais lorsqu'il fut présenté en particulier à Mily, qui Taccueillit, gracieuse et souriante, il eut comme un éblouissement de la voir lever ses grands yeux sur lui, bien en face; et maintenant qu'il avait distingué cette éclatante beauté de Mily, il ne pouvait comprendre comment il ne l'avait pas remarquée tout d'abord, entre toutes.
Et dire que Ludovic devait non seulement lui parler chaque jour, mais porter la main sur elle, toucher ses formes si bien faites et la tenir presque dans ses brîis pour lui
COULISSES ET SALLES d'AP.MES 70
^apprendre les premiers mouvemonts do ^ "escrime.
^ Évidemment Ludovic appréciait tout son
,r bonheur et en était enchanté. Maïs, il avait
5 en même temps une sorte de trac et d'inti-
; midation devant Mily, car il pensait que
yîette femme si charmante était aussi la
fameuse actrice qui régnait sans rivale sur
les boulevards.
Cette royauté de théâtre en imposait à Ludovic. Lui-même ne doutait point parbleu d'être une haute célébrité, mais le fameux mirage de la rampe est si puissant, et il rehaussait chez Mily le prestige d'une beauté si radieuse, que Ludovic lui-même s'inclinait devant l'étoile à la mode, et se demandait si sa propre situation ne le cédait pas à celle de Mily.
Malgré son respect et son émotion, il lui fallut pourtant se résigner ; il dut s'approcher, non sans trembler un peu, bien près, bien près d'elle ; et même, de sa main qui devenait .!
nerveuse et qui eût volontiers serré, broyé quelque chose, il vint lentement, et comme en se retenant, effleurer, puis toucher Mily. Là,
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il y était; il prenait position et la séance commençait.
— € Pardon, madame, dit-il en baissant la voix, c'est pour vous indiquer la première position.
— Mais, comment donc, très bien, indiquezmoi la première position, répondit Mily en souriant. »
Très coquette, elle voyait bien l'impression qu'elle causait au maître d'armes, et s'en amusait, non sans une pointe d'amour-propre satisfait.
Au foyer, tout le monde suivait avec intérêt cette petite scène et l'on causait gaiement de la nouvelle conquête qui allait probablement céder aux enchantements de Mily.
— € Elle va rendre fou d'elle ce pauvre Lagardère », disait-on, et déjà les petites femmes du théâtre en étaient jalouses.
Ludovic montrait consciencieusement la première, puis la seconde position, relevait la tête mignonne de Mily, en touchant son cou d'une douceur infinie; puis prenait son bras potelé et le faisait s'élever gracieusement, puis le ramenait et le faisait plier un peu au-des-
COULISSES ET SALLF.S d'AIIMES 81
SOUS du sein droit, dont il vovait les fermes rondeurs et le fin battement ; il appuyait légèrement sur les contours élégants de ses épaules, et sous celte pression, elle pliait doucement sur ses jarrets en accusant la courbe harmonieuse de ses hanches. Pour achever de la mettre en garde, il avançait son genou entre les cuisses de Mily, dont une écuyère eût été jalouse, et les lui faisait écarter gracieusement. Elle était en garde, enfin ! Jamais Ludovic n'avait taat travaillé.
Quelle dure besogne, en effet ! Mais Mily se fatiguait moins; elle voulut dès ce jour-là, apprendre à se fendre. Ludovic s'exécuta et en devint tout pâle. Mily, très gaie, le remercia vivement et se déclara enchantée de sa première leçon.
Ludovic s'occupa aussitôt des autres personnages du combat du Petit Vicomte. Echappant à la fascination de Mily, il se retrouva avec son entrain habituel, et donna aux acteurs quelques premiers conseils, d'une façon rapide et très claire, en dessinant chaque mouvement avec son élégance et son habileté accoutumées. Il ne paraissait plus le même,
et maintenant ou le cotait mieux à sa valeur.
Mais un foyer de théâtre et particulièrement celui des Folies du boulevard, est toujours un centre de blague et ^e plaisanterie. Malgré Theureuse impression qu'il avait produite, le maître d'armes ne put éviter d'être blagué à son tour.
Sans compter les allusions indirectes à son émotion devant Mily, on s'amusa surtout à lui monter un bateau au sujet d'une expression qu'il avait employée tout naturellement, sans y attacher d'importance.
N'eut-il pas le malheur de dire en parlant du combat du deux :
— « Je vois ce que c'est ; au commencement, c'est une bagarre. »
Go mot de bagarre qu'il fit sonner avec son accent inéridional, eut le don de divertir tout le monde.
— « Tiens, mais c'est vrai, c'est une bagarre ! s'écria Mily ; et dire que nous n'y avions pas pensé !
— Je vais rédiger une note aux journaux, dit Ducormier ; il faut les informer que ce n'est pas un combat ordinaire, mais une 6a-
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garre que nous servons au publio dans le Petit Vicomte .QxjlqX clou ! Excellente réclame !
