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LES «RESTAURATIONS» ET LA CIVILISATION AU CAIRE

A première vue, rien de bien changé dans les régions anciennes qui avoisinent les bazars du Rhan-Khalil et du Ghouriyèh, la ville des khalifes Fatimites, qu'après eux avaient ornée à l'envi les émirs et les sultans mamlouks du xnr au xvi* siècle : même mouvement, même gaieté dans les artères principales; dans les ruelles, toujours cette ombre, ce silence que perce çà et là un vif rayon de soleil ou qu'interrompent la psalmodie rêveuse et le bruit frétillant du darabouk. Mais hélas ! il faut bien peu de temps à l'explorateur attentif qui revient avec ses souvenirs, pour constater les ravages de ces quinze années, qui ont plus mutilé, plus détruit qu'un siècle du temps passé ; car alors, si l'on renouvelait beaucoup, au moins savait-on créer des œuvres dignes de survivre. Désormais, où que Ton arrête ses regards, on ne découvre presque pas un point de la ville ancienne qui ne soit attaqué ou menacé par la rénovation banale qui envahit nos villes d'Occident.

Le premier objet qui surprenne et qui choque le goût, même le moins difficile, est le bariolage extérieur des innombrables mosquées et de leurs minarets. Nous avons vu ces beaux édifices tels que les siècles les avaient laissés, tels que l'action prolongée du soleil les avait faits : les

bandes horizontales de rouge dont les architectes arabes décoraient leurs édifices étalent devenues des zones fondues de tons jaunâtres ou rosés, dont l'harmonie convenait à la vétusté des murs, à l'état dégradé des ornements et des reliefs.

I! y avait là, pour les peintres, des trésors de murailles qui auraient

causé la joie d'Henri Regnault, si le bonheur eût permis qu'il vint jamais jusqu'au Caire. Mais en 1869, à l'occasion de l'ouverture du canal de Suez, le khédive Ismaïl, qui préparait à l'élite des Européens une réception magnifique, eut quelque honte à la vue des monuments décrépits de sa capitale; jugeant du goût occidental par celui des Turcs, il crut bien faire en donnant l'ordre de continuer le sacrilège commencé quelques années auparavant, pour la visite très hautaine, très rapide et fort onéreuse

k COUP D'CEIL SUR L'ÉTAT DU CAIRE.

du sultan Abdul-Aziz. Le ministère des Wakf$> ou Biens religieux, fut chargé de faire peindre à neuf les mosquées, en l'honneur de l'impératrice Eugénie et des invités ; le lait de chaux et l'ocre rouge sang de bœuf coulèrent à flots, se répandirent du haut en bas des minarets, effaçant à jamais pour nous, sous ce climat sans pluie, les nuances inimitables que nos peintres, nos poètes, nos historiens s'attendaient encore à y trouver : l'hilarité, puis les regrets furent universels. Aujourd'hui, le ravage est complet, et dans toute l'étendue du Caire, sur plus de quatre cents édifices, c'est à peine si l'on en trouverait dix à peu près épargnés. Les oratoires les plus modestes, les plus écartés, les ruines même, si abandonnées que l'entrée en est presque impossible, étalent, au milieu des vieux palais et des masures jaunies, leur toilette endimanchée : travestissement qu'à première vue on ne peut se défendre de considérer comme une grande fourniture en badigeon, une de ces fournitures si lucratives pour leurs entrepreneurs, qu'elles ont contribué à ruiner le pays et à lui amener l'ingérence étrangère dont il se plaint aujourd'hui.

Et que dire maintenant des intérieurs de ces mosquées? J'ai visité en détail une centaine des plus belles : toutes ou presque toutes tombent en ruines et, pour l'artiste, pour l'architecte, mieux valent encore celles qu'on abandonne que celles qu'on restaure.

