‹ Coulisses et salles d'armes: roman d'actualitéChapitre 7 sur 8 · A PROPOS D'ESCRIME · texte numérisé non relu

A PROPOS D'ESCRIME

La Sîalle d'armes est pour certains une simple distraction. Ils y voient surtout une façon agréable de couper la journée vers rheure de Tapéritif . Ils vont là régulièrement chaque jour fumer quelques cigarettes, causer avec de vieux amis, et travailler assez peu, mais avec goût et réflexion, en t distillant » le moindre coup. Ce sont ceux là qui deviennent les plus forts.

Bien entendu, on ne fait des armes, en général, que dans un but très pratique et très sérieux; celui de mettre le plus de chances possible de son côté, en cas de duel. Rien de plus légitime: le duel avec ses avantages et ses inconvénients, est très discutable; mais il existe, parfois même on ne peut Téviter. Il est

21) COULISSKS ET SALLES d'aUMES

donc logique dô s'y préparer, Ton aurait bien tort, comtne on dît, de ne pas s'armer pour la lutte.

Mais cette prudence si naturelle, si sage, qui est si loin d'exclure le courage véritable, se transforme chez quelques-uns en une timidité exagérée. Ils ont une crainte par trop vive des dangers d'un duel qui leur fait travailler Tescrime comme avec rage et à la hâte. Ceuxlà sont vraiment curieux à étudier. Tant qu'ils ne se croient pas très forts, ils s'observent avec un soin extrême. Ils essaient de garder bonne contenance; ils font de la dignitéet s'efforcentde sedonner à eux-mêmes l'illusion de se croire fort suffisamment braves et simplement ennemis d'une folle témérité. Mais leur crainte perce par trop malgré eux, et ils avalent par-ci par-là de petites humiliations. Dès qu'ils se croient arrivés à une bonne force, ils sont d'une assurance débordante et se permettent de railler quelquefois les débutants en escrime. Sur le boulevard, ils se promènent fièrement, l'œil froncé^ l'allure militaire, bien sanglés et effacés dans leurs habits boutonnés haut comme des vestes

(Tarmes. Ils ne semblent point se figurer qu'il n'y a pas grand mérite à àfifecter ^.insi en public des airs et des regards superbes, dirigés contre tout le monde et contre personne en particulier, ce qui évite les dis- . eussions.

. A la main, ils tiennent souvent une canne à épée avec laquelle ils dessinent de temps en temps de petits contres de quarte et de tierce, d'une main légère, montrant du doigté. Tout ce qu'ils rencontrent leur est prétexte à mouvements d'épée. Autour des arbustes, des petites colonnes, ils esquissent des une-deux. . Aux murs, aux arbres, aux kiosques du boulevard, et jusqu'aux vespasiennes, ils lancent de terribles coups droits.

Dans toutes leurs conversations, même avec leurs amis, ils deviennent plus susceptibles et plus chatouilleux sur le point d'honneur. Ils n'acceptent plus les plaisanteries ^ qu'avec une assez grande réserve. « Il y a ^ des degrés, mon cher; même entre amis, certains badinages sont déplacés. ,» Ils disent cela d'un air froid, très digne, ce qui ne les empêche pas de plaisanter pour leur part plus

^^•iS

vivement qu'autrefois. Parfois même, ils poussent les discussions assez loin, jusqu'à Taigre-doux et un peu au-delà. Mais arrivés au point extrême qui frise l'échange de cartes, leur vieille prudence les reprend et bientôt tout se concilie. Ils voudraient pourtant bien avoir eu une petite affaire. Comme ils envient ceux qui ont un duel à raconter! Mais voilà, ils voudraient que ce fût passé. Ils hésitent à risquer l'aventure même avec des gens inhabiles en escrime. N'a-t-on pas vu quelquefois des « mazettes », faire bonne contenance sur le terrain et toucher des tireurs assez forts? Du moins, ils ont cette consolation de dire négligemment que s'ils n'ont pas eu d'affaire, c'est qu'on les redoutait, leur force étant connue. « Rien de tel pour éviter les duels ».

