OC
la prononciation du vieux français.)
nonnus se disait des religieux âges; celait un terme d'affection filiale (règle de saint-Benoit | qui a été remplacé par la locution mon révérend père. Nonna signifiait primitivement mère; il
n'en est resté que les termes nonne, nonnain qui rappellent chez nous des idées peu sévères. En italien, nonno et nonna. veulent dire grandnère et grand'mère.
La langue des Germains n'a pas imprimé une trace moins profonde que le latin dans notre idiome rustique. Le pays des Leuci et des Mediomatriees (Toul et Metz), dont faisait partie la terre vosgienne. était devenu complètement franc ou germain non-seulement par la force des armes, mais encore par une invasion sans cesse renouvelée. Aussi pendant que la France proprement dite, à la suite de la dissolution de l'empire de Cbariemagne, rejetait la barbarie tudesque, la vieille terre des Austrasiens se montrait plus rebelle à la domination française. De cette époque austrasienne ou franque date un premier courant germanique qui a pénétré assez profondément la langue vulgaire d'alors pour qu'elle n'ait pu perdre tous les caractères quelle en a reçus.
La Lorraine toutefois cesse peu à peu d'être allemande ; mais l'Alsace qui faisait partie de la Souabe, devait, par sa proximité avec la Haute- Lorraine et par l'attrait puissant des intérêts commerciaux sur les bords du Rhin, établir des relations suivies avec ses voisins d'au-delà des monts et transmettre dans leur langage un grand nombre de mots et ces aspirations, ces consonnes quelquefois si dures du vieil idiome de la haute Allemagne. De là un deuxième courant pour ainsi dire continu, souvent réciproque, qui recule aujourd'hui devant le flot puissant de l'unité française.
Ces deux influences dont l'une est primitive et n'est due qu'à la constitution de la conquête barbare, mais s'est arrêtée au 10e siècle, doni l'autre est toute de voisinage et n'a cessé de se faire sentir, l'histoire nous les indique sans doute ; mais peut-on les déterminer d'une manière positive à l'aide de notre patois ? INous le croyons. La comparaison du langage de nos vieux romanciers avec nos patois, étude plus intéressante qu'on ne se l'imagine, démontre pour ainsi dire à priori l'antériorité de l'idiome rustique sur la langue de nos trouvères, incompréhensible aujourd'hui pour ceux qui ne l'ont pas étudiée. Beaucoup de mots germaniques, usités dans l'ancien français et qui ont disparu depuis plusieurs siècles dans la langue vulgaire, ont été conservés dans les patois et nous indiquent la trace originelle qu'a laissée la race teutonique ("Francs, Bourguignons, Normands), race im-
plantée sur le sol, et non de passage. On pourrait donc marquer avec quelque précision la part d'influence qu'a eue sur les patois le premier courant germanique dont nous parlions.
Il y a même des mots du vieux germain ou du francique qu'a retenus le patois des Vosges et qu'on ne trouve pas ailleurs. J'en citerai particulièrement deux, ran et ambaite, le premier qui n'existe plus que dans notre patois, nous le croyons, l'autre aussi pur de forme, mais dont la racine a passé dans la langue française.
Ran est, en patois, un étable à porcs. Ce mot se trouve sous la forme hranne et rhanne dans le titre 2 de la loi salique, mais une édition germanique, donne la leçon ihan. On l'interprète en général dans le sens de troupeau de porcs ; mais il donne lieu à une controverse qui n'est pas encore terminée. Un commentateur des termes de la loi salique avait déjà fait remarquer que les campagnards mettent les porc? en rhan pour les engraisser. Le mot francique est féminin comme notre mot patois, qui pourrait très-bien servir à expliquer un texte qui n'est pas encore éclairci.
Je prends ambaite dans un noël patois trèsancien. Les bergers vont partir pour adorer l'enfant Jésus. Mais, dit l'un d'eux,
Ma qui panré oua.te ,
Pendan nos ambaite,
É nos btrbis? I farô
Qu'inq ouadeuchc évou BrlfFau.
« Mais qui prendra garde, pendant (que nous
« irons remplir) nos devoirs, à nos brebis ? Il * faudra que quelqu'un garde avec Briffant (le « chien). »
Ce mot ambaite a presque conservé sa forme originelle. Ambaht ou ambecht, dans la langue franque (il est employé dans la loi salique), signifia d'abord devoir public, devoir d'un homme chargé dune autorité quelconque, puis devoir particulier, affaire privée. Il désignait aussi l'homme chargé d'un devoir public, et c'est dans ce sens que la langue française en a fait les mots ambassade, ambassadeur. Bien qu'on lise le mot ambacti dans les commentaires de César, on aurait tort de faire venir ambaht du Gaulois; le mot latin a un autre sens.
