COMITÉ DE CONSERVATION
A M. Louis Gonse.
Esnèh, 31 Janvier 1882.
Mon cher directeur,
Je vous envoie le décret officiel du khédive qui consacre l'organisation du Comité des monuments historiques du Caire et qui vient seulement de nous parvenir au milieu de nos pérégrinations sans nombre sur le Nil, avec M. Maspero.
La composition de ce Comité a été faite avec soin, et le choix de ses membres est de bon augure ; mais il convient d'ajouter, pour être exact, que si la chose est accomplie, c'est grâce à l'initiative et à la persévérance de MM. Gabriel Charmes et Ambroisc Baudry, le frère de notre illustre peintre Paul Baudry, qui ont su faire agréer leur projet par le gouvernement égyptien, par le Contrôle européen, puis en obtenir la réalisation.
Ce Comité, composé de membres égyptiens et de membres européens, aura sans doute fort à faire si, comme on l'espère, il s'attache à sauver véritablement ce qui reste des arts arabes et nationaux du Caire. L'administration des Wakfs, c'est-à-dire des biens religieux, est extrêment riche, depuis qu'onHui a rendu la jouissance des revenus dont s'emparait le gouvernement de l'ex-khédive lsniaïl : de là, -beaucoup d'argent à employer et beaucoup de travaux à entreprendre dans le domaine délabré des monuments religieux. Malheureusement, dans les habitudes du pays, ce qu'il faudrait épargner est détruit, et les débris se dispersent; ce qu'on devrait ne toucher qu'avec un tact d'archéologue et d'artiste est bouleversé, dénaturé par des maçons intéresses à détruire ou hors d'état de comprendre ce que les vieux monuments de leur religion et de leur histoire ont d'intéressant et de précieux dans l'état d'intégrité première. Livré à lui-môme, le Caire déchire les parchemins de sa propre noblesse^ comme disait feu Mariette Pacha. On n'y sait pas distinguer la supériorité d'un chef-d'œuvre ou d'une rareté de l'art ancien sur une construction banale ou un remaniement maladroit du temps présent. Si l'on n'y prenait garde, des restauration* comme celles qui ont détruit l'admirable mosquée d'El Moëyyedet altéré celle deKaït-bay (aux tombeaux dits des Khalifes) feraient perdre toute valeur aux ^monuments qui subsistent encore. D'un autre côté, si l'on ne restaure pas, ou mieux si l'on n'arrête la ruine et l'écroulement, on verra bientôt disparaître des monuments admirables qui seraient enviés de toutes les capitales du monde civilisé; telles, entre autres, les mosquées du sultan Hassan, de Kaït-bay (dans la ville, près Ibn-Thouloun), de Ibn-Kalaoun (à la citadelle]. —Cette mosquée, où l'on n'entre que très difficilement, sert de remise aux canons et aux équipages du train d'artillerie. Elle est presque semblable à ce qu'était le célèbre palais appelé Diwan de Saladin, situé tout auprès, délruit par Méhémet-Àli, mais reproduit dans l'atlas de la Commission d'Egypte, aux planches 70, 74, 72 du vol. I de Y État moderne. Muni de ces dessins, j'ai pu pénétrer dans la mosquée abandonnée avec M. Sienkiéwicz, consul général de France, M. Gabriel Charmes, et M. d'Assier, consul suppléant. La similitude de cet édifice avec le palais détruit, dont nous tenions les dessins, est tellement frappante qu'on ne peut manquer de les croire contemporains c'est-à-dire datant tous deux du règne de En-Naçer-ben-Kalaoun,dont notre mosquée
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porte le nom avec la date de 4338. La coupole effondrée du sanctuaire é'ait soutenue pardes colonnes grecques ou romaines hautes de 9 mètres sur 4 mètre de diamètre. Les plafonds délabrés, mais non remaniés, sont formés de caissons octogones et portent des traces de dorures, d'enluminures qui pourraient encore être relevées et restituées par M. Jules Bourgoin. Nous avons donc, dans ce monument, le dernier reste des splendeurs du Château de la Montagne dont parle Makrizi, et on ne doit pas le aisser périr, surtout quand on voit à côté, dans la mosquée neuve de Méhémet-Ali, un exemple de l'infériorité où l'art oriental est descendu.
Les monuments religieux ne sont pas les seuls qui doivent attirer la sollicitude du Comité : il y a les anciennes portes, murailles et tours du Caire, admirable ensemble de constructions qui mériterait une monographie. Il y a le vieux château romain de fiabylone (Kasr esch-Chàma), où les Arabes assiégèrent les derniers soldats de Byzance et où leur général Amrou construisit les premières maisons de cette ville de Fostât qui, plus tard, devait contribuer à former le Caire. Là où était posée la tente d' Amrou, hors de la portée des traits d*s assiégés, survit encore sa mosquée : seules aujourd'hui, au milieu d'un désert, la citadelle romaine et la mosquée en ruines se regardent pleines de souvenirs, mais oubliées des hommes. Est-il beaucoup de villes illustres qui portent aussi bien tracée la marque de leur origine et cependant qui en fassent moins de cas ?
