‹ Coup-d'oeil sur les patois vosgiensChapitre 2 sur 6 · SIR LES · texte numérisé non relu

SIR LES

L'étude des patois n'inspire plus comme jadis un injuste dédain. S'il n'est eucore qu'un petit nombre de gens ingénieux qui savent y trouver une riche mine d'observations et de faits ue langue, on peut du moins attirer l'attention et écrire sérieusement sur ces débris effacés dus anciens dialectes français. Depuis quelques années surtout les bibliophiles et les philologues se disputent dans les ventes publiques les livres patois ; ceux-ci disparaissent des librairies, aussitôt qu'arrivés. Nous pourrions citer tel érudit qui a composé une bibliothèque spéciale de

tout ce qui s'est écrit et s'écrit chaque jour en patois et sur les patois ; dans cette vaste Babel, ii sait voir autre chose que la confusion et il prépare à l'aide de ses richesses bibliographiques des travaux entièrement neufs sur les patois de la France (1).

M. Littré lui-même, membre de l'institut, qui fait à lui seul le chef-d'œuvre des dictionnaires de la langue française, ne dédaigne pas de descendre dans les bas-fonds des langues rustiques du pays pour éclairer ses recherches.

Ce ne sont pas seulement des savants français qui sont entrés tour à tour dans cette carrière jusqu'ici mal explorée. L'Allemagne a publié auss: quelques volumes curieux sur nos patois.

Cnarles Nodier, lui , avait hâte de voir disparaître ce qu'il appelait des obstacles à l'unité de la pensée et de l'esprit français. Nous ne sommes pas, certes, de ceux qui regretteront absolument la disparition des patois , mais c'est avec peine que nous en verrions s'effacer les dernières traces, avant qu'on les ait recueillies. Il n'est que temps qu'on les retienne, qu'on les fixe dans des écrits spéciaux. Tous les jours les patois se transforment, s'adoucissent et perdent leur caractère primitif;

(i) Que M. Burgaud des Marets nous permette au moins de le nommer dans une note. Ses conseils nous ont souvent guidé à travers la route nouvelle que nous suivons et son amitié nous a ouvert, comme si elle était la nôtre, la rare bibliothèque qu'il enrichit chaque jour.

ils reculent devant les écoies, devant l'imprimerie, devant l'administration, devant l'unité du pays, devant toutes les nouveautés et les nécessités des temps modernes, et ce sont cependant des sources pour ainsi dire inexplorées, au point de vue des origines de notre belle langue.

Depuis le 16e siècle, où les études commencèrent à se porter vers ces origines, les philologues, après avoir tour à tour. fouillé le grec, le latin, l'hébreu, le gaulois, le celte, le tudesque, le sanscrit même, après avoir vu rejeter un grand nombre de leurs conclusions, se sont enfin, de nos jours tournés vers le moyen-âge, qui est la transition entre l'époque du bouleversement des idiomes parlés sur notre sol et la constitution de la langue française. Placés sur ce terrain intermédiaire et plus sur, ils ont déjà corrigé bien des erreurs. La philologie avait ignoré ou souvent oublié que Dieu a donné à tous les honam dans tous les siècles, un génie propre de création dans l'expression de leurs idées et de leurs sentiments, que tout peuple dans la combinaison des divers éléments qui lui viennent du dehors, fait, agir incessamment cette spontanéité toujours prèle et vigoureuse qui transforme, crée ou renouvelle les signes aussi bien que les idées. Gustave Fallût, dans son ouvrage sur les patois, a excellemment démontré que le peuple n'attend pas les académies pour se faire sa langue. « Le « peuple, tout inculte, tout ignorant qu'il est, ■ dit-il, n'en est pas moins le premier artisan « des langues, ou pour ni eux dire, il en est

l'artisan, par cola même qu'il manque de cul- « ture, qu'il ne s'assujélit pas aux règles de la « grammaire, qu'il ne se soumet pas aux pres- « criptions de l'usage, et n'obéit qu'aux sugges- « lions de ses propres instincts. C'est le peuple « qui représente les forces libres et spontanées « de l'humanité, et non point les classes excep- « tionnelles, les esprits façonnés par une éduca- « tion littéraire. C'est le rude, mais indépendant « organe du peuple qui commence à marteler les « mois de cet idiome informe et grossier à son « début, qui dans un temps donné finit par se ((faire accepter par la société tout entière, « comme l'interprète naturel de ses nouveaux « besoins.