Notre mot patois ambaite a gardé énergiquement, on le voit, sa signification antique et presque sa prononciation primitive. L'allemand moderne dit encore amt, charge, fonction.
Il faut encore ranger dans les mots de cette haute antiquité une expression caractéristique du langage vosgien. Lorsque l'on veut chasser un chien, on lui dit : houss, houss! La préposition ans (dehors) des Allemands se présente sans doute immédiatement à notre esprit ; mais nous avons un témoignage historique qui nous donne la forme et la prononciation de notre patois. Louis-le-Débonnaire était sur son lit de mort, écrit Nithard, l'historien contemporain de ce roi. « Deux fois il s'écria avec un mouvement de colère et avec autant de force qu'il put : huz, huz, ce qui signifie dehors. D'où il parait qu'il avait
aperçu l'esprit malin, dont il ne voulut jamais souffrir la présence, ni tant qu'il vécut, ni à sa mort. »
Quant aux mots que notre patois doit au courant allemand ou alsacien, ils sont très-nombreux; mais ce n'est guère que dans la montagne qu'ils ont pris droit de nationalité. Nous en dresserons une petite liste pour montrer de quelle façon ils se sont transformés. Il en est quelques-uns toutefois qui nous paraissent empreints d'une assez haute antiquité.
Buquè, frapper; on dit aussi beuquè. Le premier appartient encore au patois picard et rouchi ; son origine teutonique n'est pas démontrée seulement par 1 allemand moderue poc/ien, mais par le hollandais beuken et le suédois boka; ce mot est même descendu avec les Germains en Italie où il a pris la forme picchiare. Nous croyons que le mot populaire bûcher, donner des coups, provient de la même source. Toutefois la racine serait-elle celtique? Boc, veut dire coup en irlandais et en écossais.
Per léye, seule, mot à mot pour elle. C'est l'expression allemande, traduite avec des mots français : fur sich, seul, (pour soi); fur sich leben, vivre seul. Le patois dit au masculin lou per lu, tout seul, topo li, à Gérardmer; lu poua lu, au Ban-de-la-Roche. Les Italiens disent de même; da me, da te, da se, moi seul, toi seul, lui seul. Nous aussi, mais en faisant une faute consacrée par l'usage, nous disons à part soi, à part lui, au lieu de à par soi, à par lui, sans t, (per se, en latin).
Mouchât, moineau. C'est l'ancien allemand mez, transformé en musche dans le flamand, en mouchon dans le patois wallon de iMons, en mouchai à Epinal et en mouchot à Metz. Le patois normand l'a sous la forme moisson, moisseron. Roquefort, dans son glossaire, conjecture donc avec raison que le moisson, moison, du Lai de l'oiselet, est le moineau. Meise, de l'allemand moderne, est la mésange.
Crompire, pomme de terre, usité en Normandie, est formé de grundbirn (littéralement, poire de terre) employé dans l'Allemagne du sud plutôt que kartoffel. La pomme de terre était connue dans les Vosges et en Alsace dès la seconde moitié du 17e siècle. Près de Remiremont le mot poire l'a emporté sur celui de pomme, car la pomme déterre s'appelle poirotle.
Erwaitiè, nuaitiè, ivaitiè ou envaitè, erwatè, etc. (w prononcé ou), regarder. Waitier est des environs de Douai, aujourd'hui comme au 14e siècle. On reconnaîtra facilement les analogies avec l'allemand wafiten, veiller; wet, guet, etc. Le gothique disait vitan. Notre mot français regarder vient du tudesque ivarten, garder, surveiller. Près de Weissembach, arrondissement de Saint-Dié, il y a une montagne qu'on appelle la Wœd, à cause du poste qui y était autrefois établi.
War ou ouar, guère; on dit aussi ouair. Oua> à Rambervillers et en patois messin ; wares dans lïju* Adam, la plus ancienne comédie française. Dans le vieux allemand garo; allemand moderne,
gar, bien, beaucoup : nicht so gar, pas très ,
ne guère. Crio war èque de bé, ce n'est pas
grand'chose de beau, en patois vosgien. La permutation du g en w est chose connue.
Waigni, gagner; ail. winnen, qui se retrouve dans toutes les langues septentrionales.
Hape, dévidoir, de hasp et haspel, se retrouve dans le français aspe, aspel, asple, suivant différents dictionnaires; celui-ci a perdu son aspiration, mais autrefois on disait haple (iMénage).
Praqua, bavard. Couche-te, peut praquâ, taistoi, vilain bavard. On dit aussi praquè. Allem. sprechen. Parler se dit proche, à Gérardmer.
