TROISIÈME OBSERVATION
Fié vre rémiitente , gasfro-entérile.
Spiridion G, menuisier, âgé de 27 ans, d'une constitution robuste, entra le 3 août 18 18 dans Thôpital de Leucade II présentait les symptômes suivans : céphalalgie frontale, visage animé, chaleur acre au toucher, peau sèche, pouls très fréquent et fori, soif ardente. Ces phénomènes étaient l'effet d'un paroxysme fébrile qui avait commencé trois heures auparavant, et qui était celui d'une fièvre quotidienne , dont les accès apparaissaient presque à la même heure. D'après les renseignemens que me fournit le malade dans l'intervalle des accès, j'appris qu'il ne cessait pas de souffrir, quoiqu'il y eût diminution des symptômes. Le 4 au matin, diminution des symptômes de la veille , mais toujours céphalalgie ; chaleur, fréquence du pouls, etc. La langue était rouge sur ses bords ; plus tard un léger frisson , qui fut suivi de symptômes plus intenses que le jour précédent. Pendant la période de cette exaspération, oa administra des affusions froides , qi.i produisirent une diminution notable dans l'ensemble des symptômes. On donna le quinquina.
Le5, le paroxysme s'offritavec moins d'intensilé; une seconde affusion froide produisit un effet semblable à celui qu'on avait obtenu dans l'accès précédent ; après la sueur il y eut rémission complète des symptômes ; nouvelle administration de quinquina, convalescence.
REMARQUES
La fièvre rémittente dont était affecté Spiridion G, était une gastro-entérite. Les affusions froides pendant les périodes de la chaleur, non-seulement diminuèrent les symptômes du paroxysme, mais encore laissèrent assez de cabne pendant la rémission de la fièvre, pour permettre l'administration du quinquina , qui arrêta complètement la fièvre. Cette observation confirme les remarques des praticiens qui ont traité des fièvres. Ils avaient observé que lorsque la fièvre intermittente est compliquée d'une affection continue , il fallait combattre cette dernière avant d'attaquer la première par le quinquina; Les affusions froides étaient indiquées dans la période d'exaspération , et non pas dans celle de rémission, par la raison qu'employées dans le paroxysme, elles combattent à la fois et l'affection continue , et l'accès intermittent : de cette manière on abrège la durée du paroxysme; la rémittence devient plus marquée, et même peut disparaître complètement; en sorte que la fièvre peut passer du type rémittent à l'intermittent. Le quinquina
alors administré dans les intervalles, peut facilement pre'venir de nouveaux accès.
Scorbut.
Le scorbut est une affection endémique de l'île de Sainte-Maure. Les personnes qui en sont atteintes sont les habitans pauvres qui, à Finfluence malsaine de l'air sur leur organisme , ajoutent une mauvaise nourriture et la malpropreté. Ils logent dans des maisons humides et privées de Faction du soleil ; conditions qui rendent plus pernicieuse l'influence de l'humidité de l'atmosphère. Le temps où l'on observe surtout cette maladie , est celui où l'air chargé de vapeurs , est froid. C'est principalement dans la saison d'hiver que le nombre des malades augmente ; mais lorsque la belle saison et les chaleurs de Tété viennent à ranimer l'organisme de ces malheureux habitans, les ravages de cette affection cessent.
Les symptômes que présentent ceux qui en sont affectés sont une paresse bien plus grande que celle qui est naturelle aux habitans de celte île. Ils éprouvent un sentiment si puissant de langueur, qu'ils semblent être las et fatigués par des travaux pénibles. Ils ressentent une pareille sensation même après le repos du sommeil. La gêne est extrême dans tous les mouvemens musculaires. Les muscles de la respiration en éprouvent aussi un effet marc]ué. Le teint des malades est blême ; leurs exlrc-
mites inférieures deviennent œdémateuses ; des taches brunes , ronges, ou bleuâtres, apparaissent dans différcns points de la surface de leur corps ; les gencives se gonflent ,«t saignent au moindre attoucliement: ils éprouvent des douleurs vagues dans différentes parties du corps, surtout dans les viscères des cavités thoracique et abdominale; l'haleine est fétide; une faiblesse extrême, accompagnée de défaillance se fait sentir au moindre mouvement ; des hémorrhagies ontlieu dans plusieurs points de l'organisme. Enfin des ulcères de mauvaise nature se manifestent. Les mouvemens se trouvent alors presque paralysés, et les malades expirent fort souvent en faisant un léger effort.
