LES « VIEILLERIES » DU CAIRE
Aujourd'hui, lorsqu'on veut éviter la rencontre des ruines de fraîche date ou des constructions insipides, il faut se cantonner dans des espaces assez restreints, La rue qui descend de la citadelle à Bab ez-Zowaïlèh (porte de la cité des Fatimites) s'est conservée assez intacte, et si les mosquées importantes qui la bordent sont bien délabrées, du moins n'a-ton pas cherché encore à les restaurer. A droite, en descendant, il y a le groupe charmant des mosquées de Kagh-bày (1502. Page 19) et de Ak-Sonkor (1347) dont la première, ainsi que d'autres édifices du Caire, a été dessinée par H. Mauss, architecte du gouvernement français, en un temps où l'on n'avait pas à déplorer les dégradations qui ont mutilé les monuments et changé l'aspect des sites.
Au bout de cette rue, qui conserve encore de remarquables mosquées des xiV, xv*, xui* siècles, Sultan Chabân, Emirs El-Mardany, Kidjmâs et Salih Tbalàiah, on aperçoit, flanquée de ses tours que surmontent des minarets du xv* siècle, la porte de Zowaïleh, ancienne limite des Fatimites au xi*. Cette majestueuse entrée, bientôt débordée par les maisons de Kahirah, est, depuis le moyen âge, au milieu de la ville et forme un des tableaux les plus saisissants qui lui restent ; la laissera-t-on subsister? La compagnie des tramways et ses projets de spéculation ne prévaudront-ils pas ici contre le futur Comité des monuments historiques? On a lieu d'espérer, pour l'avantage de ce dernier, car les tours viennent de
se couvrir de l'enduit rouge et blanc, drapeau de la conservation. Plus loin, dans le bazar Ghouriyèh, je retrouve le tableau si admirable que forme la rue principale quand elle serpente parmi les alignements capricieux de la mosquée et du tombeau du sultan mamlouk el-Ghouri (1503); mais le tableau a beaucoup souffert, par l'abatage des hautes maisons arabes qui lui donnaient un fond obscur percé de traits de lumière et par l'effet du badigeon habituel. « A un dernier détour, disions-nous, on aperçoit tout à coup les superbes édifices d'El-Ghouri dressant à droite et à gauche de la rue leurs hautes façades couronnées de découpures tremblotées comme les aigrettes de flamme qui s'agitent au front des Génies et des Fées. Sur la droite, l'angle extrême de la façade du tombeau se projette en avant comme une tour sur un rempart ; à l'étage supérieur, sous les claies et les toiles qui couvrent la rue, règne une élégante galerie d'arcades à jour d'où jaillit un gazouillement perpétuel de voix enfantines ; c'est l'école matinale. Au-dessous, est la fontaine publique ; les femmes fellahs, l'épaule chargée d'un enfant, s'y arrêtent, gravissent trois marches avec une élégance inimitable et, passant leur bras nu, paré d'un bracelet d'argent, à travers la grille de bronze ouvragé, en retirent un gobelet plein d'eau vive. Dans cette ruelle étroite et haute comme le vaisseau d'une cathédrale, point de bruits discordants ni grossiers, point de résonnances de pas alourdis ; la foule en babouche glisse doucement sur le sol battu, épanchant dans les airs le bourdonnement de ses mille voix que se renvoient les grands murs et la couverture de la rue transparente comme une treille d'Italie.» Ce que nous disions en 1865 n'est plus aussi exact : l'école et la fontaine ont été abandonnées, et le tofnbeau du sultan-mamlouk se transforme en une bibliothèque publique où Ton transportera les livres et la collection des anciens et admirables Korans à enluminures que Ton conservait au palais de Derb el- Gamamiz. Les lecteurs y gagneront par la proximité, le monument échappera à la destruction, mais cette transformation ne le gâtera-t-elle pas si on s'avise de le rajeunir, de l'agrandir, de l'isoler? En même temps disparaîtrait la beauté originale de ce point du quartier, l'un des seuls qu'on eût à peu près épargnés 1 .