Blue, airelle, blûrié, myrtille, brimbelle, viennent de blaubeere ; bronna, marmonner, de brummen; clanche, loquet, de klinken; hainché, clopiner, de hinken; hanhiè, vaciller, de schwanken; smiquè, hmiquè, flairer, de schmecken; tahatte, poche, de tasche; zoqua, heurter, zoquesse et zoquotte, heurt, de zocken; /Urée, râcloire, de streichen ; hcaloffe, écale, de schale ; bo/wii et bouôha, hêtre, de bûche; grimoler, murmurer, de l'ancien allem. grummeln; wouâï, veiller, dewachen; hlosse, ce que l'on met d'une seule fois sous le pressoir, de stoss; hlôye, hlitte, traîneau (1), de schlitlen ; kichelè, rire aux éclats, de kichern ; hpéni, sevrer, de spsenen ; riquê, déchirer, riquesse, déchirure, de reichen ;
(1) On dit aussi schlitte, comme en allemand. Tout le monde connaît ces fameux chemins ra/ftés ou de schlitte, qui inspirent à la fois fadmiration et
bouobe, au Ban-de-la-Roche, boube, à Bruyères, garçon, de bube; quiche ou kiche (1) de kuchen ; souqué, fureter, chercher, à Bruyères, de suchen.
Raffe, rafle, et raffoua, rafler. Le vieux français disait rafler avec le même sens ; en basse latinité reffare (2). Les étymologistes qui voient trop le latin partout voudraient tirer ces mots de rapere ; nous leur trouvons plus d'analogie avec les mots correspondants des idiomes germaniques : allem. raffen ; anglo-saxon, riefian ; suédois, roffa.
Nous nous arrêtons ici, mais on doit bien penser que cette liste est loin d'être épuisée.
Ce ne sont pas des mots seulement que le patois vosgien a pris à la source teutonique; la prononciation a subi profondément l'influence de la Germanie, comme on a déjà pu le remarquer. La gutturale h domine là même où les Allemands ne l'emploient pas; nous en avons cité déjà bien
la terreur, quand les hardis bûcherons des montagnes les descendent au péril de leur vie, guidant un lourd traincau chargé de bois.
(1) La kiche de Remiremont a eu de tout temps une renomm e particulière; nous la recommanderions aux gourmeis de Paris, si c'était un produit exportable de pâtisserie. Les baigneurs de Plombières ne doivent jamais traverser Remiremont pour aller dans la montagne, sans s'y être fait servir une kiche sortant ruisselante du four.
(2) Ce mot est dans la loi salique.
des exemples. Nous ferons remarquer que chezles Francs cette lettre avait le caractère qu'on lui trouve dans notre patois ; ils prononçaient et on écrivait Hlodoivig, Clovis. Cette aspiration devant des consonnes qui ne l'admettent pas en français a persisté dans les Vosges; ainsi on dira hpoué, geai, hcaviesse, écornure, hcaffe, écosse, hlôïè, glisser, hnatte, éclat de bois, etc. Dira-t-on que cet h est le sch allemand devenu guttural? Mais il resterait à expliquer comment il a pu devenir si généralement usité. C'est une longue transmission, et non pas une simple iniluence de voisinage, qui seule a donné à cette articulation remarquable le caractère que nous lui connaissons. La prononciation gauloise a pu , dans un coin plus inaccessible aux révolutions, se maintenir plus facilement à l'aide des articulations analogues à celles des Francs ou des Germains. Cet h du patois vosgien se rapporte en etiet tout-à-fait à ce que nous pouvons savoir du signe correspondant ch dans le celtique. Quand une fangue s'efface ou disparaît, ce qui persiste le plus c'est la prononciation et le génie grammatical. Nous n'affirmerons point toutefois que cette aspiration soit due à l'influence gauloise. La ques lion est délicate et peu facile a débrouiller ; aussi nous en tenons-nous pour le moment à ne présenter que des analogies et des doutes que d'autres pourront mieux résoudre.