Le principal moyen pour empêcher les ravages d'une telle affection , consiste dans l'éloignemcnt des causes qui l'ont produite : l'alimentation d'une nourriture saine et facile à être digérée , l'exercice modéré des fonctions locomotives, ainsi que l'entretien d'une excitation générale sur le système dermoïde. La méthode curative est aussi fondée sur des semblables données. Quàht aux prétendus anti-scorbutiques, nous ne les avons pas trouvés plus efficaces que tout aulre moyen.
Ce qu'on a avancé jusqu^à ce jour relativement à la production de cette maladie , est si vague et si peu exact, qu'il ne mériterait pas même d'être rappelé. Ccpcnd. nt comme on vient tout récem-
ment de faire revivre d'une manière emphatique des idées depuis long-temps abandonnées il est bon d'en dire quelques mots.
Les humoristes ne voyaient dans le scorbut que l'effet d'une dissolution acre , alcalescente ou putride des humeurs. C'est une idée semblable qui vient d'être renouvelée. Les solidistes persuadés que l'affection était dans les solides, ne reconnaissaient dans celte maladie qu'un effet de l'épuisement de l'irritabilité. Quoiqu'il en soit de ces idées, lorsque la science fait de nouveaux progrè s, en exposant les nouvelles découvertes les erreurs tombent par elles-mêmes. Les travaux entrepris depuis long-temps par un physiologiste des plus distingués pour parvenir à la connaissance de la véritable théorie du scorbut, l'ont conduit à découvrir que l'action de l'eau sur le sang est la cause principale de cette affection , en modifiant en même temps les propriétés du tissu vasculaire. La mauvaise nourriture augmente de tels effets, i ^ pour * ne pas pouvoir empêcher ou neutraliser le mauvais effet de l'action de l'eau sur le sang; 2° en produisant le délabrement dans les solides de l'organisme. Les effets dépendans de ces causes viennent d'être confirmés par des résultats d'une autre nature : c'est que les différentes pariies de l'économie animale qui jouisvsent de la propriété d'être facilement pénétrées par les liquides exhalés , sont celles qui
se trouvent le plus fortement affectées dans le scorbut. Les données de cette théorie sont telles, que l 'ctiologie, la nature et le traitement de cette maladie, en découlent d'une manière rationnelle et positive.
L'observation microscopique prouve que l'action de l'eau sur le sang est de dissoudre ce fluide , surtout sa partie colorante. Cette action est d'autant plus grande que l'eau est plus pure et sans mélange d'aucune substance. Elle est moindre et finit par disparaître, si l'eau tient en dissolution des sels , des substances animales ou autres en certaine dose. Ce fait, combiné avec d'autres données que nous allons exposer , explique clairement pourquoi Thumidité , et surtout l'humidité froide , est la cause la plus puissante de cette maladie.