il a bien fallu se rendre à l'évidence, depuis que, scrutant les origines de la langue française, on a reconnu qu'il faut aussi les chercher dans le> divers âges de notre histoire. Nous ajoutons aujourd'hui qu'il est nécessaire de puiser dans les couches profondes des divers dialectes français qui se parlent depuis 7 ou 8 siècles environ et ont dégénéré en palo;s. Là se trouve le corn plément indispensable des travaux linguistiques qui nous touchent de si près.

De telles recherches donnent à la science des point? de vue nouveaux et infirment bien des conclusions tenues pour vraies jusqu'aujourd'hui. Elles peuvent encore avoir un but plus élevé. M. Littré disait déjà en 1846 : « Il ne serait pas inuliie de chercher dans les différents patois ce qu'ils renferment de bon ; tout l'ancien français

ne se trouve pas dans les livres et le parler populaire fournirait un utile supplément. » C'est ainsi qu'avaient déjà pensé et agi Rabelais et Ronsard qui, pour enrichir notre langue littéraire ne craignirent pas d'aller au fond <! idiomes du peuple et d'en rapporter de nouveaux trésors. C'est sans cloute suivant cette idée juste et si naturelle que beaucoup de dictionnaires modernes, loin d'être exclusifs comme dédaigneuse Académie, ont admis sur le mê pied d'égalité avec les termes nobles de la langue littéraire, un nombre immense de mots populaires et bourgeois qui se rient ainsi des vaines barrières qu'on leur oppose.

C'est la certitude qu'il y a là pour la pliilolo . une tâche nouvelle, qui nous a engagé à faire sur les patois parlés dans la Lorraine, et particu lièrement sur ceux des Vosges, des recherch spéciales dont nous donnerons l'idée dans u série d'articles. Notre intention est d'étudier le patois dans sa constitution grammaticale et lexicographique, dans sou histoire, dans sa littérature et dans ses rapports avec les caractères et les moeurs de ceux qui le parlent. Mais ici, ce dans journal, nous nous bornerons à l'examen de quelques points de notre idiome rustique, à ses caractères, à ses étymoîogies, à ses nombreuses variétés et aux publications auxquelles il a donné lieu.

Les patois, c'est-à-dire, d'après l'étymoiogie domiée par de Chevallet, le langage de nos pères, ne sont point un résultat de la corruption de la langue française, comme on l'a prétendu longtemps; c'est un produit indigène, direct, de tous les éléments qui se sont amalgamés dans chaque partie de la France à la suite des grands mouve-

snts de populations opérés du oe au 1 Ie siècle.

Sortie de cette confusion, dans un coin assez . -streint de notre sol, autour de la rovauté féodale, la langue française s'est développée à mesure que l'unité se faisait dans le pays et que ia rovauté devenait le centre de toute activité ; tandis que là , où les pouvoirs locaux , où les coutumes, les idées tournaient dans un même cercle étroit, les idiomes provinciaux, se laissant difficilement pénétrer par celui qui primait dans

littérature, à la cour, dans les actes publics, sont restés les mêmes et ont fourni cette innombrable variété de dialectes ou de patois qui peuvent cependant se diviser en diverses zones géographiques ou ethnographiques.

Le patois parlé dans les Vosges appartient à la grande famille des idiomes rustiques du nordest de la France, comprenant la Normandie, rUe-de-France, l'Artois, la Picardie, Je pays

Wallon, la Champagne, la Lorraine, la Bourgogne et quelques provinces du centre, enfin tous les pays de l'ancienne langue d'oïl. Les différences qui existent entre eux proviennent moins, on le sait, du fond de la langue qui est généralement la même, que de l'accent particulier que chaque groupe de population a imprimé aux mots et à la phrase elle-même.