On restaure beaucoup au Caire; mais cette capitale qui, avec le règne d'Ismaïl, semble avoir pris honte de ses beautés natives pour se mettre à la mode de Paris, n'a pas encore songé à prendre de nous, avec le respect tardif du passé, l'art patient, raisonné, prudent de nos restaurations historiques fondé par les Lassus et les Viollet-Ie-Duc. '

Au Caire, la première façon de conserver un vieux sanctuaire très fréquenté (et partant très riche) est de le jeter à bas , puis de le relever à grands frais en style gothique italien. Non ce gothique des dômes de Sienne et d'Orvieto, qui a de la grandeur et une originalité de bon aloi; mais quelque chose comme ce romantique tant aimé des horlogers et des ébénistes de 1830, époque sans doute la plus basse de nos ails décoratifs : c'est ce détritus repoussant de tous les styles admis ou remis à la mode, dont les renégats, les aventuriers grecs et italiens infestent depuis deux cents ans, Constantinople et le Bosphore. Au Caire, rien de pitoyable en ce genre comme les mosquées neuves de Setti-Zeynâb (refaite en 1859) près le Pont-des-Lions et de El-Hassaneïn, derrière le bazar Khan-Khalîl. Par surcroit, cette dernière bâtisse, qui date de 1873, est accostée d'un certain minaret qui ne se peut comparer qu'à une chandelle colossale coiffée d'une flèche démesurée à section conique, d'un dessin enfantin et d'un galbe informe. Rien n'est plus déplaisant que le contraste de cette mons-

(Croqua do 11. Paul Chudin.)

truosité avec la finesse et l'élégance des minarets arabes qui l'entourent encore, mais n'ont pas comme elle l'admiration de la Cour et de la Ville. Dans l'intérieur de ce lieu vénéré, difficile d'accès tant la ferveur y est grande, brille le genre italien ou turc le plus opposé au faux gothique de l'extérieur; le plein-cintre et les ordres soi-ctisant classiques y régnent sans partage. Les colonnes de la nef, à bases et piédestaux sortis du même bloc, attirent l'extase et les caresses du fellah, par le poli reluisant de leur marbre gris. Le sol est couvert de tapis d'Europe aux tons criards qui ne messiéent pas ici, et les portes se cachent sous des portières de brasseries que surchargent d'indigestes broderies d'or. Enfin, les réparateurs du lieu saint, dans leur zèle, ont arraché aux anciens murs latéraux leurs revêtements de marbres à entrelacs et de carreaux de faïence émaillée ; puis, à bout d'imagination, les ont remplacés par un badigeon. Ces carreaux de faïence, précipités sur le sol, rompus en petits morceaux et entassés dans des barils, forment dit-on, en cet état, une des provisions du nouveau Musée arabe.

Tel est un des derniers exemples de magnificence orientale qui soit venu au Caire, d'Italie par Stamboul. Les célèbres palais élevés pour Méhémet-Ali à Choubrah et à la Citadelle, sa grande mosquée qu'on voit de partout, sont de la même famille et représentent, dans la majeure partie de leur ensemble et de leurs détails , ce qu'on pourrait nommer l'extravagance et la bouffonnerie du mauvais goût. Et cependant, quand on a cessé de contempler les fadeurs parisiennes des nouveaux palais-casernes du Khédive et de l'infortuné Moufétich y ces salons blanc et or à ciels bleus, ces canapés dorés qu'on pourrait croire empruntés aux salons d'attente de nos dentistes, en vérité, on se prend à regretter les naïves, lourdes mais grandioses turqueries d'autrefois!

La seconde manière de restaurer une mosquée en renom paraît consister à la démolir en partie, à en sacrifier les splendides plafonds, à en disperser les boiseries comparées ou incrustées, puis à reconstruire ce que l'on peut en style arabe que nous appellerons incertain, a opus incertum. » Ce genre de restauration, qui semble se distinguer par l'inachèvement des travaux, est peut-être le plus déplorable de tous : il s'attaque aux plus belles mosquées, à celle de l'émir Koussoun (1329) et du sultan El-Moëyyed (1420) par exemple ; et, sans profit pour le culte, il les laisse à demi détruites, i demi reconstruites avant même que nos architectes, nos dessinateurs, nos peintres aient pu relever tout ce que l'art arabe y avait mis de traits élégants et de combinaisons curieuses dont on pourrait tirer un parti nouveau. Sans doute ceux qui se disaient « ingénieurs » et qui furent chargés des restaurations ne manquaient pas de bonne volonté ;

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