Laissera-t-on détruire jusqu'au dernier ces anciens palais de Mamelouks aujourd'hui oubliés? Dans une de ces immenses demeures délabrées, abandonnées à quantité de pauvres gens, je découvrais naguère, et non sans peine, une chambre haute encore meublée et revêtue en entier de carreaux de faïence émailiée, tellement salis par d'infimes locataires, que leurs vives couleurs avaient pris les nuances du vieux cuir de Cordoue. Des marchands du bazar, des amateurs en auront fait leur proie 1 Tout dernièrement, j'ai constaté près de la mosquée Sanifa (première ruelle à droite dans le Mousky, avant d'arriver à la place ronde), qu'un charmant abreuvoir arabe, édicule de proportions élégantes, formé de deux niches jumelles différemment décorées, avait été remplacé par une de ces lourdes et banales maisons du jour. Qui empêchait que l'on enlevât ce petit édifice pour en faire l'ornement délicat d'une place on d'une promenade publique? C'était, à ma connaissance, le seul ouvrage de ce genm qui subsistât dans la ville. Il est évidemment perdu. Heureusement, j'en avais une copie. Mon ami M. Paul Chardin, élève de Dauzats, a, sur mes instances, relevé ce monument et bien d'autres détruits depuis peu, et nous publierons ces croquis le plus tôt possible pour faire honte à ce Caire, qu'on aimait tant autrefois et qui devient si banal.
Indigènes et Européens l'ont endommagé avec une telle furie qu'il y restera moins à faire pour le Comité; mais il lui faudra beaucoup d'énergie et de persévérance pour triompher de la routine, des lenteurs et de la défiance des indigènes et du clergé musulman qui devraient enfin comprendre que si le monde entier admire et révère leurs monuments, leure arts nationaux, c'est un devoir pour eux de les conserver : la voix de tous les peuples n'est-elle pas la voix de Dieu? L'amour désintéressé, le respect des grandes œuvres du génie humain sont comme une religion universelle où l'Orient ne devrait pas être le dernier à rentrer, puisqu'il est un des premiers à chercher le progrès.
Nous n'avons pas l'honneur de connaître tous les membres du Comité, mais sur ceux qui nous sont connus on peut fonder le plus grand espoir. Les uns, comme MM. Ambroise Baudry, Hussein-Pacha, Jules Bourgoin, sont des architectes et des artistes pourvus d'une connaissance approfondie des arts arabes et doués d'un goût
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ussi fin qu'élwé. Lsur collègue Franz Bey, architecte et ingénieur des Wakfs, a fondé, avec un infatigable dévouement, le Musée arabe où il a pu déjà sauver quantité de monuments intéressants et réunir 58 de ces belles lampes de verre émaillé si recherchées aujourd'hui ; le Comité pourra lui être fort utile pour le développement et le classement de ces collections, et il lui prêtera l'appui de son autorité et de son expérience pour triompher de l'obsession des ignorants ou pour éviter les erreurs qu'entraîne l'isolement, dans l'exécution d'une tâche aussi difficile que la sienne.
Tels, comme Rogers Bey, sont des savants connus et versés dans l'archéologie, la philologie et la littérature arabe, ou comme Mahmoud Bey et Ismaïl Bey (de l'Observatoire astronomique), des intelligences joignant la sagacité à la solidité que donne la pratique des hautes sciences. Oir voudrait seulement leur voir adjoindre un collègue tel que Yacoub-Artîn Bey, numismate et historien, l'un des hommes les mieux instruits de l'histoire du Caire, de ses mœurs et de sa topographie. Qu'il soit aussi permis de regretter le départ du Caire pour Chypre, de M. Roland Michel!, de nationalité anglaise, l'un de ceux qui auraient rendu le plus de services au Comité, par sa connaissance profonde, non seulement des monuments du Caire, mais encore des dispositions des principaux cheiks de mosquées ou de derviches dont son caractère sympathiqne et conciliant l'avait fait l'ami.
Enfin, à côté d'excellents administrateurs, doué3 d'un goût éclairé, comme Tigraoe Bey, le neveu de Nubar Pacha, on est heureux de rencontrer dans la personne de Moustapha Fehmy Pacha, ministre des affaires étrangères, un vice-président tel qu'il en faut ici quand règne l'initiative : caractère impartial, esprit distingué et ouvert aux idées qui sont aujourd'hui la marque de la civilisation véritable, c'est-à-dire l'horreur de tout fanatisme et un grand respect pour les souvenirs, pour les œuvres du goût, du talent et du génie.
Tout cela paraît excellent, mais d'où partiront l'initiative souveraine, l'impulsion persistante sans lesquelles rien ne peut se faire en Egypte?
Mon cher directeur,
Le Caire, mai-Juin 1882.
A peine revenu de Haute-Egypte en Basse-Egypte, je m'aperçois qu'il faut ajouter quelques amendements à mes communications consolantes des 4 et 44 mars 488t.
En ce temps-là, il vous en souvient, le Comité de conservation des monuments arabes du Caire venait enfin de naître sous les auspices du Contrôle français dirigé alors par M. de Blignières que secondait avec tant de dévouement M. d'Airoles. Devant ce haut patronage, devant l'excellente composition du Comité, les sceptiques et les naïfs se confondaient en l'espérance de voir s'organiser un protectorat de l'art qui dirigerait ou modérerait les restaurations d'édifices anciens, comme les percements, nivellements, alignements et autres fonctions du vandalisme.
Une seule chose pouvait inquiéter les absents comme nous : c'est qu'après plusieurs mois d'existence avouée, le Comité ne donnait pas signe de vie. Cependant on se tranquillisait en disant qu'il était} encore à cette phase mystérieuse et solennelle qu'on nomme volontiers la période d'incubation.
Au retour, quel fut donc notre étonnement en découvrant qu'il n'y avait pas en incubation et que les membres mômes du Comité ne pouvaient dire ce qu'il était devenu!