Si l'on voulait trouver un type aux idiomes de cette vaste région, il serait possible de le prendre dans la langue walloune (Liège, Namur, Hainaut, etc.), dont on peut suivre en quelques sortes les diverses transformations, les rapports, les nuances en descendant vers le sud ou en se dirigeant vers l'ouest. En suivant ainsi cet ordre géographique dans l'étude des idiomes du nord, on n'est pas étonné de trouver les rapprochements les plus intimes entre le normand, le champenois et le lorrain :

Faciès non omnibus una,

Nec diversa tamen qualem decet esse sororum.

Placez sur la ville de Liège le point par où se tiennent les branches d'un éventail et déployez celui-ci de façon que les extrémités atteignent Cherbourg d'un côté, Besançon et Montbéliard de l'autre, vous aurez l'image du déploiement des patois dont nous parlons. D'abord plus on s'éloigne du centre d'où rayonnent les branches de cet éventail, plus la ressemblance dialectique s'efface; elle s'arrête vers une limite

indécise qu'on peut iracer vers la Loire et les autres points que nous avons cités ; en secoud lieu les rapports des patois entre eux sont d'autant plus éloignés que les côtés de l'angle, ainsi figurés, sont écartés, et d'autant plus étroits qu'on se rapproche du sommet. L'écartement s'explique, l'unité apparaît.

Nous ne prétendons pas que le patois wallon soit le père de ceux que nous avons nommés ; nous voulons dire que le wallon les explique presque tous, quelle que soit la filiation qui existe entre eux. En un mot il semble les résumer. Nous essaierons de tracer plus tard une classification naturelle.

La géographie des patois de la France n'est pus laite, et elle ne pourra se faire que lorsqu'on mira rejeté l'idée que chaque idiome provincial a , dans un de ses cantons , un type premier auquel se rapportent les divers langages rustiques eircotivoisins. C'est ainsi que des philologues, trop pressés de donner des conclusions à leurs théories hâtives, ont pris le messin pour type du patois lorrain, parce que sa littérature est assez riche et assez populaire, et que d'autres, s'attalanJt à l'ouvrage d'Oberlin sur le patois du

Dan-de-la-Roehe, ont cru que la Lorraine eulière avait les caractères de cet idiome exceptionnel, parlé dans un petit coin des montagnes des Vosges.

En attendant que le jour se fasse sur une question difficile qui touche à l'ethnographie, c'esl-à-dire à l'histoire des races, cl pour ne pas tomber dans les erreurs d'un grand nombre de linguistes, nous nous contenterons, dans (es études rapides et préliminaires de rattacher le patois vosgien à une grande tribu qui s'étendrait depuis le sud des Vosges dans les vallées de la Moselle cl de la Mcurthc, de la Meuse et ée la Sambre jusqu'à Namur et Liège. C'est la parlie resiée française du vieux royaume des Lothaires ; et ce n'est pas seulement dans les mots, mais dans l'accent surtout que nous trouvons cet air de parenté étroite- 11 est très facile, par exemple, de prendre, au langage, un Ardcunais pour un Lorrain.

Lorsqu'on aura établi d'une manière plus certaine l'histoire primitive de nos anciennes villes et provinces et le mouvement des populations, les origines de nos patois se débrouilleront mieux.

Aujourd'hui toute discussion sur les sources étymologiques hésite avec raison devant un fait que la philologie nous a surabondamment démontré : c'est que les populations grecques, persanes, latines, celtiques, germaines, en se rencontrant, ne se doutèrent pas qu'il y avait, entre elles des affinités tic langage loul-à-fait analogues à ci 11 s qu'on retrouve dans les Lingues

neo-iatines, et que, si Ton écarte ce que le génie individuel des peuples a modifié ou introduit, on trouve un fonds commun qui a survécu aux révolutions des empires et s'est transmis de bouche en bouche jusqu'à nos jours. (1)

Aussi on a pu prétendre, en exagérant celte idée féconde, que les patois de nos pays de l'Est sont antérieurs à la conquête romaine, que même il est la source du latin, car Rome, née au milieu de populations diverses, gauloises et leutoiiiqucs au nord, grecques au sud, a emprunté aux premières un nombre considérable de mots, qu'il n'est pas étonnant de retrouver chez les les descendants des Gaulois primitifs.