4. On vient de refaire à cet admirable édifice une coupole neuve du galbe le plus disgracieux, le moins arabe. Il ne manque pas cependant d'artisans qui élèvent des coupoles sur pendenlifs en leur donnant l'élégance et la pureté de style des xiv* et xv c siècles : témoin celle qu'on élève sur le tombeau d'un santon populaire, près le Marché aux poissons. Il est aujourd'hui question de transporter ici à l'usage des musulmans une partie des livres de l'université d'EI-Azhar; demain, ce sera peut-être autre chose. (Mai 4882.) Voyez notre Frontispice.
La rue animée du Khan-Khalll, qui fait suite à celle-ci, a toujours son aspect de fête et de travail ; c'est l'ancien Bein el-Kasreïn, la nie princière d! Entre les deux palais, nom qu'on lui donne encore, bien que les palais des khalifes Fatimites (972-1166) aient disparu depuis cinq ou six siècles. A gauche, est une splendide rangée de mosquées et de minarets des xm e et xiv e siècles; la première, à gauche sur notre dessin, est le tombeau du puissant sultan Kalaoun, auquel était joint le Grand-moristan, l'hôpital des fous dont les cabanons sont loués aujourd'hui à des artisans. Là était précisément, aux xi e et xu e siècles, la porte principale du Petit palais occidental des Khalifes, dont les dépendances s'étendaient jusqu'au Khalig ou Canal sur une étendue d'environ 20 hectares • En face, à main droite, on voit un enfoncement formé par un coude : c'était la plus belle entrée du Grand palais oriental, la célèbre Porte cTor, ainsi nommée, dit Makrizi, parce que ses montants, ou peut-être les colonnes de son vestibule, étaient faits de piles de lingots d'or en forme de meules que Moëzz, le premiers des khalifes Fatimites qui régna en Egypte, fit apporter sur le dos de plusieurs centaines de chameaux, quand il émigra du Maghreb et de K ai rouan. C'étaient là ses trésors comme prince du Maghreb, mais l'Egypte était si riche au x e siècle, que ces lingots restèrent sans autre emploi jusqu'en 1065, où pendant les horribles famines du règne de Mostanser, le peuple, puis le khalife, les firent disparaître. Un peu plus loin, à droite, une trouée dévastatrice a été pratiquée, à travers des mosquées, pour joindre la rue au palais du Kadi. L'emplacement de cette résidence officielle de la justice indigène est le point initial du Caire; c'est là qu'en 969 Gawher, généralissime des troupes de Moêzz (comme Amrou l'avait été de celles d'Omar), jeta, au milieu d'un désert, les fondations du palais principal et de la ville de Kahirah qui, en s' étendant hors de ses étroites limites, en se soudant à- celle de Miçr, composée elle-même de villes plus anciennes et agglutinées, a fini par former le Caire *.
4. Celte vue et plusieurs autres sont reproduites directement d'après les croquis de M. Paul Chardin, élève et émule de Dauzats en ce genre. Ces dessins font partie d'une riche collection d'autant plus précieuse que beaucoup des points reproduits avec tant d'esprit et d'exactitude par l'artiste ont déjà disparu ou changé d'aspect. Nous espérons pouvoir en publier prochainement la majeure partie.
En ce moment même, peut-être pour rendre irréprochable l'alignement de la rue Beïn elKasreïn, on démolit le bâtiment orné d'une inscription arabe qui paraît au fond et sur la droite de notre dessin, auprès de l'emplacement de la Porte cTOr. Ce monument, qui est déjà dérasé au niveau de l'arc surbaissé, faisait partie de la mosquée du sultan Daher-Bibars (xiii* siècle). C'est en vain que Franz-bey, créateur et directeur du Musée arabe, a demande aux démolisseurs les pierres de cette inscription pour les conserver; il espère au moins que la destruction n'ira pas plus avant: (Mai 4882.) *
ot.nm i.Ltoui (H84) «i itiioDi (US4J.
1 Do«in de II. Pmul Chardin. IS'S. )
3ft COUP D'OEIL SUR L'ÉTAT DU CAIRE
Dans tout ce vieux quartier élevé peu à peu sur les ruines du célèbre palais qui contint les admirables et prodigieuses richesses des khalifes (richesses et œuvres d'art dont la liste nous a été conservée), le marteau impie de la démolition fait fureur : tout ce qu'il en reste tombera peutêtre avant que le nouvel Institut archéologique français ait pu reconnaître ses vestiges cachés, en déterminer le périmètre et les anciennes entrées dont, aidé du texte de Makrizi traduit exprès par M. Fagnan, nous avons retrouvé bien des traces certaines.