Les véritables duellistes sont aujourd'hui assez rares. La mode est passée de ces gens à mine provocante, faisant résonner le pavé de leurs bottes et remplissant la rue de leurs airs de matamore, ^qu'ils étaient toujours prêts à soutenir Tépée à la main.

Il y a bien encore aujourd'hui des gens

COULISSES KT SAJXES ft^AUMES 2'Sd

qui tiennent à avoir des duels. Mais ils ne le font guèro par goût, par tempérament; c'est plutôt pour des raisons particulières, pour des motifs d'intérêt, qui leur enlèvent Je caractère clas3ique du duelliste. Les uns sont des hommes politiques ou aspirant à Têtre, qui cherchent à consolider ou à fonder leur réputation au moyen de quelque affaire d'honneur. Car un duel retentissant peut tantôt tenir lieu de talent et porter le premier venu aux dignités, tantôt servir de réplique décisive à des objections redoutables, de dénouement inespéré à une • situation très difficile.

De môme en littérature, un bon duel habilerne.it annoncé dans les journaux et assaisonné de procès-verbaux et comptes rendus détaillés, peut devenir une réclame admirable qui fera recevoir une pièce ou vendre un livre. Dans la presse surtout, que de débutants font des armes et cherchent un duel, sachant bien que cela avancerait singulièrement leur réputation !

D'autres, enfin, dans le monde, recherchent périodiquement Toccasion de se battre, pour

achever de "se poser en hommes à la mode et à bonnes fortunes; car les femmes ont toujours été friandes d'hommes d'épée, et les chroniqueurs mondains no s'occupent que des gentlemen qui ont fait leurs preuves sur le terrain.

Est-ce à dire, si l'on trouve aujourd'hui des duellistes par intérêt plutôt que par goût, que l'on soit moins belliqueux qu'autrefois?

Peut-être, mais ce fait tient aussi et surtout aux rigueurs de la loi, parfois très grandes, et plus encore à l'admission du pistolet comme arme de duel. Pas de parades au pistolet ; cela donne à réfléchir. Rien de plus triste d'ailleurs, rien de moins enlevant que cet échange de balles, supporté froidemwit, presque avec l'immobilité d'une -poupée de tir.

Ce n'est plus comme un duel à l'épée, une lutte parfois ardente, brillante, et toujours remplie de péripéties dramatiques.

Cette vision belliqueuse ne tourmente point , les gens qui font de l'escrime tout simplement par hygiène.

Ils se donnent pour des gens pacifiques et se moquant pas mal de devenir forts à

Fépée; il faut les entendre dire d'un air ban enfant : « L'escrin^e, ça peut toujours servir ; mais ce que j'en fais, c'est pour prendre de l'exercicç. Pour moi, c'est une gymnastique plus intéressante, voilà tout. »

Parmi eux beaucoup se portent admirablement, mais tous croient que « leurs tempéraments exigent de grands soins > .

On les reconnaît vite à certains détails matériels. Il suffit de voir leurs précautions hygiéniques. Et d'abord l'inspection de leurs cases est toute une révélation. C'est une ' véritable pharmacie que ces cases. Derrière les vêtements d'escrime est rangé un bataillon de petits flacons, depuis le vinaigre destiné à ranimer de frêles et délicates natures en cas d'évanouissement, jusqu'à l'eau-de-vie camphrée, jusqu'au myophile et à l'eau de Cologne dont ils doivent se frictionner énergiquement. Il y en a même qui ont là du quinquina et du fer Bravais.

Ils ne manquent pas de s'assurer en arrivant à la salle qu'ils sont bien munis de leurs produits pharmaceutiques. Alors, ils choisissent pour se déshabiller une place près du

poèle; et, craignant cependant de s'enrhunaer, ils prennent rapidement leurs vêtements d'escrime et s'enveloppent aussitôt d'un grand peignoir de cotonnade, bien cliaud. Jls ne la quittent que pour travailler, après quoi, Us courent s'bq envelopper de nouveau et encore plus soigneusement.