Cet h n'existe pas dans toute la Lorraine, i! s'en faut ; il devient ch au fur et à mesure qu'on s'éloigne de la montagne vers le centre de la
France; mais il reparait au nord. Dans le Wallon, par exemple, l'aspiration se retrouve : buisson, bu/ion, et sur toutes les frontières de la France jusqu'au Rhin. C'est ce que constate la satistique du département de Rhin et Moselle, an XII, en signalant « ces consonnes dures et gutturales, cet accent traînant et pénible qui semblent distinguer les habitants du bord du Rhin, soit qu'ils parlent français, comme dans le Mont-Terrible, soit qu'ils parlent allemand, comme en Alsace. » Il est un autre son, bien plus caractéristique encore, qui s'entend par toute la Lorraine et qui est dû, on n'en peut douter, à l'influence germanique, la nasale in, dont il est impossible de noter la prononciation. Les Francs l'ont importée dans la Lorraine, comme les Saxons en Angleterre, où eile est représentée, ainsi qu'en Allemagne, par iiig. Il y a là la preuve d'une antique et longue possession du pays par des populations germaines, qui, ainsi que nous le disions tout-àl'beure, onl conservé l'énergie originelle de la prononciation. Du reste celte nasale in n'est pas particulière aux Allemands. Les Gaulois la possédaient, puisqu'elle existe dans le dialecte breton, et qu'on la retrouve même au nord de 1 Italie ; il ne serait donc pas impossible que le séjour des Francs et les rapports fréquents avec la Germanie aient simplement contribué à maintenir dans une partie de l'Est de la France un son appartenant à une langue antérieure. Mais puisque le reste de la France l'a perdu, tout en conservant les autres nasales, il n'est pas contraire à la vé-
rite de dire que la Lorraine le doit à la possession franqueet à ses relations fréquentes avec les populations rhénanes.
Li langue française s'est formée des débris des trois idiomes parlés successivement, simultanément même, par les Gaulois, les Romains et les Germains. Mais la transition a été longue et pénible. Après l'extinction des langues-mères et avant l'apparition de la nôtre, il y a eu des dialectes vulgaires, locaux, incertains et changeants, informes sans doute, qui furent comme le premier martellement de la fabrication dune langue qui aujourd'hui, par sa clarté et par le caractère du peuple qui la parle, tend à l'universalité. La seconde officine, si je puis m'exprimer ainsi, c'est cette langue naïve et énergique de nos charmants trouvères et de nos gais conteurs. Nos patois modernes en sont encore un écho lointain, mais bien net et intelligible, parce qu'ils en sont les contemporains.
Après avoir montré les sources étymologiques de l'idiome rustique des Vosges , nous devrions sans doute, les comparer dès maintenant à la langue du moyen-àge qui a laissé de graves monuments dans les lettres. Mais d'abord nous
n'avons pas tout dit sur la formation du vocabulaire de notre patois, et d'un autre côté il nous semble important d'en donner au plus tôt les caractères lexicographiques (c'est-à-dire la prononciation, les lois de la composition et des transformations qu'il subit en s'éloignant de son origine), afin de mieux faire saisir les rapports qu'il a avec les différents idiomes auxquels nous pourrons les comparer plus tard.
Le paysan, ou l'ouvrier, tout illettré qu'il est, sait, comme l'homme primitif et comme nous le voyons dans l'enfant même, créer les mots qui manquent à l'expression de sa pensée; il les puise dans la nature et dans ses propres sentiments; il a ses onomatopées et ses métaphores; il construit enfin de nouveaux termes à l'aide d'éléments usuels, et ses mots sont toujours en rapport avec ses idées.
Parmi les onomatopées (1) de notre patois, la plus belle et la plus touchante que nous connaissions est celle du mot paurome, forme rustique de pauvre homme. Paurome signifie grenouille, et ce n'est certainement que dans les campagnes qu'il a pu être créé. Ecoutez, un soir d'été, ce concert étrange qui, formé de deux syllabes seulement, s'élève des plaines, des ruisseaux et des marais: Paurome! Paurome! Comment se faiî-il-
(1 On appelle onomatopée la figure qui consiste à former un mot par l'imitation du bruit, du son, du cri que fait entendre l'objet qu'on veut désigner : iroâ, corbeau, d'où croasser: cricri, grillon, etc.
que le Vosgien ait ainsi interprété ce coassement qui ressemble à une plainte? Le premier qui crut entendre une expression de sympathie dans le gosier peu musical de la grenouille, ne serait-ce pas, à la tin d'une journée de sueur et de fatigue,
Un pauvre bûcheron t >ut couvert de ramée, (Paurome !)
qui dans la peinture que nous en fait le bon La Fontaine, si sympathique aux opprimés,
Sous le faix du fagot aussi bien que des ans, (Paurome !) Gémissant et courbé, marchait à pas pesants (Paurome!) Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée. (Paurome !)
Quel plaisir a-t-il eu depuis qu'il est au monde? (Paurome!) En est-il un plus pauvre en la machine ronde ? (Paurome!) Point de pain quelquefois et jamais de repos ; (Paurome !) Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts, (Paurome !)
Le créancier et la corvée (Paurome ! Paurome !) Lui font d'un malheureux la peinture achevée.