L'espace nous manque pour décrire les portes monumentales et les murailles du nord et de Test de Kahirah, magnifiques et solides ouvrages des xi* et xii* siècles, qui s'étendent encore sur un circuit de quatre kilomètres, avec quelques lacunes produites par les démolitions ou l' envahissement des sables. 11 est très-intéressant d'y observer le développement ou peut-être l'éclosion du goût arabe et la manière dont il se greffe sur un appareil de construction évidemment plus ancien. Ainsi, dans Bâb en- Nasr, porte qui est de 1087 (une de celles par lesquelles entrèrent les Français en 1798), on croirait avoir devant les yeux une des antiques portes de Rome construites au nr siècle : le plein cintre y règne sans partage ; les modillons, les moulures sont d'ordre classique ; à l'intérieur du porche, des voussures en coupole symétriquement disposées sont appareillées différemment avec une égale habileté. Il y a là comme un luxe de moyens variés, de difficultés cherchées avec lesquelles, semble jouer la science du constructeur. Makrizi rapporte que ce fut un Syrien, et celui-ci, on peut l'affirmer, avait étudié l'architecture militaire des anciens et pratiqué celle des Byzantins qui en était la tradition. Lorsque, quittant Bâb en-Nasr, on se dirige à l'est vers les tombeaux des sultans mamlouks (faussement dits des khalife*), on longe la muraille de Saladin, moins ancienne d'un siècle que les précédents ouvrages. L'appareil reste le même et la perfection du travail est égale, mais l'ornementation est purement arabe : c'est l'arc outrepassé inscrit dans une accolade de moulures qui ne retiennent plus rien du style classique; ce sont, comme dans la tour d'angle du Bourdj ez-Zefer (faussement appelée dans le peuple Tour du Hammam), les claveaux d'arcature élégamment cernés d'une moulure et les pendentifs de coupole allégis par des niches découpées en lobes. Il y aurait une monographie à faire des portes et des murailles du Caire ; mais il faudrait se hâter, car ces vieux remparts, que le gouvernement juge inutiles à la défense de la ville, pourraient bien, eux qui ont emprunté leurs matériaux aux temples et aux tombeaux des Pharaons, se les voir enlever au profit des usines et des maisons de caropagne.
La grande mosquée El-Àzhar, la plus renommée, la plus peuplée des universités ou sorbonnes musulmanes, reste seule intacte comme une île inviolable au milieu de cette tourmente de destruction qui fait rage autour d'elle, abattant, mutilant ici l'élégant okel ou caravansérail de Kâït-bây (xv 6 siècle), ou là quelque innocente porte de quartier jusqu'à présent oubliée. C'est seulement dans le superbe préau d'entrée de la mosquée, dans sa cour immense que dominent de hauts minarets (v. p. 9), sous ses portiques où des milliers de clercs de bazoche disputent, travaillent, prient, mangent, dorment ou écoutent les leçons de quelques maalem assis au pied des colonnes du sanctuaire; c'est là surtout que l'artiste, l'historien retrouvent l'Orient tel qu'il était il y a six cents ans : c'est le moyen âge et sa sauvage grandeur, sa foi robuste dans le Koran, pour lui source de toute science, sa saveur de fanatisme, sa misère et toute sa vermine.