Lliumidité répandue dans l'atmosphère est de l'eau très-pure ; étant donc absorbée par les surfaces pulmonaires et dermoïdes, son action doit être marquée en proportion de la quantité absorbée ; l'absorption est à son maximum lorsque la température est froide. C'est pour cette raison que I humidité froide est plus pernicieuse que la seule humidité. D'après les découvertes d'un des physiologistes les plus distingués, cela dépend de ce que l'absorption des surfaces extérieures est plus grande que l'exhalation dans les temps froids , et vice versa. Lorsque la température est chaude, c'est l'exhalation qui l'emporte sur l'absorption. De ce
fait il résulte que dans l'hiver et dans les climats froids , le scorbut doit être plus fréquent ; et il doit disparaître ou être rare dans l'été et dans les climats chauds. En effet, Tobservation se trouve d'accord avec la théorie. Il est évident que les bons effets de la chaleur sur la transpiration dépendent d'une cause opposée à celle de l'action du froid : ainsi comme la vapeur de l'eau de l atmosphère est une espèce d'eau distillée , dont l'action est nuisible à la composition du sang, de même, la vapeur transpirée , en emportant très peu de substances salines ou animales , doit produire un effet opposé , en laissant le fluide circulant chargé plus que jamais de substances propres à entretenir sa bonne composition. Ajoutez à cela que dans les temps froids et humides, les urines sont très abondantes, et que dans les temps secs et chauds , elles deviennent très rares ; de SOI te que dans l'un des cas, le liquide urinaire dépouille la masse du sang des principes qui devaient neutraliser l'action dissolvante de l'eau; tandis que dans l'autre cette perte est peu considérable. Combinez ces circonstances avec les effets d^une mauvaise nourriture , et vous aurez la solution du problème. En effet, la mauvaise alimentation ne peut que difficilement fournir les matériaux pour réparer les perles que subit le sang dans les temps froids ot humides ; tandis que la même alimcnlation dans les temps chauds et secs peut bien suppléer les pertes. On conçoit facilement avec ces
données , comment il se fait que les personnes qui mènent une vie sédentaire sont plus facilement affectées que celles qui font un exercice modéré ; les conditions de nourriture se trouvant même en sens opposé , c'est-à-dire moins abonda ns chez les seconds que chez les premiers. 11 en est de même de ceux qui endossent des flanelles , des habits de laine , qui se couvrent bien chaudement pendant le sommeil, et qui entretiennent l'extérieur de leur corps avec les soins de la propreté. Ces moyens en excitant la peau, augmentent la transpiration, empêchent l'action du froid de les frapper , et l'air humide d'être facilement absorbé ainsi. C'est pour cela que les bas-officiers des vaisseaux sont moins exposés à cette affection que les matelots, quoique tous les deux soient obligés de se nourrir des mêmes provisions des vaisseaux. Les bas-officiers sont couchés dans des lits fermés , au moyen d'espèces de rideaux qui les garantissent de Imtempérie de l'air. Ils sont aussi vêtus plus chaudement. De même le paysan russe est garanti du scorbut, parce qu'il s'habille de flanelle chaude , èt se couvre la nuit de bonnes peaux de mouton, quoique privé de végétaux frais pendant six mois , et ne mangeant que des mets salés en grande quantité. Le manque de ces moyens produit des effets opposés. Par de semblables rdisons , les vieiilards sont infiniment plus exposés à cette maladie , que les jeunes gerfs , et surtout les enfans. La quantité
(le clialour et l'^iiergie de Texercice musculaire sont plus grands chez les seconds que chez les premiers. Chez les vieillards les fonctions des voies urinaires l'emportent sur celles du derme , tandis que chez les jeunes gens ces dernières fonctions remportent en proportion sur les premières.
Un physiologiste qui s'arrêterait à ce point^n'aurait pas encore tout vu, et sa théorie serait par conséquent imparfaite. Il faut ajouter à ces effets de l'humidité de l'air et de la mauvaise nourriture sur le sang, ceux que ces causes produisent sur le tissu vasculaii e , ainsi que sur le reste de l'économie animale. Le tissu des parties des organes de la circulation, à mesure que la maladie fait des progrès, se relâche et devient même fragile ; de là les exhalations sero-sanguines , les hémorrhagies plus ou moins abondantes, les infiltrations, e t les engorgemensjles tâches livides, la f iblesse musculaire, ainsi que la cachexie universelle. Quelque point de l'organisme où de tels effets ont lieu , finissent par s'enflammer ou s'ulcérer. Enfin, comme le système nerveux est un de ceux qui est le plus difficile à s'imbiber par les humeurs exhalées ; ce système au milieu de tant de désordres, conserve l'intégrité de son organisation et de ses fonctions (a).
