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COUP D'ŒIL SUR L'ÉTAT DU CAIRE

mais avaient-ils fait des études quelconques en Europe? mais avaient-ils acquis la puissance nécessaire pour pénétrer dans l'esprit du passé, pour savoir au besoin se limiter à l'étude d'une seule époque ou d'un seul modèle, celui même qui leur était confié? Le premier signe de ce talent indispensable eût été de relever tous les détails du modèle et de n'en laisser perdre aucun.

La restauration de la mosquée El-Moêyyed peut donner l'idée des progrès de la civilisation, il y a dix ans. Le cahier des charges portait qne l'entrepreneur des travaux devrait replacer dans l'édifice restauré les colonnes, marbres et pierres de taille, comme étant consacrés par le culte. Quant aux poutres et autres matériaux de bois, on les lui abondonnait pour qu'il les utilisât comme engins. En conséquence, on disloqua, on effondra brutalement ces plafonds à solives qui étaient sculptés et enluminés avec une telle variété de combinaisons, qu'ils valaient un musée de la décoration arabe au xv' siècle. Si, en vue de faire épargner quelque partie du chef-d'œuvre, on intervenait auprès des ouvriers ou de l'inconnu que le Gouvernement avait nommé surveillant, on n'obtenait pour réponse que les rebuffades ou les rires de brutes qui se disaient dans leur droit. Au bout d'un certain temps, le Gouvernement refusant, selon sa coutume, de payer l'entrepreneur et même le surveillant de son choix, un procès s'en suivit et le Tribunal fit faire une expertise. Cest alors que l'architecte distingué qui en avait accepté la charge dut constater que les solives anciennes, si délicatement ouvragées, avaient servi à former les échafauds et les ponts volants des maçons; que les menues pièces de boiseries telles que caissons, stalactites, marqueteries, avaient alimenté le feu de leur cuisine, et qu'enfin il ne restait presque rien des merveilles qui naguère faisaient l'honneur de la plus belle région du Caire ancien.

Parmi les autres mosquées moins célèbres et moins riches, les unes sont complètement abandonnées ou sur le point de l'être; les autres subissent quelques restaurations indispensables que leur prodiguent des maçons dépourvus de toutes traditions de métier; ou bien elles souflrent les embellissements que leur inflige quelque manœuvre en peinture de bâtiment. Le badigeon officiel de l'extérieur se complète alors d'un bariolage i outrance de la façade : les stalactites du porche sont teintes des couleurs grossières et disparates que choisit de préférence la brosse du fellah. A l'intérieur de l'édifice, les parties les plus vénérées, comme la miaksoiirak ou sanctuaire, sont soumises au même traitement. La kibUh, ou niche indiquant l'orientation vers la Mecque, ce lieu privilégié où le génie arabe déployait ses inventions les plus charmantes en entrelacs de nacre et de marbres variés, la sainte kiblèh elle-même disparaît sous les

(Croqni» <i« M. Paul Chardin, 1819.)

enluminures baroques qui décorent les cafés populaires de bas étage. Les boiseries de la chaire ou mimber et les panneaux des crédences, faits d'ébène incrusté d'étain, d'écaillé et d'ivoire, sont, après mutilation, couverts d'arlequinades violentes; et si quelque pièce d'ivoire ciselé y tient encore, c'est pour disparaître comme le reste sous le cobalt et le vermillon toujours si chers au peuple. Ici, au moins, on a lieu d'espérer que ce mince débris échappera à l'avidité sacrilège des gardiens, des marchands de curiosités ou des amateurs qui ont déjà enlevé aux mosquées à peu près tout ce qu'elles contenaient de bon à vendre et à emporter. Si le reste de l'édifice, murs et portiques, n'est pas voué à l'abandon et à la saleté, c'est pour être livré par les scheikhs (dignes émules de maint conseil de fabrique et de son curé) au lavage de lait de chaux ou à des décorations de café turc. Telle entre cent autres l'élégante mosquée de l'émir El-Yousoufi (1372), dans Souk es-Sélah, l'ancien bazar des armes.