Ils oDt des vestes en peau épaisse, montant très, haut ; des masques à double ressQrt et à treillis étroit, des cuissards en cuir solide. Ainsi blindés, ils sont à l'abri de tout accident de fleuret cassé. Sous la veste est une chemise de santé destinée plus encore à empêcher les chaud et froid qu'à amortir les coups de bouton. Il y a même des malheureux qui ayant tout particulièrement besoin de suer, d'éliminer, s'imposent plusieurs gilets de flanelle à la fois. Àinâ calfeutrés, la moindre leçon leur donne une température de serre chaude ou même de hammam, et dès qu'ils font assaut, les voilà en nage, avec des barbes de fleuve, des moustaches perdant leurs crocs vainqueurs qui tombent misérablement, les cheveux ruisselant et collant sur les tempes, les yeux aveuglés de sueur, la

Il ' I ^

. • \r COOLISSESvET SAlLES p'AfeMES 243

* ^ 1 I I H I ■ Il ^^— ^^— ^^M^— — «^pj^^— ^— ^^.^^^^^P^^ l > Il I ^»— ^^— — | < ,

.|)oiirme haletante* N'importe, ils continuant

juèqu'à ce quer leurs pantalons soient entièrement trempés et même leur veste, malgré, les remparts de flanelle. Et alors, ils se reposent harassés, vannés, mais confiants ; car ils calculent qu'avec ce régime-là, ils se renouvellent entièrement tous les quinze jours.

€ C'est comme cela que les Arabes se régénèrent > .

Les autres tireurs t par hygiène » ne

recherchent point une transpiration aussi

excessive, mais la veulent suffisante -pour

faire produire tous leurs effets à la douche

' et aux frictions.

Les douches sont fort à la mode dans les salles d'armes, et même, il y a des gens dont le premier soin, avant d'entrer dans une salle, est de s'informer si l'appareil hydrothôrapique est bien installé. Ils y tiennent plus qu'à la force du maître d'armes.

« C'est un excellent professeur, oui, maïs ' k-t^l dans sa douche des robinets horizontaux, - verticaux, des tuyaux jetant l'eau dans tous les sens et sous toutes les formes, en pluie, en petit jet, ou en jet de pompe à incendie ?

244 " .coi:uss£3 et salles d'arbtes .

Non. Eh bien, inutile d'insister, i Et ils s'en vont chercher ailleurs de véritables cascades à domicile.

Même en plein hiver, il y a de « riches natures », conscientes de leur force, cuirassées d'ailleurs contre le froid par l'habitude du tpb, qui n'hésitent pas à s'exposer au jet d'eau glacée de la douche, non sans une fierté légitime.

Mais les tireurs ^ui ont le culte de l'hygiène font plus de façons, consultent avec soin leurs thermomètres et ne se hasardent qu'à quinze degrés; quelques-uns veulent même vingttiegrés. Si la salle a le. bonheur de posséder un médecin, q'est une des principales questions qu'on lui soumet. Comme il est entouré, assiégé de tous ces messieurs qui le feraient volontiers parler médecine des heures entières 1

Enfin, qu'on ait pris ou non une douche, on termine par une bonne friction ; et là, les tireurs dont nous parlons déploient une ardeur particulière. Solidement arc-boutés contre un mur, ils ten&ent leurs échines nues à un prévôt muni d'un gant de crin, et lui recommandent d'un air décidé de frotter ferme et

longtemps . Eux-niêmes parfois se frictionnent i .avec une sorte de rage, et ne s'arrêtent que lorsque leur peau est devenue toute rouge, et ' sur le point de se dépouiller. Alors seulement ils sont tranquilles; le sang est revenu à la peau, la circulation est rétablie, la réaction est faite. Quelle confiance alors et quelle satisfaction ! . . . Comme ils ont le cerveau dégagé, con>me ils se sentent forts, et se redressent et font bomber leurs pectoraux !