Si le mot français table vient directement du latin tabula, celui-ci ne serait-il pas formé du celtique dol ou taol qui se conserve dans dolmen, table de pierre, et dans notre patois vosgien sous la forme taule ou tauye. Est-ce de s tabula (latin) ou de stall (allem.) que nos paysans vosgiens ont tiré ctau , éîable; de stipula [lai.) ou de stoppel (allem.) qu'ils ont fait htaulcs, chaumes, éteuies? Dans à la carne , à la carre ou à l'écarre de

(1) « Ce qu'il y a de sûr et ce qu'il est permis d'admirer, c'est que en syncopant certains mots latins, fatum, fjelu, picua, nusus, mu tus, on trouve qu'ils ne sont que les radicaux romans fa, gel, pik, lias, et mut, affectés de la terminaison latine, et que ces mêmes radicaux romans ne sont eux-mêmes que les radicaux sanscrits fai, jal, pice, nets, mû. ?

iiarlcs Nisard).

ii

faul-il voir ies mois bretons ker, arrête ue-, pierres, korn, coin, angle, ou le latin quadratus, carré? dans le mot hiassc, blet, mou, l'allemand bleich, le grec blax, ou le celle blot, bleui? De telles rencontres ne s'expliquent point par le hasard.

11 y a évidemment pour nos idiomes rustiques une source lointaine, antérieure à la conquête romaine ; mais il n'est pas facile encore d'en déterminer les éléments. Comme nous n'avons pas pour but aujourd'hui d'entrer dans ce vaste domaine, nous nous bornerons à signaler, avec quelques observations la triple origine la plus rapprochée, commune à tous nos idiomes. Le celtique ou gaulois, le latin, le tcutonique ou allemand ont fourni à chacun un contingent plus ou moins considérable. Nous examinerons seulement d'une manière générale leurs rapports avec ie patois vosgien.

Ce ne serait pas une erreur de croii*e que le celtique a pu trouver quelque refuge dans les montagnes des Vosges pour y sauver, y perpétuer, comme à l'abri des chutes et des ruines de ce monde, quelques restes intacts de son vocabulaire. Mais il ne faut pas s'y tromper; si le patois vosgien a conservé un bon nombre ik-

la langue des Gaulois, il en est peu qui lui appartiennent en propre. On les retrouve en général dans la langue populaire de la France ou dans d'autres patois. Dia et huait, par exemple, d'origine gauloise, se disent par toute la France; souche, suie (patois vosgicn) qui vient du celle seulche, (suth en irlandais), se retrouve dans le provençal sudgio et dans le languedocien sud g ici.

En général aussi ils se sont conservés chez nous sous une forme assez pure. Toutefois il faut dire que dans l'état de nos connaissances du langage parlé sur notre sol avant l'invasion romaine, nous ne pouvons affirmer que nombre de mots patois dont l'origine est totalement inconnue jusqu'ici ou présumée latine, ne seront p is rendus un jour à la source celtique.

Voici quelques mots patois qui doivent s'y rapporter et dont l'étymoiogie est incontestable ; i?s prouveront ce que nous avons avancé tout à l'heure.

Courti, courus ou col'util, jardin clos, enclos champêtre. En basse latinité, il se dit curtis ou cortis, qui signifie comme villa un bien complet, les bâtiments, terres, bois et prés. Il vient de plus loin que la Gaule, puisqu'il se retrouve avec notre signification patoise dans le grec chortos, et qu'il parait dans l'allemand sous la (orme garten dont nous avons fait jardin, et dans le latin horlus. C'est ce mot courti qui a fourni ces noms de lieux si communs terminés en court :

ntécourt, le domaine de Houël.

Torniole, coup, terme populaire et patois r usité dans beaucoup de provinces. Dorna, butlrc, dans la langue armoricaine ; dom, frapper à coups de poings, en gaélique.

Leue, leuye, lieue. Les latins nous ont conservé le mot gaulois sous la forme Icnca, dont nos paysans ont adouci, suivant la règle de leur langage, la dernière syllabe par une féminine sourde. En breton léo, lev.