Quant aux coupoles et aux minarets, on ne les restaure pas : on rase, on abat tout ce qui menace ruine. En sorte que les plus beaux minarets sont souvent tronqués au troisième ou au second étage de leurs balcons à jour ; bienheureux ceux dont on consent à remplacer le fleuron terminal de pierre par un éteignoir de zinc! Les autres, d'année en année, semblent rentrer en eux-mêmes comme des tubes de lunette, et bientôt peutêtre aura disparu la foule de ces silhouettes aériennes qui s'élèvent audessus de la ville comme les palmiers dans la plaine et dont le genre de structure n'appartient qu'à l'art arabe du Caire.

Dans les rues, la destruction s'avance irrésistible et l'on n'y entend que le choc des marteaux. Qui pourrait empêcher un diwan de mosquée ou un pacha possesseurs d'un quartier, de spéculer sur les terrains? Qui peut interdire à l'habitant d'une ruine de reconstruire sa demeure? Le dommage vient surtout de l'oubli et du mépris où sont tombés le goût et les procédés instinctifs de l'art arabe chez ce peuple imitateur qui, après s'être mis à la mode de Stamboul, ne voit plus aujourd'hui que celle de Paris, bien moins raisonnable pour les conditions de la vie orientale.

C'est beaucoup par engouement pour les principes d'alignement universel importés depuis quinze ans, qu'on enlève aux maisons ce luxe élégant et utile des moucharabièhs ou clôtures ajourées des balcons ; aussi le moucharabieh est-il devenu une marchandise qu'on exporte avec ardeur et profit pour en composer, à notre usage, quantité de meubles d'une commodité et d'un goût fort discutables. On lui préfère aujourd'hui le treillis turc ou la persienne franque; et d'ailleurs, qui donc en Egypte serait encore capable d'user de ces merveilleux assemblages de petits bois tournés qui, vus de l'intérieur, ressemblent à d'immenses guipures

tendues devant la vive lumière du jour ? Quel-artisan gagnerait à refaire ces vitraux qui surmontaient le moucharabieh, mosaïques de verres

(Croquii de M. Paul C

profond6ment enchâssés qui dardaient leurs reflets de pierres précieuses dans les ombres dorées des hauts plafonds à solives? L'habileté des ou-

vriers saurait encore s'y prêter, mais les musulmans n'ont plus que de la pitié pour ceux qui emploient ou collectionnent leurs « vieilleries. »

C'est aussi pour la dignité de l'alignement qu'on enlève aux maisons ces étages en surplomb qui, des deux côtés d'une ruelle, s' avançant l'un vers l'autre en croisant leurs balcons, mettaient le passant à l'abri de l'implacable soleil du printemps et de l'été. Beaucoup de ces rues sont dérasées au plancher du premier étage, dont les belles consoles de pierre sculptée s'avancent dans le vide et restent seules à témoigner du luxe et du goût des maisons primitives ; et si on les reconstruit, c'est pour placer sur ces bases conservées de lourds cubes de maçonnerie blanchie qui ont quelque rapport avec des wagons à bestiaux.

La grande rue marchande, la rue franque d'autrefois, le Mousky luimême perd chaque jour de son caractère et de son agrément : on lui enlève peu à peu sans les renouveler (et bientôt il n'en restera rien) ces couvertures de planches, de claies et de toiles qui, jetées d'un bord à l'autre, ne laissaient filtrer qu'une lumière tamisée, en remédiant à la mauvaise orientation de cette rue, inondée de soleil du matin au soir. L'édilité qui nous imite a certes bien raison : vit-on jamais Paris couvrir ses rues de parapluies monstres pour abriter tous les passants 1 ?

Le goût des grandes places, des larges boulevards poussés en ligne droite sans aucun souci d'une orientation supportable, s'accentue de plus en plus : partout les espaces torrides et poudreux gagnent du terrain et font regretter ces ruelles sinueuses, fraîches et pittoresques dont le parcours moins direct paraissait cependant moins long. La multiplication des grosses charrettes et des voitures européennes courant à grande vitesse, le goût des parades militaires, on dit même la recherche de la salubrité publique, ont servi de prétextes à cette barbarie. Maintenant, il est à craindre qu'une Compagnie de tramways, après s'être emparée des larges voies qui existent, et dont il n'y a rien de mieux à faire, n'obtienne permission d'en percer de nouvelles dans l'intérêt de son commerce.

