‹ Coup d'oeil sur l'histoire de l'affaire Dreyfus [microform];Chapitre 2 sur 3 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Il *

Dans cette grande crise morale et politique qui s'appelle 1 affaire Dreyfus, la manifestation de la vérité compte trois dates éclatantes : 1 arrestation et le suicide du lieutenant-colonel Heniy convaincu de faux (août 1898); le premier arrêt de la Cour de cassation, ordonnant la revision (juin 1899) ; le second arrêt cassant le jugement du Conseil de guerre de Rennes et réhabilitant Dreyfus (juillet 1906). Après chacun de ces événements, les adversaires parurent dabord frappés de stupeur; mais rien ne marque mieux la gravité de la crise, nue la promptitude avec laquelle, chaque fois, ils se ressaisirent et rallièrent leui-s troupes débandées, pour opposer aux progrès de la vente une résistance méthodique et obstinée.

Après le suicide d'Henry, c'est la théorie du « faux patrio- ',T^*.f /'» glorification du faussaire, c'est une campagne d intimidation, sans précédent, contre les magistrats de la Cour suprême, c'est la loi de dessaisissement, arrachée à la faiblesse des Chambres. Après l'arrêt de revision, c'est un redoublement d'inventions et de manœuvres, pour égarer lopmion, pour influencer les juges militaires, c'est l'atmosphère surchauffée de Rennes, l'attentat contre M» Labori, la secoiide condamnation, viciée, comme la première, par des fraudes criminelles. Après l'arrêt de réhabilitation, la campagne antirevisionniste semble n'avoir plus d'objet ; mais la fortune politique des partis de réaction est en jeu : la guerre contre la vérité continuera, aussi âpre, aussi tenace, sous une forme à peine modifiée.

Assurément, le pays s'inclina devant l'arrêt souverain de la Cour de cassation, mais il cessa en même temps de s'intéresser à l'affaire qui avait si longtemps retenu et fatigué son attention. Les adversaires ne manquèrent pas d'en prendre

Jaillir II-

avantage. Leurs champions afiirmèrcnt [)lus bruyamment que jamais la culpabilité de Dreyfus, et, sur celle base ruinée, ils échafaudèrent tout un système de calomnies contre la Cour de cassation, d'injustes d^'nigremenls «I d'allac|ues par la violence contre la République. Si exlrava*<anle que lut celle agitation,, on eut tort de la croire négligeable. Sojdilsmes et suggestions étaient accueillis avec faveur dans les milieux rétrogrades. Des manifestations répétées troublaient l'oribe, sans pourtant aboutir aux («meutt s rêvées. Leconiniandant Dreyfus fut blessé d'un coup de levolver: des voies de fait furent commises sur le président de la République : attenlals d'un caractère ibéAtral, accomplis, en plein jour, au I*an(béon, aux Champs-Elysées. D«s militants de moindre envergure s'attaquaient de nuit aux mfrnuments qui célèbrent le dévouement d«' S* heiuer-Kestner, de IVarieux et de Zola.

Grégori, Matlis. nombre de manifestants ont été déférés aux tribunaux. Mais Ton n'aura tlélinilivemenl raison des adversaires que si l'on réussit à les d<'loger du terrain choisi par eux et à bnser entre leurs mains leiu' arme préféi-ée : dans la lutte actuelle contre la réaction, il importe (pie le pays soit inslfuit de la vérité sur l'allaire Dreyfus. Il ne faut lui (jk lier ni le péril «[ui nicrnaea la justice, ni les combats (pie dînent livrer ses défenseurs, ni les sacrilices diuit fut faite la victoire du droit.

Nous ne pouvons d'ailleurs convier le public à étudier les volumineux documents de rAiïaire. Aussi devons-nons prendre à tache de lui présenter les faits sous une forme simple, brève, attachante aussi et qui mette en relief le puissant intérêt de la question. Rien de plus utile que des traités (b* ce genre. Leur documentation condenst'e, en peisuadant le lecteiu-, le vaccine contre le virus du mensonge systématique: pénétré de la vérité, l'esprit hnmain devient invuhK'rable.

Comment composer ce précis? La forme didactique, la forme d'un récit, celle d'une sorte de clironolo<nrio circonstanciée, conviendraient peut-être é-^alement. Mais ne serait-ce pas en augmenter l'intérêt et la force [)ersuasive que d'en demander le texte, pour ainsi dire, aux événements eux-mêmes, de remprunter, par exemple, aux paroles d'un (bs acteurs du drame, non pas sollicitéi^s en vue d'un»' publication, mais dites à une heure où elles s'étaient trouvées nécessaires? C'est le* cas du discours que M. Louis Leblois — l'un des premiers aitisans

.le la revision -prononça lors de l'inauj^uralion d„ monument |le Scheurer-kestnrr. En quelques pa-^es concises et d'un, terme c'Ioqiience il sul, nou« «eml,le-t-il, joindrez» «incère et jusle eloge du patriote alsacien un aperçu ««<„éral de lAffan-e, a partir du moment of, Scheurer-Kcstner .-ntra en scène. L assistance réunie ce jour-là au Lusoml.ourj^en ressentit une VIVO impression dont le iecIcuV, à son tour/aura peine à se deiendrc. S ,1 connaît les faits, il sera frappé .!.. la netteté «les imaj.rs où viendront se .oncenlror ses souvenirs. Si c'est pour h, première fois que le drame se déroule sous ses vc„x Il en comprendra la },nan(leur et en retiendra les leçons '