Bangard, garde- champêtre, et autrefois banwctrd, comme on lit dans les coutumes d'Epinal. Ban, en irlandais signifie champ. Ward est d'origine tudesque.

Draiite, boue. Brogh, écossais ; bragh, irlandais ; le vieux français disait bray , braie, brayeux : Sources moult brayeuses (Monstrclet) Uas-la!in, braium, braiotum ; italien, brago. Le patois brahte parait purement celtique.

Le mot brode du Ban -de-la- Roche est une notre forme que possédait également l'ancien flamand brod et qu'à encore le languedocien brauefp, fange, broutons, barbouillé. Le vieux français le connaissait ; on lit dans la Farce des cinq sens l'injure suivante que les yeux adressent au c. : Brodier ! lui disent-i's.

Le mot bodére, usité avec le même sens dans d'autres patois des Vosges, est aussi d'origine gauloise, badybod.

Bloiiiie, prune. Ailleurs belocc, bclloce, blosse, btoche et beUoche, sorte de prune sauvage, de prunelle.

Oouadla, babiller, jaser, du celtique bade,

propos frivole et niais, baliverne. En breton bada, parler, agir comme un sot. C'est la racine de badaud, badiner, etc.

Mai, jardin ; on dit aussi moue et moua. Ancien français mets, mes, may.

Ehmoldi, plein d'émoi, forcené, fou. Le vieux français disait esmoi, surprise, inquiétude, et csmoier, être en peine. Ces mots ne viennent point du latin emovere, mais du celtique esmae. Dans le patois vosgien, la sifflante étymologique 5 se prononce la plupart du temps h fortement aspiré.

Basselle et easselotte, jeune fille ; ce dernier correspond au vieux français bachcle et son diminutif bachelelte. On lit baisselette dans II Jus Adam, la plus ancienne comédie du Théâtre- Français. En patois, comme au moyen-âge, il a aussi le sens de servante,

La bourjoise si fut du moustier revenue, La baisselle appela, et elle est accourue.

(Dict des trois pommes.)

En patois romand, baichot, baichottc ; en normand, basse. On retrouve la racine de ce mot celtique dans l'irlandais, l'écossais, le gallois, le cornouaillais. Le bas-bretcm a encore bichan, petit ; d'où nous avons l'expression mon bichon, ma biche. Le mot kymrique est bacli; le gallois dit baç.

Nous avons encore la forme boy esse qui se ''attache assurément à la même racine. « Uagassc

— la —

(lit M. Liltré, est la forme italienne ou provençale, bagascia, bagassia, reprise en français, la forme ancienne était baassc, baiasse, ou baesse. » Ces deux derniers mots sont évidemment le nôtre, comme dans le premier se trouve le normand basse.

Je n'hésite pas non plus à croire que le même mot kymrique bach, petit, n'ait donné naissance à noire patois bassoter, baguenauder, s'occuper à des riens, à de petites choses, et qu'on ne doive rejeter l'analogie qu'il présente avec bèchoter, donner un petit labour. Le premier est énergique, naturel ; le second serait d'un sens indécis, peu clair, et tiré aux cheveux.

Brave, beau. C'est le sens primitif de ce mot qui est resté en Bretagne et qui est encore usité dans un grand nombre de patois; on le trouve dans Molière avec le sens de bien mis. Nous disons aussi en putois vosgien brament, au lieu de bravement, dans le sens de joliment, beaucoup .

Essart, lieu rempli de broussailles, terre nouvellement défrichée. Usité en Normandie, dans le Dauphiuè et dans plusieurs autre patois.

Bannades, les deux grosses poches unies par un ruban que quelques femmes se mettent par dessous la robe ; eje mot signifie aussi les deux paniers attachés au bat de l'âne. Dans la vie de Saint-Remy Bollandistes, 15 janvier), le mot benna a le sens de vase ou panier dans lequel on mettait des denrées et des bouteilles de ccrvoise. Les mots français benne, bane. bénate,. etc.

renferment tous l'idée de panier, de coffre d'osier.