— Et vous croyez, mes enfants, que ça ne fait pas frémir, de songer que nous allions jouer une bagarre sans le savoir! Merci, cher maître, merci !. . . dit le gros Christeballe à Ludovic, en lui serrant les mains avec effusion.
— Je vous en apprendrai bien d'autres, ma foi, » répondit Ludovic en essayant de rire luimême de toutes ces plaisanteries. Au fond il était très vexé, surtout parce que Mily était là, et peut-être aurait-il pris la chose très mal si elle avait duré. . Il se promettait bien, par exemple, de connaître vite tous les petits potins de coulisses aux Folies, afin de pouvoir rendre à chacun plaisanterie pour plaisanterie.
La répétition se termina par un lunch, générosité inaccoutumée de Ducormier. Ludovic, prié alors de raconter ses exploits, s'amusa à certifier authentiques les histoires d'Adolphe Crack, et même il y ajouta des détails fantaisistes qui firent pousser de jolis petits cris d'effroi aux ingénues des Folies
du Boulevard, Tout le monde reconnut d'ailleurs que Ludovic racontait avec beaucoup de verve.
Christeballe lui porta un toast accompagné de calembours, et enfin Mily elle-même but gentimei^t à la santé du « cher et illustre maître » .
YI
Ludovic devient complètement amoureux.
En sortant de la répétition des Folies du Boulevard, Ludovic courut chez lui. Il avait besoin de réfléchir seul, de se recueillir, de débrouiller sa pensée au milieu de toutes les impressions qu'il venait d'éprouver.
Malgré lui, ce fut le souvenir de Mily qui bientôt resta seul en maître, rayonnant dans soncerveau.il oubliait les acteurs, Ducormier, les petites femmes de Ducormier, et c'était Mily, toujours Mily qui lui revenait à l'esprit. Ce nom ouvrait ses lèvres comme instinctivement et de force. Ludovic prit un livre, espérant se distraire. Il lut machinalement, physiquement, sans comprendre. L'image de Mily passait sur le livre. Agacé à la fin,
S6 COULISSi;S ET 1SALLES d'ARMES
Ludovic chercha une autre distraction, sortit^ et alla chez Cardeilhac. Naturellement, celuici s'informa de sa première répétition aux Folies, Ludovic s'impatientait d'être forcé de revenir là-dessus. Mais bientôt il en fut enchanté, c'était comme une excuse pour lui de songer à Mily.
Il demanda à Cardeilhac ce qu'il savait de cette actrice.
Cardeilhac était très ferré sur l'article théâtre et connaissait môme la plupart des potins de coulisses. C'était un grand lecteur des soirées parisiennes. Il raconta à Ludovic le début et les succès de Mily, il énuméra tous ses rôles. Ludovic buvait cela, en s'efforçant de paraître simplement curieux. Puis, avec un petit sourire qui essayait d'être moqueur, il demanda à Cardeilhac : c Et naturellement, elle a des amants ? >
Cardeilhac fut surpris de la légère altération de voix qui trahissait l'émotion du maître d'armes, devenu d'ailleurs un peu pâle. Cependant, il ne lui en fît pas la remarque, et répondant à sa question : « Des amants, non.
Du moins, on ne connaît qu'un amant à Mily. .
- - ■ — T —nr^
C'est Fayol, l'auteur célèbre qui lui a ôcrit ses plus jolis rôles. Sa liaison avec elle dure depuis plusieurs années, et franchement, Mily a du mérite à lui rester fidèle, car elle refuse à cause de Fayol des t positions • superbes.
Elle a fait des ravages terribles dans le cœur des Parisiens, et c'est une offre perpétuelle de folies pour elle, d'excentricités ruineuses, qu'il lui faut repousser chaque jour. •
Ludovic demandait détails sur détails et faisait répéter àCardeilhac tout ce qu'il savait de la liaison de Mily avec Fayol. Cardeilhac parla aussi, sans rien affirmer, de la mésaventure du mari de Mily, qui était peu et mal
connue.
— « Ainsi^ dit vivement Ludovic, Mily n'a qu'un amant. Elle a eu fièrement raison d'en prendre un si son mari est aussi nul que vous croyez. La nature est là, que diable, et ça me ferait de la peine pour elle si elle n'avait pas d'amant. Mais elle n'en a qu'un, et elle a choisi Fayol, parce qu'il est spirituel, célèbre, et qu'il lui a fait de jolis rôles. Quant à son argent, vous dites qu'elle ne lui en demande pas. Mais alors, ce n'est pas une cocotte comme
88 couLisiK-^ >:t salies d'armes
les autres. Mais elle est plus honnête, vous comprenez, que bien des femmes du monde qui posent pour la vertu. »
Et en parlant, il s'animait, il saisissait Cardeilhac et le secouait comme s'il eût insulté à la dignité do Mily.
— € Ai-je rien dit contre elle, faisait observer Cardeilhac. Ah ! ça, mon cher, savez- vous qu'elle vous tient joliment au cœur, la petite Mily? Il n'y a plus à en douter, vous commencez à en pincer fièrement pour elle. Oh !
mais à votre place, je m'en méfierais; n'aimez pas Mily, vous feriez des folies. Tout le monde vous dira ça. »
Ludovic, très vexé de s'être emballé pour Mily, et devant Cardeilhac, se mit presque en colère contre celui-ci, et lui dit brusquement qu'il se trompait d'étrange façon.