Nous devons dire ici que l'affaiblissement musculaire appelée paralysie par quelques auteurs, est une maladie propre de la fibre musculaire , indépendante de toute affection nerveuse. Si les affections
tristes sont une des causes puissantes du scorbut 7 cela dépend de leur mauvaise influence sur les fonctions nutritives; de même lespassions gaies, par une raison opposée, produisent de bons effets sur les scorbutiques. Les auteurs ont considéré comme cause du scorbut les fatigues excessives. D'après ce que nous avons dit, l'exercice musculaire quelqu'en soit le degré , ne peut pas être une cause immédiate de la production du scorbut ; mais cela dépend des conditions qui accompagnent et suivent cet exercice pénible ; ainsi les troupes qui sont obligées de faire des marches longues et pénibles, après avoir épuisé leurs forces par les fatigues corporelles, par la mauvaise nourriture , et par la perte dusommeil ; tout-à-coup arrivées en face de l'ennemi, restent stationaires, couchent au bivouac, exposéesà toutes les intempéries del'air, sont mal nourries, et toujours dans une agitation alarmante. C'est à ce changement qu on doit attribuer la véritable cause du scorbut, et non pas à l'exercice forcé des muscles. Cet exercice ne peut être considéré tout au plus que comme cause prédisposante , vu la faiblesse où il laisse l'économie animale , pendant que les véritables causes viennent la frapper.
Ainsi l'armée russe qui a tant souffert de cette affection au siège d'Azof, avait fait une marche forcée et pénible par le mauvais temps ; han assés et épuisés, lorsqu'ils furent arrivés à leur destination, les soldats n'avaient presque point de chauffage , et
furent exposés à un froid piquant, accompngné de neige. lien cstde même pour les marins; ils ne sont forcés de se livrer aux travaux pénibles, que lorsque les temps orageux viennent agiter les vaisseaux , surtout dans les endroits où les écueils mettent en danger leur existence. Dans ce cas, les matelots, obligés de veiller, toujours, la crainte dans l'âme, sont cx~ posés sur le tillac à être continuellement baignés par les lames d'eau qui se rompent avec impétuosité contre les parois du vaisseau. Lorsque le scorbut ravagea l'escudre de l'amiral Anson, au moment où il doublait le cap d'Horn , il avait fait un trèsgros temps. Les vaisseaux étaient couverts à chaque instant de lames immenses d'eau. Des vents Lrèsfroids , apportant la pluie et la neige , avaieni engourdi les membres des matelots. Si l'exercice musculaire pénible n'était pas suivi de; l'immobilité de ces organes et de toutes les causes propres à la production du scorbut, il est raisonnable de croire qu'il ne produirait p as cette maladie ; puisque l'exercice musculaire anime la circulation et les fonctions perspiraloires. En effet c'est la raison pour laquelle sur les vaisseaux, les soldais sont plus attaqués par cette affection que les matelots, ceux-ci étant obligés d'être continuellement en action, tandis que les premiers font peu d'exercice.
Maintenant il est facile de se convaincre , combien les précautions prophilactiqucs, et les méthodes curatives^qu'ou employait, étaient peu rationnelles.
La verlu des prétendus anti-scorbu tiques est appréciée aujourd'hui à sa juste valeur.