Benna, cité comme mot gaulois par Festus, veut dire char (l'osier. Or, dans les Vosges le mot banne sert encore à désigner un grand char d'osier, en forme de hateau, dans lequel on transporte le charbon de bois. Banne, en Normandie est employé dans le sens de tombereau.

Pour ne pas allonger la liste, nous ne citerons plus que les mots patois suivants d'origine celtique : lèche, tranche fort mince ; beugne, coup, (vieux français bagne et bigne) ; geline, geraine, poule ;colon, pigeon ; bouchot, bouc ; aria, tracas ; brut, bruit; fau, hêtre, graffigner, écorcher; trôler aller ça et là ; (rimer, marcher vite et avec fatigue ; milan, milieu, sap, sapiu ; seille, jatte ; bique, chèvre ; blaucle, blouse ; maie, pétrin ; ètelle, morceau de bois ; triper, fouler aux pieds, murger, tas de pierres, etc., etc.

Le celte a donné autre chose que des mots aux idiomes modernes de notre pays ; il leur a infusé quelques-uns de ses caractères propres comme il en a laissé aux populations rustiques de la Lombardie qui furent primitivement gauloisess. V Essai de Biondelli sur les dialectes gallo-italiens nous montre en effet des rapports nombreux, très-frappants avec la langue française et nos patois de l'Est.

C'est à l'influence du gaulois sur le français que nous devons des sons et des procédés qui nous sont particuliers, comme le j et l'u qui nous viennent du kymrique, l'e muetc: l'é très ouvert.

et le t euphonique que nous a lègues le gaélique, etc. Il est possible toutefois que celui-ci nous vienne du latin. L mouillé est encore un sou très probablement kymrique

Dans la langue celtique une chose fréquente est le déplacement de la voyelle avant ou après l'r, quand cette lettre suit une labiale : Bergentio pour Bregentio. Nos paysans disent encore aujourd'hui berbis pour brebis, ber telles pour bretelles, etc.

Ces quelques détails suffiront pour démontrer l'influence incontestable du celtique sur le patois de nos campagnes. Quand on aura mieux étudié les patois, qu'on les aura surtout scientifique ment comparés, on verra ce qu'il faudra rabattre de prétendues origines latines. Autrement il faudrait prouver que le gaélique écossais, le gaélique irlandais, le gallois, l'armoricain qui sont les débris du vieux langage celtique ont admis la langue romaine au partage de leur nationalité. Cela est contraire à la vérité historique. S'ils ont possédé la Bretagne et I'Armorique, les Romains n'ont jamais pénétré dans l'Irlande et dans l'Ecosse, et dans ces quatre pays le fonds des langues qui y sont parlées est à peu près resté le même. Si donc elles offrent des rapports nom breux, quant aux racines, avec le latin et avec le grec, il faut évidemment remonter à une plus haute origine, comme nous l'avons déjà dit, et y retrouver la source commune des langues modernes de l'Europe, sauf une seule peut-être, le basque.

Les sources latines sont les plus considérables. La Haute-Moselle était devenue, à l'époque des invasions franques, un pays réellement latin, où le souvenir de la race et des institutions eauioises était à peu près effacé, et où les vestiges qui en restaient étaient déjà méconnaissables ; on la voit couverte de villes entièrement romaines. Trêves, longtemps la préfecture des Gaules, Toul, Metz, Verdun ont laissé dans l'histoire ou dans leurs monuments les puissants souvenirs d'un âge civilisé.

Pour nous restreindre au département des Vosges , le séjour des Romains y serait prouvé par des ruines assez considérables, à défaut de renseignements historiques qui heureusement ne manquent pas. Des statues, des autels, des mosaïques, des bas-reliefs, des inscriptions, etc, trouvés en grand nombre surtout dans la partie occidentale et méridionale, témoignent assez de la façon dont les mœurs et la religion des Romains avaient pénétré et modifié l'ancienne population.

Grannum (Grand), Solimariaca (Sôulosse), étaient des villes remarquables. La première

avait des thermes et un amphithéâtre dont les vestiges indiquent assez l'importance du lieu. Cinq camps romains étaient établis sur notre territoire dans d'excellentes situations.