Sans doute, il trouvait Mily assez jolie et assez honnête; mais cela ne prouvait pas qu'il l'aimât.
Puis il essaya de prendre la chose en plaisantant. Lui d'abord, pouvait-il être amoureux une seule fois dans sa vie ?. . ..
— « Allons donc, impossible, mon cher.
J'apprécie les jolies femmes; si elles m'aiment j'en suis content, et j'en ai été content quelcjuefois. Mais quant à les aimer moi, jamais ! Je le voudrais que je ne pourrais pas ; de même que je nepeuxpasme ginser; non, mais là, j'ai essayé, j'ai dû y renoncer. »
Fâché de voirqueCardeilhac semblait n'en pas croire un mot, le maître d'armes le quitta assez vile et se promena seul toute la soirée, embarrassé de lui-même et ne sachant comment délivrer sa pensée du souvenir de Mily.
D se coucha de bonne heure, mais faillit se lever au beau milieu de la nuit, fatigué, agacé par l'insomnie.
Les quelques instants de sommeil qu'il finit par trouver lui donnèrent un peu de calme et de sang-froid. Il parvint mémeà se faire illusion sur les événements de la veille et à se convaincre par de beaux raisonnements qu'il fallait tout bonnement rire de cette alarme si chaude. La vive impression que lui avait causée Mily ne serait que passagère, et ne lui laisserait que le souvenir d'un enthousiasme factice^ de courte durée, que suffisait à expliquer sa nature méridionale, prompte à s'emballer,
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mais peu de temps. Non, décidément, il ne pouvait pas être amoureux et le terrible maître d'armes ne serait point dompté par cette petite Mily. Il allait retourner aux Folies, continuer à mettre en scène la bagarre du Petit Vicomte ^ et on verrait bien maintenant s'il avait la moîn* dre émotion.
Ce jour-là et les suivants, ce fut une vraie comédie de séduction entre Mily et le malheureux Ludovic.
Flattée d'ailleurs d^ cette nouvelle conquête dont tous lui faisaient compliment et que jalousaient les petites femmes des Folies, Mily s'amusa à rendre le maître d'armes absolument amoureux. C'était chose facile pour elle, dont le charme infini donnait la sensation de quelque chose d'une douceur extrême, en même temps que d'une force irrésistible. Puis, elle profitait do la situation et môme en abusait. Elle s'était fait faire un costume d'escrime délicieusement collant, qui accusait la sculpture do ses formes dans tout leur idéal. Lorsqu'elle se fendait, on eût dit que sous la. pression de sa chair tendue, tout allait craquer.
Bien qu!habUuée rapidement aux principes de rescrime, avec sa prompte intelligence en chaque chose, elle s'amusait cependant à simuler rignorance, l'oubli, la maladresse, tout cela pour forcer Ludovic à mettre la main sur elle et à diriger ses mouvements d'aussi près, d'une façon aussi capiteuse qu'à la première répétition.
— € Ah ! mon Dieu, que je suis donc oublieuse ! Figurez-vous, cher maître, que je ne sais plus mettre la main de prime !
— Veuillez, madame, tourner les ongles en bas ,et porter le poignet à la hauteur de la figure .
— Je suis vraiment toute confuse, reprenait Mily de sa voix d'enfant si câline; je vous avouerai, cher maître, que je ne saisis pas très bien, et je vous serai obligée de venir vous-même placer ma main, si cela ne vous dérange pas. Et puis^ je vous prie, vous m'aiderez à me fendre. C'est trop de peine que je vous donne, vraiment, excusezmoi.
— Oh ! madame !...,» murmurait Ludovic, et le malheureux venait placer la main de prime et aider Mily à se fendre.
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Personne n'eût résisté à pareil jeu. Au bout de quelques jours, Ludovic aimait Mîly de toute son âme, et ne pouvait plus se le nier à lui-même, pas plus qu*il n'était arrivé à le dissimuler aux autres.
— « Quel dommage, disaient Ducormier et les auteurs du Petit Vicomte^ quel dommage qu'on ne puisse pas mettre dans notre machine une scène de séduction de Ludovic par Mily. L'étoile à la mode séduisant le maître d'armes à la mode ! Quel clou ! »
On espérait bien, cependant, que le public trouverait suffisant comme clou la bagarre du deux, que Ludovic avait habilement mise en scène, d'une façon dramatique; et il l'avait fait en quelques jours, dirigeant, commandant tous les autres personnages de la scène avec beaucoup d'activité, d'énergie et d'autorité. Il se montrait alors sous son beau côté, plein d'intelligence et d'entrain.
Il n'avait point manqué d'ailleurs de se mettre vite au courant des petites histoires de chacun aux Folies. Aussi trouvait-il facilement de quoi riposter à toutes les plaisanteries.