ET
LA CYRIADE 45
‘ Ils s'aftfaissent bientôt, vaincus par le sommeil ;
‘# Leur bouche s'’oavre, on voit leur ratelier vermeil “ Se “écrocher soudain, des profondeurs du gouffre ; ‘“ Il se met en travers et le malade souffre ;
‘ Chaque abonné devient précipice béant
‘ Et, tombant dans sa bouche, y trouve le néant.
‘ Cette fin si tragique est déjà bien fréquente,
# Car j'ai des abonnés, j'en ai même cinquante,
“ Cinquante gros gaillards qui se sont avalés,
“ Et ces individus n'étaient pas déballés, *
“ Ce n’est pas merveilleux ; moi-même je m’'avale,
‘ Tout aussi prestement qu’au besoin je m’emballe. ‘“ Lorsque je disparais, faut pas désespérer :
‘ C’est que je suis, hélas ! très dur à digérer,
‘# Mais je reviens baver sur les bons patriotes.” Quelqu'un lui répondit : “ Bonhomme, tu radotes :
‘“ A ton aise tu peux, si tu veux, t’avaler,
‘ Mais nul de tes pareils ne peut nous ravaler.
‘ Pourquoi venir ici nous offrir tes lumières ?
‘# Les maitres, dont tu suis les quatre ou cinq bannières, “ Pour toi se montrent-ils donc froids, indifférents,
‘ Que tu gardes cela pour nous, les ignorants ?
‘# Ah! tusoutiens partoutquenoussommesdes cuistres! ‘ Quand nous aurons besoin de pions ou de ministres,
* M. Cyr reprochait à l’auteur d’être tout fr.is déballé aux Etats-Unis.
“ Nous ne les prendrons pas parmi les pervertis “ Qui, dans leur sot orgueuil, nous traitent d'abrutis.
Alors il se sentit pris d'une fureur noire :
‘“ Quoi, vous ne voulez pas déchiffrer mon grimoire ! ‘# Mon journal va crever, Bourgeon m'a planté là, (*) & C'était mon seul appui ; lorsqu'il me rappela
# Qu'il lui fallait gagner un peu d'argent pour vivre.
“Je lui répondis : Zut—Je n'avais qe du cuivre,
“ Je le gardai pour moi. Bourgeon dût meudier.
‘ Puis, à 1 Zndépendant, pour me répudier, ‘ Il écrivit deux mots, lui racontant la chose, ‘# Qui fait que mon humeur, toujours un peu morose, ‘“ Est aujourd'hui maussade au suprême dégré. “ Ainsi, pendant deux mois, j ai menti, dénigré ‘ Tout ce qui parmi vous porte un nom respectable : ‘ Et vous ne trouvez pas mon journal acceptable ! ‘# Moi, j'aimais ce chiffon que nul ne voulait voir. ‘ Depuis qu'il est tombé, j'ai cru m'apercevoir ‘“ Que j'avais trop mêlé les deux littératures, ‘ L’anglais et le français.
Quand tu lis tes ratures.
‘“ Me disait quelquefois le marquis 4e Bourgeon, * “ J'enrage. A-t-on jamais vu pareil badigeon ?
‘ Où prends-tu 13 crottin qui ton be de ta plume ?
* Bourgeon était un typographe français qui se faisait passer pour marquis.
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“ Et moi je répondais : C'est mon œuvre posthume, ‘“ Ça sent le corrompu, car je me suis tué
‘ Dans l'estime des gens qui souvent m'ont hu. ‘Au moral je suis mort et je sens la charogne.
‘ Quand je songe à cela, vois-tu, je me renfrogne, ‘J'appelle à mon secours ma putréfaction
“ Et j'empeste les airs de mon infection.
“Il ne répondait pas, estimant qu’à tont prendre, ‘On peut sentir parfois ce qu’on ne peut comprendre, II faisait son travail et ne recevait rien :
‘ Pour le récompenser, je lui voulais du bien. (7)
# Si ma protection eut poursuivi cet homme,
“ Il serait mort de faim en deux mois, mais, en somme “ C'était un bon garçon, qui m'a quitté trop tôt,
# Emportant son riflard et son vieux puetot.
‘“ Du fougueux Bulletin, voyons ce qu’il me reste : # Mon habit, mon chapeau, ma culotte, ma veste, “ Les journaux renvoyés par plus d’un abonné,
“ {Un seul le conservait ; ce fidèle allié né
* Mourut d'isolement dans ma fameuse école),
Ma plume, mes ciseaux et mon vieux pot à colle. ‘Avec ces chers objets, reliques du passé,
‘ Puisque le Bulletin est dûment trépassé,
* C'était du moins ce que M. Cyr disait dans son journal.
& Enfermons-nous chez moi pour y tramer dans l'ombre &“ Quelque hideux projet,quelque complot bien sombre. “ Je ne suis pas du tout ce qu’on nomme un richard, & Mais j'ai tout ce qu’il faut pour faire un bon mouchard. “ Pourtant, lorsqu’à Boston, je dénonçais naguère
“ Des homines respectés, on ne m'écoutait guère.
& Mais un certain roman parle d’un déserteur, *
“ Je m'en vais l'emprunter pour dénoncer l’auteur.
“ Puis, j'écrirai ces mots:—Je veux qu'on me délivre & D'un certain écrivain, lequel à fait un livre
& Qui parle d’un Ledue, ancien soldat, dit-on,
“ Absent depuis vingt ans. Voyez à Washington
& Si vous ne trouvez pas son nom dans les régitres.
« Je puis vous le livrer. Il écrit des épitres
& Qui respectent fort peu vos zélés délateurs.
«“ J'espère qu’on fusille encor les déserteurs.
« Arrêtez celui-là. Voyez-vous, ça me vexe :
“ I] vous fait des écrits qui me rendent perplexe.
& Il se nomme Tremblay, Duroc ou bien Leduc ;
& Un jour à son sergent il a dit : Bonjour Luc.
“ Puis il s’en est allé, comme cela, sans rire.
& Encor, s’il promettait de ne jamais écrire
“ Un seul mot contre moi quand je veux l’insulter,
“ Je me chargerais seul de le persécuter.
& Mais c’est qu'il se défend comme un vrai militaire,
* Un Revenant publié par l’auteur, livre que M. Cyr avait emprunté dans l'espoir d’y trouver quelque chose de compr'o- I P
mettant contre son adversaire.
LA CYRIADE
“ J'espérais tout d'abord que je le ferais taire
‘ Rien qu’en le menaçant, je t’en fiche, ah ben, oui!
‘Plus je l'ai menacé plus il s'est réjoui ;
“ Et voilà son journal qui prend de l'importance, “ Le public applaudit chaque fois qu'on me tance. “J'ai beau mentir, pester, juret, calomnier,
“Je ne puis dire un mot quil ne puisse nier.
‘ Fusillez-moi donc ça, je vous en prie en grûce,
“ Puisque ma vigilance a retrouvé sa trace,
“ Vous pourrez le saisir sans trop vous déranger “ Et jeter au mouchard un bon Cs à ranger,”
Ce qui fut dit fut fait. Notre homme, en sa colère, Ecrivit son rapport : 4 Va te faire lanlaire ! ”
Répondit Unele Sam, “ Au diable les espions,
‘* Lestraitres, lessans-cœurs, les mouchardset les pions.