» J'ai fait, dit le docteur Lind, pendant plu- » sieurs années , mon unique étude d'observer , >y avec une exactitude minutieuse , les effets de » tous les médicamens et de toutes les méthodes cu- » ratives recommandées dans cette maladie , en les » soumettant aux meilleures épreuves. Pour cet ef- » fet, je ne me suis pas borné à envoyer différens » médicamens pour qu'on les éprouvât à la mer ; » j'ai choisi en différens temps dans l'hôpital de j) Haslar , un certain nombre de malades auxquels » j'ai administré , sous différentes formes , tous
» les remèdes anti-scorbutiques vantés, et principa- » lement les sucs scorbutiques du dispensaire de » Londres, le suc de cochléaria du même dispcn- » saire , le quinquina à grande dose, la décoction » des bois de sassafras et de gayac, l'infusion des » baies de genièvre et les amers stomachiques de » différentes espèces, la décoction et le suc des » sommités de sapin et de pin, etc. Dans la vue de » juger des effets de chacun de ces médicamens, les » malades choisis avaient été séquestrés; on les )) veillait avec un soin extrême, afin de les empê- » cher de manger des végétaux frais, des fruits ou » des racines quelconques , quoique plusieurs d'en- » tre eux n'eussent rien mangé de tout cela depuis i> quelques mois : il ne leur était même pas pcr- » mis de goûter le bouillon d'hôpiul. ils avaicni à
j> déjeuner du ihé avec du beurre et du pain ; à dîner » un léger pudding, et à souper du gruau avec du » pain et du beurre. En comparant journellement » rétat respectif de tous ces malades, j'ai vu avec surprise qu'ils se rétablissaient assez également ; » et quoiqu'ils fussent privés de végétaux , ils étaient » cependant généralement mieux. Je me suis aussi » appliqué à découvrir Teffet des différens fruits et 3) des végétaux dans cette maladie. Pour cela, après 5) avoir interdit aux malades l'usage des autres vé- » gétaux et des autres médicamens, j'ai fait donnera » quelques-uns des salades de cresson d'eau et de » cochléaria ; à d'autres du cresson de jardin , de » l'endive, de la chicorée sauvage et de la laitue; :» certains n'avaient que des fruits mûrs, tels que » des prunes, des pommes, des groseilles, etc. ï> Mais je n'ai pu découvrir dans aucune de ces i> substances , de vertu anti-scorbutique supérieure j) à celle des autres, parce que les malades qui en » ont fait usage, n'ont pas été plutôt guéris que ceux » qui prenaient journellement du bouillon de l'hô- » pital, et mangeaient du bœuf bouilli etdes légu- » mes. »
La marche égale et progressive vers la guérison, quelsqu'en fussent les moyens employés par Lind, nous porte à penser que la cause principale n'a pas été décrite par cet auteur : savoir le climat, la saison, l'état hygrométrique , et thermométrique de l'atmosphère. Les viandes salées ne produisent pas
celle maladie, puisque des peuples entiers se nourrissent de ces substances sans être affectés du scorbut. Ainsi le paysan russe, bien qu'il habite un climat extrêmement froid , qu'il mange une grande quantité de mets salés; que pendant six mois de Tannée il n'ait point de végétaux frais, il est rarement attaqué de ce mal. 11 est prouvé que les substances qui pèsent à l'estomac , affaiblissent et empâtent l'organisme en le surchangeant de principes qui aitirent Thumidité atmosphérique, prédisposent au scorbut qui se manifeste facilement si l'action du froid humide vient s'y ajouter. L'armée russe n'avait pas de provisions salées , malgré cela le scorbut exerçait les plus grands ravages. L'armée abondamment pourvue de bœuf frais, avait en outre des substances farineuses, grossières, un pain très-lo'^ni et une espèce de pudding glutineux , appelé Ho'llaischen. Une chose bien digne d'être notée, c'est que les Bohémiens qui se sont principalement nourris de ce dernier met , ont été presque les seuls attaqués du scorbut. Parmi les causes les plus pernicieuses et les plus puissantes , doit se compter le manque de nourriture ; en effet c'est dans le temps de famine, que cette affection fait le plus de ravages. On ne peut pas attribuer non plus cette affection à l'usage des substances putrifiées ou gâtées; puisque cette nourriture , si elle est abondante , cause plutôt dos affections aiguës, dont la nature est toute autre que celle du scorbut. Les effets du scorbut n'ac-
compagncnt ce genre de nourriture que lorsque les influences de l'air froid et humide s'y unissent, et lorsqu'il y a famine; de même que cela a lieu lorsque toute autre nourriture est peu abondante : ainsi le scorbut a fait des ravages dans une disette parmi les pauvres habitans des villes de l'Italie près les Alpes. Ils ne subsistaient qu'avec quelque décoction de racine, et passaient même des jours entiers sans nourriture. Milman a vu un effet semblable sur de pauvres femmes, qui ne se nourrissaient que d'une petite quantité de pain , et d'une infusion de thé sans lait, et sans sucre.