Si les plus importants édifices ont seuls quelque chance de protection, une destruction fatale, nous l'avons dit, menace les quartiers arabes et les anciennes demeures seigneuriales : les plus complètes, les plus célèbres, celles entre autres que les collaborateurs de la Commission d'Egypte s'efforçaient de dessiner, sont ou détruites comme les maisons de Bonaparte et de l'Institut, ou abandonnées en état de ruine à des gens de métier : telles entre autres les opulentes demeures des beys-mamlouks Aly Kykhyèh, contre la mosquée El-Arabi (p. 27), ou de Qasabet-Ra~ douân, dite de Khalil-pacha, dans le bazar couvert qui conduit à Bàb ez- Zowaïlèh, ou de l'emir Bardak (xiv € s.) près la mosquée de sultan-Hassan. Dans les anciens quartiers, comme celui qui entoure Birket el-FU, il y a nombre de vieux palais encore habités par de riches propriétaires qui ne se mêlent pas à la vie européenne et ne sacrifient guère en apparence au goût du jour, à l'article de Paris. Il n'est pas aisé de les visiter; néanmoins, dans la belle demeure du scheikh es-Sadhât, habitée de père en fils depuis quatre cents ans par les descendants reconnus de Mahomet, nous avons pu constater que, sous de hauts lambris revêtus d'anciens carreaux de faïence persane, on avait placé des meubles d'acajou tendus de moleskine, pour remplacer les divans autrefois couverts de riches tapis d'Orient.
Un des spécimens les plus complets, les plus élégants d'un salamlik ou salon de réception arabe, est celui de la maison du Grand-Moufti, située derrière le charmant hôtel du NiL II est tout naturel que ce haut personnage laisse tomber en ruine cette jolie salle où Bonaparte, Kléber et leurs suites sont venus s'asseoir; car, disent les gens de sa maison, il possède un autre salon « bien plus beau » ; ce qui, dans le langage du jour, doit signifier « un salon à la franque ».
Les carreaux d'anciennes faïences persanes qui décoraient à profusion les murs des maisons, ainsi que les panneaux de porte incrustés d'ivoire ciselé, ont fait la fortune des bazars et sont devenus la proie des étrangers de passage. Aujourd'hui les marchands eux-mêmes en sont dépourvus : les Américains prennent tout, et à tout prix, depuis les faïences arabes, qui doivent leur paraître incorrectes de dessin, jusqu'au dernier obélisque d'Alexandrie, dont ils ne sauront que faire parce qu'il n'est plus neuf; et si Alexandrie a été dépouillé de son dernier souvenir, ce fut malgré l'opposition formelle et l'autorité de feif Mariette pacha, surintendant général des musées et des monuments antiques!
La France, il est vrai, a dépensé un million pour enlever un des obélisques jumeaux qui décoraient la grande entrée du temple de Louqsor et pour en orner la place Louis XV où, mal monté, ce monolithe se détériore et masque les plus belles perspectives de Paris ; mais à l'époque de cet enlèvement, aucun service officiel de conservation des monuments n'existait en Egypte. La France qui, avec Mariette, a contribué à fonder ce service pour le gouvernement égyptien, regrettera de n'avoir pas consacré utilement ce million à déblayer les temples de Thèbes; car il y a plus de gloire à faire des sacrifices désintéressés au profit de l'art et de la science qu'à se donner des trophées inutiles, aux dépens des autres. L'obélisque de Paris n'offrait d'intérêt que là où Sésostris l'avait placé il y a 3300 ans; et quand notre compatriote Maspero, successeur de Mariette, aura terminé le déblaiement du temple de Louqsor, on s'apercevra du dommage irréparable que nous avons causé en détruisant l'harmonie de sa façade, la seule que le temps eût conservée dans toute son intégrité. Si la ville d'Alexandrie, qui est autorisée à fonder un Musée, prend goût à l'histoire si attachante de ses origines, elle regrettera d'avoir laissé fuir, avec l'obélisque de Thoutmës III ou Aiguille de Cléopâtre, le dernier témoin de son antique splendeur et presque le seul point fixe qui lui restât de son ancienne topographie.
Par les démolitions sauvages ont péri quantité d'admirables plafonds à solives agrémentées et enluminées, des placages de marqueterie de marbre, de porphyre et de nacre. Quelques-uns ont pu être sauvés, utilisés par des amateurs avisés qui en ont orné leurs maisons, ou même les ont construites pour y faire entrer ces beaux éléments ; et bientôt ce sera chez eux seuls qu'on pourra retrouver quelque chose des arts décoratifs et usuels du Caire ancien.