Les tireurs qui s'inquiètent le moins de ces effets physiques de Tescrime sont peut-être ceux qui y recherchent le moyen de se faire quelque célébrité. Les affamés de gloire sont nombreux dans Paris et Ton y voit pas mal de gens qui travaillent furieusement dans Fespoir de lire un jour leurs noms dans les journaux. L'escrime est un moyen comme un autre d*atteindre cette renommée, et même ell^ donne souvent une célébrité des plus enviées.

Aussi voit-on chez tout maître d'armes ' connu, cinq ou six élèves qui accuinulent les années de ^alle^ qui se démènent chaque jour avec rage de manière à se couper la respiration ,

246 CObtlSSES ET SALLKS d'ARMKS /

et' qui ne se permettent la botte, l'assaut qu'a-: près avoir plastronné bien régulièrement; tout cela dans le but déterminé de se faire un nom en escrime. Quand ils commencent à se croire forts, il faut les voirs'arrêter après chaque coup . qu'ils jugent particjilièrement réussi : t Pardon», disent-ils en ôtant leurs masques, pardon, cher maître, voyons ce que j'ai fait au juste. » Et ils analysent soigneusement tous les détails de ce coup si heureux, comme s'il ^'agissait d'une affaire très importante.

Enfin arrive le jour où ils sont appelés pour la première fois à l'honneur de tirer en public. Ils touchent au but : Quelle émotion l Quel trac épouvantable ! S'ils parviennent à tirer passablement dans cet assaut solennel, avec quelle volupté ils lisent et relisent le lendemain leur éloge dans les journaux ! Si par hasard on les oublie dans les comptes rendus, ils ne se possèdent plus, ils ne savent comment flétrir la camaraderie qui a fait citer à leur détriment des tireurs moins habiles. Mais eux-mêmes sont prêts à recourir à cette même camaraderie pour que l'on consacre à leur gloire des alinéas entiers.

COULfôSES ET SALLES d'ARMKS ' 2i'

D'ailleurs, il suffit de la moindre mention de leurs noms, pour qu'ils proclament partout et bien haut qu'ils remplissent les colonnes des journaux. Si par hasard on estropie le nom de ces illustres inconnus, ils en souffrent comme d'une mutilation corporelle, et vont crier de tous côtés : • Vous savez, on a mis deux Z, ou deux a à la place d'un ^, mais c'est bien moi, c'est de inoi qu'il s'agit. > Et si les journalistes les écoutaient, ils inséreraient à ce sujet cinquante lignes de rectificsttion»

Lorsque ces tireurs ne peuvent rçussîr à devenir forts, ils imaginent toujours des moyens de se consoler. Et par exemple, on en cite quelques-uns qui ont trouvé des réflexions consolantes comme celles-ci: c C'est vrai, je connais à Paris quelques amateurs plus forts queimoî. Oh ! je le déclare franchement. Mais ce qu'on ne peut pas m'ôter, c'est que je suis le premier tireur de la Martinique, mon pays.»

Un autre se déclare le rempart du Loip-et- Cher. Un autre enfin, qui se proclamait « le premier tireur de la colonie Hollandaise à Paris, » a été l'objet d'uno aimable fumisterie qu'il n'a jamais comprise. Deux peintres bien

temps où ils étaient rapins, se présentèrent, chez lui d'un air solennel, et, après un préambule sur la reconnaissance des Parisiens pour tous les étrangers de distinction qui veulent bien habiter Paris, les deux visiteurs se déclarèrent délégués par un groupe nombreux d'amateurs pour offrir un banquet ■ au premier tireur de la colonie, etc..»

Celui-ci prit aussitôt la chose au sérieux; il avait trop bien conscience de son métier pour être surpris d'un tel honneur. C'est égal, il fut profondément touché et ce fut comme éperdu d'émotion qu'il présida le banquet dit du « premier tireur de la colonie, etc. ...»

Ce banquet fat une des choses les plus

gaies que Ton pût voir, surtout pendant le

discours que bégaya au dessert le héros de la

"■ !. Il ne se doute pas encore pourquoi l'on

int ri.

Page 1