On ne peut qu'admirer la sagacité prévoyante de riJlustre capitaine Cook , lorsque l'on connaît toutes les précautions qu'il prit pour mettre son équipage hors des atteintes du scorbut ; en effet il mettait les matelots à l'abri des effets du froid et de l'humidité autant qu'il était possible. S'il leur arrivait d'être mouillés , il avait des habits prêts pour les en faire changer. On prenait toutes sortes de précautions pour tenir les hamacs, les habits constamment propres et secs; et la propreté la plus scrupuleuse était entretenue entre les ponts. Tous les jours de beau temps, les hamacs et les lits étaient portés sur le tillac, et chaque paquet était exposé à l'air. Outre la méthode ordinaire de laver et gratter les ponts, il f.iisait aJlumerdu feu dans un poêle, que l'on transportait successivement dans chaque partie du navire. Sous le cercle polaire antarctique, il avait
donné aux matelots des capotes de forte laine avec un capuchon pour défendre leur téte. 11 épargnait à ses gens la trop grande fatigue en divisant son équipage en trois parties pour leur faire faire ce qu'on appeJle le quart. Outre cela il pourvoyait tout son équipage d'eau fraîche , et il le fournissait de sucre ; d'ailleurs les matelots étaient nourris de viande salée , de légumes, etc., provisions ordinaires des vaisseaux. Aux moyens de ces précautions il a préservé son équipage des attaques du scorbut.
En résumé par la nature des symptômes de celte maladie , par sa marche lente, et pour les causes qui la produisent, on peut conclure que cette affection a son premier point de départ dans les changemens lenis et successifs, qu'éprouve le fluide sanguin ; les différentes parties de l'organisme en sont attaquées selon la facilité qu'elles ont à être pénétrées parles fluides exhalés. Il est superflu d'ajouter ici que l'action de la cause la plus puissante du scor- ||l but, en attaquant le sang, ne change pas d'une manière remarquable sa composition et sa nature 4ipparente. Les globules qui en sont attaqués au fur et à mesure qu'ils se dissolvent, finissent par être entraînés par la sérosité qui s'exhale dans l'intérieur, et par être réabsorbés et chassés au dehors au moyen des émonctoires de l'économie animale, après avoir changé de composition. Delà il résulte que lorsqu'on tire du sang de la veine d'un scorbutique , il ne doit point présenter des différences bien remarquables y
dans ses qualités avec le sang ordinaire ; et en effet c'est ce que confirment les observations de Lind.