Toutes ces tristes pensées qu'il ruminait en silence, ne lui paraissaient-elles pas trouver un écho, un accompagnement dans le cri d'un reptile, tremblant et foulé comme lui, cri dont l'insistance importune devait aussi parfois lui sembler une ironie ? Et quand, pour le faire taire, il était obligé de passer une partie de la nuit à battre l'étang ou les fossés de l'habitation de son seigneur, n'avait-il pas encore, dans ce surcroit de misère, un motif de plus de trouver, pour l'ennemie de son repos, le vocable le plus expressif tiré du fond de son être? (1)
(l) Paurome n'est pas le seul mot qui désigne une grenouille dans notre patois vosgien. On dit encore
Comme le français, le patois se sert d éléments usuels pour en composer des termes nouveaux et nécessaiaes. Il dira in êlaide un effort, (littéralement un à l'aide), comme nous disons alentour pour à l'en tour, alarme pour à l'arme, L'eau-de-vie, qu'au moyen-âge on appelait eaude-feu, se nomme breuld de breulé, brûler. L'homme qui fait la besogne ordinairement réservée aux femmes sera désigné par le nom de fommeré, de fomme, femme, tout comme nous disons femmelette d'un homme sans vigueur. De kiair, clair, le patois fera kiairi, gai : Maindgè et s'bôouc, et svo féyè to kiairi ; mangez et buvez et soyez de bonne humeur (Bande-Ia-Roche).
S'il accepte des termes tout faits, il arrive quelquefois qu'il les dénature, en y introduisant un rapport nouveau que dans son ignorance, en vertu d'une loi naturelle de l'intelligence, il est obligé d'y rattacher, pour qu'ils offrent un sens à son esprit et portent pour ainsi dire avec eux leur cachet. Ainsi aamôme, expression abstraite tirée du grec qui ne le reconnaîtrait
raine (du latin rana), savate, la grenouille verte dts prés, je crois, et crochotte. Ce dernier me semble être une onomatopée. Un orateur girondin ou du marais plutôt, était venu, en 93, pérorer devant le club montagnard d'Epinal. Son langage souleva l'auditoire, et les cris à bas la crochotte ! ... mirent en fuite le malencontreux missionnaire de la réaction du moment.
guère, est devenu dans notre langue rustique une aumonde, une amonds , comme si le premier qui le répéta avait voulu exprimer, par un mot sans doute mal saisi par l'oreille et sans signification d'ailleurs par lui-même, toute la formule de la charité (donner au monde,)
Dans la transformation des mots dont il subit l'invasion, il y met parfois de la malice, comme tout-à-l'heure nous l'y avons vu mettre un grand sentiment. Nous avons entendu dire comme eu Picardie, le persècuteux pour le percepteur.
S'il s'avise de vouloir parler français, il donne lieu a des mésentendus, à des méprises, à des confusions singulières. Oberlin en relève quelques-unes : inviter les frais pour éviter; allumer quelqu'un pour éclairer ; notre infection pour affection ; corrompre (1) pour convaincre. Un mot qui serait charmant aujourd'hui , c'est brutalité pour pluralité. « Il a été élu à la brutalité des voix. » La citation est d'Oberlin.
VHI
Ou sait que le patois vosgien n'est pas le même dans tout le département. Il se distingue en
(1) Ainsi on disait autrefois, on dit peut-être encore au Baa-de-la-Roche : les ministres ont corlompu les députés.
autant de variétés dialectiques que de cantons. si est vrai que les nuances portent plus sur la manière de prononcer les mots que sur le fonds même du langage. Cependant il est plus uniforme dans la partie qu'on appelle la plaine, à l'ouest ; mais dans l'est, au milieu des montagnes et des vallées étroites qu'elles enferment et où l'élément germanique prévaut, les variétés sont très sensibles; les sources étymologiques sont moins identiques et la prononciation des mêmes mots présente des différences capitales.
Deux coins de la montagne se distinguent surtout parmi tant de diversités. A Gérardmer, l'àpreté du dialecte a un caractère singulier qui le rend incompréhensible au dehors du canton. Au Ban-de-la-Roche, où les h fortement aspirées se font retentir avec la même vigueur, il y a de plus une articulation qu'on ne trouve pas dans le reste de la Lorraine. Ce sont les dj, dg, dch, tch, qui s'emploient partout où la langue française met un j ou un g doux, et souvent aussi à la place du ch. Ce caractère est des plus remarquables, perdu qu'il est au lieu de cantons auxquels il est inconnu. On le trouve cependant au sud-est du département, un peu modifié, au Thillot, et par là il se rattache à quelques dialectes suisses ou jurassiens qui l'emploient. On en verra des exemples plus loin. Au sud, sur le versant de la Saône, le patois prend des teintes du franc-comtois. A l'ouest, où les origines sont plus franchement latines, le langage n'a pas la rudesse de celui de la montagne. Au
nord, dans les vallées de la Moselle, il prend des nuances du patois messin; il devient plus doux, plus clair, il a plus de babil el de gaieté.