Un ingénieur antiquaire, M. Jollois, a restitué la carte des voies romaines qui sillonnaient le département. Il n'est pas sans importance, on le verra, d'en rappeler ici le nombre et les directions.

Deux grandes voies perpendiculaires, se coupant près de Charmes, le traversaient obliquement, l'une de Metz à Bàle par le Ballon d'Alsace, l'autre de Besançon à Strasbourg par le Donon. Dans i'ande ouvert du côté du sud et dont le sommet est près de Charmes, une multitude dévoies partielles s'entrecroisaient et s'unissaient aux deux grandes branches latérales. Cinq se rencontraient à Escles, qui parait être le centre de ce réseau secondaire; quatre à Vioménil; cinq à Arches ; trois à Epinal. Dans le triangle, formé par les deux branches de l'est et la chaîne des Vosges, on n'en trouve que deux : la première se dirigeait d'Arches vers la branche N.E. par Rambervillers ; la seconde allant de Raon au Bonhomme, laissait libre, parce qu'il était assez défendu par lui-même, un vaste espace couvert de montagnes élevées et de vallées étroites (d'Arches au Bonhomme et de Rambervillers aux sources de la Moselle).

Aussi arrive-t-il qu'au centre et à l'ouest du département, la population a dû devenir plus intimement romaine, et que le patois y est plus

profondément latin. C'est de ce patois que M. de Reiffenberg aurait pu dire que les populations ont coupé la queue aux mots latins ou les ont éventrés. Ainsi dans les mots suivants, le patois a procédé par le retranchement de la dernière syllabe, à laquelle se trouvaient attachées synthétiquement des idées de rapport qui ont été perdues dans la confusion des temps ou par 1 l'ignorance et remplacées analytiquement, on le sait, par des prépositions :

pe,

pire,

pejus,

pô,

peu,

paucus,

prà,

pré,

pratum,

pà,

son,

paix, sommeil,

pax, pacis, somnus,

ié,

lit,

lectus,

ma,

mauvais,

malus,

cô,

cou,

colium,

pé, bé,

peau, beau,

pellis, beilus,

La ressemblance avec le latin n'est pas toujours aussi éloignée ; le radical est plus complet, et la terminaison seule est française. Sarpe, serpe, se trouve dans sarpsre, tailler; malie, pommier (au Ban-de-la-Roche), est le malus des Romains que n'a pas conservé le français.

L'intérieur du mot latin a disparu dans d'autres expressions par une de ces règles communes aux langues qui se transforment, celle du resserrement. La syllabe ou la voyelle brève, qui

i pas d'accent, s'efface par la rapidité delà

prononciation. Nous récrivons en italique dans le latin :

gère,

1ère,

more,

couére,

prât,

sente,

paure,

Ira ne,

être couché, jacere,

lire,

moudre,

quérir,

prêt,

sentier,

pauvre,

Irène,

légère,

mo/ere,

quœrere,

parât us,

sembla,

pauper, pauperis,

fraamnis , etc.

Dans les mots de ces divers genres de formation, et ils sont-nombreux, généralement monossyllabiques ou au plus composés de deux syllabes, on ne peut que voir une altération immédiate de la langue latine ; il n'y a là nulle trace de la langue française. Le patois vosgien a directement une de ses origines dans l'idiome importé par les Romains, et non dans la corruption, soit d'un idiome roman, soit de la langue française du moyen âge, dénaturée par i ignorance ou abandonnée au caprice et à l'insouciance des populations rustiques.

Tous les mots patois d'origine latine ne s'expliquent pas aussi facilement que ceux (pie nous avons cités plus haut. Il y a d'autres règles de dérivation qu'on saisira sans peine quand on aura lu les tableaux dans lesquels nous comparons la prononciation patoise à la prononciation française. Ainsi on reconnaîtra les rapports de calcare, fouler aux pieds et de chaucher; de locus, lieu et de leu; de noxa, noise et de

>he; de secare, scier, couper, et de ségué; dauscultare, écouter et de hcouta.

Mais il est d'autres mots dont l'origine latine est difficile à saisir et à déterminer. Je n'en citerai que quatre qui ne sont pas sans intérêt et ne sont usités, je crois, que dans Test de la France : éque, peut, ouêle , nonon .