D'après ce que nous venons d'exposer , cette théorie n'a aucun rapport avec celle du copiste éternel des opinions de ses devanciers, qui se dit être paré d'habits nouveaux, lorsqu'il n'endosse que les haillons de ses prédécesseurs , où il n'a placé que des faux brillans. Forcé de ne pouvoir entrer dans des détails circonstanciés sur le sujet qui nous occupe , cette nouvelle théorie du scorbut sera mieux développée en ses particularités par son auteur même , dans un ouvrage dont il s'occupe depuis long-temps. C'est alors qu'il fera connaître par quel procédé et dans quelles circonstances les diurétiques et les sudorifiques sont utiles; pourquoi le remède de mademoiselle Stépbens, ainsi que les alcalis produisent une action semblable ; pourquoi les femmes y sont plus disposées que les hommes. C'est alors qu'il démontrera l'absurdité de cette prétendue théorie moderne du scorbut, dans laquelle son auteur fait voir qu'il est loin de connaître même les faits les plus vulgaires, en attribuant cette affection à la seule action d'une nourriture gâtée , à la faiblesse du système musculaire, et que lesengorgemens oedémateux sont un eff t de la stagnation du sang, ainsi qu'on l'observe dans les affections du coeur. On est même étonne de voir que cet auteur considère la masse du sang tellement gâtée, que le« propriétés qu'il lui attribue se trouveraient en oi>-
position avec celles observées par Lind. Et enfui il pense que Tunique me'dicament réellement antiscorbutique est l'eau de végétation des plantes fraî( hes ; et chose qui étonne plus encore , il avance que ces végétaux manquent en hiver.
Le lecteur ne sera plus surpris lorsqu'il saura que cet auteur est viialo-anti-viialiste , hrowido-aniihrownieriy anti-humoro-humorîste , topo-palholoooanii-topo-pathologiste , anii-ontologo-ontologiste ^ et enfin physiologo-anti-physiologislé.
Il est à désirer qu'on ne publie toujours que des productions dignes de la science, et qu'on ne s'empresse pas , comme cet essaim de myrmidons , de faire paraître des travaux inexacts, des ouvrages non médités, des compilations indigestes, des expériences et des observations sans but; enfin les choses les plus incomplètes , pour faire connaître au monde leur obscure existence.
Ils n'envient que les applaudissemens, et les approbations des ignares, et ils n'apparaissent au jour que pour se plonger à jamais dans le néant d'où ils sont sortjs. A la vérité nous devons leur rendre justice ; la plupart d'entre eux ne rachètent leur vie que par le trafic d'un pareil métier, et plusieurs de ces messieurs ne font qu'imprimer périodiquement des productions qui décèlent leur ignorance et leur mauvaise foi.
Moyens propîiylaciiiq ues.
Je finis cet opuscule en ajoutant quelques remarques hygiéniques.
Il serait à souhaiter que l'administration municipale de l'île , qui jouit des avantages d'être sous les auspices protecteurs du gouvernement anglais, tachât d'améliorer le sort des habitans, en faisant disparaître les causes qui rendent insalubre l'air de cette île. Cette entreprise philantropique ne pourra qu'être protégée par le gouvernement ; entreprise noble, et du succès de laquelle dépendent la conservation de la santé des habiians de l'île, et principalement des troupes qu'on y envoyé en garnison ; je dis principalement des troupes, car si ces insulaires, accoutumés à respirer un air mal-sain depuis leur naissance , en sont incommodés, combien, à plus forte raison, doivent en souffrir les hommes qui arrivent à Sainte-Maure pour la première fois.
Pendant mon séjour dans cette île, j'ai été plus que personne à portée de me convaincre de cette vérité; voici quelques moyens qui pourraient contribuer à faire réussir une telle entreprise : Il faudrait donner une pente facile et convenable au terrain pour l'écoulement des eaux vers la mer , et empêcher ainsi leur stagnation. Si cela n'était pas possible , dans tous les cas on pourrait diminuer leurs effets pernicieux dans les lieux où il y a des
sources , en faisant traverser les marécages par les eaux courantes; car alors, leur mouvement et leur renouvellement perpétuels, entraîneraient en grande partie les matières en putréfaction qui s'y trouvent déposées. 2° Planter des arbres aux environs des lieux marécageux ; les végétaux purifient Tair des principes mal-sains qu'il renferme, et le rendent salubre ; d'un côté, en absorbant l'acide carbonique , et plusieurs gaz qui s'exhalent des matières animales et végétales en putréfaction ; de l'autre, en enrichissant l'atmosphère de gaz oxigène qui se dégage sous l'influence des rayons du soleil. La plantation d'arbres dans l'île du côté opposé au golfe de l'Arta , ne devra pas être oubliée. A ces précautions principales, il faut ajouter la propreté des rues et des habitations.