Disons encore qu'outre ses affinités avec les patois du nord de la France, comme il se trouve sur la limite de la Bourgogne et des pays que domine le Jura (Franche-Comté, et Suisse), il n'est pas sans rapport nombreux avec les patois de ces derniers pays. Nous avons retrouvé à Neufchàtel, à Gruyère, à Vévay, des expressions et des formes qui pourraient faire étendre jusque là la limite géographique des patois que nous avons tracée.
En général, les patois vosgien ont quelque chose de traînant, d'un peu lourd qui les font reconnaître en tout lieu; dans la montagne il est particulièrement un grand nombre de syllabes longues, de finales, pour la prononciation desquelles il faut largement écarter les mâchoires sans beaucoup desserrer les lèvres, et qui rappelle le mauvais accent gras de l'Alsace.
Le langage de nos campagnes est peu agréable à l'oreille; il éveille l'Idée de rusticité plus que partout, ailleurs, mais en même temps l'idée de franchise el de loyauté. Il est peu propre aux idées douces et poétiques. Le Vosgien n'est pas rêveur de sa nature; il a plutôt l'esprit inventif. Simple, bon et rude, confiant, sans manquer de finesse, il borne ses goûts et son élude aux choses pratiques. Une chanson sufilt pour charmer plusieurs générations, comme la robe de l'aïeule ou l'habit du grand-père réchauffa les
membres des petits- enfants. Il lient aux vieilles coutumes, au vieux langage. L'enfant parle français à l'école et patois à la maison. Aussi la lan gue rustique des Vosges n'est pas très riche et connaît peu les nuances et les délicatesses du sentiment. Sa littérature n'est pas non plus fort étendue. Des noêls, d s chansons de quelque Désaugiers campagnard, des contes de veillées, des anec îotes grivoises ou moqueuses, en voilà à peu près tout le bagage connu jusque présent.
Depuis le commencement de ce siècle, des modifications se sont opérées dans le dictionnaire du patois. Celui-ci a admis nombre de mots français qu'il a habillés suivant sa mode et son goût, et en a oublié ou rejeté de fort anciens que les vieillards seuls savent aujourd'hui. Ce u'est pas une richesse, c'est une décadence, c'est le commencement de la fin.
Pour mieux faire >aisir les caractères particuliers de notre patois, on nous pardonnera les détails un peu arides dans lesquels nous allons entrer; mais nous espérons cependant qu'ils pourront intéresser nos lecteurs. Nous n'avons suivi. dans cetle étude, ni Oberlin, ni Fallot, ni Schnackeubourg, ni tous ceux qui dans un travail général ont parlé du patois lorrain. Notre travail, nouveau dans quelques parties, pénètre plus au fond de la langue rustique ; nous ne nous contentons pas de quelque- remarques isolées et sans lien sur les différences du français et du patois ; nous généralisons et nous tâchons de découvrir un principe.
Au premier coup-d'œil, on serait porté à croire que le patois vosgien a pris le conlre-pied de la prononciation française. Il n'a presque pas de voyelles qui conservent les sons de notre langue ; les a, deviennent des e, des o, les u, des î, et réciproquement. Il paraît s'être donné la tâche de ne vouloir ressembler en rien à la langue nationale. Mais qu'on ne se laisse pas tromper à l'apparence; c'est presque toujours le français qui, pour quitter la roture et s'ennoblir, a renié son origine, et s'est donné un ton de citadin, de courtisan, de poète. Nous ne l'en blâmons pas, puisqu'il a si bien réussi; mais nous voulons redire une fois de plus qu'il est souvent moins près de son origine que le patois lui-même, excepté dans les termes modernes que depuis la renaissance le besoin, aidé de la science, y a dû introduire. Si le patois dit gémé au lieu de jumeau, gigier pour gésier, il se rapproche davantage de gemellus et de gigerium ; et ce n'est pas assurément par caprice ou par hasard.