Omimc nous veu..i.s de le dire, le discours de M." Leblois ne rcti-ace les j,^randes lioues de lAIFaire quà partir de l'entrée en scène de Scheuier-Kestner: il y a .lonc lieu de rappeler hrièvement les événements antérieurs. Ici encore, nous aurons recours a M. Leb o,s : interviewé, par le Tr,„ps, quelques jours après I and de rebalHlilation, il lii des origines ,le lAiraire nn récit rapide et substantiel qui ne rencontra aucune conlra- .liction Cl qui peut eu conséquence êire regardé comme d.-finifif.

Rappelons tout d'abord que la seule base de laccusalion de trahison po.l.V conire le capitaine Dreyfus était une lettre — connue depuis sous le nom de bordereau — interceptée riar notre senice de renseignements et qui offrait à l'attaché militaire de l'ambassade d Allemagne diverses notes relatives à des questions militaires el un document sans caractère confidentiel <le projet ,1e manuel de lir de lartilleiie de campagne, du 1 4 mars 1894). l ne ressemblance décrilures lit alliibncr cette lettre à Dreyfus. Il était .louleux quune charge unique et si foible suttit a e.iiraîner une condamnation: « La f.aifililéde la preuve matérielle qui seivira de base -i laccusalion pourrait fort bien déterminer un acquittement », écrivait, à la veille de la clôture de l'eiiquêle, 1 officier qui en était chargé (rapport du commandant du l>aly de Clam au général de HoisdellVe, chef de l'Elatmajor général).

Devant le Conseil d<- guerre, un d<s officiers attachés au ser- ' vice des renseignements, le commandant ll.-nrv, porta contre I accusé un faux témoignage. Néanmoins, l'acquittement restait possible. Le général Mercier, ministre de la <iuerre, fit alors communiquer secrètement aux juges, avec un commentaire qui les appliquait faussement à Drevfns, des pièces qui constataient

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des faits de trahison. C'est ainsi que fut obtenue une condamnation unanime k la déportation perpétuelle (22 décembre 1894). Dégradé dans la cour de l'Ecole militaire, Dreyfus protesta désespérément de son innocence. Le gouvernement demanda au Parlement de modifier le lieu de la déportation, et le malheureux officier fut interné h l'île du Diable.

En août 1896, le lieutenant-colonel Picquart, alors chef du bureau des renseignements au ministère de la Guerre, découvrit que l'auteur du bordereau était un commandant d'infanterie nommé Esterhazy. Il communiqua cette découverte h ses chefe, les généraux de Boisdeffi'e et Gonse, qui l'autorisèrent d'abord à continuer son enquête; lorsqu'ensuite ils voulurent étouffer la vérité, il leur déclara qu'il « n'emporterait pas ce secret dans la tombe ». Le général Billot, ministre de la Guerre, influencé par les chefs de l'Etat-major et trompé par une pièce fausse qu'avait fabriquée le commandant Henry, disgracia le colonel Picquart et l'envoya en Tunisie (novembre 1896).

Le colonel Picquart ne pouvait songer à résister; pendant plusieurs mois, il subit en silence toutes les mesures prises à son égard. 11 ne perdit patience que lorsqu'il se rendit compte de la duplicité dont usaitenvers lui le commandant Henry, qui lui avait succédé comme chef du bureau ; en mai 1897, il lui adressa une note assez vive. Le commandant y répondit par une lettre menaçante, évidemment autorisée par les chefs de l'Etat-major. Cette lettre panint au colonel Picquart a Sousse, le 10 juin, au moment où il se disposait à quitter la Tunisie pour se rendre en congé h Paris ; elle l'obligeait à prépai*er sa défense et à consulter un avocat. Il avait, à diverses reprises, eu recours aux avis de M*^ Leblois, avocat a la Cour d'appel et adjoint au maire du VIP arrondissement, son compatriote et son ami d'enfance. Arrivé à Paris, il alla le voir, l'entretint, pour la première fois, de l'affaire Dreyfus et lui apprit, en même temps, la vérité sur cette affaire et les menaces auxquelles il se trouvait en butte. Laissons maintenant la parole à M. Leblois :

« Mon ami ne semblait guère inquiet; je m'émus davantage. De tout ce qu'il m'apprit, je conclus qu'une offensive immédiate s'imposait, et je m'efforçai de le décider à saisir le gouvernement. Il hésita; le lendemain, sa réponse fut qu'il ne pouvait s'affranchir lui-même, des obligations qu'en entrant dans l'armée il avait volontairement acceptées. Par un scrupule

analogue, il évita de m'instruire de certains points qu'il regardait comme des « secrets militaires » et qu'il réservait au gouvernement ou aux juges de la revision.