Un des plus grands inconvéniens produits par l'inhumation des cadavres dans l'île Sainte-Maure , mérite d'attirer l'attention de l'administration municipale : l'humidité naturelle du sol ainsi que de l'atmosphère et la chaleur du climat sont les élémens qui favorisent la putréfaction. Pour empêcher ces tristes effets il n'y a qu'à imiter les usages des nations civilisées , d'après lesquelles on n'ensevelit les cadavres que dans les lieux bien aérés, élevés et loin des habitations; tandis qu'à Sainlc-MaHre on dépo.e les cadavres dans l'intérieur des villes. De semblables précautions méritent d'être également pratiquées à
l'égard des animaux morts, qu'on laisse par une ne'gligcncc très répréhensible putréfier dans les rues. La nourriture devrait aussi être prise en considération chez un peuple qui, au lieu d'imiter ses ancêtreS; accoutumés à vivre selon les lois de la nature , ne fait que suivre un régime inconséquent et insalubre. Pendant le cours de Tannée les habitans de l'île changent six fois de régime. Passant d'un extrême à l'autre, ils se nourrissent avec une telle parcimonie, en suivant pendant un temps un régime austère, que leur constitution tombe dans un abattement extrême ; tandis qu'avant et après ce temps ils vivent dans la plus grande intempérance, laquelle ne peut être que nuisible à leur santé. Ainsi par exemple , vers la fin de l'été, ils ne mangent que des herbes mal saines et peu nourrissantes ; tandis qu au milieu de cette saison et au commencement de l'automne ils vivent sans règle et sans modération. Us se livrent aussi à de semblables déréglemens vers la fin de l'automne et de l'hiver.
Il faudrait tacher de faire sortir les habitans |de cette espèce de paresse dans laquelle ils languissent, et qui absorbe toute leur vie , en les engageant, à se livrer à des travaux utiles propres à fortifier le corps et à donner de la vigueur à l'esprit. Il serait nécessaire dm cliquer aux pauvres habitans de la campagne qui se livrent à des travaux pénibles , la véritable conduite qu'ils devraient tenir pour éviter les
effets mal sains de Tair ; jDcndant la nuit par exemple, ils ne devraient point rester dans les lieux marécageux, ni dans leur voisinage, et pendant le jour ils ne devraient s'y rendre qu'après le lever du soleil. Enfin une des causes qui empêche l'entier développement de leur corps, doit être attribuée à un préjugé nuisible , qui commande d'envelopper et de serrer fortement les nouveaux nés dans des maillots. C'est encore une des causes qui doit contribuer le plus à la mauvaise conformation de la poitrine.
A l'égard des troupes, il faudrait que le gouvernement n'envoyât des garnisons que dans l'hiver, afin de donner à Forganisme du soldat le temps de s'acclimater et d'être ainsi moins exposés aux exhalaisons pernicieuses, qui ont lieu pendant la chaleur. 11 serait à désirer que les casernes fussent situées dans des lieux aérés et élevés. On pourra en même-temps purifier l'air dans les casernes, en faisant usage des moyens désinfectans. Il est superflu d'ajouter que pour tenir le corps du soldat robuste, l'exercice ne peui lui être qu'utile. Nousdevonssurtoti t recommander que les chefs de l'armée veillent à ce qu'on donne une nourriture saine aux -roupes, et que la boisson du soldat ne soit pas gâtée par l'avidité des marchands. A l'égard de l'eau nous devons remarquer que celle des sources de la ville d'Amaxachie est peu salubre, et qu'il serait mieux de ne se servir que de l'eau de pluie rassemblée dans les citernes.
Puissent CCS observations être de quelqu'utilité , soit à l'arme'e, soit aux habitans d^une île autrefois célèbre; je me trouverai heureux de leur avoir ainsi payé un léger tribut de reconnaissance.