Eque, ou aique, quelque chose. On ne reconnaîtrait guère dans ce mot le latin aliquid, si les transformations de celui-ci ne pouvaient se suivre sur les écrits du moyen-âge. On disait primitivement aique et auque (au étant devenu la prononciation de al en beaucoup de lieux) ; on les trouve dans les vieux romans de chevalerie, dans le bourguignon et aujourd'hui encore dans quelques patois. Le languedocien et l'ancien espagnol disaient également alques. Cependant dans le roman de Gérard de Vienne ci! dialecte bourguignon du 13e siècle, on lit déjà le mot patois vosgien :

Si vos dirai aikes de mon avis.

Dans quelques parties des Vosges et de ta Lorraine, on emploie la forme plus éloignée de yéque ou yec. Il s'emploie substantivement comme en français le mot chose, et en latin n-s. To pien d'elle yec; beaucoup d'autres choses.

Peut, féminin peute, laid, sale, vilain. Pute, dont notre langue moderne a conservé un dérivé que je n'écrirai pas, est un très ancien mot,

i qu'il existe dans des poèmes du 12e siècle :

députe aire (chanson de Rolland), la pute (1) gent (Li charrois de Nymes). Le patois champenois, le franc-comtois l'ont conservé, et je le retrouve dans le canton de Neufchâtel (Suisse) : de peuta via, de mauvaise vie.

Il est dérivé du latin putidus, puant, dégoûtant. Cependant il n'est pas impossible de le rapprocher du radicale celtique beud; en irlandais, beud, vice, beudach, méchant, boudag, prostituée; en breton boutet, même sens que putidus.

Ouéte, ou voile, sale, sordide. C'est ic vieux français or de, usité jusqu'au milieu du 16e siècle et d'où nous avons pris ordure. Ce mot orde vient du latin horridus, par la suppression de la syllabe non accentuée. Mais comment ouéte en vient-il aussi?

Le patois vosgien a cela de caractéristique (et nous en donnerons d'abondantes preuves plus tard) que les syllabes étymologiques ar, er, or, our, ne gardent point cette prononciation; il suit le procédé des Anglais qui disent dans notre langue jâdin pour jardin ; nous-mêmes nous supprimons l'r dans la plupart des finales en er : aimer, berger, fermier. De plus la voyelle qui précède cet r se transforme dans notre patois en une autre voyelle ou en une diphlhongue; parler, pâle et pouâlè; corde, couôde; })^vdn.

(i) Dans un de nos vieux noëls patois on connaî ce vers :

Ltj peute gent que vaci.

piâte; perdu, padiu et poécli. Les Espagnols ont quelque chose d'analogue; du latin porta, porte, ils font puer la, vie hortus, jardin, huer la .

Si de horridus le vieux français a fait orde, d'autres groupes de populations, conservant le mie traditionnel de la prononciation (1) de certaines syllabes, en ont pu faire aussi légitimement le mot ouete, par l'emploi du double proci dont je viens de parler.

Dans le patois picard je trouve wouadi, sali. tout mouillé, couvert de boue.

NoNij.N ou No.NNON, oncle. Ce mot me semble tout à fait particulier au sud de la Lorraine. Ce n'esl pas que le mot onde, dérivé fïavunculug, n'existe pas dans notre patois. Nous y trouvoj

>l oncla, im;is plus souvent avec le sens de vénérable, de vieux, de père. C'est un ferme de vénération qui ne s'adresse guère qu'aux vieillards et ne rappelle pas une idée de parenté. Le patois franc-comtois oncliot et le mot augla uncle s'emploient dans le même sens. Ainsi on a passé de l'idée de parenté à celle de vénération. Par un raisonnement inverse, le patois vosgien a donné a un terme de respect un sens de parenté; il désigne l'oncle par le moi nonnon. Or

('2) « Chaque peuple a dans i'oreille rîe> sympathies et des antipathies, et dans l'organe <nv la voi* des tendances particulières, d;js iiiàiioels il'où résultent les caraeières de son langage, i Génin. De

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