Le palais arabe élevé par M. de Saint-Maurice, les charmantes maisons orientales de M. le baron Delort et de M. Ambroise Baudry, toutes deux construites par ce dernier, montrent ce qu'il eût été opportun de
ANCIEN Et MODERNE. 37
créer et d'encourager : une architecture domestique soigneusement étudiée, appropriée aux usages européens, mais conservant de l'architecture
(DoMiu da M. Ch. Ooaliwillw. Vigoim pu P. Chardin.)
arabe ce cru'elle avait su adapter aux conditions climatériques pour les rendre agréables ou supportables; la maison de luxe comme la plus
humble habitation pouvait y trouver des beautés et des avantages. On devait croire que tout riche Anglais ou tel prince russe qui a son palais traditionnel à Venise, aimerait à posséder au Caire une maison d'hiver à l'arabe, car les arts de l'Orient ont une flexibilité qui se prête à toutes les dispositions, à toutes les exigences, sauf celles du mauvais goût et de
l'ignorance.
Malheureusement, Israaïl pacha qui a travaillé pendant quinze ans à nous rendre sa capitale plus habitable, a fané, déchiré, disloqué sans mesure le beau décor qui faisait la réputation universelle du Caire : il en
a fait une ville de gens d'affaires ; aussi n'y restent guère aujourd'hui que
ceux à qui leurs fonctions ou leur santé commandent l'éloignement. Avec l'extension des affaires d'outre-mer se sont introduits et développés les insupportables et malfaisants caquets de société, les mesquines et fatigantes susceptibilités de nos villes de province; autrefois, nous disent tous ceux qui ont vécu sous les règnes de Méhémet-Ali et de Saïd pacha, la vie était plus douce, plus large au Caire, et on y était plus heureux. Le business de la vie anglaise et le superficiel ahuri de la vie parisienne passeront, l'influence réparatrice qu'en ce moment l'Occident exerce sur l'Egypte pourra aussi ne, pas durer; mais ce qui ne passera pas ce sont les laideurs et les banalités matérielles dont notre influence a maculé le Caire comme Alger. Ce qui est irrémédiable ce sont les destructions inutiles ou les arrangements maladroits dont nous avons commencé par être la cause indirecte ; car pour embellir notre Paris, nous lui avons fait une magnificencç morne, vide et ennuyeuse qu'on s'empresse d'imiter aux antipodes, mais qui n'a rien de commun avec la beauté d'ordre supérieur qu'on rêvait pour cette capitale du haut goût et de l'esprit qui se laisse envahir par les grossièretés de la spéculation, par la raideur adminîstrative et la politique. Si quelques hommes ont refait ainsi Paris à leur image, il est pénible de penser que bientôt Paris les fera tous à sa ressemblance et cela dans le monde entier, tant les objets qui nous entourent constamment ont d'influence sur l'âme : il y en a qui l'élèvent, il en est qui l'abaissent. Et quand, pour régulariser nos villes à outrance, nous leur ôtons la grâce du caprice et la physionomie du passé, quand nous détruisons les témoins de leur histoire et jusqu'aux noms des rues qu en rappelaient la topographie ancienne ou les souvenirs, nous portons au sentiment collectif une atteinte analogue à celle que chacun a ressentie en passant de la maison paternelle aux murs froids d'un collège où le cœur se serre et ne peut se prendre à rien.
Il ne faut pas espérer de revirement prochain : la civilisation européenne fera le tour du monde, accomplissant des prodiges, des bienfaits
et des malheurs; ressuscitant l'histoire des peuples disparus, mais enveloppant les modernes dans sa nuée grise. En attendant, et puisque des Instituts d'art et d'archéologie existent à Rome, à Athènes et au Caire;
(Croquis i 11 plume, d
souhaitons qu'ils se laissent conduire partout où ils peuvent encore travailler sur les restes d'un passé brillant et neuf pour eux. Au Caire, que ceux qui se sentent l'impulsion créatrice s'informent des essais d'applications de l'art arabe dont nous venons de parler : ils verront comme,
dO COUP D'OEIL SUR L'ÉTAT DU CAIRE.
remontant à la source d'un art et reprenant ses éléments primitifs avec ses élégances, ainsi que l'a fait notre compatriote Ambroise Baudry, on peut espérer d'ouvrir une voie nouvelle au génie et, sans le démunir de la solide instruction classique, l'empêcher de s'épuiser sur des redites ou de s'égarer dans des singularités.
Octobre 1881.