Toutefois nous ne faisons pas une règle absolue de cette proposition ; les tableaux suivants viendraient souvent nous contredire. L'ignorance et l'indifférence ont coutribué sans doute à la gros-
sièreté relative du patois; cependant il a ses lois, ses harmonies, comme l'homme lui-même, et on pourrait le réduire à un petit nombre de règles générales dont il ne s'écarte jamais. On en saisira quelques-unes par la suite. Les différences entre le patois et le français sont telles qu'il n'y a pas deux mots qui se ressemblent dans l'un et dans l'autre; mais ces différences, nous ne les appelons point changements ou permutations, comme on l'a faii jusqu'ici, parce que le patois ne s'est pas formé, nous le répétons, sur le français, si ce n'est depuis un siècle peut-être. Les traditions des races primitives se sont maintenues assez opiniâtrement, du moins quant à la prononciation, pour donner au patois un caractère qui ne peut être dû à la barbarie ni à la confusion de toute espèce de règles. L'homme est sous le paysan, comme sous le citadin; la différence n'est que dans l'application des idées; les lois de l'esprit sont toujours les mêmes.
Si nous comparons des sons à des sons, ce n'est pas pour montrer inutilement des bizarreries, mais pour essayer d'en tirer des faits.
Voyelles siuipScs,
A françai> est représenté par oua, oué, ouô, ai ou e, rarement au, eu, et ou : baril, bouara ; cachette, couèchalte; fâcher, fouôchè; matin. maitin ; bague, baugue (baug en gothique); barre, beurre; caille, couàije.
E ou AI fiançais est représenté par à. ô, oua, oué ou ouo, u, eu : frêne, fràne (fraxinus, lat);
saison, sôhon; béqueler, Louai] ua ; fève, fouère; pêcher, pouhiè; peine, pouone ; chez, chu et chî; chèvre, clieave.
I français est représenté par e, eu, ou il s'élide : lit, lé et lêye (leclus, Iat.); vider, veudiè; visage, v'saige.
0 français est représenté par ô, ou, a, e, eu : lopin, lopin; coriace, courièce ; oreille, arâye; soleil, selauetslau; crochet; creuchal.
U français est représenté par eu, i, ieu, ou, é, e. ou il s'élide : brûler, breulè; jupon, jtpon; bûche, bieuche ; mûre, mourc (morum, Iat.); curieux, quêriou ; allumer, ailemé ; cumin, cmi.
E est représenté par o, è, cl, ô : élever élova ; cheville, ehévê; cheveu, chavou; (Iat. capillus); pucheux, pochon. Il s'élide aussi.
Diph thon gués.
01 français est figuré en patois par ouè, ouo, ou, o , a, e : poire, pouère et poure ; avoine, èvouonne ; oiseau, ougé et ouhé; noix, neu ; bois bô; doigt, da et dôye; choir, chère et cheure.
UI est figuré par u, t, eu, e, o, ou : permis, pertu; buis, &?; nuit, uew ; huile, éle ; ruisseler, roahi; buisson, bouhhon.
IE figuré par <?, eu, t.- carrière, carrêre ; pièce, pewce ; héritier, hérityi.
EAU figuré par e rarement par a et par ieu : agneau, aigné (agnellus); chevreau, chavra ; ébauché, hbieuché.
OU figuré par ew, o, d, ouo : mourir, meuri ;
chou, chô ; coup, cô ; bouton, boton; courir, couore (Ban-de-la-Roche).
LU figuré paru, e, ow, i : jeûne, jwrîeQejuuus); jeune, jenne (juvenis); heureux, hcurou ; meunier, miwe (nous avons en français minoterie.)
/EU figuré généralement par e, eu et i : Dieu, Dée ou Z)e?/e; lieu, te; essieu, ehhi; mieux, meu et mêle.
Si nous resserrons ce premier tableau , et cherchons à généraliser ce qu'il contient, nous trouverons :
1° Que la voyelle e qui ne se rencontre guère que dans les finales féminimes, est totalement muette et n'existe pour ainsi dire pas ;
2° Que le son u est le plus rare ;
5° Que la ùiphlhongue ui n'existe pas, caractère remarquable, qui témoigne que le patois des Vosges est très ancien et s'est peu laissé pénétrer par la prononciation française ;
4° Que si la diphlhongue oi existe dans notre patois, elle a un son particulier qui peut paraître désagréable à des oreilles françaises, mais elle n'est que très rarement employée là où le français s'en sert (moi, mois, par exemple) ;
5° Enfin que l'abondance des diphthongues oua, oué, ouo, indique une provenance soit celtique, soit germanique (wa, wé, wo.)
Nasales.
La comparaison des mots français qui ont une nasale avec les mots correspondants de
noire patois nous a fourni l'occasion de faire une remarque importante. Il semble presque que le patois vosgien ait été, dans l'origine, rebelle à la nasale ; bien qu'il l'emploie, il n'en paraît pas moins l'éviter le plus qu'il peut. La nasale française devient très souvent dans le patois un sou plein, généralement en rapport avec la voyelle qui la forme; exemple : chien, chié, cumin, c'mt. Quelquefois (c'est le cas le moins fréquent), la voyelle, en conservant sa nasalité dans notre langage rustique, permute avec une autre : chanvre, chainve. Le cas le plus rare est celui où il a introduit une nasale dans des mots qui ne l'ont pas en français : besogne, b'songne(\); ognon, ongnon ; gond, angon.