« Avant de repartir pour la Tunisie, le coloneP me remit quelques lettres qui étaient tout son dossier, notamment des lettres du général Gonse, et me donna un mandat général de défense; mais, tout en me laissant libre en principe d'agir à mon heure et comme je le croirais bon, il exigea que j'attendisse, pour m'adresser aux autorités, une aggravation du danger qui le menaçait. Il comptait d'ailleurs revenir a Paris en octobre; il aviserait alors ; dans l'intei-valle, je demeurais chargé du poids de l'affaire, sans disposer des modes ordinaires d'action.

€ Innocent, Dreyfus devait être réhabilité, et l'humanité commandait de le secourir le plus promptement possible. Tout citoyen avait qualité pour agir; mais, pour moi, le devoir était strict, car j'avais accepté le mandat de défendre Picquart, et sa cause était liée à celle de Dreyfus. Un souci pourtant me préoccupait : l'erreur du Conseil de guerre, rendue publique, pourrait ébranler la discipline. Mais le péril actuel était-il • moindre? Le général Mercier avait légué à ses successeurs, avec l'affaire Dreyfus, ceux de ses collaborateurs qui l'avaient aidé à tromper les juges : officiers médiocres, cette complicité seule semblait les maintenir à la tête de l'armée qui connaissait leur insuffisance. Ce n'étaient pas les seuls adversaires que l'on trouverait devant soi. Quelles chances de succès offrirait la lutte .^ Pouvait-on espérer quelque appui des pouvoirs publics, d'habitude si faibles, ou de l'opinion, unanimement défavorable? Le pays n'avait répondu aux appels de la famille de Dreyfus que par une indifférence dédaigneuse ou hostile.

« Il n'eût pas été sage d'affronter tant de difficultés, avant d'avoir mis la vérité hors d'atteinte, quoi qu'il pût advenir à Picquart ou a moi ; je résolus donc de m'ouvrir à quelques amis qui avaient toute ma confiance. J'aurais pu m'en tenir avec eux a deux arguments, fournis par les adversaires de Dreyfus : V Eclair avait révélé la communication secrète faite aux juges, qui rendait nul le jugement ; le Matin ayant ensuite publié un fac-similé du bordereau, dont l'auteur était le commandant Esterhazy, il suffisait d'une comparaison d'écritures pour détruire la base de l'accusation. Mais ces raisons si fortes n'étaient pas les seules. Par des déclarations ii'itérécs,dont on retrouvait l'écho dans des notes officielles de l'agence Havas, le gouvernement

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aliemand avait affirmé que jamais soa ambassade à Pans n'avait été, directement ou indirectement , en relations avec Dreyfus. L'instmction avait vainement recherché le mobile d'une trahison incompréhensible pour tous ceux qui connaissaient les sentiments et la situation de Dreyfus et de sa femille. n était possible, — vous le voyez, — de démoiihvr Tin- Bocence de Dreyfus sans mettre en cause Picquarr. A if le dt-s ainis que j'aurais convaincus, j'espérais susciter, dans les milieux dirigeants, un mouvement favorable à la revision... L'heure venue, je saisirais le gouvernement.

« Un des amis, 1res peu nombreux, à qui je m'ouvris, fut M. Charles Risler, le maire du Vll« arroudissemenl. Aux premiers mots, M. Hisler s'écna : « Mais mon oncle Sch«nirer- Kestner s'occupe depuis un an de cette aiïaireî H a déjà des renseignements et des documents. Il iiuit que vous le voyiez! » Mis en relations avec M. Scheuier-Kestnrr, je le trouvai dans l'incertitude la plus doubnncuse. II ne s.^ .intenta pas de ce qu«^ je lui dis tout d'abord: je fus ainsi amené à lui apprendre (ont ce qu'il était incessaire de savoir pour rmlelIioriH-e r[ la conduite de l'affaire, mais, avant de me rendre à srs instances, je lui demandai ren«>a<»ement «le ne rien faire sans mon assentiment. Je nie ciovais m droit de partager mon secret avec le^ premier vier'-|.iV'srd«*nl du Sr^uU, non de subslilnrr sa responsabilit*' à la miciMie. )>

Le gouvernemeiit resia sourd aux avn lisseinenls r.,nnne aux supplicalions de Scbeurn-Kcstner. Mais U n'étail pas en son pouv*)ir d(^ fermer il l'action revisioiuiisle toutes les voies légales. M. Lrjdois « stima que le minishe de la (inene devait être mis en demenre de déférer à la jnslice mililaire l'auteur du bordereau, n qu'il appailenait h M. Malliim Dnvl'us de dénoncer publi([uement le commandani EshMbazv. Cftt^^ dénonciation marqua avec éclat le débuf dr la longue p.-node de luttes qui s'étendit de la lin de 1897 au ïnilieu de kjoG, et où les procès les plus liimeux, les campa'^n(\s de presse les plus violentes, les agitations politiques les jilus ^laves, aboutirent, d'une part, a la proclamation solennelle de linnocence certiiine de Dreyfus, d'autre part, à des conséquences politiques et sociales dont il n'est pas encore possible de mesurer la portée

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