Alors ce sera fait du Caire, non seulement au point de vue de l'art, de

h. Depuis quelques mois, les derniers abris du Mousky ont été supprimés; ils tombaient de vétusté et les habitants n'ont pas souffert qu'on en fit de neufs. En revanche, cette rue étroite et encombrée est dotée de trottoirs à la mode qui, par leur exiguité, leur hauteur, leur inégalité, forment de véritables casse-cous. La règle du trottoir parisien s'impose maintenant à grands frais, aux routes, aux rues désertes, à certaines ruelles arabes : ici, la margelle au lieu de se plier un peu aux sinuosités, suit inflexiblement pour son compte le principe de la ligne droite, en sorte que le trottoir n'a souvent que quelques centimètres ou s'éteint en sifflet. (Décembre 4884).

l'archéologie, de l'histoire (dont personne, dans la nation, ne se soucie), mais encore à celui du charme et de l'agrément de la vie* La capitale deviendra étonnamment laide et ennuyeuse, brûlante ou éventée quand elle sera tout entière comme ces insipides quartiers ou boulevards neufs d'Abdine, de Méhémet-Ali et de Clot-Bey. Le malheur de cette charmante ville est d'être tombée sans défense entre les mains de comités médicaux de salubrité, puis d'autocraties d'agents-voyers qui ont appliqué, sans ménagement comme sans talent, quelques principes d'édilité à la Baltard, aussi étroits qu'inflexibles.

Si l'aspect des rues et des édifices a perdu, que dire du costume national, ce complément d'une cité d'autrefois! Sous le règne de Saïd pacha le costume oriental, porté par le souverain, était de rigueur (et jusqu'à persécution) pour les premiers dignitaires comme pour les derniers, fussent-ils Européens et fort gênés de le porter ; mais depuis qu'Ismaïl, devenu très Français par son goût pour Paris, a cru civiliser son peuple et séduire l'Occident, en copiant nos usages et l'extérieur de nos villes, tout le monde, sauf le fellah et le marchand indigène, a emprunté le costume européen. Aujourd'hui l'efTendi, l'employé, l'eunuque noir d'une grande maison rougiraient de se montrer sous le costume élégant et commode de leurs ancêtres. Jusque dans la haute Egypte, on rencontre des nègres ou des mulâtres, vékils et domestiques, tout fiers de se guinder dans l'étroite redingote noire, le faux-col et la cravate, mise étriquée que couronne invariablement le tarbouch rouge ou fez réduit, depuis dix-huit ans, à des proportions mesquines; mais rien ne va dans ce harnais : ces vêtements de rencontre sont trop justes ou trop larges, trop courts ou trop longs, et ordinairement souillés et fripés. Les cravates resplendissent des couleurs aveuglantes que fournit la houille, et les 'bottines éculées traînent comme savates. On ressemble alors à un effendi, à un monsieur, mais on ressemble bien plus encore aux bâtisses nouvelles de l'Ezbékiyèh ; constructions faites à l'européenne, manquées et inachevées à la turque, où la laideur des matériaux, l'abandon, la prétention et la saleté forment un ensemble mille fois plus misérable que les simples masures du pays. Si ces figures exotiques et parfois simiesques se doutaient combien elles nous paraissent bouffonnes, ainsi travesties à la Soulouque, elles retourneraient sans hésiter au turban, à la soubreveste brodée et aux larges braies traversées d'une écharpe, qui si bien leur seyaient !

Le véritable progrès intellectuel ne consiste pas à contrarier, à dénaturer des facultés originales, il demande au contraire qu'on les développe selon leur tendance naturelle; or, nous le disions, le peuple musulman

n COUP D'CEIL SUR L'ÉTAT DU CAIRE.

compte encore de nombreux artisans qui n'ont pas tout à fait perdu les traditions de leur métier. Dirigés pur de véritables architectes, par des artistes connaissant à fond les arts arabes et soutenus eux-mêmes par un Comité supérieur, ces artisans seraient capables de reproduire et de continuer les ouvrages anciens pour lesquels ils ont une habileté instinctive, inimitable. A l'initiative seule d'un pouvoir européen ou d'un souverain indigène qui affectionnerait les traditions de son pays en s'intéressant au progrès intellectuel de son peuple, il appartient de provoquer un revirement, de faire sortir enfin l'art et les artisans arabes de la voie stérile et trompeuse où ils sont entrés. Le chef de l'État n'aurait qu'à manifester une préférence marquée en faveur des modèles véritables d'autrefois, pour que bientôt refleurît l'art national et disparût la manie de détruire ce qui existe encore et de copier l'Europe hors de propos.

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