On va voir par les exemples suivants quels sont les procédés fort étranges au premier abord, dont se sert le patois dans les mots où le français a adopté la nasale qui n'existe pas en latin. On entreverra aussi les règles de retranchement et de resserrement dont nous avons parlé à propos des voyelles.
AN, EN sont représentés par au ou d, o bref, cm, é, a, ain, bande, bande; enflure, aufiesse; cendre, gaule; dentelle, dotelle , et tous les mots terminés en mont, moment, momot; année, onnâye, qui veut dire le plus souvent été ; lendemain, lond demain; embrasser, ébraissiê ; en-
(1) La nasale de ce mot se trouve dans le primit.f; il n'y a donc rien d'étonnant qu'elle ait passé dans le dérivé.
fanl, èfant, afant et o/ant; chanvre, chainve; anneau, ainnë.
ON, OM représentés par d ou au et par o bref, par oin, par ozio?i et onô : montrer, métra; ombre, ôrhe ; mon père, ma père; nom, no (de nomen, et c'est ainsi que nous disons no-mmer); bon, boin, bouon; bonjour, bouôjo; bonsoir, bouôso.
FN. Celte nasale n'existe pas en patois avec le son français, si ce n'est dans quelques cantons où le langage de la ville a pénétré. Par toute la Lorraine, in se prononce à la façon du ing anglais et allemand. 11 n'y a que quelques cas de la disparition de cette nasale, ex. : chemin, chemi; cumin, cmi.
AIN, EIN, /EN sont représentés par au, é ou iè9 ou : atteindre, eltauie; bien,6ie; chien, chié et ché ; poulain, polè
OIN n'existe dans notre patois que dans le mot boin bon, qui se prononce aussi boi. Voici la représentation de la nasale oin des mots français : coin, coi; besoin, ÏÏsô; pointe, pouôte ; joindre, jeide; moindre, maure (vieux français) ; foin, fouon.
LIN n'existe pas plus que le son mi .-juin, jun
UN est généralement représenté par notre patois m, comme u par i: chacun, ehéquin; emprunter, aipraita et aiperta ; un, une, enne, ine.
Consonnes.
Génin , de regrettable mémoire, a voulu établir, dans ses Variations du langage français, les règles de la prononciation de la langue du moyen âge. Cet ouvrage, attaqué rudement et défendu par l'auteur avec une aigreur pleine de verve et de malice, n'en reste pas moins un monument considérable. Si l'on voulait appliquer à un patois quelconque de la langue d'oil, toujours m rapproché de la vieille langue française, la plupart des règles que Génin a posées, on n'aurait pour ainsi dire, aucun changement à y faire, en ce qui regarde surtout les consonnes.
« Dans aucun cas, dit Génin, on ne faisait « sentir deux consonnes consécutives écrites « soit au commencement, soit au milieu, soit « l'une à la fin d'un mot, l'autre au commence- « ment du mot suivant.
« R, dit-il encore ailleurs, ne se faisait jamais « sentir dans une consonne finale. »
En enlevant à ces propositions ce qu'elles ont de trop absolu, elles sont presque en tout point applicables à notre patois. Génin, qui était né dans les Vosges, semble y en avoir trouvé l'idée
fondamentale (1). 11 n'est pas un des détails dans lesquels il entre qui ne puisse s y rapporter.
Les consonnes R, L, F, C, qui terminent les mots français ne sonnent pas dans les mots patois correspondants. Nous devons rappeler que nous considérons la plupart de ceux-ci comme privés dune syllabe finale qui existait dans la langue mère et dont le français a conservé la première consonne. (Voir chapitre V).
/?. Chair, châ; tard, tel; mûr, meu; avoir, avoué eiaouè; pour, pou; soir, sa} jour, jô ; chicaneur, chicanou. Le français lui-même ne prononce pas r à la fin d'un très grand nombre de mots ; en cela il a été fidèle à ses principes d'autrefois.
L. Aval, aivau ; breuil, breu et bro; avril, avri; noël, noé; miel, mie; fil, fi; sel, sait; poil, poué. Le français ne prononce pas l dans quelques mots, comme fusil, persil, etc. Toul s'écrivait Tou dans les livres du 16e siècle et se prononçait encore ainsi au 17e.
F. Bief, biè ; soif, sa ; tardif, tardi.